CHAPITRE VI
Stations de Moutons. — Prospérité. ~ Crise passagère. — Poit- Philipp érigé en province indépendante.
Parla nature de son sol et la richesse de ses pâturages, la colonie do Port-Philipp devait devenir une colonie pastorale. Au bout de peu de temps, toute sa surface fut couverte de troupeaux de moutons, et bientôt ses laines furent célèbres sur les marchés d'Europe.
Je vais essayer d'expliquer de la manière la plus brève, comment s'effectua l'occupation des terres; mais il faut, pour cela, convenir d'abord de certains termes techniques qui faciliteront mon récit.
On appelle, dans les colonies, Bush (taillis), l'ensemble des terrains vagues, forêts ou prairies; et en général tout l'intérieur de la contrée. ^- On appelle
Station, un établissement destiné à élever et à nournr de grands troupeaux. — Run (de to run, courir), l'espace de terrain que comprend cette station. — Squatter (de to squat, s'asseoir sur le sol et le couvrir), le propriétaire d'une station.
Quand un nouveau colon arrivait avec des troupeaux, il commençait par les parquer près de la ville ou bourgade où il était débarqué, et les laissant sous la garde de quelques-uns de ses gens, il s'enfonçait à cheval dans le bush , se dirigeant vers la station la plus voisine pour s'enquérir des terrains non occupés. Là, il était reçu et hébergé comme aux jours de l'hospitalité antique ; on lui donnait tous les renseignements possibles, au besoin un cheval frais si le sien était fatigué, et on le conduisait vers la terre libre ou vers la station voisine. La môme chose se répétait chaque jour, jusqu'à ce qu'il fut arrivé chez le squatter le plus éloigné.
Comme son cœur devait battre lorsque, du haut d'une coUine, à travers le léger feuillage des gommiers, celui qui le conduisait lui montrait ouverte devant lui la terre promise.
« Ici vous voyez la rivière, lui disait-il, elle est ma limite; de l'autre côté vous pouvez vous établir, je connais le terrain, je vous montrerai où il vous faudra construire votre hutte. »
Car cet homme ayant lui-même tout l'espace nécessaire à ses troupeaux, n'était point jaloux de ce
nouvel arrivant, bien au contraire, l'étranger allait devenir pour lui un nouvel ami, un nouveau secours pour les moments de danger. Aussi, ils exploraient ensemble la contrée, ils faisaient une reconnaissance approximative d'un rnn capable de nourrir dix, vingt outrante mille moutons, selon les limites naturelles du canton, et selon la fortune actuelle de l'arrivant, en calculant les produits accumulés de son troupeau pendant cinq ans -— et le nouveau colon, serrant la maiu de son futur ami, retournait vers la ville où résidaient les mandataires du gouvernement. Là il rendait compte de son voyage au commissaire préposé à la vente et à la concession des terres, et lorsqu'il avait fourni la preuve que ses troupeaux et ses capitaux le mettaient en état de contribuer, par son établissement, au bien de la colonie, il obtenait, moyennant une redevance annuelle, une licence qui l'autorisait à former une station sur le terrain dont il décrivait les limites.
Tout le pays fat ainsi divisé en grandes concessions. De loin en loin, cependant, là où le sol était d'une qualité supérieure et sur les points où l'on pouvait déjà projeter des lignes de communication, des espaces considérables furent réservés, destinés à l'établissement de villes et de villages.
L'histoire de la colonie de Port-Pbilipp, histoire pleine de péripéties et tout entière pressée dans 1
court espace de vingt-cinq ans nous offre d'utiles enseignements : d'abord, inutiles tentatives du gouvernement anglais pour y fonder une colonie, puis, par l'initiative de quelques hommes entreprenants, établissement premier d'une grande industrie (celle des laines) en rapport avec la nature du sol — ce fut là le premier travail de colonisation; les villes naquirent après, bientôt grandes et populeuses, à mesure qu'elles devinrent un entrepôt important pour envoyer à d'autres contrées les produits de l'intérieur ; à mesure aussi que les producteurs devenant plus riches, demandèrent au vieux monde son luxe et ses superfluités. Ce fut dans ces villes que s'établirent les industries secondaires, d'autant plus multipliées que les richesses et les besoins du pays augmentaient ; et ces villes à leur tour firent naître une population de fermiers agriculteurs, qui s'établirent tout autour d'elles et y trouvèrent des débouchés pour leurs denrées.
Cependant l'accroissement trop rapide de la colonie fut tel qu'une crise commerciale en fut la conséquence. Gomme celui qui fonde une station peut, la vendre à son gré, et l'acquéreur en jouir pourvu qu'il continue de payer la redevance au gouvernement, de tous côtés arrivèrent des colons aisés jaloux d'acheter ou de fonder des stations nouvelles. Les gages des domestiques montèrent à des prix fabuleux et 12 fr. 50 c. par jour n'étaient pas alors
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une rcmunéralion extraordinaire pour un travail manuel quelconque. Aussi la route de Melbourne vers l'intérieur était-elle tracée par des bouteilles vides de vin de Champagne, et on raconte encore aujourd'hui l'histoire de ces deux charretiers qui, arrivés à une auberge dans le bush en firent vider une douzaine de bouteilles dans un baquet, et s'attablèrent en face l'un de Taulre y puisant avec leurs gobelets d'étain.
Les slcitions se payent tant par tête de bétail, le vendeur cédant à l'acheteur sa licence, ses habitations, ses chevaux, en un mot tout son établissement. La concurrence éLait telle, qu'en 1839 une station se vendait au prix de 3 livres sterling par télé de mouton et de 12 à 15 livres par tête de gros bétail. Aussi, comme ces achals se faisaient en partie seulement au comptant, les derniers acheteurs, quand la crise commença, ne purent faire f^ce à leurs engagements. Une lois la réaction arrivée, elle lut complète, et en 1842 les moutons qui valaient 75 fr., trois ans auparavant, ne valurent plus que • 2 fr. ; les bœufs qui valaient 300 et 350 fr., n'en valurent plus que 15. La baisse sur tous les produits l'ut en proportion.
Ce fut un moment difficile pour la colonie, mais si cette crise s'était produite, ce n'était pas parce que la contrée nouvelle ne réalisait pas les espérances qu'elle avait fait concevoir ; la faute en était tout
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entière à la spéculation. Aussi, la nouvelle société se releva- t~elle bientôt sur des bases plus réelles et plus solides.
En 1839, le gouvernement avait formé du district de Port-Pbilipp une dépendance de la Nouvelle- Galles du sud , et l'avait p!acé sous la surintendance de M. Charles LaTrobe. Ce district envoyait six représentants au conseil législatif de Sydney. A mesure que Melbourne et ses environs acquirent de l'importance, les colons de Port-Pbilipp demandèrent à être séparés de la Nouvelle-Galles et à former une province indépendante. Pour prouver la difficulté de trouver parmi eux des gens disposés à quitter leurs affaires pendant six mois et à faire un voyage de six cents milles pour aller siéger à Sydney, ils nommèrent pour leur représentant à la Chambre législative lord Grey lui-même, alors ministre secrétaire d'Etat pour les colonies. Le gouvernement fit droit à leurs réclamations, et le 15 juillet 1851, on fit à Melbourne la lecture solennelle de la dépêche de la reine qui érigeait le district de Port-Pbilipp en province indépendante sous le nom de Victoria, et lui donnait M. La ïrobe le surintendant pour premier gouverneur K
1. La promotion au rang de représentant de La reine était bien justement due à M. La Trobe, qui avait dirigé depuis douze ans Jcs afTaires de la colonie pendant une époque difficile pour lui qui, chef apparent de Port-Pliilipp, avait eu à soufTrir tous les
La colonie était en pleine voie de prospérité quand la découverte des mines d'or de Bathurst près de Sydney fut annoncée à Melbourne. A cette nouvelle tous ceux qui n'étaient pas retenus par des intérêts importants se dirigèrent vers ces mines. La province de Victoria fut menacée d'un abandon général par les classes ouvrières, par les bergers et
mécontentements que causaient à ceux qu'il gouvernait leur dépendance de la Nouvelle-Galles.
Ne pouvant rien entreprendre de son chef, M. La Trobe était obligé d'écrire à Sydney et d'attendre une réponse même pour les affaires les plus urgentes. Cela devenait d'autant plus insupportable que les revenus de Port-Philipp, qui égalaient, ^non dépassaient ceux de Sydney, devaient être envoyés d'abord dans celte capitale. La Chambre législative décidait quelle somme serait retournée à Melbourne pour y être appliquée aux besoins du nouveau district, et la part du lion restait à Sydney.
JM. La Trobe était assailli de demandes pour améliorer les routes, construire des ponts, bâtir des églises, des prisons, en un mot pour établir tout ce qui est nécessaire pour transformer un pays sauvage en un pays civilisé. N'ayant que peu de fonds à sa disposition, il lui était impossii)le de satisfaire à toutes les demandes : delà, plaintes et réclamations contre son administration.— Homme éclairé, droit, infatigable, M. La Trobe suivait son but sans s'inquiéter de ce qu'on disait de lui. Son nom est resté dans la colonie vénéré par les honnêtes gens de tous les partis. Préposé à ces concessions de terres qui ont enrichi des milliers d'individus, à ces ventes de terrains sur lesquelles des bénéfices énormes furent réalisés par tous ceux qui alors étaient en mesure d'acheter, M. La Trobe, par une admirable délicatesse, bien rare à l'époque où nous vivons, ne s'adjugea pas une seule station (ce qu'il aurait pu faire sans enfreindre la loi), ne spécula pas sur un pouce de terrain et, en quittant la colonie, il n'y laissa que la seule habitation qui avait été la sienne pendant tout le temps de son gouvernement.
les laboureurs, si elle ue découvrait pas à son lour le précieux mêlai.
L'Assemblée législative de Melbourne, craignant de voir bientôt la ville déserte, promit cinq cents livres sterling à qui découvrirait de l'or dans le district, et pour encourager les recbercbes, on lit arriver à franc étrier, un homme qui avait un morceau d'or dans sa poche, et prétendait l'avoir trouvé dans un ruisseau à dix lieues de Melbourne ; on réunit aussitôt un comité pour examiner cet or. Trois ou quatre cents individus s'y laissèrent prendre et allèrent passer quelques jours dans le bush, courbés vers la terre pendant toute la journée et occupés à remuer tous les cailloux ; ils revinrent bientôt découragés, mais le but de la fraude était atteint en partie : ils revenaient dégoûtés de l'envie d'aller aux mines de Sydney et résolus d'attendre que l'or fût réellement découvert dans la province même.