CHAPITRE XXII
Établissement de clôtures pour forcer le bétail à rester dans les pâturages qu'on lui assigne. — Prix, actuel du bétail à Melbourne. — Rapport énorme des stations de l'intérieur. — Culture de la vigne h Yéring. — Revenus immenses de la colonie de Victoria. — Fermes et fermiers, — Feux du bush. — Température de la colonie comparée à celte de Naples et de Paris.
Les change menls, les améliorations que nous apportions à Dalry étaient peu de chose à côté de ce qui se faisait à Yéring.
Pour séparer les plaines que bordait la Yarra, des parties moins fertiles du reste de la station, mon frère avait fait construire une barrière de plus de trois lieues de longueur. Du côté de la rivière, les bêtes en âge d'être vendues étaient seules admises, tandis que celles pour lesquelles il fallait attendre
un ou deux ans avant qu'elles eussent atteint toute leur taille, utilisaient les herbes moins abondantes des collines. Ces clôtures coûtaient fort cher à établir, mais elles étaient bientôt payées par le profit qu'on relirait du bétail. En six mois de temps les animaux enfermés dans les plaines s'engraissaient, et ces herbes excellentes n'étaient pas mangées inutilement par des bêtes trop jeunes.
Le bétail maigre amené des stations de l'intérieur coûtait à Melbourne de 4 à 5 livres, gras il se vendait environ 9 livres la tète. Ces prix sont vrais encore aujourd'hui. Lorsqu'il y a disette de bétail sur le marché de Melbourne, ordinairement à l'époque des grandes chaleurs (les ruisseaux étant à sec et les herbes brûlées par le soleil, on ne peut voyager avec de grands^ troupeaux) , il n'est pas rare que les bœufs gras se vendent 15 et 18 livres sterling par tête. C'est alors que ceux qui sont rapprochés des villes envoient leur bétail au marché, tandis qu'il est fourni pendant l'hiver et au printemps par les troupeaux de l'intérieur. A celte époque, le bétail gras ne vaut guère plus de 8 livrés la tète.
Malgré cette différence entre les prix obtenus par les squatters rapprochés des grands centres, et ceux qui en sont éloignés, l'avantage est à ceux-ci, à cause des immenses espaces de terrain de leurs stations et de la grande quantité de bétail que ces stations peuvent nourrir.
Une station de l'intérieur portera quelquefois dix inille têtes de gros bétail. Quatre mille pourront être vendues chaque année; mille têtes grasses à 7 livres seulement donneront cent soixante-quinze mille francs ; trois mille têtes maigres, à 4 liv. sterl. environ, feront près de trois cent mille francs: c'està-dire que l'éleveur réalisera l'énorme produit brut de cinq cent mille francs par an, et les frais, abstraction faite dés impôts, ne s'élèveront pas à dix pour cent.
Sans doute les émotions des banquiers et des agents de change qui remuent les millions ont un charme qui plaît à notre siècle d'argent. Mais cette grande spéculation qui s'appuie, non pas sur la hausse ou la baisse de la bourse, sur la ruine d'autrui, mais bien sur les meilleurs moyens de rendre productives ces immenses solitudes, n'a-t-elle pas des émotions bien plus nobles, bien plus vives encore? Jeune, vigoureux, la poitrine enflée par l'air libre qui rafraîchit son visage, le squatter australien arrête son cheval au galop devant la plaine ondulée qui vient de se Crouvrir de ses troupeaux ; devant l'habitation qu'il a fait construire pour quelque famille de nouveaux émigrés!... Sa prospérilé, c'est celle de son pays d'adoption, et rien ne peut l'ébranler, car ce pays marche à pas de géant. Dans quelques années il sera tout entier peuplé par une des plus jeunes, des plus florissantes nations de la terre, et si ses troupeaux doivent céder la place aux établis- .
194 LES SQUATTERS AUSTRALIEîsS.
sements des hommes, ne rcstera-t-il pas l'un des premiers parmi ceux-ci, lui le pionnier de la culture et de la civilisation?
Mon frère était souvent absent, aussi lorsque je le savais cliez lui, je galopais gaiement le soir de Dalry à Yéring.
Sa maison de bois devenait trop petite; déjà les briques étaient préparées pour une construction nouvelle. Après notre dîner, nous mettions des piquets en terre pour essayer sur le sol les plans de la future habitation, grande, spacieuse, destinée à contenir une famille future. Eu automne nous plantions des marronniers, des tilleuls, des chênes d'Europe : nous tracions les courbes des allées d'un nouveau jardin, et à côté de ce jardin on élevait la clôture d'un petit enclos destiné à des daiuis nouvellement débarqués de l'île de Van-Diemen.
Enfin, nous allions ensemble surveiller les travaux de la vigne.
Les vins de la Nouvelle-Galles du sud sont aujourd'hui connus sur le marché anglais. Ceux de Camden, de MM. M-^ Arthur ont été justement appréciés à la grande expositiou de Paris. La vigne fleurit depuis longtemps sur le sol de Victoria, mais le prix énorme du raisin aux mines (2 fr. 75 c. la livre) et l'écoulement rapide du peu de vin qui se fabrique dans la province ont empêché jusqu'ici l'exportation de ce produit au dehois.
Plusieurs Suisses du canton de Neuchâtelont établi à GeeloDg' des vignobles prospères qui ont enrichi leurs propriétaires. A mon retour en Europe j'apportai une caisse de vin de Geelong, déjà vieux, dont noire ami M. G. Farie, le shérif de Melbourne me fit cadeau, et ce vin fut justement apprécié par des connaisseurs.
Nous avions pris à notre service un vigneron demi- Bourguignon demi-Neuchâtelois et sa famille, et la petite vigne qui se trouvait déjà à Yéring, avait produit un vin excellent qui, comparé à celui de Geelong de la môme année, lui était certainement supérieur en qualité Le blanc surtout, moins sucré que les vins de Camden, ou, pour donner un point de comparaison plus connu, que les vins de Sicile, ne le cédait en rien en force et en bouquet à ceux-là.
Aussi à la suite de ce premier essai, nous donnâmes une grande extension à la vigne. Aujourd'hui deux cents arpents sont couverts de jeunes ceps, et MM. Guestier , de Bordeaux , nous ont envoyé tous les instruments inventés pour perfectionner et faciliter cette culture. Dans quelques années peutêtre Yéring sera renommé pour ses vins.
La culture de la vigne a été un grand bienfait pour la colonie. La consommation de liqueurs fortes qui s*y faisait il y a quelques années était quelque chose de fabuleux. En 1856 les droits perçus sur les spi-
ritueiix (sans parler des vins) entrés dans la baie de Port-Philipp, s'élevèrent à la somme énorme de 19 millions de francs. La population totale de Victoria élant alors de 350 000 habitants seulement, c'était donc une taxe de cinquanle-cinq francs pour chacun d'eux, femmes et enfants compris! Jugez quelle consommation de liqueurs certains hommes devaient faire î Ces chiffres semblent impossibles, ils sont vrais cependant.
Le revenu du gouvernement de Victoria en 1846, était de 87 millions de francs, dont 34 produits par ' les douanes, 18 par la vente des terres de la couronne, 8 par l'impôt sur l'exportation de l'or, 7 par celui sur le bétail et enfin le reste par les licences des squatters et les patentes des commerçants. C'était un revenu de 250 fr. perçu de chacun des administrés, et cela sans aucune récrimination de leur part, et cette population de 350 000 habitants, qui payait 87 mdlions à son gouvernement, était encore assez riche pour acheter au vieux monde pour 400 millions de ses produits. C'était le chiffre de l'importation à cette époque pour la province de Victoria; son exportation d'or, de laines, de suifs, s'élevait à la somme de 375 millions de francs.
Mais revenons à nos vignes -.l'énorme consommation de liqueurs fortes qui se faisait dans la colonie devait être attribuée en partie aux durs travaux des
mines. Dans la joie de leurs succès comme dans la tristesse de leurs désappointements les mineurs se livraient à de fréquents excès de boisson, et le vin leur paraissait sans vertu. Peu à peu cependant, à mesure que les vins de la colonie leur arrivèrent, leurs goûts se modifièrent. Effrayés par de nombreux décès , dus à l'intempérance , et par la fréquence de cette affreuse maladie connue sous le nom de delirium tremens^ ils commencèrent à apprécier davantage ce breuvage qui pouvait leur apporter aussi la joie et l'oubli, et qui n'avait pas, comme l'autre, des suites si horribles.
Sous ce rapport ceux qui auront aidé au développement de la culture de la vigne en Australie auront bien mérité delà colonie. Quant aux profils qu'ils en retireront, les chiffres que je viens de citer parlent par eux-mêmes.
Bien d'autres cultures s'établiront encore dans celte belle contrée si justement appelée l'Australie heureuse. L'olivier y prospère. Le tabac, la garance y seraient cultivés avec succès.
La plupart des mineurs, sitôt qu'ils ont gagné quelques centaines de livres, achètent des terres pour se faire des fermes. Quelques-uns les cultivent, d'autres se contentent de devenir propriétaires, et louent leur terrain à ceux qui, assez riches pour commencer une exploitation, ne le sont pas assez pour acheter en outre le sol même. A Texpiration
du bail, le propriétaire rentre en possession de tout ce qui a été établi sur son terrain : habitations, clôtures, terres défrichées, etc., etc.
De même ceux qui sont propriétaires d'immenses terres qu'ils ne peuvent mettre en culture eux-mêmes, les louent à des familles de cuUivateurs nouvellement arrivées, et leur font même quelquefois toutes les avances qui leur sont nécessaires.
Plusieurs fermes avaient été établies à Yéring; elles fermaient ]e Run sur sa frontière du côté de Melbourne, et formaient des avant-postes composés de toute une population amie. Une route fut coupée à travers le bush depuis la limite de la station jusqu'à nos habitations. Sur cette route large de vingtdeux pas tous les arbres furent arrachés. Sa longueur sur notre terrain élait de dix kilomètres, dont six en ligne droite. Bordée des deux côtés de gommiers séculaires, couverte d'herbes sur lesquelles les voitures roulaient sans bruit et les chevaux galopaient sans fatigue, elle présentait un coup d'œil vraiment magnifique.
Ainsi chaque saison, chaque mois apportait de nouvelles améliorations dans les deux stations.
Pendant les grandes chideurs nous brûlions les lailhs de Dalry pour étendre nos pâturages. Quand le vent du sud soufflait vers la montagne, nous mettions le feu aux broussailles, mais nous avions soin de l'éteindre en arrière du côlé des prairies
pour l'empêcher de revenir sur ses pas : alimenté par les herbes et par les écorces sèches, par les feuilles résineuses des gommiers, il durait des semaines entières.
Lorsque j'ai vu depuis, assis le soir sous les chênes verts de la Villa-Reale, le torrent de lave qui descendait au printemps de 1859 des flancs du Vésuve jusqu'au pied des murs des jardins de Porlici, il me semblait voir d'Yéring nos montagnes en feu.
Le feu est terrible dans la plaine lorsqu'on ne peut pas s'en rendre maître. Le 6 février 1851 la colonie tout entière fut ravagée, et ce jour est resté mémorable sous le nom du Jeudi-Noir (Black Thursday). Le vent chaud soufflait avec violence et le feu voyagea avec une rapidité de quinze milles à l'heure! Tout le pays fut brûlé, des habitations, des récoltes entières furent détruites.
Le vent chaud souffle ordinairement quatre ou cinq fois chaque été, pendant trois ou quatre jours. A Melbourne il soulève des tourbillons insupportables de poussière. Quelquefois le thermomètre marque alors jusqu'à 108 degrés Parenheit à l'ombre (42,22 cenlig.) Malgré cela, ce vent du nord qui arrive de la zone torride n'a d'autre inconvénient que celui de dessécher le nez et le gosier ; il n'énerve pas et n'apporte jamais de fièvres avec lui.
En comparant les tables météorologiques dressées
à Melbourne avec celles d'autres pays, nous trouvons que la température moyenne y est, en hiver, d'un degré plus élevée qu'à Naples, de trois degrés plus élevée qu'à Madrid et de cinq degrés plus élevée qu'à Paris, tandis qu'elle est, en été, de deux degrés plus basse qu'à Naples et qu'à Madrid, et de deux degrés seulement plus élevée qu'à Paris.
Cette comparaison n'est-elle pas toute en laveur du climat de Melbourne ?
Pendant les jours de vent chaud nous étions constamment sur le qui-vive, prêts à aller éteindre le feu, si nous l'apercevions quelque part où il pût être dangereux. Pour l'empêcher d'envahir les habitalions elles terres cultivées, nous tracions à quelque dislance et tout alentour, deux profonds sillons écartés de trente à quarante pieds, et nous brûlions toutes les herbes entre ces deux sillons, afin que si le feu arrivait jusque-là sans qu'on pût s'en rendre maître, il s'y arrêtât faute d'aliment.
De même dans les plaines nous brûlions certaines portions par un temps calme, éteignant le feu à mesure, afin d'arrêter les incendies qu'un cigare jeté dans les hautes herbes, ou la négligence des noirs, pouvait allumer pendant les grandes chaleurs.
A la fin de l'automne, à l'approche des pluies, nous brûlions nous-mêmes nos herbes pour les renouveler. Nous prenions pour cela des écorces sèches de
gommier qui nous servaient de torches, nous les traînions derrière nous en parcourant la plaine à cheval, et le feu montait en gerbes de flammes et en tourbillons de fumée noire.
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