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CHAPITRE IV

Où l'auteur s'embarque sur le Mcniboroiigli.

Parmi les nombreux navires à voile et à vapeur qui font le service entre l'Angleterre et l'Australie , ceux de Londres surtout ont été jusqu'ici préférés par les émigranls aisés ; particulièrement ceux de Green. Cette Compagnie possède environ quarante navires de 1000 à 1400 tonneaux. Ces navires ne sont .pas assurés, et sont commandés par des capitaines qui doivent avoir au moins quaire mille livres sterling engagées dans les affaires de la Compagnie. De plus ils font leurs traversées dans les grands cercles, c'est-à-dire qu'ils s'engagent moins avant dans les mers du sud; par conséquent, ils offrent aux émigrants timides des apparences plus

grandes (le sécurilc quo les clippers de Liverpoul, qui, ciitièremeiU assurés, sont commandés par des ot'lKciers dont tout le devoir et l'intérêt principal étant de faire la traversée la plus rapide possible, gardent leurs voiles par tous les vents, et prennent leur couî'se droit au sud , souvent entourés de montagnes de glaces flottantes.

Je pris mon passage^sur leMaiihorowjJi^ magnifique vaisseau-frégate de douze certts tonneaux. Nous étions trente-deux passagers de première classe, quinze de deuxième et soixante-huit de troisième classe. Il y a comme confort une immense différence entre les différentes classes, différence toute en faveur de ceux de première. Les cabines de première sont de neuf pieds carrés. Celles du il/ar/6orou^/i étant construites dans le pont de batterie, chacune d'elles avait une fenêtre large d'environ trois pieds sur deux de hauteur.

Quand vous arrêtez votre passage, on vous remet la cal)ine nue et entièrement peinte à neuf; à vous de vous meubler comme vous l'entendez. Si vous prenez une cabine entière, le prix varie de cent à cent vingt livres sterling, selon que vous êtes plus ou moins éloigné de la poupe. Si vous prenez une demi-cabine, il sera de soixante à quatre-vingts livres. Les cabines de poupe sont d'un prix trèsélevé; comme elles sont très-grandes, ell.is sont ordinairement prises par des familles. Là vous avez

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trois Iciiùlfcs, une pclitc salle de bain [)eLir vous seul, et de la place pour bien des meubles.

La table est aussi bonne que possi])]e pour les passagers de cabines. Nous avions à bord, en partant, cent quarante moutons, quarante porcs, et au moins deux cent cinquante volailles. Nous ne risquions donc pas de manquer de viande fraîcbe. L'ordre le plus parfait règne sur ces navires, malgré tout ce qu'on a écrit sur les vaisseaux émigrants. Pour mon compte, je puis assurer que pendant mes deux traversées (ayant passé en mer cent soixante-quatorze jours), je n'ai pas vu un seul cas d'ivresse. Du reste, pour vous donner une idée de la discipline observée sur le 3Iarlborough, qu'il me suffise de vous dire qu'il n'était pas permis de fumer aux premières, môme sur le pont, que balayait le grand vent de l'océan.

-Vous voyez que la vie matérielle est très-supportable. Quant à la vie intellectuelle, elle sera pour chacun selon son goût et dépendra beaucoup de la société du navire.

Jugez, quand vous êtes pour trois mois enfermé dans une prison flottante, combien ceux qui la partagent avec vous peuvent assombrir ou égayer votre captivité. Pendant les dix premiers jours, chacun est plus ou moins malade. Aussi, qui que vous soyez qui avez fait de courtes traversées de trois, de quatre, et même de huit jours, vous n'avez eu d'un

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voyage sur mer que les soulIVcinces. Mais quand le mal est passé, que vous vous sentez gai et bien portant et que vousavez d'aimables compagnons, quelle agréable vie que la vie de bord. Et si vous avezl'àme quelque peu poétique, quelle belle chose qu'une nuit sur le pont du navire, quand vous êtes dans les laliludes chaudes, chassé par les vents alizés au souffle régulier, sous un ciel de lapis Jazzuli semé d'étoiles d'or avec une bordure de nuages violets qui ne vous apportent jamais d'orages.

Comme on se sent petit, mais grand à la fois ! fragile, mais puissant, quand penché sur l'arrière on suit le sillon lumineux que l'énorme gouvernail trace dans l'océan en faisant tourbillonner les milliards d'animalcules phosphorescents qui le peuplent. Bien loin dans Thorizon profond, au bout de ce sillon de feu, à l'extrémité de la courbe que vous avez tracée déjà, vous avez laissé vos parents, vos amis, vos souvenirs. Vous diles adieu à la grande Ourse, que bientôt vous n'nllcz plus revoir; aux constellations aimées de vos nuils d'autrefois, et vous cherchez en avant de vous, dans cet autre horizon, audessus de l'autre hémisphère qui vous attend, la croix du Sud qui va bientôt paraître.... Tout est immobile autour de vous dans le silence infini de la nuit. Ces globes immenses, que Dieu a placés dans son firmament pour nous guider, gardent éternellement la place qu'il leur a assignée', et vous, qui

prenez si peu de place dans cette magnifique création, mais qui la sentez lout entière se refléter dans votre àme, vous écoutez avec orgueil et gratitude le bruissement de la vague que votre carène partage, et les gémissements cadencés de la voile gonflée par le vent qui vous pousse vers d'autres mondes.

Ces impressions si grandes, si profondes, une courte traversée ne peut vous les donner. Vous admirerez bien le ciel, les étoiles, la mer! Vous écouterez L's vents partout à peu près les mêmes ! mais, parce que tout se rapporte pour nous à nous-mêmes, vous ne pouvez, quand vous êtes à quelques lieues seulement du continent où vous étiez hier, éprouver ce sentiment qui vous remplit, quand vous êtes par une belle nuit, seul, perdu comme un point sur le grand océan, si loin, si loin, que votre pensée vous rapproche également de toutes les terres.

Notre société, à bord du MarWorough, était agréablement composée ; je comptais trois de mes compatriotes parmi les passagers de première classe. Pendant le jour nous jouions au palet pour nous donner de l'exercice; le soir, on formait des tables de^vhist. J'apprenais l'anglais avec un aimable heutenant de la marine royale, malade de la poitrine, et que les médecins avaient envoyé passer un ou deux ans sous le doux et salubre climat d'Australie. Nous avions à bord un amateur de musique (possesseur d'une basse), qui nous faisait apprendre des

chœurs que nous chantions le soir sur le pont.... Bref, le temps se passait fort agréahlement.

Mais laissons souffler le vent et glisser le navire, et, pendant ce temps, je vais essayer de vous faire en quelques pages l'historique de la colonie de Victoria, où nous devons aller.

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