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CHAPITRE XXIV

Le Lachian. — Magnifiques contrées pour le bétail. — Arrivée à la jonction du Murray et du Darling.— Vente du troupeau. — Bénéfices pour ceux qui entreprennent de pareils voyages, — Notre ami revient seul à Melbourne. — Son cheval s'embourbe dans un ruisseau. — Mort de son cheval. — Une course de dix-sept heures de galop entre les sacoches qui 'contiennent les dépêches de la malle.

A Yéring, quand mon ami Leuba nous parlait du Lachian, il oubliait toutes les fatigues de son long voyage. Ils y étaient arrivés aux premiers jours du printemps, alors que tous les arbres étaient en fleurs, que l'eau et les herbes étaient abondantes pour le bétail. Dès lors leur voyage, déjà fait aux deux tiers, devenait facile, et ils pouvaient en prévoir l'heureuse issue.

Après quelques jours de repos, quand ils se mirent en route, ce ne fut plus qu'une promenade au travers des j)rairies; ils suivaient constamment le cours du Lachlan , et le soir ils enfermaient leur troupeau dans quelque circuit de la rivière. Quelquefois il leur sulTisait de mettre les deux chariots à la suite l'un de l'autre à l'entrée de ce circuil, pour que le bélail y fût enfermé comme dans un clos.

Les rivières australiennes sont en effet l'cmarquables par le caprice de leurs méandres, el ces presqu'îles de deux ou trois cents arpents de frais gazon, bordées par une rivière profonde et par une haie de magnitiques gommiers blancs qui s'élancent majestueux au-dessus des mimosas, sont d'un aspect qui ne ressemble à rien de ce que nous rencontrons dans nos. pays. Au-dessous et au travers du feuillage ténu et léger des gommiers on découvre toujours l'immense horizon.

Quand le troupeau était en sûreté dans ces enclos naturels, nos voyageurs s'éparpillaient pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse. Des tribus entières d'outardes et de casoars erraient dans la plaine, la rivière était couverte de canards de toute espèce, et des centaines de pigeons sauvages, immobiles sur les branches des arbres , allongeant seulement leur cou de droite et de gaucbe, ne permettaient pas au tireur le moins adroit de faire mauvaise chasse. C'étaient de cbarmants pigeons

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gris brun, gris cendré, jaune brun, brun rouge, sans compter les magnifiques bronzewings, les pigeons aux ailes d'or. De leur côté, cbaque soir, les noirs revenaient cbargés d'œufs de canards et d'outardes qu'ils avaient dérobés aux nids de ces oiseaux.

Celte vie douce et facile était cependant encore assaisonnée par le danger. Un soir, après le dîner, Leuba était assis sur un tronc d'arbre auprès du feu, tenant sa pipe d'une main et son verre de grog de l'autre, lorsqu'il vit un gros serpent diamant qui, monté par derrière sur le tronc où il était assis, glissait sur ses jambes pour s'aider à descendre de l'autre côté. Grande fut sa frayeur : il resta immobile les deux mains en l'air, et le serpent roula lentement sur lui ses anneaux nerveux. Quand il fut à terre, le cuisinier le tua avec sa pelle.

L'expédition longea le Lacblan pendant plus d'un mois, faisant seulement huit milles de route par jour, afin de profiler de l'excellence des pâturages de cette contrée. Les lois de la colonie autorisent les conducteurs de troupeaux en voyage à s'écarter à droite et à gauche de leur route à un demi-mille, ce qui est suffisant quand les herbes sont abondantes. Mais les squatters entre eux sont moins rigides, et l'on peut outre-passer cette fimite dans les cas de nécessité.

Les bords du Lachlan sont occupés par de splen-

dides stations; à cliaque dixième mille on en Irouvait une nouvelle. Le bétail de ce district devient si gras qu'il est quelquefois difficile de le faire voyager. Aussi y renconlre-t-on encore plus de gros bétail que de moutons.

Les bœufs à l'étal sauvage ont une aversion particulière pour les moutons. Là où un troupeau de moutons a caïupé, il est impossible de faire manger le bétail, tandis qu'au contraire les chevaux sont friands de l'herbe verte et touffue qui croît sur les emplacements où ils ont été parqués. Il suffit de quelques moutons pour mettre en déroule tout un troupeau de bœufs. M. Darchy arrivant un jour sur un terrain occupé par un grand troupeau de moutons, ceux-ci s'élancèrent au milieu des bœufs, malgré les efforts que faisaient les conducteurs pour les chasser, malgré les cris de la pauvre femme noire à demi nue qui les gardait. Les bœufs effrayés rompirent leurs rangs et partirent au galop suivis de tout le troupeau de moutons. Tous péle-méle firent une course de quatre à cinq milles et ne furent arrelés que par un large bras de lagune qui enlourait un mamelon formant une sorte d'île dans la plaine. Les bœufs entrant dans celle eau peu profonde, foulèrent aux pieds les quelques moutons qui arrivaient en môme temps. Trois ou quatre de ces derniers fuient noyés, et il fallut, pour rétablir la tranquillité; que les conducteurs emportassent

de l'autre côté de l'eau les moutons qui étaient parvenus à la passer. On campa sur cette île pendant la nuit, et l'un des moutons tués servit au repas du soir.

Arrivés à Apple-Hill, à quelques milles de la jonction du Murray et du Lacblan, M. Darchy et sa troupe dirent adieu à cette belle rivière, et se dirigèrent parallèlement au Murray vers la jonction de ce lleuve avec le Darling. C'était là que le troupeau devait être vendu à un squatter d'Adélaïde. Ils y arrivèrent quinze jours après. avoir quitté le Lachlan. La traversée du Murray, large en cet endroit d'un demi-kilomètre , couronna dignement ce grand voyage.

Un grand nombre de sauvages étaient campés sur les bords du fleuve et avaient des canots tout prêts pour aider des voyageurs à le traverser. Les tribus du Murray et du Darling sont aujourd'bui les plus nombreuses en Australie, particulièrement celles du Darling ; aussi l'on entend encore quelquefois parler de déprédations commises par eux dans des stations écartées. Il y a quelques années seulement, dans une station située sur cette rivière, une tribu de noirs enleva un troupeau de moutons. Le châtiment ne se fit pas attendre : ils étaient environ trois cents festoyant autour d'un véritable carnage de ces animaux, lorsqu'une vingtaine de cavaliers (tous les squatters des environs rassemblés à la hâte) arrivé-

rent el chargèrent la tribu. Déroulant leurs grands stockwlps, ils labourèrent de coups de fouet ces pauvres voleurs absolument nus S qui s'enfuyaient dans toutes les directions. Quelques-uns furent tués, et ce fut une leçon pour les autres. Les noirs ont une grande frayeur des squatters; ils les considèrent comme des centaures armés d'un fouet terrible, qu'ils redoutent plus qu'une arme plus dangereuse.

Après avoir traversé le Murray, M. Darchy fit la remise de son troupeau au nouvel acquéreur qui l'attendait de l'autre côté du fleuve. Il le lui vendit au prix de cinq livres dix shillings par tête, réalisant ainsi sur le prix d'achat un bénéfice de quatre mille livres sterling, soit cent mille francs. Il vendit aussi ses chevaux et ses chariots, et cette vente servit à couvrir ses frais de voyage, car chevaux et chariots valaient plus dans le district d'Adélaïde qu'ils ne lui avaient coûté à Sydney.

Ces différentes ventes terminées, tous revinrent à l'auberge située au bord de la rivière, où un copieux dîner termina l'exi)édilion. Le lendemain, ceux qui l'avaient composée se séparèrent. M. Darchy et ses deux amis partirent pour Adélaïde, les stockeepers allèrent chercher de l'emploi dans les stations voisines, et Leuba, monté sur un des meilleurs chevaux de xAL Darchy, dont celui-ci lui

L Les noirs sont entièrement nus dans ces districts éloignés.

avait fait présent, prit seul la roule de Melbourne pour revenir à Yéring.

Il avait déjà chevauché pendant trois jours à travers les plaines qui s'étendent sur la gauche du Murray, dans la direction de Swanhill, couchant chaque soir, enveloppé dans sa couverture, près des huttes de quelque station, préférant la terre nue aux lits de camp des bergers ou des stockeepers qui tous lui offraient l'hospitalité, lorsque le quatrième jour, comme il quittait la station où il s'était arrêté, on lui recommanda de prendre, à douze ou quinze milles delà, sur trois chemins qui s'offriraient à lui, celui du milieu, qui le conduirait au meilleur passage d'un ruisseau bourbeux qu'il avait à traverser.

Il suivit ces recommandalions ; mais entré dans l'eau il trouva la vase si profonde qu'il se persuada qu'il avait fait fausse route (quand on est seul dans le bush on craint toujours de se tromper, et même les plus- aguerris ne sont pas exempts de cette crainte); il rebroussa chemin et reprit une autre des pistes qui le ramena à un autre passage du même ruisseau. Entré de nouveau dans cette eau bourbeuse, il n'était plus qu'à quelques pieds de l'autre bord, quand, après un violent effort, son cheval resta tout à coup immobile : un gros tronc d'arbre mort était enterré dans la vase, et la pauvre bête, ayant passé la jambe droite de devant par-dessus cet obstacle, ne pouvait retirer la jambe gauche prise

deri'ière le tronc qui lui touchait le poitrail. Leuba se laissa glisser et chercha à la dégager, mais plus elle se débattait, plus elle s'enfonçait dans la boue. Au lieu de s'épuiser en efforts inutiles, il aurait dû retourner à pied en arrière chercher des cordes et des hommes ; il attendit, mais en vain, espérant que quelques passants lui viendraient en aide. La nuit survint sans que sa position fût améliorée; le cheval épuisé pouvait à peine tenir sa tête au-dessus de l'eau boueuse.

Un arbre était penché sur le ruisseau au-dessus d'eux; Leuba y monta et s'y cramponna, tenant dans ses mains les rênes de son cheval pour lui soutenir la tête. Harassé de fatigue il s'endormit, et au point du jour, quand il se réveilla, il n'avait plus dans la main que l'extrémité des rênes : la tête du cheval était à moitié dans l'eau, et la pauvre bête était morte.

Notre ami pleura sa monture; mais le malheur était sans remède. Il n'avait d'autre ressource que de gagner la station la plus voisine, où peut-être il pourrait s'en procurer une autre, il fit donc un seul paquet de sa selle, de sa couverture et de sa bride, le tout avec sa valise pesant plus de soixante livres, et se mit tristement en roule avec ce lourd fardeau sur le dos. Que de fois il se retourna pour regarder la place où il laissait la triste carcasse de son cheval mort! Mais il fallait marchci', le soleil allait de-

venir brûlant et la faim commençait à le presser. Vers dix heures, après avoir fait au moins dix milles, il découvrit l'emplacement d'une station où il arriva une heure après, mourant de fatigue, de faim et de soif.

Après avoir déjeuné et s'ôtre reposé un peu, il demanda à acheter un cheval. La station ùkM une station de moulons, par conséquent peu fournie en chevaux, et l'intendant, qui y résidait en l'absence du maître, n'en avait qu'un seul assez mauvais dont il pût disposer, et dont il demanda trente livres. C'était à prendre ou à laisser; Lcuha accepta le marché ; mais quand il présenta une traite sur l'Union-hank de Melbourne, le vendeur hocha la tête et refusa de l'accepter. Leuba n'avait sur lui que quelques livres en espèces : c'était amplement de quoi faire son voyage, car il n'avait rien à débourser dans les stations, où jamais on ne refuse un dîner à un voyageur; et son coucher à la belle étoile ne devait guère lui coûter. Or son costume était peu fait pour inspirer conliance en son papier, ses habits étaient tout en lambeaux, usés par six mois de service, et de plus ils étaient couverts de la boue du ruisseau où son cheval avait péri. Enfin, pour comble de malheur, ii ne connaissait aucun des propriétaires de stations de ce district, où l'on n'élevait que des moutons, et l'intendant ne connaissait aucun des propriétaires de gros bétail dont Leuba aurait

pu lui citer les noms pour établir son honorabilité.

L'intendant était un homme prudent, ce qui est synonyme de méfiant, et le cheval fut renvoyé au pâturage Leuba, qui ne voulait pas porter sa selle et sa bride jusqu'à Swanhill, distant encore de cinquante milles, d'acheteur se fit vendeur, et céda ces deux objets à moitié prix. Il se mit en route à pied le lendemain, et arriva le jour suivant à Swanhill.

Swanhill, petit village au bord du Murray, est le centre de communication entre toutes les stations des plaines que Leuba venait de traverser et les pays plus habités du Sud : c'était la tête de la route de Melbourne. Il y avait là, comme dans tous les villages de l'intérieur, une station de pohce, un store, un maréchal ferrant et une auberge. La malle de Bendigo allait partir, et Leuba résolut d'en profiter pour se rendre dans cette ville.

Ce qu'on appelait la malle n'était en réalité qu'un service de dépèches fait par un postillon à cheval, conduisant un cheval de main lorsqu'il avait un lourd chargement de lettres et de journaux. Leuba obtint pour le prix de six Uvres sterhng- de faire les cent cinquante milles qui séparent Swanhill de Bendigo, monté sur le cheval de main entre les sacoches qui renfermaient les dépêches. Ils se mirent en route au point du jour, et le postillon, se méfiant de son voyageur, lui donna la plus mau-

vaisc bêle, afin qu'il ne pût pas décamper avec la correspondance du district.

Après trente-cinq milles de galop, ils arrivèrent à une station où un autre postillon attendait son camarade avec des chevaux frais pour le relever de service. Ce nouveau conducteur chargea les dépêches, et donna aussi à Leuba le plus mauvais cheval; ils repartirent ensemble, l'un suivant l'autre, et dévorèrent encore trente-cinq milles au galop.

Notre ami passa ainsi quatre fois successivement des mains d'un postillon à celles d'un autre. On lui laissa une fois seulement vingt minutes pour dîner, et à dix heures du soir il arrivait à Bendigo à demi mort de fatigue, après avoir galopé pendant dixsept heures sans s'arrêter. La fatigue et la fièvre l'empêchèrent de dormir; à peine il avait fermé les yeux qu'il se mettait sur son séant en sursaut, rêvant qu'il entendait son ex-troupeau de bœufs s'échapper ou que son cheval s'embourbait sous lui, ou bien encore qu'il tombait dans l'eau du haut de la branche sur laquelle il avait dormi deux ou trois nuits auparavant.

Le lendemain matin il prit la malle de xMeibourne ; cette fois, une vraie malle, une voiture américaine chargée de mineurs et attelée de quatre chevaux qui marchaient toujours ventre à terre. A Melbourne il rencontra un fermier des environs d'Yéring qui lui fit faire une partie de la route sur sa voiture, et

il arriva enfin chez nous avec celle figure maigrie et harassée qui provoqua nos étonnements, et rendit plus vif encore noire plaisir de le revoir sain et sauf après sa longue expédition.

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