‹ Les squatters australiensChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Une visite aux mines de Bendigo.

Il y avait plus de deux années que j'étais en Australie, lorsque, pour des raisons de famille, il devint nécessaire que mon frère ou moi nous retournassions en Europe. Trop d'intérêts le retenaient dans la colonie pour qu'il lui fût possible de la quitter sitôt, tandis qu'il pouvait aisément surveiller les miens. En outre, comme je devais ma station à sa générosité fraternelle, j'étais personnellement heureux de pouvoir lui être utile à mon tour , et mon départ fut résolu.

Je ne pouvais partir sans avoir vu ces fameuses mines d'or qui faisaient notre prospérité à tous : je pris encore une fois le chemin d'Avenel pour aller

dire adicLi à mon ami Lloyd , et de là faire une visite à un autre de nos bons amis , M. J. Panton , c/iicf commissionncr et directeur des mines d'or du district de Bendigo.

Après avoir passé quelques jours à Avenel, je me mis en route pour ces mines célèbres. En prenant la ligne droite au travers dubusb, au lieu de suivre la grand'route qui faisait un long détour, j'avais environ soixante-dix milles à faire. Je partis de grand matin, et Lloyd m'accompagna jusqu'à Mangalore, station voisine de la sienne; je comptais y passer le Goulbourn, guéable en cet endroit dans la saison d'été.

Malheureusement il avait été gonflé pendant la nuit par une pluie d'orage dans les montagnes, et nous allions le redescendre jusqu'au bac de Seymour, lorsqu'une fumée bleue, s'élevant du milieu d'un bouquet de mimosas, nous fit découvrir un groupe de noirs assis autour de leur feu.

Nous nous dirigeâmes vers eux, et m'ad ressaut à celui qui avait l'air le plus intelligent, je lui offris un shilling s'il voulait faire un canot et me passer sur l'autre côté. Mon offre fut acceptée à l'instant, et mon homme, se dépouillant de sa peau d'opossum, qui était son seul vêtement, m'engagea à descendre de cheval pour qu'il pût prendre ma selle,

(^ Fais donc le canot d'abord, lui dis-je.

— Canoë sit down along a water, » me répondit-il

avec un malin sourire, ce qui voulait dire qu'il en avait déjà un tout prêt au bord de Teau.

En effet, en nous approchant de la rivière nous découvrîmes un lambeau flottant d'écorce qui n'avait pas l'air d'avoir plus de cinq pieds de longueur. Je le mesurai ; il en avait dix.

Le noir y plaça ma selle, ensuite il m'engagea à m'y asseoir; ce que je fis, à moitié convaincu, je l'avoue, que j'allais prendre un bain. Quand je fus assis au fond de ce canot, osant à peine faire un signe de tête à Lloyd, car le moindre mouvement devait faire chavirer la frêle embarcation, mon noir batelier y entra avec précaution , ayant en main, pour toute rame, sa longue lance de bois de fer.

Lentement et tranquillement il nous fit traverser l'eau dormante de la petite anse où nous étions; puis, lorsque nous fûmes au bord du courant, il plongea sa lance plus profondément dans Teau, donna quelques coups vigoureux en remuant seulement les bras, comme si le reste de son corps eût été de bronze , et fit glisser la verte nacelle sur le fleuve.

« Prends garde à ma selle quand nous irons au fond, lui dis-je, car les bords du canot ne dépassaient pas de deux pouces le niveau de l'eau.

—■AUright, tout va bien, » me répondit-U toujours immobile et continuant de ramer. En effet,

234 LES SQUATTERS ACSTRALTEXS.

quelques instants après, il me déposait sain et saiii sur l'autre rive.

Lloyd tenait mon cheval en main et attendait que la rivière fût libre pour lui faire pnMidre l'eau. Je m'assis sur l'herbe pour admirer à mon aise l'adresse du noir, qui s'en retournait debout dans son esquif d'écorce. Grand, maigre, mais musculeux, il était magnifique à voir. Mon cheval, la bride nouée sur le cou, arriva à son tour à la nage vers l'endroit où je l'attendais. Je replaçai la selle sur son dos, et envoyant un dernier Good 6?/ à Lloyd que je devais encore revoir à Melbourne avant mon dépari, je m'enfonçai au galop dans le bush ombragé.

Après vingt milles d'une course à travers un pays montueux, je m'arrêtai, pour laisser passer la grande chaleur, dans une station située au pied d'une suite de collines connues sous le nom de mount pleasant. Au bout de quelques heures je me remis en route, et un peu avant le coucher du soleil, je sortis de la forêt , et débotichai sur la riante vallée du Gampaspie.

Déjà les vapeurs du soir s'élevant de la rivière glissaient sur les terrains cultivés des fermes de la station de M. Ross, terme de ma journée. A quelques centaines de pas de moi, je découvrais ses habitations enfoncées au milieu des arbres d'un grand jardin, et le silence du soir n'était troublé que par les longs beuglements des vaches laitières : c'était

l'heure où on les conduisait pour la nuit dans un clos fermé qui s'étendait à travers la plaine.

J'avais eu quelquefois le plaisir de rencontrer M. Ross à notre club. Je trouvai chez lui l'amicale et cordiale réception du squatter. Après m'avoir présenté à sa famille, il me conduisit à ma chambre, où je me préparai pour le dîner et où un bain rafraîchissant me délassa do ma course à cheval de cinquante milles.

La soirée se passa le plus agréablement du monde ; un bon piano et le talent de notre hôtesse en remphrent la meilleure part.

Le lendemain, de bonne heure, j'allai me promener dans le jardin qui entourait l'habitation. Ce jardin était planté d'arbres fruitiers, d'arbustes élégants, et, comme celui d'Yéring, attenant à une vigne. Il s'abaissait jusqu'au Gampaspie, que dominait de l'autre côté un rocher élevé, bien digne de charmer l'œil d'un peintre. Un bateau était amarré à un gommier ; j'y entrai et j'allais commencera explorer la rivière lorsque le jardinier vint à moi; il m'offrit une ligne et une boîte contenant quelques grenouilles vertes, et m'engagea àm'amuser à pêcher en attendant le déjeuner.

Le Campaspie est riche en poisson; on y trouve la morue, qui plus loin, dans le Murray, dont le Campaspie est un des affluents, atteint quelquefois le poids de cent livres , la perche et d'autres poissons

plus petits. Mon hameçon avait deux pouces et demi de longueur, il élait lixé à une forte ficelle,^ et le bouchon était celui d'une ex-bouteille de pickles. Je remontai dans le bateau jusqu'à un tournant où le courant était insensible ; là j'assujettis une de mes grenouilles à l'hameçon, et j'attendis l'événement en chassant les bouffées bleues de mon cigare et admirant tout autour de moi la nature parée de sa fraîcheur du matin.

Le poisson ne mordait pas ; mon large bouchon plat flottait h^anquille sur l'eau et je me perdais en rêveries, quand la brancbe de mimosa à laquelle ma ligne élait fixée, et que je tenais nonchalamment sous mon pied, fut violemment tirée et sur le point d'être emportée. Je la ressaisis et donnai une forte secousse en arrière, comptant bien sortir de l'eau le monstre invisible qui faisait si grande rage.... la ligne vint, puis l'hameçon vide de proie et d'amorce. Rendu plus attentif et convaincu qu'on pouvait pêcher de jour dans cette rivière, ce qu'on aurait tenlé inutilement dans la Yarra, je replaçai une autre grenouille. Une légère secousse fut imprimée à mon bouchon, puis une seconde, puis il plongea entraîné au fond de l'eau. Cette fois un poisson était véritablement pris; son poids et sa vigueur me rappelaient certain requin que nous avions hissé sur le pont du Marlborough. Heureusement que l'hameçon et la ficelle étaient solides, car c'était une grosse

morue, qui en se défendant faisait tourner le bateau sur lui-même. Bientôt, renonçant à toute résistance, elle se laissa flotter, comme épuisée, à la surface; je la saisis et la traînai dans le bateau, oi^i j'eus le plaisir de la voir se débattre encore. Le jardinier vint me complimenter sur ma capture et la porta à la maison; nous la pesâmes'; c'était un poisson de dixsept livres, jaune et marqué comme la morue commune des mers du Nord.

Après le déjeuner, M. Ross, qui avait lui-même affaire à Bendigo, me proposa de m'accompagner, et nous nous mîmes ensemble en route. En quittant sa maison j'emportais un souvenir de plus de Fbospitalité qu'on rencontre partout dans le busb australien.

Nous traversâmes le Gampaspie, et notre route nous conduisit pendant cinq milles à travers une contrée très-boisée et sans intérêt, où le sol portait déjà des traces nombreuses des fouilles des mineurs. Comme nous n'étions qu'à dix milles de Bendigo, nous mîmes nos chevaux à une allure rapide, et une heure après nous atteignîmes les contins des mines d'or.

La forêt devenait moins épaisse, beaucoup d'arbres avaient été abattus ; çà et là on apercevait des tentes de scieurs et de charbonniers. Nous passâmes à côté de plusieurs boucheries ou abattoirs, et nous arrivâmes au sommet d'une colline d'où nous découvrîmes tout à coup les mines. A nos pieds s'c-

talait cette fameuse vallée d'où, eu quelques années seulement, on avait extrait plus d'or que les compagnons de Fernand Cortcz n'en trouvèrent dans la cité de Montézuma. Elle s'étendait au loin à notre droite et à notre gauche , fermée des deux côtés par des collines sablonneuses où tous les arbres avaient été coupés, et qui ne portaient plus que des broussailles clair-semées. Plusieurs rangées de semblables collines s'étendaient de l'autre côté et bornaient l'horizon. Le sol était de couleur jaune d'ocre; il avait été fouillé, déchiré et retourné parles mineurs.Des tentes et des maisons de bois innombrables étaient éparses dans la vallée, plus rapprochées les unes des autres dans le voisinage de la ville de Sandhurst, qui en occupait le centre. Au milieu de cette ville, sous un groupe d'arbres, les seuls laissés debout à plusieurs lieues à la ronde, le camp du gouvernement dominait toute la contrée. Des routes nombreuses étaient couvertes par les chariots pesamment chargés qui arrivaient de Melbourne, et par les charrettes rapides des fournisseurs de toute celte population alfairée ; de tous côtés les mineurs circulaient comme des fourmis laborieuses. Enfin de nombreuses machines envoyaient dans l'air les nuages blancs de leur fumée, et le bruit retentissant des moulins qui broyaient le quaitz disait toute l'énergie déployée aux travaux de ces mines. Quand nous eûmes assez longtemps contemplé

celte scène si animée, nous descendîmes la colline. Nous entrâmes dans la ville, qui est entièrement composée d'hôtels et de boutiques, et passant la clôture qui ferme le camp du gouvernement, nous nous dirigeâmes vers l'endroit qui semblait le centre des affaires. Nous mîmes pied à terre, et mon compagnon de route me conduisit, à travers des groupes de mineurs et de policemen, au bureau du directeur. Là je trouvai mon ami entouré de plans et de documents; il était en train de pacitier un différend entre quelques mineurs qui tous semblaient satisfaits de son jugement.

M. J. Panton avait vingt-deux ans lorsqu'il fut envoyé par le gouverneur de la colonie aux mines d^ Bendigo, alors qu'elles n'existaient pour ainsi dire qu'à l'état de projet. Lorsque des milliers de tentes furent venues se grouper autour de son établissement, qu'une \ille, Sandhnrst, eut été fondée en partie sous sa direction et que ce point fut devenu le chel'-lieu d'un des plus importants districts auritères, il fut, malgré sa grande jeunesse, nommé magistrat et directeur de ce district, et il sut y mériter à la fois l'approbation du gouvernement et l'atTection des mineurs, puisque ceux-ci lui offrirent, lorsqu'il partit pour l'Europe après huit années de services, une magnifique coupe en or massif (exécutée à Melbourne) du poids brut de pics de dix mille francs.

Certes il fallait qu'il fût inlellig-ent pour remplir ainsi une charge où aucune routine antérieure ne traçait la marche à suivre, pour prononcer, lui à peine sorti de l'adolescence, sur les querelles des vieux mineurs californiens, et de tous ces hommes durs qui abondent sur les placers : durs de corps, par suite des labeurs et des fatigues qu'ils ont essuyés, durs souvent de cœur, parce qu'ils sont, de môme que les joueurs de profession, blasés par les ' émotions constantes de la recherche incertaine de l'or. M. Panton avait les quahlés les plus nécessaires pour bien remplir un poste comme le sien. II avait la force et la beauté du corps, qui préviennent en laveur de ceux qui les possèdent, le tact qui s'acquiert si vite dans les pays neufs, la fermeté qyi commande le respect, et l'affabiUlé qui gagne Faffcction.

En i 854, lorsque l'insurrection de Ballarat éclata, par suite du mécontentement que causait aux mineurs le mode de perception de l'impôt, toutes les mines se ressentirent plus ou moins de l'effervescence générale. Partout cependant ce furent les étrangers qui se mirent à la tête des mutins. Arborant le drapeau rouge et prêchant la liberté, ils poussaient à la révolte et àla désorganisation de ce pays hospilalier pour eux, et rêvaient déjà quelque gouvernement provisoiredeleurfaçon.ABallarat, la petite forteresse en bois élevée par les insurgés fut défendue par

des Français, des Italiens et des Allemands qui sans doute n'en étaient pas à leur coup d'essai. Aussi lorsque les Iroupes delà reine l'eurent prise, qu'on eut tué bon nombre de ceux qui s'y trouvaient et que le reste eut été régulièrement condamné par les tribunaux, les Anglais, qui les détestaient, ne s'apitoyèrent pas sur leur sort.

Ces étrangers commençaient à se remuer à Bendigo, et M. Panton, qui ne disposait que d'une centaine d'hommes pour contenir une population de trente raille mineurs, n'était pas sans inquiétude. Parmi les mineurs il y avait plus de trois cents Nouveaux-Zélandais.

Chacun a entendu parler de cette race remarquable des Maories, qui, au lieu de céder entièrement la place aux blancs, ont su faire respecter leurs droits au sol qu'ils possédaient, et ont obtenu d'être reconnus slijets de la Grande-Bretagne, soumis à sa domination, mais aussi protégés par ses lois: honneur qui n'avait été accordé jusque-là à aucune nation sauvage.

Ces Maories possèdent, comme les Anglais dans la Nouvelle-Zélande, de nombreux troupeaux, principalement de chevaux ; ils ont, dans les districts du nord de cette île, des fermes souvent plus grandes et plus prospères que les Européens eux-mêmes, et ils emploient des blancs à leur service.

Les trois cents Maories qui se trouvaient à Ben- 36U le

2(à2 LES SQUATTERS AUSTRALIENS.

digo y étaient campés ensemble, occupés comme les autres mineurs à la recherclie de l'or. M. Panton ne passait jamais auprès d'eux sans adresser quelques bonnes paroles à leur chef. Lorsqu'il reçut la nouvelle de l'insurrection de Ballarat, il le fit venir chez lui pour lui foire promettre de maintenir ses Nouveaux-Zélandais tranquilles, au cas où des désordres viendraient à éclater. Une heure après, ce chef arrivait devant le camp du gouvernement avec tous les hommes de sa tribu. Là, il les rangea en bataille et leur lit un discours, à la suite duquel ils poussèrent des cris frénétiques pour protester de leur attachement au gouvernement, et entonnèrent tous ensemble un de leurs farouches chants de guerre,

M. Panton les laissa faire quelque temps, ensuite il les renvoya amicalement chez eux, leur assurant que tout était tranquille, mais qu'il les remerciait de leur bonne volonté et qu'il comptait sur eux au besoin.

Qui sait si la démonstration de ces chefs insulaires ne conti'ibua pas à décourager les quelques Bed républicains qui se trouvaient à Bendigo, détestés des mineurs paisibles?

Après la plus cordiale réception et un luncheon réconfortant, connue M. Panton avait à recevoir dans

LES SOUATTERS AUSTRALIENS. 243

l'après-midi une députation de la municipalité, j'allai avec un squatter de nos amis, qui venait d'arriver, parcourir la ville de Sandhurst.

La première construction qui nous frappa lut l'église catholique, vaste édifice de slyle gothique, érigé parles soins du Rév. Doct. Baclihaus, un des prêtres les plus éminents de la colonie; cet édifice avait déjà coulé plus de trois cent mille francs et n'était pas encore terminé. De là nous allâmes visiter l'établissement nommé Mechanics institution, construit primitivement pour une exposition d'industrie correspondant à la grande exposition française. Je dirai en passant que M. Panton avait confié pour l'exposition parisienne sa collection particulière des plus curieux spécimens d'or. Celte collection valait près de six mille francs (poids brut) et parvint à Paris en bon état; mais, par la faute des commissaires australiens, elle ne revint jamais à son propriétaire.

Le bâtiment dont nous parlons, et qui a occasionné cette digression, renfermait une bibliothèque, un salon de lecture, une salle de cours publics. Après l'avoir parcouru, nous entrâmes dans la principale rue de la ville, appelée Pall-Mall, à l'instar de l'une des plus célèbres de Londres.

Ici une partie des boutiques ouvertes sur le devant étalaient leurs marchandises au grand air, tandis qu'on voyait exposées dcrrièie les magni-

244 LES SUUATTERS AUSTRALIENS.

fiques vitrages de quelques autres les dernières modes de Paris et de Londres. Je fus frappé, entre autres, par la vue d'un magasin de comestibles si bien fourni de gibier, de poisson, de fruits et de légumes, qu'il aurait pu sans honte prendre place dans la rue Vivienne à côté de Chevet.

Nous passâmes devant plusieurs bâtiments assez importants, des banques, des écoles, un théâtre, etc. Entre tous, le plus remarquable était un immense store portant pour enseigne une ruche d'abeilles; il avait 350 pieds de profondeur et renfermait depuis des rubans jusqu'à des marmites et des garnitures de cheminée. La spécialité des étoffes et soieries offrait aux yeux du public un riche étalage de moire antique rose, gris perle ou de couleur ambrée, et des bols, des théières et des cafetières d'argent resplendissaient au département de la quincaillerie.

Après- nous être amusés quelque temps à écouter le verbiage des huissiers priseurs dans les bazars où l'on vendait les chevaux, nous entrâmes dans la partie de la ville appelée Vieux-place, habitée particulièrement par les changeurs. Là nous ne pûmes nous empêcher de nous extasier sur la quantité d'or exposée aux devantures, sous toutes sortes de formes, poussière d'or, pépites, lingots. Quelquesuns étalaient pour plus de mille onces, valeur d'environ cent mille francs.

Une rue rapide nous conduisit à l'église anglaise, de style gothique comme l'église catholique, mais moins grande. Nous montâmes encore et vîmes devant nous un édifice en construction, l'hôpital de Sandhurst.

Nous avions de là une vue très-étendue sur les mines, et, comme nous étions un peu fatigués, nous nous assîmes pour en jouir à notre aise.

Les bâtiments que je viens de citer, éghses, écoles, hôpitaux, parlent éloquemment en faveur de la population des mines de Victoria. Ce serait une grave erreur de juger en masse ces populations, d'après les romans où l'on a placé pour personnages principaux des meurtriers et des bushrangers. Sans doute ces caractères farouches s'y rencontrent plus souvent que parmi les habitants paisibles d'un chef-lieu de district agricole; mais ils y sont, aussi bien qu'ailleurs, de rares exceptions, eu égard surtout au nombre considérable des mineurs.

Tous les travaux cessent le dimanche dans les mines australiennes, excepté l'évidement nécessaire des eaux dans les trous profonds. La plupart des mineurs fréquentent les églises. En 1857, la population totale de Victoria étant de 463 135 habitants, celle des mines était de 176000 environ, et 473 églises étaient déjà construites dans la colonie, dont un bon nombre dans leg mines. Bendigo en comp-

tait cinq à lui seuL A la mèiiie époque la colonie

comptait 638 écoles et six: hôpitaux.

Assis devant celui qui se construisait près de nous, j'exprimais à mon ami mon admiration pour le génie organisateur de sa nation, et nous laissions errer nos regards et nos pensées sur l'étonnante contrée qui était à nos pieds. Les mineurs, qui commençaient à quitter leurs travaux, nous tirent songer qu'il était temps de rentrer pour le dîner. M. Panton vint à notre rencontre et nous lit les honneurs de sa maison de la façon la plus aimahle. Après le dîner nous allâmes au théâtre, où les officiers du camp avaient une loge louée pour la saison.

Rourke, acteur anglais de quelque renom, était en visite à Sandhurst. On jouait ce soir-là liichard IH. Certes Shakspeare n'avait jamais rêvé que sa tragédie serait représentée aux antipodes.... Ce Rourke chargeait son rôle comme le font tous les acteurs anglais en général; peut-être s'était-il cru obligé d'augmenter encore pour son public le caverneux et le lugubre de sa voix. Le fameux vers :

A liorse, a horse, my kingdom fur a horse,

eut son succès accoutumé. Pour moi, rcnîré au camp, je demandai à M. Panton le volume même du iirand auteui', alin de relire cette belle scène et de

chasser de mon oreille les riigissemenls ridicules de l'acteur.

Je m'endormis après avoir lu dix pngesde Shakspeare.... aux mines de Bendigo!

Qj^^^O^

Page 1