CHAPITRE XXYII
De Bendigo à Moreton-plains.
Nous nous mîmes en route le jour suivant, M. Lyon, M. Panton et moi; outre le cheval qu'il montait, M. Panton en prit un deuxième avec lui, non pour en faire un cheval de bât, quoiqu'il lui fit porter sa valise, mais bien parce que c'était son cheval favori, et qu'il voulait lui donner, comme à lui-même, les plaisirs de ce voyage.
Nous traversâmes Bendigo, les vallées aurifères qui l'avoisinent, les forêts arides qui l'entourent, et nous allâmes coucher à l'auberge du Buîlock creck, bonne auberge du bush.
Le lendemain de bonne heure on nous amena nos chevaux Le temps était magniûque ; M. Panton
avait secoué sa dignité officielle, les soucis de son emploi; il était animé, bruyant et expansif, et n'eussions-nous pas été gais nous-mêmes, nous le serions devenus à le voir si heureux. En route, nos refrains favoris nous revenaient en tète, nous les chantions à tour de rôle, nous chantions en nous parlant; bref nous étions sous cette impression de contentement parfait que donne le grand air par une belle matinée, quand on est assis sur un bon cheval, et que sans fatigue on vit par les yeux, par la liberté de la tête, par l'activité de la pensée et par le mouvement rapide qui vous emporte. Almack, le cheval favori de M. Panton, sa bride nouée sur le cou et laissé à lui-même, galopait tantôt en avant tantôt en arrière de nous, obéissant seulement à la voix de son maître.'
Après quelques milles à travers la forêt, nous arrivâmes aux plaines du Loddon, riches en pâturages, couvertes de bétail et larges de dix à quinze milles. A mesure que le soleil s'élevait, la chaleur produisait en avant de nous les singuliers effets du mirage. Chacun sait la magnifique description qu'a faite Barthélémy du mirage qui trompait les soldats du premier consul exténués de fatigue dans les sables d'Egypte : pour eux c'était une désespérante et trompeuse image; poumons, au contraire, c'était une des beautés, un des intérêts du voyage. Les lignes de gommiers éparses de loin en loin
formaient des horizons fantastiques; notre imagination voyait des paysages de l'Inde, des dômes arrondis, des éléphants énormes qui marchaient lentement en file au delà de lacs aériens : et à mesure que nous nous approchions, nous décou- * vrions à leur place le bétail paisible que le mirage avait reflété.
La contrée se composait de plaines vertes entrecoupées de parties boisées. Là le sombre feuillage du pin de Murray formait un agréable contraste avec le vert tendre des gommiers. Les bœufs, les moutons couvraient les prairies : d'innombrables perroquets aux brillantes couleurs , et d'autres oiseaux nombreux peuplaient les branches élégantes des eucalyptes de toute sorte.
Si vous avez traversé les marais Pontins au printemps, rappelez-vous ces nappes de verdure couvertes de troupeaux de chevaux, de bœufs et de buffles, coupées de bouquets de peupliers d'Italie au feuillage gris. Rien ne saurait mieux vous donner l'idée des plaines australiennes.
Après avoir fait environ quatorze milles, nous découvrîmes les troncs blancs des gommiers qui croissent auprès des rivières, et peu d'inslants après nous arrivâmes au bord du Loddon. C'était presque l'endroit où, dix-huit ans auparavant, sir T. Mitchell, dans son voyage d'exploration, avait construit à la hâte un pont qui fut enlevé pendant la nuit par
une crue subite de la rivière , sans qu aucune goutte d'eau fût tombée dans le pays où il se trouvait.
Le Loddon coule entre deux talus formés par les .inondations successives qui descendent des montagnes. Ces talus, bauts de plus de cinquante pieds, s'étendent jusqu'à cent soixante pieds de la rivière. C'est là que croissent les gommiers majestueux qui annoncent de loin au voyageur errant dans les plaines l'eau et la fraîcbeur. La rivière elle-même n'a guère plus de douze à quinze pieds de largeur; elle coule en certains endroits profonde et limpide, tandis que dans d'autres elle ne forme que des lagunes sombres, encombrées de troncs et de brancbes mortes. Les rives sont bordées de joncs et de plantes aquatiques, d'arbustes et de mimosas d'espèces variées, qui croissent au-dessous des gommiers superbes.
Nous passâmes la rivière à gué, et nous arrivâmes le soir à Ferniehurst; la station de M. J. Hanter Kerr.
Quand on parle dans cette contrée du propriétaire de cette station, on dit : His heart is larger than Jiis house, « son cœur est plus large que sa maison, » et cependant sa maison était une bonne et grande babitation construite de pierres de granit prises sur les collines Bachcraniell, qui, à peu de. distance de là, forment une ligne élevée au-dessus de la plaine.
Ces collines inc rappelèrent, lorsque nous les traversâmes le lendemain, les gorges de Franebart et d'Apremont dans la foret de Fontainebleau; elles sont couvertes de blocs énormes qui ont résisté à l'entraînement des eaux au grand jour du déluge.
A côté de la maison neuve de M. Kerr, l'ancienne hutte du squatter subsistait encore, souvenir des premiers temps. Nous trouvâmes chez lui, pour nous et pour nos chevaux, l'hospitalité accoutumée, et le lendemain au point du jour nous nousremîuiesen route.
A midi nous arrivâmes à une nouvelle station sur les bords de l'Avoca. L'hiver avait été tellement sec, que cette rivière n'était encore qu'une suite de flaques d'eau, a broken river, une rivière interrompue, comme on les nomme souvent en Australie. Nous la traversâmes, et, après avoir franchi la bande de forêt qui marquait son cours, nous entrâmes dans une contrée ouverte, où le Hc oak, arbre qui n'atteint pas plus de vingt pieds de hauteur et ressemble un peu h un sapin tronqué, croissait en bouquets cpars sur les collines.
Nous passâmes auprès de plusieurs étangs de forme presque circulaire et d'environ deux cenis pas de diamètre. Ces étangs qui occupaient les basfonds entre les colhnes, encaissés dans des pâturages verts plantés de gommiers, ne le cédaient pas
264 LES SnUATTERS AUSTRALIENS.
en agreste beaulé aux plus charmantes pièces d'eau des parcs anglais. Bientôt nous arrivâmes en vue du plus grand de tous, le lac Bolok, un vrai lac de plusieurs lieues de circonférence. Nous pressâmes nos chevaux, car il se faisait lard, et nous n'étions plus très-éloignés de la station où nous devions passer la nuit. Au sommet d'une colline, nous nous retournâmes ])our voir encore une fois le lac avant de le perdre de vue, et nous etîmes le spectacle d'un magnifique coucher de soleil. Le ciel était tout composé de longues lignes de feu superposées; la plaine verte resplendissait de vigoureux reflets, et au milieu, le lac, comme une large nappe d'or bruni, fixait nos pensées sur ses rives.
Il était nuit quand nous arrivâmes à la station de MM. Donald, sur la rivière Anon. Les propriétaires venaient de partir pour l'Angleterre. Nous laissâmes nos chevaux dans leurs écuries, et M. Lyon, qui connaissait à fond la contrée et ses habitants, nous conduisit vers la rivière, au bord de laquelle un feu brillait dans l'obscurité.
Bientôt à nos cou-is répétés (le cou-l est le cri colonial, le signal de ralliement ou de détresse dans le bush ; c'est un cri prolongé terminé par une note aiguë qui s'entend de très-loin) une voix répondit de l'autre côté. Après que nous eûmes décliné nos noms, un lionnne vint avec un bateau et nous fit passer la rivière. Le bateau s'amarra dans une
anse plantée de beaux arbres, et nous entrâmes dans un jardin bien cultivé, où nous vîmes à la clarté de la lune, à cinquante'pas de nous, au bout d'une allée d'arbres fruitiers, une belle maison de pierre entourée de sa vérandah.
C'était la station de M. Mac Greadie, d'oi^i j'ai emporté un jjon souvenir de l'hospitalité australienne; et pourtant, à cet endroit ivième, d'après la carte la plus récente, vous pourriez supposer tout au plus un campement d'aborig-ènes.
Le lendemain, comme nous n'avions plus qu'une vinglaine de milles à faire pour arriver aux plaines de Moreton, où se trouvait la station de M. Lyon, nous ne fûmes pas si pressés que d'ordinaire de nous mettre en route, et nous passcàmes une partie de la matinée à visiter les environs de la maison de M. Mac Greadie.
Plus j'apprenais à connailre l'intérieur de cette Australie heureuse, plus j'étais frappé de voir combien il était facile, avec un peu de goût et d'intelligence, en conservant les beaux arbres indigènes, en les taillant pour renouveler la vigueur de leurs branches, de transformer celte contrée vierge et de lui donner cette apparence que rechercbent les riches amateurs de la nature.
Vers le milieu du jour, après avoir pris congé de nos hôtes, nous remontâmes sur nos chevaux et nous nous dirigeâmes au nord, longeant la rive
est du lac Bolok, que nous avions déjà vu la veille.
Le lac brillait sous' les rayons du soleil de midi, et des milliers d'oiseaux aquatiques, de canards et de cygnes noirs, dont nous pouvions suivre tous les mouvements, s'ébattaient à peu de dislance de nous. Les cygnes glissaient sur l'eau avec cette grâce qui leur est parliculière, laissant derrière eux un sillon argenté, se poursuivant les uns les autres en courbes arrondies, et faisant jaillir autour d'eux une pluie étincelante, tandis qu'ils agitaient leurs ailes noires bordées de blanc.
La rive sur laquelle nous chevauchions paraissait plus élevée que la rive opposée, car les gommiers éloignés semblaient croître dans l'eau, et le sol se confondait avec la ligne du lac.
Quand nous l'eûmes laissé derrière nous, nous entrâmes de nouveau dans une contrée couverte de beaux arbres, où la richesse du terrain attestait qu'il était exposé aux débordements des eaux pendant l'hiver. Nous chevauchions ensemble, gardant quelquefois pendant des heures entières un silence plein de charme, car chacun de nous se laissait aller à ses propres rêveries, suivait ses propres impressions, et méditait les théories que faisait naître en son esprit l'aspect de cette nature dont le livre était ouvert devant nous.
De temps en temps je rompais ce silence pour
interroger mes amis sur les lieux que nous Iraversions. Déjà nous avions atteint la limite de la station qui était le but de notre voyage.
Lorsque cette partie du pays avait été occupée pour la première fois, vers 1845, elle était tellement peu fournie d'eau, que, quoique ses herbes fussent peut-être les meilleures de la colonie, elle paraissait devoir rester improductive. Il y avait environ sept ans que M. Lyon avait acheté sa station. Deux ans après en avoir pris possession, il avait été obligé, à cause de la sécheresse, de la quitter avec tous ses troupeaux et de passer l'été voyageant de station en station, avec sesmilhers de moutons et ses bergers, sur les runs de ses voisins plus favorisés. L'heureuse nouvelle que des pluies abondantes avaient rempli ses lagunes et ses étangs l'avait ramené chez lui, et, depuis lors, pareille calamité ne s'était plus reproduite.
Chaque année des étangs, des lacs nouveaux, se sont formés, à mesure que le piétinement du bétail sur le sol, en le raffermissant, a empêché l'inliltration rapide des eaux et les a rassemblées dans les bas-fonds; à mesure aussi que ces eaux, en s'évaporant, ont rendu les pluies accidentelles plus fréquentes.
Aucun des lacs que nous rencontrions n'existait avant l'occupation des blancs, pas même le lac Bolok, que nous avions vu la veille, large de plusieurs
milles. Les noirs autrefois dcserlaient cette contrée pendant l'été, et remplacement occupé par le lac lîolok servait aux premiers squatters, aux M"" Greadic et Donald de terrain de course pour leurs chevaux.
Nous arrivâmes à un autre de ces lacs de récente formation, entièrement enclavé dans le nui de notre ami. Sur ses bords se trouvaient les clôtures qui servent à enfermer les moutons pendant le lavage qui précède la tonte. L'époque de cette importante opération n'était pas éloignée, et, tandis que M. Lyon inspectait l'état des barrières, nous mîmes pied à terre et nous fîmes entrer nos chevaux dans les clôtures, où croissait pour eux une ample moisson d'avoine sauvage.
Assis sur l'herbe, nous nous mîmes à compter les nombieux vols de canards qui sillonnaient l'eau tranquille, nous promettant bien de leur rendre visite le lendemain quand nous serions munis de fusils. Le soleil, qui se cachait derrière un gros arbre, nous avertit de l'heure avancée. Nous montâmes à cheval et, faisant ce que les Yankees appellent tracks considérable, c'est-à-dire mettant nos chevaux à une allure rapide, une heure après, nous arrivâmes à la station de Morelon-plains.
Cette station était tout ce qu'il y a de pUis primitif; car M. Lyon en habitait d'ordinaire une autre plus rapprochée de Melbourne, et n'y faisait point
de frais iniililes d'embellissemenlsclont ni lui ni ses amis n'auraient pu profiter. C'était simplement une station de rapport, un placement de capital, et chaque penny rendait son intérêt sous la direction d'un bon intendant. Et à ce propos, que l'on me permette ici une courte digression.
Aujourd'hui, pour s'établir en Australie comme squatter, il faut des capitaux considérables; cependant, de même que partout ailleurs et dans tome profession, le talent et une honnêteté de caractère, qui inspire la confiance, peuvent y suppléer. Bien des propriétaires actuels ont été primitivement régisseurs chez des squatters qui ont réaUsé leur fortune pour retourner dans leur pays natal. L'année dernière, j'ai passé deux charmantes journées chez un Australien de nos amis, dans une des plus belles résidences du comté de Northampton en Angleterre. Ce squatter, qui possède encore plusieurs stalions en Australie, venait d'en vendre trois , attenantes les unes aux autres, à son propre intendant, pour le prix de soixante - dix mille livres sterling (1 750 000 fr.) , entièrement à crédit: il comptait avec raison sur l'intelligence et l'honnêteté de son acheteur. Dans six ans celui-ci aura certainement payé cette énorme acquisition.
Le dîner qui avait été préparé pour nous àla station de Moreton-plainseùt été digne d'être servi sur la table d'un ancien baron écossais. Use composait.
outre le mouton bouilli et rôti, d'une outarde et de plats nombreux de canards, de sarcelles et de faisans indigènes. Dans un coin du plancher, M.Lyon, en soulevant une trappe, prit quelques excellentes bouteilles de vin fourni et expédié par notre club de Melbourne, et, après un repas réconfortant, mes deux amis me poussèrent dans un grand fauteuil en fer, seul meuble de la station où l'on pût s'étendre à son aise, et dans lequel il fut décidé que chacun de nous [aurait sa soirée à son tour.
Alors, comme d'habitude, les pieds croisés devant l'immense cheminée aussi large que nous trois, nous discutâmes sur notre sujet ordinaire, le bush. . . . et la fumée bleue de nos cigares, montant vers le plafond d'écorce, se glissait en tourbillons rapides sous les traverses grossières qui le soutenaient.
Le lendemain , tandis que M. Lyon allait à ses affaires et que son intendant lui rendait ses comptes, M. Panton et moi, munis de chevaux frais et de fusils, nous nous disposâmes pour la chasse aux canards et à l'outarde.
Peut-être n'avez-vous point encore entendu raconter la manière ingénieuse dont les noirs chassent l'ému et l'outarde :
Ils prennent quelques branches d'arbres qu'ils arrangent en buissons, et, se cachant derrière les
feuilles, ils marchent vers leur proie, en ayant soin de se mettre du côté du soleil. Dès que l'oiseau semble témoigner quelque inquiétude à la vue de ce buisson tout à coup rapproché de lui, le noir s'arrête et garde une merveilleuse immobihté. Il s'avance pas à pas lorsque l'ému ou l'outarde s'est remis à pâturer, jusqu'à ce qu'il arrive assez près pour lancer son long javelot de jonc terminé par une pointe en bois de fer.
Notre chasse n'était pas aussi pittoresque ; nous la faisions à cheval et nous nous servions de vulgaires fusils. Les outardes se laissent approcher de trèsprès par un homme à cheval. Quand elles étaient un peu sauvages, nous décrivions de grands cercles autour d'elles, rétrécissant le cercle à mesure qu'elles s'accoutumaient à notre présence, jusqu'à ce qu'elles fussent à portée de fusil.
Quelquefois, lorsque nous en trouvions trois ou quatre ensemble, l'un de nous prenait la droite, l'autre la gaucbe, et nous les chassions lentement vers une lisière de gommiers. Arrivées près de cet obstacle elles s'élevaient pesamment et volaient l'une derrière l'autre, au-dessus de la plaine, longeant les arbres et rarement passant au-dessus. Celui dans la direction duquel elles s'étaient envolées partait à fond de train, tenant d'une seule main le fusil appuyé à son épaule, et plus d'une fois il nous est arrivé d'abattre la dernière, qui tombait pesamment
presque sur le cavalier. Celte espèce de fantasia, ara])e n'a rien de bien difficile. En se soulevant un peu sur les éliiers , Félasticilé des jarrets vous rend immobile pendant le mouvement de la cbarge, et tout cheval lancé à celte allure est insensible au feu.
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