‹ Les squatters australiensChapitre 21 sur 34 · C0 II · texte numérisé non relu

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162 lp:s squatters australiens.

C'était sur cette espèce de pont qu'un passait à bras les provisions destinées à Dalry. Au haut de la colline nous avions vu sous un abri le chariot de notre voisin. Un traîneau de bois servait à transporter ses provisions du haut de la colline à la rivière, et de l'autre côté, on les rechargeait sur un autre chariot.

Après avoir passé ce pont, nous débouchâmes au centre d'une plaine semblable à celle d'Yéring, quoique de moindre étendue, où quelques centaines de bœufs et de vaches pâturaient en compagnie de nombreux kanguroos qui prirent la fuite à notre approche. Nous traversâmes cette plaine, puis une clôture à demi renversée, et la piste nous conduisit à un charmant ruisseau qui descendait la montagne et allait se perdre dans la Yarra. A partir de là le sol s'élevait imperceptiblement au-dessus de la plaine nue, il était couvert des gommiers les plus • gigantesques et les plus beaux que j'eusse vus jusqu'alors. Après dix minutes de trot, nous vîmes sur une éminence de terre, où tous les arbres avaient été coupés, deux ou trois petites huttes recouvertes ^ d'écorce. Chacune d'elle était dominée par une cheminée d'où s'échappait une colonne de fumée bleue qui montait perpendiculairement vers le ciel comme si aucun souffle de vent ne pouvait pénétrer dans cette solitude.

Deux lévriers sortirent d'une de ces huttes et

vinrent en aboyant à notre rencontre. Leur maître les suivit et leur imposa silence; c'était un homme de petite taille et de cliétive apparence. Je le voyais pour la première fois ; Guillaume me présenta à lui.

<c Mister Donald, lui dit-il, le bruit court que vous partez pour l'Europe, M. G.... et moi nous venons voir si nous pouvons nous entendre pour vous acheter Dalry.

— Votre frère a déjà Yering qui appartenait à mon père, nous répondit-il en se tournant de mon côté; je serais enchanté de réunir de nouveau pour ainsi dire les deux propriétés. ••

Nous enlevâmes les selles de nos'montures, nous les plaçâmes avec nos brides sur des supports qui se trouvaient sous la petite vérandah, à côté de la porte de la hutte, et nous entrâmes chez notre hôte.

Sa hutte se composait de deux petites pièces séparées par une cloison; elle était toute construite en bois pris et fendu sur place, et la charpente reposait simplement sur les parois, de telle façon que les larges bandes d'écorce qui la recouvraient laissaient entrer l'air extérieur tout autour. Deux petites fenêtres éclairaient la pièce principale, grande de huit pieds sur quinze, et haute de huit à neuf pieds. A l'intérieur cette pièce était revêtue de nattes de jonc à petits carreaux rouges et blancs, et le plancher en terre battue était enduit d'une pouche * d'ocre jaune. Une table ronde, recouverte d'une

imttc de la Nouvelle-Zélande, occupait le centre de la chambre, et un canapé de damas roiige était à côté de l'immense cheminée où flambait un bon feu de gommier» Sous cette table et devant ce canapé, un épais tapis garantissait les pieds de l'humidité: aux parois étaient suspendus des fusils de chasse, des brides neuves, un ou deux sîockwîps de parade; enfin, pour compléter l'ameublement, une encoignure vitrée renfermait des verres taillés, quelques pièces de porcelaine anglaise, une théière et une cafetière brillantes de propreté.

Dans la pièce à côté, plus petite encore que celle que je viens de décrire, se trouvaient deux lits, celui de notre hôte et celui de son intendant, et une armoire qui leur servait de garde-robe.

Le plafond de la hutte était fait d'écorces placées sur des traverses en bois; il supportait les provisions les plus recherchées du squatter. 'Les cigares, le sucre fin, les sardines et quelques caisses de vieux cognac, de sherry et de claret.

En attendant le dîner, comme il était convenu que nous emploierions le lendemain à parcourir le run de Dalry,nous allâmes visiter le reste de l'établissement.

Le personnel de la station se composait, outre l'intendant, d'un stockeeper et de sa femme, tous deux dans la force de l'âge et de sept à huit charmants enfants qui trottinaient nu-pieds autour de la hutte de leurs parents. Cette hutte était plus grande que

celle du maître, mais distribuée aussi en deux pièces seulement, la première une vaste cuisine, la seconde la chambre à coucher de toute la famille du stockeeper. A côté de cette habitation un store tout à fait délabré, et, un peu plus loin, une petite laiterie à demi enfouie en terre complétaient l'établissement.

Le terrain sur lequel ces quatre masures étaient situées comprenait environ un hectare ; là tous les arbres avaient été abattus pour servir aux constructions. Le Gorondara, un vrai ruisseau, frais en toute saison et roulant sur un lit de pierres, chose rare en Australie, coulait àvingt pas des huttes. Ses bords étaient couverts de magnifiques buissons verts, protégés contre les grandes chaleurs par les gommiers qui les dominaient. Des plantes grimpantes pendaient aux troncs morts de quelques-uns qu'elles avaient étouffés, et la fougère arborescente, le plus beau des arbres indigènes d'Australie, qui prospérait dans la montagne à quelques milles de là, jetait par-dessus les grandes herbes la coupe étalée de ses palmes délicates.

Un petit jardin potager s'était timidement introduit au bord de ce ruisseau, au centre de celte forêt; il ne contenait que quelques pruniers, quelques poiriers et quelques carrés de légumes; mais ce qui le rendait remarquable, c'était une longue rangée de pêchers qui avaient enjambé leur clôture et qui poussaient de tous côtés à l'état sauvage sur

les bords du Gorondara. Ces pêchers étaient pendant la belle saison une des merveilles de Dalry; tous produisaient des fruits. Les plus âgés, vieux seulement de dix-huit à vingt ans, ne portaient plus que la pêche jaune de nos vignes en Europe ; tandis que les plus jeunes, quoique de la môme famille que ceux-ci, produisaient d'énormes pêches rouges et blanches qpi n'auraient pas déparé les plus beaux espahers du vieux monde.

A peu de distance de là quelques écorces soutenues par des branches plantées en terre abritaient trois ou quatre femmes noires et leurs sales petits myrmidons. Les hommes étaient dans la montagne, occupés à chasser le porte-lyre. Dalry était le séjour le plus ordinaire de ce débris de l'ancienne tribu de la Yarra. Les noirs y vivaient en bonne harmonie avec le stockeeper et ses maîtres; la montagne était pour eux pleine de gibier, et pendant l'été ils restaient' presque toute la journée couchés dans le Gorondara, dont les eaux étaient les plus fraîches de toute la contrée.

Après un dîner pendant lequel nous discutâmes longuement les avantages et les désavantages de la station, notre hôte nous communiqua ses conditions de vente. Il était tard quand nous nous mîmes au lit, l'un de nous prenant celui de l'intendant absent, l'autre le canapé dans la première pièce. Pendant la i)uit, dans cette- petite hutte à claire-voie, nous ne

perdîmes pas un son, pas un cri du dehors. Jamais encore je n'avais entendu un pareil concert d'opossums, de chiens sauvages, et de toutes sortes d'oiseaux de ténèbres.

Le lendemain matin trois ou quatre des enfants du stockeeper rassemblèrent, courant dansleshautes herbes et les chassant devant eux, tous les chevaux qui se trouvaient dans le clos. Nous fumes bientôt en selle et nous commençâmes avec notre hôte Texploralion de son run.

Ce run portah mille têtes de bétail ; il pouvait en porter douze ou quinze cents. Le bon terrain comprenait environ dix mille arpents, celui de mauvaise qualité pouvait s'étendre indéfiniment , car limité au sud et à l'ouest parla Yarra et un de ses petits tributaires, il n'était borné au nord et à l'est que par les montagnes et les taillis impénétrables qui cachaient loin de là les sources de la Yarra. Cette immense étendue de terrains inutiles était un des désavantages de la station, car lorsque le bétail s'y engageait, il était perdu pour le propriétaire, l'épaisseur du fourré ne permettant pas de l'y poursuivre à cheval.

Le sommet des montagnes dont Dalry occupait tout le versant sud était élevé de quatre mille pieds. Nous avions vu la plaine en arrivant, nous savions ce qu'elle valait pour le bétail ; nous nous dirigeâmes droit vers le plus élevé de ces sommets d'où nous

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devions avoir une des plus belles vues delà contrée. Ce monta été depuis baptist'^iar nous el il porte sur la carte nouvelle le nom que nous lui avons donné : Mont-Juliette.

Tant que nous chevauchâmes en plaine, le sol était riche et couvert d'herhes abondantes; mais à mesure que nous montions davantage, il devenait plus argileux et plus mauvais ; l'eau des pluies séjournait à la surface, et une peîile espèce de jonc élait, avec de nombreuses plantes de la famille des orchidées, la seule herbe qu'il produisît. Il était en outic couvert de jeunes gommiers si rapprochés les uns des autres, que nous avions de la peine à passer entre leurs troncs. Cependant à l'endroit où la pente devenait rapide, les arbres plus espacés reprirent leurs formes vigoureuses. Notre guide nous annonçâtes sources du Corondara, et bientôt, dans un creux de la montagne, toujours sous les immenses gommiers, nous découvrîmes une forêt d'arbres fougères. Le ruisseau fdlrait au milieu des herbes épaisses, et les grandes fougères penchaient dans tous les sens leurs couronnes vertes tombantes, soutenues par des troncs droits que les feux du busli avaient recouverts d'un velours noir, et où leur âge était marqué par les anneaux superposés de leurs palmes tombées. Ces arbres magnifiques atteignaient en cet endroit jusqu'à trente pieds de hauteur.

A partir de là, la montagne devenait si rapide que nos chevaux nous étaient inutiles; nous les attachâmes aux troncs des fougères et nous continuâmes à pied notre ascension. Plus nous montions, plus le sol changeait : c'était une terre noire et légère comme la terre de hruyère, couverte de superbes arbustes que je n'avais pas vus encore. L'air était embaumé par les parfums de l'arbre musqué.

Pour nous aider à gravir, nous nous prenions à ces arbustes; l'un d'eux surtout nous était utile : c'était un petit arbre cà feuille de saule dont le bois se brisait comme du verre, mais dont l'écorce, qui se détachait tout entière, tantil était plein de sève, résistait à tous nos efforts pour la rompre.

Le sol était en beaucoup d'endroits perforé de trous de ^volloubis(une petite espèce de kanguroo), et de trous de wombats, un des plus curieux animaux d'Australie, très-difficile à prendre à cause de la l'apidité avec laquelle il se fraye un chemin en terre. Autour de nous, nous n'entendions aucun des oiseaux delà plaine, seulement quelques rares cacatoès noirs qui jetaient des cris perçants à notre approche, et de temps en temps quelque oiseau-lyre qui s'échappait bruyamment des buissons aussi rapide que nos faisans de montagne en Europe.

Enfin nous arrivâmes à la région des Dead Trees. On nomme ainsi, sur plusieurs des sommets australiens, dévastes étendues de terrain où tous les arbres

sont desséchés. Ce sont des gommiers gigantesques, encore debout, mais morts depuis des temps si reculés que les noirs les plus âgés disent les avoir toujours vus ainsi. Quelques-uns mesurent jusqu'à deux cents pieds de hauteur sur huit à dix pieds de diamètre, et leur carcasse unie ressemble à celle des grands chênes qu'on écorce au printemps avant de les abattre. De loin, au coucher du soleil, ces parties de montagnes ainsi atteintes de mortalité ressemblent à des rochers. Chacun émet son opinion sur ces arbres morts! Est-ce le feu, ou bien plutôt est-ce quelque épidémie qui a frappé ces vieux géants? Les arbustes qui les entourent sont verts et flexibles, tandis qu'euxmêmes ils opposent depuis des années dont nul ne sait le nombre, leurs squelettes blanchis aux vents déchaînés autour d'eux.

Ces arbres sont très-espaces: à mesure que nous montions, le ciel s'étendait davantage au-dessus de nos têtes, leurs silliouettes grises se détachaient sur le fond bleu foncé, et la vue la plus magnifique, jusqu'alors cachée à nos yeux parle feuillage, se déroulait à nos pieds.

C'était d'abord la montagne même où nous étions: une des arêtes seulement de la chaîne des Alpes dustralienncs qui s'étendait à notre gauche, longue suite de forêts im pénétrées encore, dominées par des sommets neigeux à quinze ou vingt lieues de nous. En avant et à notre droite, un océan de verdure, col-

lines après collines , presque toutes semblables , tontes couvertes des tètes ondnlécs des gommiers. L'imagination errait sous ces masses d'arbres coupées par de petites vallées , par les plaines de la Yarra dont nous pouvions suivre le cours. C'était la terre nouvelle donnée à l'Européen, et par delà cette terre, nous découvrions le véritable océan, sur lequel nous distinguions, àl'aide.de lalunette d'approcbe que notre bôtc avait apportée, les nombreux vaisseaux qui encombraient la rade de Melbourne et • qni sillonnaient la baie de Port-Philipp.

Là, à douze lieues à vol d'oiseau, toute une fourmilière d'hommes s'ag-itait, occupés à expédier au vieux monde le produit des mines d'or, à déballer les cargaisons apportées par ces centaines de navires, et à nos pieds, adossées à la montagne, oubliées en dehors de tout ce mouvement fiévreux, quelques lieues carrées de sol vierge nous étaient offertes. Déjà Guillaume et moi nous étions décidés à acheter la station de notre voisin; si quelque hésitation nous reslait encore, elle cessa à la vue de cette scène magnifique.

« Touchez là, monsieur Donald, lui dis-je en lui tendant la main, nous acceptons vos conditions d'hier au soir, en réservant toutefois l'approbation de mon frère à son retour. Vous pouvez d'ici choisir votre navire pour aller faire votre visite à la vieille patrie. »

Le slockceper de notre liôlc, qui nous avait accompagnés, avait apporté quelques provisions; nous restâmes longtemps encore à étudier la contrée étalée à nos pieds. Déjà, avec l'œil aimant du propriétaire, nous distinguions le bétail de Dalry dans la plauie, au bord de la rivière ; nous calculions les distances, nous sondions les profondeurs des forêts. Nous cherchions le Gorondara qui s'échappait du flanc de la montagne, et dont le cours était marqué par les grands gommiers au milieu desquels nous devinions les huttes de la station trop petites pour qu'on pût les apercevoir; puis nous retournions à la Yarra, au tronc sur lequel nous l'avions traversée, et suivant des yeux le sentier battu qui menait à Yéring, nous saluions les habitations de mon frère, ses terres cultivées qui se détachaient au milieu de l'immense solitude.

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