CHAPITRE XXI
>ous nous établissons' à Dalry. — Reconstruction de nos bâtiments. — Établissement d'un pont sur la Yarra. — Tom le vieux convict. — Comment on trait d'emblée une vache entièrement sauvage. — Comment on soumet les jeunes bœufs à porter le joug. — La chasse aux taureaux sauvages.
Noire voisin s'était réservé de r.cster à sa slation jusqu'à son départ pour l'Angleterre. Le printemps était arrivé quand nous en prîmes possession. Nous gardâmes à notre service le stockeeper et sa Ilimille, l'honnête BradshaAv, Écossais comme son ancien maître, et noire petite hutte reçut une partie de notre garde-rohe seulement, le reste demeurant à Yéring, ou Guillaume et moi nous conservâmes nos chambres. Les deux habitations n'étant séparées que par une heure et demie de galop, nous pouvions aller passer notre journée à Dalry, sur-
182 LES SQUATTERS AUSTJIALIENS. '
veiller nos intérêts et revenir le soir dîner en famille à Yéring.
Bientôt nous fûmes décidés sur le choix d'un emplacement meilleur pour nos habitations; nous adressâmes à l'oftice du surveyor gênerai, à Melbourne , une demande à l'effet d'obtenir un arpenteur pour mesurer les six cent quarante arpents que nous voulions acheter alentour, et nous engageâmes des charpentiers pour transpoi'ter nos huttes et établir les nouveaux yards et les nouvelles clôtures. Entin, avec l'aide de nos voisins et de quelques ouvriers des environs, nous entreprîmes de construire sur la Yarra un pont assez large 'et assez solide pour que nos lourds chariots et nos attelages de bœufs pussent le traverser. Ces ouvriers étaient des charpentiers de vaisseau, des marins qui ayant quille la mer pour aller aux mines, en étaient revenus désappointés et s'offraient pour faire toute espèce de gros ouvrages dans les fermes des environs de Melbourne. Afin de nous assurer un droit sur notre pont, nous le construisîmes à l'angle même de notre future section. De l'autre côté, le terrain appartenait à des Écossais qui furent pour nous d'excellents voisins , nous offrirent l'aide de leurs bras et de leurs bœufs de trait, et nous autorisèrent à faire une route qui, de notre pont, irait rejoindre la leur, aboutissant ellemême à celle d' Yéring.
Bientôt un premier tronc fut abattu dans la rivière, et celui-ci servit à en faire glisser d'autres qui furent traînés par nos bœufs, et l'air retentit des cris des conducteurs et des chants des ouvriers marins, qui marquaient la cadence pour tirer les cordes passées dans les poulies. Trois poutres immenses, trois arbres presque entiers supportèrent le tablier du pont, long de cent huit pieds, et un éperon de bois fut établi dans la rivière pour le protéger et rompre la force du courant.
En quinze jours ce pont fut terminé, et quand notre ami le major Paseley, ingénieur en chef de la colonie, vint nous voir quelque temps après, il me marqua son étonnement de ce que nous avions pu exécuter un pareil ouvrage avec quelques poulies et quelques crics, seulement.
De l'autre côté de la rivière, nous fumes obhgés d'ouvrir notre route avec la hache. Elle fut bordée, pendant près d'un kilomètre, d'un véritable mur de lianes et de plantes grimpantes qui couraient dans tous les sens sur le sol et tombaient des branches des mimosas pressés les uns contre les autres. Les oiseaux couvaient leurs nichées, pendant que la hache abattait ces arbres où ils s'étaient crus bien en sûreté. Un pigeon doré resta dans son nid tout au bord, à hauteur de main d'homme, malgré le bruit qui se faisait autour de lui, jusqu'au jour où sa jeune famille prit son vol.
Nous avions parmi nos ouvriers un vieux convict de soixante ans, qui était depuis trente ans dans la colonie.
La province de Victoria n'a jamais reçu de convicts; elle les a même tellement en horreur que son gouvernement fit une loi qui repoussait du territoire les convicts libérés des autres provinces. Cependant, dans ce pays oi^i nul ne vous demande, si vous n'y donnez pas sujet , qui vous êtes et d'où vous venez, plus d'un a pu se fixer et même fonder un établissement prospère. Notre vieux Tom n'était pas riche , mais il était si bon ouvrier, il avait une figure si ouverte et si honnête, qu'il a peut-être aujourd'hui sa maison et son coin de terre.
Le système pénitencier de la déportation est, entre tous, le plus humain et celui qui produit les meilleurs résultats. Tom avait été, disait-on, déporté pour des fautes graves. Il avait eu peut-être un fort mauvais visage ; mais sous l'influence d'un climat nouveau, loin des causes qui avaient amené sa dégradation , dans une contrée où il se trouvait abrité en partie de sa honte, et par cela même débarrassé delà haine qu'il aurait toujours gardée à la société, il avait repris une bonne physionomie. Content de son honnêteté actuelle, d'autant plus qu'elle était pour lui un bien acquis, il y tenait plus encore que s'il n'avait jamais failli. Pour mon compte je lui
aurais, sans avoir pris de témoins, donné ma bourse à garder.
Trois mois après notre installation , Dalry avait entièrement changé d'aspect. Nous avions transporté notre hutte et celle de Bradshaw, construit une hutte nouvelle pour les ouvriers, une écurie pour nos chevaux , établi une excellente laiterie avec un toit double, le toit inférieur en chaume sous un toit d'écorce , et trois maçons de notre pays qui étaient venus nous demander de l'ouvrage, creusaient les fondements d'une bonne maison en pierre.
Pour suffire à toutes ces dépenses, nous avions vendu près de deux cents têtes de bétail gras, à neuf livres la tète; au moins cent cinquante veaux qui valaient à Melbourne près de trois livres chacun, les veaux ne pouvant être amenés d'aussi loin que le gros bétail et les moutons ; enfin nombre de bœufs de trait et de vaches laitières qui se vendaient de douze à dix-huit livres sterling.
Le moyen employé pour habituer ces vaches sauvages à se laisser traire était assez ingénieux : lorsqu'eri parcourant notre run nous rencontrions une vache avec un veau nouveau-né, nous la chassions vers nos yards avec le groupe de bétail dont elle
faisait partie. Là , elle était séparée des autres bêtes et on la faisait entrer dans un carré en avant d'un hangar, derrière lequel se trouvait un étroit couloir où Ton chassait le veau. La vache entendant les cris de sa progéniture se précipitait sous ce hangar dans une,stalle construite à cet effet, au fond de laquelle se trouvait, donnant sur le couloir, une ouverture par où une vache pouvait passer la tète. Sitôt qu'elle s'y était engagée on redressait un poteau mobile sur le côté de celte ouverlure , on le fixait au haut au moyen d'une simple cheville, et la pauvre hôte ne pouvait retirer ses cornes en arrière. Alors on lui prenait un de ses pieds de derrière avec un nœud coulant et on le lui attachait à un fort poteau. Retenue par la tête, n'ayant plus que trois pieds pour se tenir debout, elle n'opposait plus de résistance, et n'eùt-elle jamais été touchée par la main d'un homme, un enfant pouvait la traire. Après l'opération on ouvrait, à côté d'elle, une petite porte par où le veau entrait toujours bêlant, on le rendait à sa mère et on la dégageait de ses entraves.
Les produits de la laiterie étaient un des revenus de notre station. Dans la bonne saison nous avions jusqu'à cent vingt vaches auxquelles chaque matin notre stockeeper, sa femme et les aînés de leurs enfants faisaient subir l'opéralion que je viens de décrire. Notre clos fermé n'eût pas pu longtemps nour-
rjr un pareil troupeau, et cependant on ne pouvait chaque malin aller chercher les vaches au loin : voici encore comment on s'y prenait.
Après qu'on avait trait toutes, les vaches, en ayant soin de leur laisser une partie de leur lait pour leurs veaux, on les chassait dans le grand clos fermé, où on les laissait avec les veaux pendant trois ou quatre heures. Alors on rassemblait de nouveau ce. troupeau ; on séparait les mères d'avec leurs veaux, et tandis qu'on gardait ceux-ci dans un clos plus petit attenant au hangar, on chassait les vaches dans le bush en dehors des clôtures. Elles allaient quelquefois assez loin, chercher leur nourriture; mais dès le malin, gênées par leur lait elles revenaient d'elles-mêmes près du hangar, derrière lequel les veaux affamés remplissaient l'air de leurs cris.
Nos huties n'étaient qu'à quelques centaines de pas des yards; j'aimais à entendre chaque matin cet assourdissant concert de beuglements : sans doute s'il avait été produit par le bétail d'autrui je l'aurais trouvé bien désagréable.
J'ai parlé souvent des bœufs de trait ; le procédé pour les dresser était bien simple aussi. Les bœufs en Australie sont attelés au moyen d'un joug qu'ils portent sur la nuque et d'une fourche en fer qui les prend sous le cou et se fixe dans le joug avec une clavette. De cette façon ils tirent avec la nuque et les épaules.
Quand on veul dresser une jeune bête, on l'accule dans un coin du yard et on amène à ses côtés un vieux bœuf retraité qui n'est plus bon qu'adonner de bons conseils aux jeunes. Celui-ci a déjà le joug sur son dos ; on passe comme on peut la barre pardessus l'autre et on lui ajuste rapidement la fourche en fer. Le jeune animal se sentant pris bondit en avant, en arrière, dans tous les sens, entraînant son pauvre vieux compagnon. On les renvoie tous les deux ainsi accouplés au pâturage. Pendant un jour, deux jours, trois jours, le jeune bœuf s'épuise en vains efforts, secouant toujours son infortuné camarade, ne le laissant pas manger parce qu'il ne veut pas manger lui-même. Le pauvre vieux laisse tomber patiemment sa tête en avant, résistant comme il peut aux gambades de son furieux associé. La faim, la fatigue et peut-être les sages exhortations en viennent à bout cependant ; et quand ils ont passé quinze jours, broutant, dormant, buvant, marchant aux mêmes heures, le conducteur arrive avec son fouet et les fait tirer ensemble. Le jeune bœuf humilié et maté devient bientôt aussi doux que son compagnon.
Outre la chasse dans la plaine et sur la rivière, la chasse au kanguroo , et la chasse à Toiseau-lyre dans la monlagiie, nous avions à Dalry une chasse plus grande et plus émouvante, la chasse au tau-
Les hautes montagnes dont nous étions environnés, les épais taillis dans lesquels le bétail pouvait s'enfoncer nous causaient bien des embarras. C'était là que, dès longtemps avant notre achat de la station, de jeunes vaches craignant de se voir enlever, leurs veaux, les avaient emmenés avec elles ; acclimatées dans ces forêts elles ne les avaient plus quittées ; leurs veaux étaient devenus grands et peu à peu* ces montagnes s'étaient peuplées de bétail entièrement sauvage. Le voisinage de ces animaux avait un double inconvénient : premièrement, sans qu'ils nous fussent d'aucmie utilité, ils venaient manger une partie de nos herbes et emmenaient en s'en retournant les plus sauvages de nos bêtes; ensuite, comme une partie d'entre eux étaient des taureaux horribles, maigres, osseux, chargés d'épaisses cornes qui s'écartaient vilainement de chaque côté de leurs têtes, lorsqu'ils se mêlaient à nos troupeaux, ils abâtardissait la race.
Pendant les grandes chaleurs de l'été, des bandes entières de ces icild cattle descendaient ]e soir vers certains endroits profonds du Gorondara et jusque sur les bords de la Yarra. Armés de nos fusils et de nos carabines, nous cherchions à les détruire. Ils étaient difficiles à tuer et ne tombaient que lorsqu'ils avaient été atteints au front ou au cœur. Quand une balle leur arrivait dans la tête plus bas que la ligne des yeux, ou dans le corps, ailleurs que près de l'é-
paille, ils ne faisaient que se secouer, labouraient la terre avec leurs pieds puissants, et, dès qu'ils nous apercevaient , ils s'élançaient vers nous : il nous fallait fuir alors de toute la vitesse de nos chevaux.
Quelquefois nous rencontrions un de ces animaux écarté du reste du troupeau. Alors l'un de nous descendait de cheval et se cachait le fusil en main derrière un gros arbre, tandis que l'autre allait exciter le taureau jusqu'à ce que celui-ci se décidât à lui donner la chasse. Fuyant devant lui, l'homme à cheval faisait passer l'animal furieux à quelques pas de l'arbre où il était attendu, et d'ordinaire le taureau roulait frappé au front par trois ou quatre chevrotines. J'en ai vu tomber la tête à terre, et par l'impulsion de leur masse lancée au galop, rester le cou replié et la tète prise sous leur corps immobile.