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CHAPITRE XIX

Une station à vendre. — Dalry. — Nous passons la rivière avec nos chevaux sur un tronc d'arbre. — Préliminaires d'achat. — Une course dans la montagne. — Arbres. — Fougères. — Les arbres morts.

J'étais à Avenel depuis un mois , quand je reçus de mou compatriote et ami Guillaume de Pury, une lettre par laquelle il me prévenait qu'une station "attenante à celle d'Yéring allait être mise en vente. Il m'engageait à revenir au plus vite afin de m'entendre avec lui pour en faire l'acquisition.

Comme il me tardait à moi-même d'entrer pour mon propre compte dans la vie active, je reçus cette nouvelle avec joie, et, serrant la main de Lloyd, et le remerciant de sa longue hospitalité, je

l)liai ma pelite valise cl moulai à cheval pour le-

lourncr à Melbourne.

Lloyd m'accompagna jusqu'à Seymour el là je pris seul la roule de Fergusson Inn, qui conduisait à une des hôtelleries les plus réputées du bush; j'y arrivai le soir et j'y trouvai bonne table et bon lit, des pantoufles pour fumer confortablement mon cigare au coin du feu en compagnie de deux autres voyageurs.

Le lendemain, à la pointe du jour, je remontai à cheval ; il faisait mauvais temps et j'avais devant moi une perspective de soixante-dix milles à faire par une pluie battante. A trois heures de l'aprèsmidi, j'atteignis la limite des terres cultivées : partout des fermes en construction, des clôtures déjà établies. Resserrée entre ces clôtures, la route ne présentait plus qu'une masse compacte de bout, parfaitement unie, tellement elle était profonde. Un homme qui arrachait des troncs d'arbres sur son terrain me prévint qu elle n'était plus praticable depuis l'endroit où je me trouvais jusqu'à une élévation que j'apercevais à un mille de distance. Tout le terrain à droite et à gauche de cette mare qu'on appelait la roule du Plenty étant coupé par des barrières, il fallait suivre la limite du bush et faille un détour d'une dizaine de milles pour rejoindre l.i route de Sydney.

Mon cheval avait eu un mois de repos à Avenel,

il était frais et gras et je le fis bravement entrer clans le sillon de boue :

Il iront do sir, me dit l'Australien en me voyant prendre ce parti.

Et en effet, au bout de cent pas mon cbeval en avait jusqu'aux sangles et pouvait à peine lever ses jambes. Je le conduisis près de la clôture, et descendant sur la traverse borlzontale inférieure et me tenant à la plus élevée, je me mis à marcber en avant des pieds et des mains sur cette clôture, le traînant après moi par sa bride passée à mon bras. Je fis ainsi péniblement tout ce mauvais chemin, la boue débordait partout sous la barrière et s'engageait de l'autre côté dans les sillons de la terre labourée. La pluie qui tombait par torrents rendait ma position plus désagréable encore. Ce ne fut qu'en arrivant à l'endroit où le sol s'élevait un peu, que je pus me remettre en selle.

Il était tard quand j'entrai dans la cour de notre club à Melbourne, et mon cbeval fatigué fut aussi heureux que moi d'arriver.

Le lendemain soir j'étais à Yéring. La station que l'on me proposait d'acquérir était située sur la rive droite de la Yarra à l'extrémité de celle de mon frère, les deux habitations se trouvant à douze milles de distance. Elle était de médiocre importance, car elle ne comprenait guère plus de quinze nulle arpents de bon terrain ; cependant sa proxi-

mité de la ville ajoutait à sa valeur et pour moi le voisinage de mon frère la rendait tout à fait enviable.

Cette sttàlion portait le nom de Dalry, petit village d'Ecosse, d'où Ije propriétaire tirait son origine. Il en habitait ordinairement une autre dans le district de Sydney, et laissait à Dalry un de ses parents comme régisseur. Il y séjournait cependant depuis quelque temps avec l'intention de la vendre et de retourner en Europe.

L'abord de la station était diftlcile: située au pied de l'extrémité de la chaîne des Alpes australiennes, elle était fermée du côté de Melbourne par plusieurs éperons de cette chaîne de montagnes et par tout le cours de la Yarra qui la limitait au sud ; mais cet abord difOcile était un avantage précieux pour des terrains de pâture dont le fond appartenait encore a\f gouvernement; c'était une garantie de sécurité pour le propriétaire, qui devait rester paisible possesseur de sa concession, tant qu'une route praticable pour les chariots ne satisferait pas les besoins d'une population agricole. -Or aucune route ne devait s'y construire av;mt de longues années; le pays était trop montueux, etle sol de bonne qualité n'avait pas assez d'étendue.

Son principal mérite était dans sa proximité même de Melbourne. Pour en tirer tout le parti possible il fallait y établir une bonne laiterie, y remon-

ter des chevaux maigres qu'on achetait à vil prix en ville, y dresser des attelages de bœufs, des vaches laitières, etc., etc. Pour diriger tout cela, mon ami Guillaume était un associé précieux; avec le meilleur caractère du monde il était grand amateur de chevaux et de la vie au grand air, et plus que personne, actif, courageux, insensible au froid, au chaud et à la fatigue.

Décidés à tenter ensemble cette acquisition, nous partîmes tous deux pour apprendre les intentions de notre voisin.

Le chemin battu qui conduisait chez lui traversait tout le run de Yéring et aboutissait à une colline élevée, très-rapide du côté de la Yarra; il des* cendait presque perpendiculairement, serpentait ensuite pendant quelques instants au milieu des hautes herbes et des mimosas, et arrivait à la rivière qu'on traversait sur un immense gommier rehant les deux rives. Cet arbre avait été renversé là à dessein; on en avait aplani la partie supérieure, et on avait planté à droite et à gauche des fiches en bois qui supportaient desbranches placées en longueur pour élargir le pont. L'intervalle entre le tronc et ces branches était garni de mottes de gazon, et le tout formait un sentier aérien à dix pieds au-dessus de l'eau, long de cent et quelques pieds, que les hardis passaient sans descendre de cheval et les prudents en conduisant le leur par la bride.

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