‹ Les squatters australiensChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE TIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIII

Arrivée du Marlborough à Melbourne.

Peu de passagers dormirent à bord du Marlborough, pendant la nuit qui s'écoula entre le soixantedix-huitième et le soixante-dix- neuvième jour de notre traversée. Depuis deux jours on n'avait pas pu prendre d'observations, car le temps était mauvais et le ciel chargé d'épais nuages; cependant, nous savions que nous étions près de terre et que nous devions être à peu de distance de l'entrée de la baie, terme de notre long voyage.

A trois heures du matin tout le monde était sur le pont. Le vent était favorable, mais très-fort et toutes nos voiles étaient carguées, excepté la grande voile et celle de misaine. Quand le jour parut, nous

pûmes décûLivrii* environ à dix milles en avant et sur notre droite, la côte d'Australie, nue et déchirée comme toutes les cotes qui sont battues par les grandes vagues. Entre la terre et noiis, nous vîmes un grand navire complètement noir, qui fut reconnu pour un vaisseau de Livcrpool, chargé d'émigrants du gouvernement. Le temps avait été trop mauvais pour que nous eussions pu rencontrer un pilote en mer; aussi, notre capitaine paraissait-il soucieux au moment de s'engager dans le passage étroit et difficile qui donne entrée dans la l)aie. Il se tenait debout à côtédutimonnier, devant lui sa carte marine était étalée près de la boussole. A mesure que nous approchions, le silence devenait plus complet, chacun observant la manœuvre, et on n'entendait plus que l'annonce monotone des résultats du sondage, criés à intervalles égaux par deux matelots assis sur les bastingages extérieurs.

L'entrée de la baie était pour nous dans une direction nord-nord-ouest, notre course ayant été portée trop (à. l'est pendant la nuit, et comme le gros navire de Liverpool marchait entre la terre eile Marlborough, côte à côte avec lui, chacun se demandait qui de lui. ou de nous entrerait le premier. Si j'étais marin, je saurais vous dire exactement quelle manœuvre nous finies; tout ce que je sais, c'est qu'à portée de canon des récifs menaçants entre lesquels il nous fallait passer, le capitaine, de cette voix aigre et

stridente qui domine les vents de mer, oi'donn;i d'amener un renfort de voiles, que ies matelots furent prompts comme la pensée , et que l'homme au gouvernail donnant tout un tour de roue, notre vaisseau bondit en avant si près du beaupré du vaisseau noir, que nous aurions presque pu le toucher. Deux minutes après nous avions dit adieu à la grande mer, la baie de Port-Philipp se refermait derrière nous.

Quand, après une traversée de soixante-dix-neuf jours, on aperçoit des arbres et des prairies, la joie que l'on éprouve ressemble assez à celle de l'aveugle qui vient d'être heureusement opéré. Aussi , nous ne pouvions nous lasser de considérer les rivages de Victoria éclairés par le soleil qui , pour saluer notre arrivée, commençait à percer les nuages. La baie de Port-Phihpp varie de quinze à soixante milles de largeur, sa profondeur est de quarante milles ; nous longions une côte boisée qui me rappelait les montagnes de Provence, couvertes d'oliviers et de chênes verts. C'étaient les mêmes teintes, la même monotonie où l'œil se repose sur des couleurs si douces et si faciles à saisir qu'elles semblent faites pour le peintre. Ces collines boisées arrivaient jusqu'à la mer, dont elles étaient séparées par une blanche ligne de sable. Pendant qu'à l'aide de nos lunettes d'approche nous cherchions à découvrir des habitations dans les espaces nus qui

entrecoupaient ces parties boisées, nous vîmes sortir du taillis un troupeau de chevaux qui galopaient le long de la plage , poursuivis par quelques cavaliers. Cette plage était à deux milles de nous seulement, et mes yeux ravis suivaient le mouvement léger et cadencé de cette course si pleine d'intérêt, particulièrement pour moi qui venais dans la colonie pour me consacrer à l'élève des troupeaux.

Nous jetâmes l'ancre dans l'après-midi. Les employés de la douane et les inspecteurs de santé arrivèrent, mais si tard, que ceux de nous qui en étaient à leur premier voyage ne pouvaient plus songer à descendre à terre; aussi, je me résignai à passer encore cette nuit à bord.

Depuis la découverte des mines d'or, il était difficile aux capitaines de vaisseaux de conserver leurs équipages. Plusieurs ancraient, à dessein, très-loin dans la baie afin que leurs hommes fussent à une trop grande distance de terre pour pouvoir gagner le rivage à la nage, et, malgré toutes les précautions, souvent les navires se trouvaient dans l'impossibilité de repartir à leur gré, faute de matelots. M. Young, notre capitaine, réunit en cercle tout son monde autour de lui :

a Mes amis , dit-il à ses hommes, au lieu de vous défendre d'aller à terre et da vous obliger par là à devenir des déserteurs, je donne, dès demain, congé à tous ceux qui voudront me quitter. Allez aux

mines, allez voir si ceux qui sont habitués à respirer le grand air de la mer, peuvent échanger celte belle vie contre celle des chercheurs d'or. Dans six semaines le MarWorough repartira pour l'Angleterre, ceux qui reviendront dans un mois recevront leur solde pour tout le temps de leur absence , comme s'ils eussent été présents à bord. »

Ce fut un hourra général pour le capitaine qui était un parfait gentleman et auquel nous avions voté, nous autres passagers, une coupe de vermeil en reconnaissance de ses bons soins pendant notre traversée.

Le lendemain matin , un petit bateau à vapeur vint prendre les passagers pour les transporter à terre, et vers les neuf heures j'arrivai au club des squatters, où je savais que je trouverais mon frère s'il était à Melbourne. Je n'essayerai pas de vous dire ma surprise à la vue de cette ville; je fus étonné comme tous les nouveaux arrivants qui s'attendent à trouver un grand village mal bàli, et qui ne peuvent en croire leurs yeux quand ils aperçoivent ces larges rues tirées au cordeau, et ces beaux édifices où ils peuvent lire en grands caractères : Ecole normale. — Institution polytechnique. — ThècUre. Assemblée législalive. — Université, etc., etc. Quand j'arrivai au club , le portier me fit entrer dans le salon d'attente, et deux minutes après, mon frère et moi nous étions dans les bras l'un de l'autre.

Je lui avais écrit d'Europe pour lui annoncer le jour où je devais mellre à la voile, et il était venu depuis deux jours m'altendre à Melbourne, calculant que mon vaisseau devait être près d'arriver. Vous vous figurez ma joie de le trouver exact à ce rendez-vous donné à quatre mille lieues de distance; tant de choses auraient pu nous arriver à tous les deux , pendant les six mois qui s'élaicnt écoulés entre la date de sa dernière lettre et le jour de mon arrivée. Aussi, en le trouvant ainsi immédiatement, je ne pus m'empècher de me laisser aller à un sentiment de joie presque superstitieux ; c'était pour moi l'annonce que ma bonne étoile n'était pas restée parmi celles qui président au vieux monde, mais qu'elle m'avait suivi dans le nouvel hémisphère.

Après avoir déjeuné avec mon frère, je retournai au navire chercher mes bagages, et j'eus là un premier échantillon des prix fabuleux de la colonie. Je louai un petit bateau monté par deux hommes, pour me rendre du rivage au navire , ancré à un mille environ de terre et me ramener avec mes malles, et je ne trouvai point d'embarcation qui voulût me prendre pour moins de 4 livres sterling ( 100 francs). La mer était un peu forte, il est vrai, mais ce n'était qu'une course de deux heures^Du

1. W. Howitt dit dans son livre, Tico ycars in Anstralia, qirà pareille époque un de ses amis dut payer 12 liv. sterl. (300 fr.) pour un îrajet semblable.

reste , le coût du transport des marchandises de Londres dans la baie de Melbourne était de 3 à 4 livres sterling (trajet de 12 000 milles), et du vaisseau à .AlelboLirne même (trajet de 8 milles), d'une livre et demie.

Je revins au club où mon frère me présenta à ses amis et où je fus fort étonné de trouver tout le confort et même» tout le luxe possible. Organisé comme le sont les clubs anglais , celui de Melbourne était composé de tous les gens les plus comme il faut du pays , et dans ces temps de fièvre d'or où toutes les auberges étaient encombrées, c'était une immense ressource pour les squatters de l'intérieur. Je dînai là; nous étions huit ou dix personnes à table, et j'éprouvai pendant tout le repas une sensation de calme indéfinissable. La salle où nous nous trouvions, haute de seize pieds, était garnie de tapis, et à peine y entendait-on les pas des domestiques qui nous servaient. Je suivais avec intérêt la conversation qui roulait sur les affaires de la colonie ; et en même temps que mes menibres jouissaient de l'immobilité de la terre ferme après le mouvement incessant du navire, mes oreilles, habituées depuis trois mois au bruit des cordages , des vagues et des vents, trouvaient un charme infini à cette tranquillité.

Quand nous nous retirâmes dans notre chambre, je serrai avec reconnaissance la main de mon frère

pour le remercier de la vie nouvelle qu'il m'avait ouverte, et nous nous agenouillâmes ensemble pour rendre grâces à Dieu qui nous avait réunis au bout du monde, et qui faisait de nous deux comme une famille nouvelle , l'écho de la famille d'Europe.

CIQ^OliP

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