‹ Les squatters, La clairiChapitre 4 sur 9 · Espèce d'oiseau moqueur · texte numérisé non relu

Espèce d'oiseau moqueur

Après le repas du soir, qui réunit autour de la même table les maîtres et les serviteurs, je me retirai dans la petite chambre destinée aux voyageurs, et là, demeuré seul pour la première fois depuis le matin, je pus réfléchir aux incidents de la journée. Par quelle fatalité bizarre avais-je pu encourir l'animosité d'un homme que j'avais vu la veille pour la première fois? Qui pouvait être ce géant bourru qui refusait de coucher sous le même toit que moi ? Pendant que je m'adressais ces questions en jetant un dernier regard sur la campagne, je crus apercevoir deux ombres, deux formes humaines, qui se dessinaient à quelques pas de la maison, entre les arbres blanchis par la lune. La plus grande de ces ombres me parut ressembler à Township ; la plus petite, à James. Je ne pus toutefois vérifier cette conjecture : car, à peine avais-je paru à la fenêtre, que les deux hommes s'éloignèrent et se perdirent dans les broussailles. J'attendis vainement qu'ils reparussent, et je me jetai sur mon lit, épuisé de fa ligue.

Le lendemain , un joyeux rayon de soleil m'éveilla, et je ne pus m'empêcher de sourire des pensées sombres qui m'avaient attristé la veille. La vie réelle s'était en quelque sorte substituée autour de moi à la vie fantastique. Le vent frais du matin faisait onduler sur ma fenêtre les tiges encore tendres des maïs et se jouait dans les fleurs des coton-

niers. Les garçons de ferme se rendaient en chantant à leurs travaux. Je descendis. Fraîche comme l'aurore, la jeune maîtresse du logis allait et venait dans son domaine : l'idylle avait remplacé le drame. James, prêt à partir, m'attendait près des chevaux sellés. Rien sur sa physionomie ne dénotait la perfidie ou l'astuce. Nous partîmes, et, en saluant du regard la riante habitation que je laissais derrière moi, je me plus à rêver une chartreuse semblable pour y finir ma vie, entre un jardin et une forêt. Déjà même j'entrevoyais, à travers le brouillard azuré de mes songes, une jeune fileuse aux yeux bleus et aux cheveux blonds , attendant mon retour près d'un rustique foyer. Ces visions égayèrent ma route, et j'arrivai ainsi, sans m'apercevoir de la fatigue, à une seconde ferme où nous nous arrêtâmes pour prendre un substantiel repas, composé d'un quartier de chevreuil et de gâteaux de maïs semblables aux galettes de blé noir de la Bretagne. Le jour était avancé quand nous quittâmes cette ferme ; une traite de deux heures nous mena jusqu'au sommet d'une rangée de collines où mon guide s'arrêta brusquement.

« Vous voyez, me dit-il, ce ruisseau qui coule à vos pieds; là-bas, devant vous, ce monticule bleuâtre ; à droite, ce vaste étang aux bords marécageux; à gauche, ce rideau d'érables à fleurs rouges...

— Eh bien?

— Eh bien! vous voyez Red-Maple; ces érables, ces collines, cet étang, sont les limites du domaine.

— Quoi! c'est là ma propriété! » m'écrïai-je ravi à l'aspect de ces imposantes futaies et de ces prairies magnifiques.

Mon exclamation arracha à James un sourire ironique. « C'est ici que je dois vous laisser, reprit-il; quamt à vous, il en est temps encore, vous pouvez retourner sur vos pas.

— Retourner sur mes pas! vous plaisantez sans doute?

— Je parle sérieusement. A quoi sert donc d'avoir des yeux et des oreilles? N'avez-vous rien vu, rien entendu? Faites d'ailleurs ce qu'il vous plaira. Pour moi, je ne veux pas avoir maille à partir avec le propriétaire de Red-Maple.

— Le propriétaire de Red-Maple? Il y en a donc deux?

— Oh non !... il n'y en a qu'un seul.

— A la bonne heure.

— Il n'y en a qu'un.... c'est-à-dire que vous.... vous ne comptez pas. »

Je regardai James d'un air ébahi. Mon guide avait parlé trop clairement pour hésiter désormais à compléter ses réticences. Il reprit :

« De quoi vous étonnez- vous? Rappelez-vous donc les réponses qu'on vous a faites au bar-room de Guyandot ; rappelez-vous les avertissements de

Township; rappelez-vous qu'hier encore vous avez rencontré un homme qui n'a pas voulu coucher sous le môme toit que vous.

— J'ai remarqué tout cela, et je cherche encore à m'expliquer....

— Tout cela est bien simple : Township sera peut-être dans l'obligation de vous tuer, et il a fait ses réserves.

— Me tuer ! Et que lui ai-je fait?

— Township est un squatter, reprit gravement l'enfant, et un squatter n'en appelle jamais aux arpenteurs ni au shérif: il n'en appelle qu'à sa carabine et à son bon droit. Possession vaut mieux que titre, et Township possède Red-Maple. Voyez maintenant si vous voulez aller en avant ou retourner sur vos pas.

— J'irai en avant, et rien ne me fera reculer. J'ai été riche jadis : Red-Maple est aujourd'hui le seul débris qui me reste de ma richesse. J'aime mieux mourir pour la défense de mes droits que sous les coups de la misère. Avant ce soir, je ne serai plus de ce monde, ou j'aurai reconquis mon bien. »

Je payai généreusement mon jeune guide. James fit un mouvement pour s'éloigner, puis il revint sur ses pas.

« En tout cas, me dit-il, si le squatter demande à voir votre titre , dites que vous l'avez laissé chez votre notaire: c'est plus prudent. »

Et, après m'avoir donné cet avis presque à voix basse , comme si quelqu'un nous eût épiés, James éperonna son cheval, qui l'eut bientôt emporté hors de ma vue.

Pœsté seul, je tins conseil avec moi-même. Je m'affermis dans ma résolution de vaincre ou de mourir; mais, avant d'affronter le danger qui me menaçait, je résolus d'étudier le terrain. Caché derrière un chêne dont les rameaux noueux touchaient presque le sol, je tirai ma longue-vue et je la dirigeai sur la plaine qui s'étendait à mes pieds. La Vallée des Érables, éclairée par le soleil couchant, m'apparut dans toute sa splendeur. C'était comme un lac de verdure auquel la brume dorée du soir prêtait des tons magiques. Une folle brise courait de la cime houleuse des catalpas et des tulipiers aux grandes herbes de la savane. Çà et là voltigeaient les cardinaux, les choucas empourprés, les piverts aux ailes d'or. Des oiseaux aquatiques se jouaient avec indolence dans les eaux de l'étang, caressées par les derniers rayons du soleil; le pluvier criard, l'huîtrier, le moqueur, saluaient l'approche de la nuit, chacun dans son langage. C'était

un mélange d'harmonies et d'aspects merveilleux , comme la nature américaine peut seule en offrir. On eût dit une vision de l'Éden.

Je m'oubliais dans une sorte d'extase en contemplant ce ravissant paysage , mais je fus bientôt rappelé au sentiment de la réalité. Une colonne de fumée qui s'élevait derrière le rideau des érables m'indiquait clairement où était située l'habitation de Township. En tournant ma longue-vue vers une prairie jonchée d'arbres abattus et voisine du petit bois qui cachait la ferme , je remarquai deux robustes enfants , probablement les fils de l'usurpateur, qui luttaient ensemble comme deux jeunes buffles essayant leurs cornes naissantes. Un peuplus loin, je distinguai une vision plus gracieuse. Mes rêves du matin semblaient être devenus des réalités. Une jeune fille, vêtue de blanc, errait dans la prairie, et se détachait, comme une fleur de magnolia, sur les masses verdoyantes de la forêt. Sa taille svelte, sa blonde chevelure , étaient en harmonie parfaite avec un profil d'une angélique pureté. Au milieu de cette splendide nature, la jeune fille marchait rêveuse, le front tantôt penché vers la terre, tantôt levé vers le ciel : on eût dit que la chaude brise de la solitude murmurait pour la première fois à son oreille des notes enivrantes. Arrivée au bout de la prairie , près d'un bosquet de tulipiers , la jeune Virginienne se pencha sur l'herbe

qu'elle ne semblait qu'effleurer, cueillit quelques fleurs sauvages et en orna ses cheveux, comme si elle se fut parée pour un amant invisible ; puis , avec un chaste et mystérieux plaisir, elle laissa le vent tiède du soir enlever une à une les fleurs de cette virginale couronne. Un souffle plus chaud me sembla courber à ce moment les herbes de la vallée, et un murmure plaintif s'éleva du milieu des arbres agités ; pareille à un léger fantôme, la jeune fille disparut derrière le mobile rideau des tulipiers.

Le soleil quitta enfin l'horizon, et toutes les riches nuances du couchant s'effacèrent dans une teinte uniforme. Le moment était venu d'agir. Les deux jeunes gens que j'avais vus s'ébattre dans la prairie , la stature herculéenne du squatter, rendaient la lutte que j'allais soutenir passablement inégale; mais le sort en était jeté, et je descendis à grands pas la colline, recommandant ma bonne cause à Dieu. Arrivé dans la plaine, je cherchai à m'orienter, et je pris le parti de marcher vers l'endroit où une colonne de fumée m'avait signalé l'habitation du squatter. Ma carabine était en bon état; j'entrai dans une allée sombre qui devait me conduire à la ferme. Tout était silence autour de moi, et je m'avançai avec précaution, à pas comptés, vers ce terrain qui m'appartenait et que je foulais pour la première fois , moins comme un propriétaire qui

vient s'installer dans son domaine que comme un braconnier qui craint d'être surpris. Plusieurs fois, sous les arches assombries des hautes futaies, je m'arrêtai , croyant distinguer le squatter qui m'attendait; je m'avançais et je ne trouvais que le tronc d'un chêne ébranché. Tout à coup je ne doutai plus que je n'eusse rencontré l'homme que je cherchais. Immobile contre le tronc d'un arbre , Township se tenait à l'entrée d'un carrefour du bois, appuyé sur le long canon de sa carabine. D'un geste, il me fit signe de m'arrêter. J'étais à trente pas de lui.

« Je vous attendais, me cria-t-il d'une voix tonnante; que me voulez-vous?

— Si vous m'attendiez, vous savez qui je suis et ce que je veux. On m'a dit que vous vous étiez établi sur ce terrain qui n'appartient qu'à moi. Je vous somme, au nom de la loi, de m'en laisser la libre jouissance. »

Et, sans me rappeler les avis de James, je tirai de ma poche les papiers qui constataient mon droit exclusif.

« Eed-Maple n'aura qu'un propriétaire tant que je vivrai, répliqua Township. Depuis une heure que vous marchez dans cette vallée , j'aurais pu vous tuer comme un daim; mais je désire éviter qu'il n'y ait du sang entre nous. Retirez-vous donc , il en est encore temps; mes droits sont ceux du premier occupant, et vos titres ne sont rien à mes yeux. »

LES SQUATTERS. k\

Soit pour m'effrayer, soit avec l'intention réelle de faire feu sur moi , Township épaula sa carabine et m'ajusta. Je restai immobile.

« Le shérif le plus prochain est à vingt-cinq lieues d'ici, reprit le squatter. Le bruit de mon rifle n'arrivera jamais à ses oreilles; votre cadavre aura été dévoré par les oiseaux de proie , vos titres auront été dispersés par le vent comme les feuilles sèches, avant qu'on ait songé à s'enquérir de vous. Une, deux.... »

Je l'entendis armer sa carabine; mais une force irrésistible me poussait en avant, et, mon arme jetée pacifiquement sur l'épaule, je marchai vers le squatter en me faisant comme un bouclier de l'acte notarié que je tenais en main. J'aimais mieux encore mourir que reculer.

« Trois! » cria Township.

Ce qui se passa ensuite, comment le dire ? A peine le squatter eut- il prononcé le mot trois, qu'un homme s'élança d'une haie voisine; je sentis mes mains prises par deux bras nerveux. C'était un des fils de Township, qui m'arracha violemment le papier que je portais. J'entendis une explosion, et une balle siffla entre nos deux tètes, qui s'étaient rapprochées dans l'ardeur de la lutte. Nous tombâmes tous deux, chacun pensant que la .balle venait de briser le crâne de son adversaire. Township poussa un cri d'horreur; mais le genou vigoureux

de son fils, qui pressait ma poitrine, ne me prouva que trop que j'avais affaire à un vivant. Pâle encore et les yeux hagards, Township était accouru près de nous. Quand il vit son fils sain et sauf, un éclair de joie illumina ses traits affreusement contractés. Pour moi, je m'étais relevé furieux de ce guet-apens, et encore tout meurtri de la rude étreinte de mon antagoniste. Je me retournai vers Township , et lui reprochai sa lâcheté.

« Ma lâcheté! répondit-il avec un éclat de rire sauvage. Et qui m'empêcherait de vous briser le crâne ici même? Le shérif peut-être, ou ces papiers dont je me soucie comme d'une feuille de mais? »

En même temps Township arracha des mains de son fils les papiers qu'il m'avait enlevés, et, ramassant aussi ma carabine, il jeta l'arme et le titre à mes pieds; puis, lançant un regard sévère à son fils comme pour lui reprocher son intervention imprévue, il ajouta :

« Eh bien! non, je n'abuserai pas de l'avantage du nombre; mais, comme il ne peut y avoir qu'un propriétaire à Ked-Maple, c'est la carabine à la main, à armes égales, que nous déciderons de la possession de la vallée, et, quoi qu'il arrive, le vainqueur ne sera pas inquiété ; mais ce sera une lutte à mort, entendez-vous, une lutte sans pitié ni merci, et le lâche sera celui qui se dédira. »

Tout en parlant, le squatter rechargeait son arme; je croyais que la querelle allait se vider à l'instant même, quand les halliers craquèrent autour de nous, et je vis arriver, attirés par le cri de leur père, les deux jeunes lutteurs que javais aperçus dans la clairière une heure auparavant. Une courte explication mit bien vite au fait de ce qui s'était passé les deux jeunes fils de Township, qui ne purent s'empêcher de me considérer d'un air de pitié, comme un homme dont la vie va finir. Cependant la nuit s'épaississait de plus en plus. Un des deux jeunes gens hasarda une observation sur l'heure avancée, qui ne permettait plus de distinguer le tronc d'un tulipier de celui d'un érable, et proposa de remettre la partie au lendemain.

« Eh bien ! soit, dit Township, demain au soleil levant. En attendant, si l'étranger veut passer la nuit dans ma hutte, il en est le maître. »

Je ne savais que répondre, et peut-être allais-je accepter, quand l'aîné des fils du squatter, celui qui m'avait terrassé, s'approcha de moi et murmura à mes oreilles ces mots : « Restez ici; » puis, devançant ma réponse : « L'étranger, dit-il à son père, passera la nuit à la belle étoile ; j'irai lui chercher quelques provisions, et je dormirai ici sur la mousse à ses côtés. »

J'acceptai cet arrangement, que l'air ouvert et franc du jeune homme me faisait une loi de ne pas

refuser. Après avoir promis de ne pas me faire attendre, le fils de Township me quitta en compagnie de ses frères et du squatter. Je passai seul, au milieu des ténèbres, une heure qui me parut un siècle. Enfin je vis revenir mon compagnon de veillée, un falot et un panier au bras. Il était fort agité, et m'expliqua les causes de son retard avec une vivacité qui me surprit chez un Américain. En revenant à la ferme, ils y avaient trouvé un f armer , leur voisin , qui leur avait apporté de bien étranges descriptions d'une terre lointaine, où l'or était aussi commun que les pierres. Des caravanes d'émigrants se dirigeaient vers ce pays de tous les points de l'Amérique, et en ce moment même mon terrible ennemi Township était plongé dans la lecture des journaux qui contenaient ces merveilleux récits. J'écoutai tout cela d'une oreille fort distraite, et le jeune Américain, voyant que je gardais le silence, jugea à propos d'étaler sous mes yeux les provisions qu'il apportait; quelques galettes de maïs, un énorme morceau cle bœuf salé et une cruche de bière, composaient un substantiel repas, auquel je fis honneur par orgueil plutôt que par besoin.

« Vous avez été étonné, reprit le jeune squatter, de l'avis que je vous ai donné tantôt : vous, auriez préféré dormir à la ferme ; mais deux hommes dont l'un doit tuer l'autre au soleil levant ne peuvent

guère passer la nuit sous le même toit. Le père est d'un caractère à ne pas oublier l'injure que vous lui avez faite, et ce soir, après avoir bu quelques verres de brandy.... S'il doit vous tuer, mieux vaut pour lui que ce soit demain, sous la voûte des arbres, que dans sa propre maison ; n'êtes-vous pas de cet avis ? »

Je trouvais, je l'avoue, ces deux alternatives fort tristes, et je ne répondis que par une inclination de tête.

« La nuit est tiède, continua le squatter, et à trois heures du matin il fera jour. Quelques heures seront bientôt passées. Si pourtant, outre ce lit de mousse, vous désirez du feu, je puis vous allumer un bon brasier. Quant à moi, je ne dormirai pas de la nuit ; mais je vous engage à vous reposer quelques instants.

—Vous allez donc passer la nuit ici? lui demandai-je.

— Sans doute ; je réponds de vous devant Dieu et devant mon père. »

Je m'aperçus que j'avais dans ce singulier compagnon à la fois un protecteur et un gardien. Pour couper court à une causerie importune, je feignis de dormir ; mais le sommeil était bien loin de mes yeux. Cependant il y a dans le calme de la nuit, dans le murmure du vent parmi les branches, quelque chose de ce charme consolateur qu'exhalent

les douces paroles d'une mère qui berce les chagrins de son enfant. Le brouillard qui s'élevait du ruisseau et de l'étang commençait à se condenser en vapeurs épaisses à la cime des arbres ; tout s'endormait autour de moi. La torpeur de la nature me gagna, et je tombai peu à peu dans un demi-assoupissement. Je fus tiré de cet état par un sursaut. Il m'avait semblé entendre quelques paroles murmurées d'une voix douce, et, en ouvrant les yeux, je vis distinctement s'enfuir à travers les buissons une forme svelte et blanche. «

Qu'est-ce? demandai-je au jeune squatter.

— Moins que rien, dit-il ; une fantaisie déjeune fille. C'est ma sœur qui venait me voir, sous je ne sais quel prétexte. Au fond, c'est la curiosité qui l'amenait ici; et, dois-je vous le dire? en vous regardant à la clarté de ce falot, elle vous atrouvé bien jeune pour mourir. »

Toute cette famille comptait donc bien aveuglément sur l'adresse du squatter, pour ne s'apitoyer que sur moi. L'idée que cette nuit pouvait être la dernière de ma vie me donna dès lors la force de résister au sommeil. Les dernières heures de cette veillée solennelle s'écoulèrent rapidement. Je vis les étoiles scintiller et mourir au milieu du brouillard, j'entendis les oiseaux s'éveiller, le vent courir dans les feuilles. L'obscurité fit place graduellement au crépuscule, et les premiers rayons du soleil éclairèrent enfin la vallée. Le moment fatal était venu.

J'éveillai le jeune squatter, qui s'était assoupi sous un arbre.

Nous attendîmes silencieusement l'arrivée de Township. Le jeune homme paraissait moins confiant que la veille dans l'issue du combat. Il allait et venait, secouant d'un air préoccupé les branches chargées de rosée; parfois il jetait un regard inquiet sur la courte carabine dont j'étais armé et dont je lui avais expliqué la portée. Pour moi, jamais la nature ne m'avait paru plus belle, et l'idée de m'endormir du dernier sommeil au milieu de ces prairies embaumées, sous ce ciel magnifique, commençait presque à me sembler supportable, quand je vis apparaître mon adversaire, suivi de ses : deux fils et d'un homme qu'à son costume on reconnaissait pour un riche fariner ; c'était probablement le visiteur dont le fils de Township m'avait parlé la veille. J'étais fort loin de m'attendre à la proposition qu'on allait me faire.

« Je sais ce dont il s'agit, me dit le farmer en me tendant la main, et tout peut s'arranger encore, à de certaines conditions toutefois.

— Je ne vois guère d'arrangement possible entre l'usurpateur de Red-Maple et moi. Ce que je demande, c'est qu'on me restitue ma propriété.

— D'abord, il s'agirait de rétracter certaines paroles que mon voisin Township ne peut oublier.... Vous savez ce que je veux dire.

— Eh bien ?

— Eh bien ! après eela, on pourrait s'entendre sur la cession de Red-31aple, moyennant certaines transactions qui vous laisseront possesseur d'un bien auquel personne n'attache plus grand prix maintenant. »

J'avoue que la péripétie me parut des plus surprenantes. Quelles considérations avaient donc été assez puissantes pour changer subitement les dispositions de Township et faire fléchir en lui l'orgueil du premier occupant, le ressentiment de l'Américain outragé? Ce n'était pas le moment de faire ces questions, et il fallait avant tout s'entendre sur les conditions de l'arrangement proposé. La hutte de Red-Maple, les travaux de défrichement commencés, furent taxés à un prix raisonnable, que je m'engageai à acquitter sur-le-champ. Quant au mot de lâche qui m'avait échappé la veille, je ne fis aucune difficulté de le retirer. Le débat ainsi terminé, je suivis les deux squatters à la ferme, où m'attendait une hospitalité des plus gracieuses. IL me semblait vraiment sortir d'un mauvais rêve. Le squatter, si farouche la veille, montrait une gaieté bruyante. Je renonçai à contenir plus longtemps ma curiosité, et je le questionnai sur le motif de ce brusque changement d'humeur. ToAvnship me répondit en me montrant par la fenêtre des chariots qu'on chargeait, et sur sa

table un livre entr'ouvert : c'était le Manuel de Vémigrant en Californie. Je me rappelai aussitôt les quelques mots que son fils m'avait dits la veille. Ce dénoûment pacifique de notre querelle s'expliquait par un accès de cette fièvre d'aventures qui, chez un vrai squatter, peut sommeiller, mais non s'éteindre. Cette fois, la fièvre avait un nom devenu proverbial dans l'Amérique du Nord, depuis la découverte de l'or de la Californie : c'était la minerai ijellow fever (la fièvre jaune métallique).

Quiconque connaît à fond le caractère américain ne s'étonnera pas de l'action puissante que peut exercer, sur des natures froides et calmes en apparence , l'idée d'aventures à courir et d'obstacles à vaincre dans la poursuite d'un gain merveilleux. L'esprit entreprenant de l'Américain trouve dans les hasards d'une émigration lointaine des charmes inconnus à un enfant de la vieille Europe. Je remarquai pourtant que les avis de la famille de Township étaient partagés sur l'opportunité de ce voyage improvisé. La mère et la fille, assises l'une près de l'autre et les mains entrelacées, semblaient plongées dans une rêverie douloureuse, et formaient un groupe charmant au milieu de ces rudes défricheurs qui veillaient aux apprêts du départ avec une fiévreuse impatience.

Quelques heures plus tard, j'étais seul dans cette maison, que la veille encore une famille nombreuse

remplissait de son activité. Mes regards erraient tristement sur le vaste et magnifique domaine dont j'étais désormais l'unique possesseur. Arrivé au terme d'un long et pénible voyage, je m'étonnais de l'indifférence où me laissait la conquête de ma propriété, et je n'osais m'avouer que mes préoccupations avaient changé de but. En passant près de moi, la jeune fille de Township m'avait dit quelques mots d'adieu qui avaient douloureusement résonné dans mon cœur. Puis, au moment où elle allait disparaître à mes yeux, du chariot où elle était assise, elle avait cueilli une branche d'érable chargée de fleurs : une de ces fleurs avait glissé de sa main sur le sable. Était-ce un adieu, un souvenir? Voilà ce que je me demandais en errant de la hutte déserte au bois d'érables, de l'étang à la clairière, sans pouvoir échapper aux impressions confuses que me laissaient cette nuit et cette matinée si agitées. Les fleurs dont la blonde fille du squatter avait la veille orné ses cheveux jonchaient encore la prairie ; je les ramassai avec un empressement dont je me pris ensuite à sourire. Enfin la nuit vint, et je rentrai dans la cabane. Les journaux dont les merveilleuses relations m'avaient peut-être sauvé la vie, en tournant la tête au brave Township, étaient encore déployés sur la table ; je les lus avec avidité, mais je n'y trouvai pas la distraction que je cherchais, et l'idée de ceux qui, entraînés par cette lec-

ture, avaient quitté ma paisible vallée, n'en revint que plus vivement obséder mon esprit.

Quelques jours se passèrent, après lesquels la solitude commença à me peser comme un intolérable fardeau. Je me souvins alors que le voisin de Township m'avait invité à venir le voir, et qu'il m'avait offert, si quelque motif nécessitait jamais mon absence, de protéger le Red-Maple contre un nouvel envahisseur. La ferme de cet homme était à quelques heures de la mienne. Je me mis en route pour l'aller trouver; mais, en quittant la Vallée des Érables pour cette excursion d'un jour ou deux seulement, je ne pus m'empêcher de me retourner tristement vers mon habitation solitaire, comme si je lui disais un éternel adieu.

En me rendant à la ferme de l'ami de Township, je sentis la vague tristesse qui s'était emparée de moi depuis quelques jours se dissiper peu à peu, et je me surpris à envier le sort de la famille errapte que j'avais vue s'élancer si courageusement, sous les ordres du squatter, à travers les hasards et les dangers d'un long voyage. « Pourquoi, me disaisjc, avant de venir me fixer dans cette vallée solitaire,

pourquoi ne goûterais-je pas aussi les âpres jouissances de la vie nomade? A peine arrivé dans un monde qui offre des chances si variées à l'aclivité humaine, n'ai-je donc plus à concentrer mes efforts que sur le défrichement de quelques terres incultes? Le moment est-il si tôt venu de limiter mes espérances et de borner mon horizon? » Le désir de revoir la famille du squatter entrait bien pour quelque chose dans le besoin d'activité aventureuse qui s'emparait de moi; mais les projets que je formais chemin faisant avaient aussi leur côté sérieux, et les bonnes raisons ne me manquaient pas pour me prouver la nécessité d'un voyage en Californie.

Le séjour que je fis chez l'ami de Township contribua encore à m'affermir dans ces dispositions. Le fermier me conseilla de me soustraire par tous les moyens à ce malaise moral , que l'oisiveté dans la solitude ne manque jamais de provoquer. J'avais le choix entre deux partis : ou m'entourer de quelques travailleurs pour commencer sans retard le défrichement du Red-Maple, ou partir pour la Californie, d'où je reviendrais cultiver mon domaine avec la richesse et l'expérience de plus. Dans tous les cas, en quittant mon voisin, j'avais à prendre la route de Guyandot. C'était là seulement que je pouvais me procurer les bras et les instruments nécessaires à l'exploitation de la Vallée des Érables; c'é-

tait là aussi que je comptais m'informer des moyens de transport les plus prompts et les plus sûrs pour me rendre en Californie.

Je partis donc pour Guyandot; mais j'étais à peine dans cette ville, que mes dernières hésitations avaient cessé. Je compris qu'il fallait renoncer à s'y procurer des bras pour l'humble besogne du défricheur ; les nouvelles de Californie avaient là , comme dans toute l'Amérique, exalté la population jusqu'au délire. Sur tous les murs, des affiches gigantesques portaient en grosses lettres les mots de : California and Goldfinders, et des milliers de curieux se pressaient pour les lire. Je fis comme tout le monde; je me mêlai aux groupes qui lisaient ou commentaient ces affiches avec enthousiasme. Le spectacle de cette foule agitée et bruyante n'était I pas sans charme pour un étranger. Je retrouvais ; là cette population bigarrée d'émigrants et d'aventuriers de tous les pays, que je m'étais déjà plu à observer sur le pont du steamer, en remontant le . Mississipi. J'écoutais curieusement les conversations des divers groupes, lorsqu'une main s'appesantit vigoureusement sur mon épaule. Je me retournai, et, à ma grande surprise, je reconnus le romancier français avec qui j'avais lié connaissance en faisant route pour Guyandot. On se souvient que j'avais vu ce singulier personnage quitter le steamer et s'enfoncer au milieu des forets vierges avec une insou-

ciance qui avait été pour moi-même , dans un moment de tristesse et de doute, une sorte d'encouragement, Était-il dit que je devais le rencontrer chaque fois que mon esprit timide aurait besoin de puiser quelque résolution dans les exemples d'autrui? Quoi qu'il en soit, je répondis par un cordial serrement de main à la familière accolade de mon compatriote.

« J'ai joué de malheur dans ce maudit pays , me dit-il en devançant mes questions : il s'est trouvé qu'au lieu de dix acres de bonne terre, je n'avais acheté au bord de l'Ohio qu'une magnifique tourbière encadrée par des forêts impénétrables. J'ai renoncé à planter ma tente en si triste lieu, et, puisque le Pactole coule décidément en Californie, c'est là que je vais de nouveau tenter la fortune avec les débris de mon modeste pécule. »

Je lui racontai mon histoire, et l'aventureux émigrant y vit le sujet d'un roman qu'il me promit d'écrire un jour.

« Il n'y manque qu'un dénoûment, ajouta-t-il, et nous le trouverons en Californie.

— On ne pouvait traduire plus nettement ma secrète pensée, et je ne sus répondre à mon nouvel ami qu'en lui donnant rendez-vous pour le lendemain sur le pont du steamer qui devait nous conduire à Saint-Louis, point de départ obligé de toutes les expéditions dirigées vers le Far- West.

La route qui mène à Saint-Louis est aussi celle des grands fleuves. On commence par redescendre l'Ohio jusqu'à son confluent avec le Mississipi , puis on remonte ce dernier fleuve jusqu'à Saint-Louis. Notre navigation n'offrit rien d'intéressant. J'avais appris chez l'ami de Township que le squatter s'était embarqué avec sa famille sur un de ces bateaux plats qui se laissent aller au courant des grands fleuves américains. Arrivé au confluent de l'Ohio et du Mississipi, il avait dû, selon toute apparence, prendre terre pour remonter à pied les rives de ce dernier fleuve jusqu'au rendez-vous commun des caravanes du Far-West. C'était donc à Saint-Louis seulement que j'avais chance de retrouver la famille du squatter, et la marche rapide de notre steamer me permettait de croire que nous arriverions encore à temps pour nous joindre à la caravane dont elle faisait partie.

Situé au centre des fertiles vallées qu'arrosent le Missouri, l'Illinois et le Mississipi, Saint-Louis, ville d'origine française, a bien perdu de l'originalité pittoresque de son ancien aspect. Le mouvement qui anime ses rues est, comme celui de toutes les grandes cités américaines, purement industriel; mais, à l'époque de notre passage, ce mouvement même avait cessé. La moitié de la population se préparant à émigrer, le commerce languissait, les boutiques étaient fermées pour la plupart, et les

ateliers vicies. Les ouvriers du port et des chantiers avaient abandonné leurs travaux ; les bras manquaient pour exploiter les mines de houille ou de plomb , et le négociant lui-même ne rêvait plus qu'expéditions lointaines en dehors du cercle habituel de ses opérations. Il semblait que Saint-Louis expiât en ce moment, par la désertion d'une partie de ses habitants, une prospérité non interrompue d'un demi-siècle.

Le mouvement qui s'était retiré de la ville s'était , il est vrai, porté au dehors, dans l'enceinte des nombreux campements qui s'étaient formés de tous côtés aux abords de la route que devait suivre la caravane. Il y avait là autant de petits corps d'armée qui allaient se fondre en une seule et gigantesque colonne. Des troupes peu nombreuses ne peuvent pas, en effet, traverser sans danger les immenses déserts qui séparent Saint-Louis du Nouveau-Mexique. La caravane à laquelle nous comptions nous joindre était loin de ressembler à celles qui font périodiquement les voyages du Missouri à la frontière mexicaine. Elle offrait dans sa composition les plus étranges disparates : chaque profession, chaque métier, chaque condition sociale y avait envoyé, pour ainsi dire, un représentant. Le romancier, qui semblait être devenu mon compagnon inséparable, s'était déjà lié avec la plupart de ces chercheurs d'aventures dont j'allais, pendant quelques mois,

partager la vie. Il présida aux préparatifs de notre voyage avec une activité vraiment merveilleuse. Grâce à lui, nous eûmes bientôt en notre possession un petit chariot couvert, deux vigoureuses mules de trait, deux excellents chevaux de selle, une tente portative, quelques salaisons, deux peaux d'ours et deux couvertures. De plus , mon ingénieux ami m'avait procuré un domestique aussi intelligent que fidèle. Il ne nous restait qu'à partir. Malheureusement le gros de la caravane était beaucoup moins avancé que nous dans ses préparatifs , et huit jours se passèrent avant que le signal du départ fût donné. Je les employai en recherches inutiles pour découvrir le squatter et sa famille ; nul ne les connaissait, nul n'avait entendu parler d'eux. Tout ce que je pus apprendre , c'est que deux ou trois wagons étaient partis en éclaireurs dans la direction du sud- ouest, c'est-à-dire vers Santa-Fé, et qu'ils devaient avoir trois jours d'avance sur nous. Le hardi squatter avait-il accepté pour lui et pour ses enfants une mission qui ne convenait que trop à son caractère intrépide? Je tremblais que cette conjecture ne fût fondée, et je me promis de ne rien négliger pour compléter les renseignements que j'avais recueillis.

Enfin le jour si impatiemment attendu se leva : une longue file de vagons se déploya lentement au milieu de la confusion [inévitable des premières

manœuvres. Des bœufs qui n'avaient jamais connu le joug mugissaient en renversant les chariots qu'ils traînaient ; des cavaliers s'arrêtaient à chaque instant pour mettre pied à terre et rajuster leur équipement. Les piétons seuls, la hache et la carabine sur l'épaule, marchaient de ce pas élastique et ferme, dont rien ne devait les faire dévier pendant des mois entiers. Des signaux d'appel, des cris, des jurons, retentissaient dans toutes les langues, depuis la tête de l'immense colonne jusqu'à l'arrièregarde. Par moments, les fanfares éclatantes des riflemen à cheval de l'escorte couvraient tout ce tumulte, et nos chevaux, excités par le bruit des clairons, hennissaient en frappant du pied la terre. Peu à peu nous perdîmes de vue les clochers de Saint-Louis, et, quand le soleil se coucha devant nous, nous ne voyions déjà plus, aux quatre coins de l'horizon, que les immenses ondulations des prairies. Je n'oublierai jamais le tableau pittoresque qu'offrait notre premier campement, lorsqu'à la tombée de la nuit la caravane eut fait halte. La lueur des feux allumés dans l'enceinte formée par les chariots éclairait un pêle-mêle d'hommes et de chevaux, de costumes bizarres, d'armes en faisceaux, de longues guirlandes de poires à poudre et de gibecières suspendues aux buissons. Des colonnes dé fumée s'élevaient de toutes parts des brasiers qui pêtillaietit, et dont la flamme faisait siffler les

viandes embrochées. Parmi les tentes de toutes couleurs, sous les toiles des wagons, des silhouettes étranges paraissaient et disparaissaient tour à tour aux reflets des foyers ou dans l'ombre épaisse des abris dressés pour la nuit. Des groupes de chasseurs, les uns assis ou couchés, d'autres debout, tous vivement éclairés par les lueurs rougeàtres, attiraient ensuite mon attention. Des refrains joyeux, des chansons françaises ou canadiennes, résonnaient çà et là, mêlés à la psalmodie lugubre de quelque chanteur méthodiste, qui s'élevait tristement dans le silence de la halte. Plus loin, des cercles d'auditeurs attentifs entouraient de vieux vétérans des prairies qui, leur inséparable rifle entre les jambes, contaient leurs histoires de chasse ou de guerre,. A mesure que la nuit avançait, les feux mouraient, les voix devenaient plus rares, et bientôt il n'y avait plus d'éveillées dans tout le camp que les sentinelles qui allaient et venaient, l'arme au bras , l'œil aux aguets, et l'oreille ouverte à toutes les confuses rumeurs de la solitude.

Une lueur grisâtre ne faisait encore qu'éclairer à peine le camp endormi, quand les fanfares du clairon sonnaient le réveil. Les patrouilles rentraient de leurs excursions nocturnes ; un mouvement soudain se faisait sous les tentes et les toiles humides de rosée; les entraves tombaient des jambes des chevaux, dont l'haleine se condensait en épaisses

vapeurs sous la fraîcheur matinale. Les tisons à demi consumés se rallumaient de tous côtés dans l'herbe humide; puis, les tentes repliées, les chariots rechargés et le repas pris à la hâte, le cor sonnait le boute-selle; c'était un cliquetis général de fer et d'armes qui heurtaient les arçons, de selles qui criaient sous le poids des cavaliers, et l'immense colonne reprenait sa marche tortueuse il travers les prairies. Au milieu des hautes herbes, des buissons entrelacés, la caravane formait une ligne capricieusement ondulée, serpentant sur les hauteurs, à travers les fourrés ou les clairières. De la tête aux extrémités de cette ligne cent fois brisée, le clairon envoyait parfois, comme un signal de ralliement, ses notes sonores, que répétaient les échos. Alors les traînards se hâtaient en jetant un regard de regret sur les daims que le son du cor venait réveiller au fond de leurs pâturages, et qui bondissaient effrayés hors de la portée des plus longues carabines.

De longs jours se succédèrent ainsi, pendant lesquels, au milieu de tous les retards, de tous les accidents inséparables d'un voyage sans routes tracées, la caravane parcourait tour à tour des plaines arides, sans autre verdure que les herbes desséchées par un soleil ardent, ou des savanes dont la végétation vigoureuse était alimentée par de nombreux ruisseaux. Tantôt une rivière encaissée

dans des berges profondes arrêtait la marche des chariots ;* tantôt c'était le lit desséché d'un torrent qu'il fallait péniblement franchir à travers des sables mouvants, où les bêtes de somme s'enfonçaient jusqu'au poitrail, les wagons jusqu'aux essieux. Des journées entières s'écoulaient sans que nous vissions un seul arbre, un seul buisson; d'autres fois on marchait, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, à travers des forêts ombreuses dont les sombres labyrinthes étaient obstrués de vignes vierges. Notre route côtoyait souvent des lacs dont les eaux dormantes étaient à demi cachées sous un manteau de nénufars. Les traces de l'homme se montraient partout dans ces bois à côté de celles des animaux sauvages. Les sentiers péniblement ouverts par les chariots des caravanes dans ces taillis épais, se croisaient avec ceux que se frayaient les daims et les sangliers; sur le tronc noueux d'un chêne où la hache du pionnier avait ébauché de profondes entailles, l'écorce portait l'empreinte de la griffe des ours, alléchés par les guirlandes de glands savoureux. Puis à ces forêts succédaient de nouveau des plaines sans fin, sans animation, étendant tristement à perte de vue leur surface d'un roux lugubre, océan silencieux aux vagues immobiles, au-dessus duquel le pélican et le vautour planent sans un cri, où le vent même n'a pas de murmure. Nous approchions du pays des Indiens Comanches ;

les précautions nocturnes redoublaient pendant les haïtes , et des éclaireurs précédaient la colonne en marche. Le romaricier et moi prenions souvent plaisir à nous mêler à ces batteurs d'estrade. Il y avait un de ces hommes hardis, Canadien d'origine, dont nous recherchions la compagnie de préférence. Evêr-quiei (toujours tranquille) était son nom de guerre, qu'il devait à sa prétention, fort légitime du rqste, de ne jamais s'émouvoir en face même des plus grands dangers. Tranquille (c'était ainsi que nous l'appelions par abréviation) était un homme de grande taille , maigre et souple comme une lanière de cuir, et dont les jambes nerveuses le disputaient en finesse à celles du cerf. C'était toujours sans effort qu'il maintenait son pas à l'égal du pas de nos chevaux. Une espèce de blouse d'un brun verdâtre en peau de daim , des guêtres de cuir qu'il ne débouclait ni jour ni huit , un bonnet de police composaient son invariable costume. Malgré ses cinquante ans et ses cheveux gris, les yeux noirs du chasseur avaient conservé tout le feu de la jeunesse. La vie de Tranquille se passait à aller et a revenir de Saint-Louis à Santa-Fé, et de Santa-Fê à Saint-Louis. C'était l'homme par excellence des histoires de chasse à l'ours et des contes superstitieux. À l'aide de récits d'autant plus intéressants qu'il eh était presque toujours le héros, il abrégeait pour nous la longueur des marches, et nous prenions un

vif plaisir à l'entendre raconter les épisodes de sa Vie d'aventures. J'écoutais Tranquille avec d'autant plus de complaisance , que je me promettais de l'enrôler à mon service pour nous accompagner à la recherche de l'or en Californie. Sa connaissance parfaite de la langue espagnole, sa sagacité presque infaillible, sa bravoure et son adresse, me le rendaient précieux à plus d'un titre.

Nous cheminions un matin, comme de coutume, à ses côtés, quand, avant de faire halte dans un des endroits qu'il était chargé de choisir, je le vis examiner attentivement des empreintes sur la route. Je lui demandai quel intérêt il attachait à ces traces à peine marquées.

« Un intérêt de curiosité, me répondit Tranquille. Déjà, depuis plusieurs jours, je distingue sur l'herbe ou le sable la trace des roues de deux chariots qui doivent précéder les nôtres de quelques jours, et je cherche à me rendre compte du nombre de ces gens assez hardis pour s'aventurer ainsi seuls sur les terrains de chasse des Comanches , et à une si grande distance. J'estime les gens braves, et je serais fâché qu'il arrivât malheur à ceux-là. Jusqu'à présent du moins, ils ont voyagé sans accident, et, à la première pluie, leurs traces plus distinctes m'en apprendront davantage.

— Les croyez-vous donc bien exposés? demandai-je à Tranquille.

— C'est selon. Si c'était moi, je ne m'en inquiéterais pas; mais, pour ceux-là, je ne suis pas sans appréhension. Nous sommes ici sur un terrain où il n'est pas rare que les maraudeurs blancs s'associent aux maraudeurs indiens, et, parmi les pirates des prairies, les premiers sont peut-être plus à redouter que les seconds. »

Cette réponse du chasseur n'était pas rassurante, et je dus faire effort sur moi-même pour me persuader que ces chariots mystérieux n'étaient pas ceux de Township. Bientôt cependant la caravane nous rejoignit, le campement fut installé, et les fatigues de la journée l'emportèrent sur mes inquiétudes et sur mes rêves de toute nature : je ne me réveillai le lendemain qu'aux premiers sons du cor. Une pluie fine et pénétrante commençait à couvrir les prairies d'un voile épais; le soleil, en se levant, ne put la dissiper ; pendant toute une journée de marche sur un terrain détrempé, le ciel, bas et sombre, sembla peser sur les prairies, dont l'horizon se confondait avec les nuages. Des corbeaux croassaient tristement en fendant ce rideau de vapeurs pluvieuses, qui se déchirait parfois pour laisser voir dans le lointain un bison secouant sa crinière mouillée, ou un cerf qui se perdait aussitôt dans la brume.

« Tenez, disait le Canadien enveloppé jusqu'aux yeux dans un surtout de cuir fauve, c'est ainsi que

le daim blanc des prairies , dont je vous ai raconté l'histoire, se montrait toujours à notre caravane, jusqu'au moment où Joe* le Kentuckien le tua d'une balle marquée d'une croix. Seulement , comme je vous l'ai dit, après l'avoir vu tomber, il ne trouva à la place du daim qu'une pierre blanche tachée de sang, et cependant Joë avait des yeux de lynx, et il avait vu le daim blanc rester à l'endroit où sa balle l'avait abattu : c'est une mystérieuse histoire qu'il ne put jamais éclaircir. »

Au grand regret de mon compagnon, j'interrompis le chasseur pour lui demander s'il pourrait reconnaître plus distinctement la trace des voyageurs qui nous précédaient.

« Sans doute, dit-il; mais, comme la pluie qui nous fouette au visage en ce moment a dû les surprendre assez loin d'ici, je ne pourrai vous dire cela qu'au troisième jour de marche à dater d'aujourd'hui ; car je suppose, d'après leurs empreintes, qu'ils Ont trois journées d'avance sur nous. » Puis, s'adressant au romancier, le chasseur continua : « Vous voyez ce ruisseau. Eh bien ! c'est sur ses bords que le jeune Osage trouva l'âme de sa maîtresse qui l'attendait en pleurant ; elle était assise là, sur cette pierre plate. »

La caravane ne put faire ce jour-là que la moitié d'une étape; mais, le lendemain et les jours suivants, le soleil, qui avait reparu brillant comme

depuis noire départ, ayant séché la terre, l'expédition put avec quelques efforts regagner le temps qu'elle avait perdu. Ainsi que l'avait pressenti le chasseur, le soir du troisième jour, nous retrouvâmes les traces du campement des éclaireurs parfaitement conservées sur le sol, de nouveau durci par le soleil.

« A la bonne heure, dit le chasseur en les examinant avec attention; voilà qui est aussi clair qu'un changement de domicile annoncé dans les journaux. Les voyageurs ont campé ici comme nous allons le faire. Comme je vous le disais, ils ont trois jours d'avance sur nous, puisque c'est aujourd'hui la troisième halte après la pluie. Ici ce n'est pas comme sur la route, où les pas du dernier effacent ceux du premier; dans un campement, chacun va et vient de côté et d'autre ; eh bien ! ces voyagetirs n'appartiennent pas aux Etats de l'Ouest. Yoyons, combien sont-ils? »

Le Canadien examina soigneusement les traces.

«Cinq, six, sept, huit, reprit -il; ils sont huit, c'est-à-dire qu'il n'y a que quatre hommes en état de porter les armes : le père et trois fils sans doute ; puis il y a trois enfants et la mère. »

Ce signalement ne se rapportait pas très-exactement à celui du squatter et de sa famille, puisque Township n'avait que deux enfants en bas âge au lieu de trois. Je renonçai donc à l'idée que

j'avais nourrie jusqu'alors, et j'y renonçai avec joie en pensant aux dangers auxquels s'exposaient si témérairement ces voyageurs, quand d'un mot le chasseur me replongea dans ma première incertitude. « J'achèterai des lunettes à la première ville où nous passerons, Dieu me pardonne! s'écria-t-il en se frappant le front. Est-ce bien moi qui ai pu confondre un instant les pieds d'une jeune fille avec ceux d'un enfant de dix ans? D'autres, au fait, s'y seraient trompés aussi , car jamais de plus jolis petits pieds n'ont marqué leur empreinte sur les prairies. »

En disant ces mots, le chasseur s'approchait d'un érable dont les bouquets pourpres pendaient à quelques pieds au-dessus du sol. Des touffes de fleurs, comme on en trouve souvent dans les savanes, croissaient à distance de l'érable : c'étaient des pavots sauvages et des marguerites des plaines. « Tenez, reprit Tranquille, la jeune fille a couru vers cet érable. Les belles grappes rouges l'auront attirée; elle s'est haussée sur la pointe des pieds pour en cueillir. Elle a aussi coupé quelques-unes de ces marguerites; mais les pas s'éloignent du camp : ces empreintes où le talon est plus marqué, et toutes si près les unes des autres, prouvent que la jeune fille marchait en rêvant, en effeuillant sans doute les marguerites pour leur demander un présage d'amour. Ah! c'est que dans le désert,

comme dans les villes, déjeunes et belles créatures n'ont rien de mieux à faire que ces doux songes. Heureuses les jeunes filles qui rêvent, plus heureux encore ceux qui les font rêver ! »

Le chasseur, dont la sagacité merveilleuse semblait démêler sur la terre comme dans un livre les plus secrètes pensées des personnes absentes, avait prononcé ces mots avec une gaieté mélancolique et douce qui me rendit rêveur à mon tour. Je me rappelai cette blanche apparition de la vallée, le sourire de la jeune Virginienne et la branche d'érable tombée sur le chemin. C'était elle, sans doute, dont je voyais les empreintes sur la terre, car le jugement de Tranquille me paraissait sans appel. Je choisis alors, pour y faire dresser notre tenle, l'ombre de cet érable, dont peut-être elle avait cueilli les fleurs en souvenir de Red-Maple. C'était , à mes yeux, comme un terrain consacré.

Tous les jours suivants, je recevais chaque soir, par l'entremise du Canadien, des nouvelles du squatter et de sa famille, qui ne se doutaient pas que le propriétaire de leur vallée les suivît de si près. Je craignais à chaque instant que quelque indice ne révélât à Tranquille une de ces catastrophes si fréquentes dans le désert, et je blâmais sévèrement l'imprudence d'un homme qui exposait à des dangers sans cesse renaissants sa vie et celle de tous les siens. L'événement ne tarda pas à con-

LES SQUATTEUS. 69

firmer mes craintes en partie. Il y avait un mois que nous avions quitté Saint-Louis, et nous n'étions plus qu'à deux jours de marche de l'Arkansas, c'est-à-dire à la moitié du trajet seulement de Santa-Fé. Montés comme nous l'étions, mon compagnon de route et moi, nous aurions pu facilement franchir cet espace en moitié moins de temps, et nous songions sérieusement à prendre les devants, une fois arrivés à la capitale du Nouveau-Mexique, lorsque le chasseur canadien, en examinant, comme il avait coutume de le faire à ma prière, les traces du dernier campement du squatter, secoua la tête d'un air chagrin. Il s'éloigna des traces laissées par les chariots pour aller en examiner d'autres à quelque distance; quand il revint, ses traits dénotaient encore plus clairement le doute et l'inquiétude.

« La nuit a dû être une de celles qu'on n'oublie guère, dit le chasseur, et je crains bien que demain nous n'apprenions par d'autres indices qu'il ne faut pas trop tenter le diable.

— Que voulez-vous dire ? m'écriai-je ; quelque danger sérieux a-t-il menacé les voyageurs?

— Certainement, et des dangers de toute nature. Des Indiens sont venus la nuit reconnaître le campement, et il y a là, en outre, des traces d'hommes blancs, de bandits mexicains aussi redoutables que les Indiens; car on ne se défie pas d'eux, et on peut

accueillir comme des frères des gens qui, le lendemain, vous égorgeront»

Le chasseur s'arrêta un moment , puis il reprit : « Il ne manque rien, ma foi, à la collection des traces les plus dangereuses, pas même celles de l'ours gris des prairies. »

Je frémis à l'idée des périls qui menaçaient le squatter. M'adressant alors au romancier, comme s'il eût porté }e même intérêt que moi à la famille de Township :

« Laisserons-nous ces malheureux, lui dis-je, sans essayer de leur porter secours ? Deux combattants de plus ne sont pas à dédaigner, et peut-être notre renfort pourra-t-il les sauver. »

Le brave jeune homme n'hésita pas à accepter ma proposition; le chasseur passait sa main dans ses cheveux d'un air de perplexité.

« Il y a bien, dit-il enfin, cet ours gris qui me tente un peu, et, si ce n'était le devoir de batteur d'estrade.... Mais bah! on ne rencontre pas tous les jours un gibier aussi séduisant; et puis, sans moi, vous ne seriez d'aucun secours pour les voyageurs.»

Je saisis la main de Tranquille et le suppliai de n'être pas sourd à la voix de la pitié; le rude Cananadien sembla s'attendrir.

« Diables d'ours gris ! dit-il ; il sera dit qu'ils me feront toujours faire des folies. »

11 fut arrêté que nous nous reposerions quelques

heures pour laisser au chasseur, qui marchait toujours à pied, le temps de se remettre d'une longue traite et d'obtenir la permission de s'éloigner du camp pendant deux ou trois jours, après quoi nous emploierions la nuit à franchir les quinze lieues qui devaient nous séparer du squatter. Ces quelques Jicures d'attente me semblèrent un siècle. Enfin, Tranquille vint nous chercher, monté ^ur un excellent cheval d'emprunt qu'il maniait en cavalier consommé. Nous partîmes au grand trot. Tranquille marchait à notre tête en sifflant un air de chasse, et nous le suivions du plus près possible, pour éviter les nombreux obstacles que les prairies cachent à chaque pas sous leur apparente uniformité. La lune brillait au ciel et jetait sur ces immenses plaines sans ombre une clarté qui les faisait ressembler à une nappe d'eau sans fin.

« Sommes-nous sur la bonne voie? demandai-je au chasseur, qui depuis longtemps déjà trottait silencieusement devant nous.

— Parbleu! l'Arkansas n'est pas loin; les bisons vont y boire par troupes ou deux à deux , et l'ours gris est si friand de leur chair! »

Le Canadien ne pensait qu'à l'ours gris, puis de temps en temps il s'arrêtait pour écouter; nous nous arrêtions aussi, et le bruit de la respiration des cavaliers et des chevaux se faisait seul entendre. A peine, de temps à autre, un hibou laissait-il tom-

ber une note lugubre, ou un Joup poussait-il un vagissement en nous regardant passer assis sur son train de derrière. «Tout va bien,» disait le chasseur; et nous reprenions notre marche un instant interrompue. Cet homme m'inspirait une confiance aveugle; mais je craignais que son intervention n'eût pas pour le squatter le résultat qu'on en pouvait attendre. Cette expédition, qu'avaient commandée chez moi un entraînement irrésistible et chez le romancier un sentiment généreux et désintéressé d'humanité, n'était presque aux yeux du Canadien que le prétexte d'une chasse. Pour lui , chasser l'Indien ou l'ours gris était le principal but, et peu lui importait d'arriver plus ou moins tard, pourvu qu'il pût satisfaire sa passion dominante. J'aiguillonnais donc de mon mieux l'insouciance du chasseur. Plus d'une fois j'avais cru entendre le son lointain et afLabli de coups de feu, et autant de fois j'en avais averti le Canadien, qui me répondait:

« Ce sont les rapides de l'Arkansas qui grondent, ou un troupeau de buffles dont l'écho renvoie les pas retentissants. »

Nous ne tardâmes pas d'arriver près de l'Arkansas, dont le vent nous apportait depuis quelques instants les humides et fraîches émanations. Bientôt nous pûmes voir le fleuve briller dans son lit à la clarté de la lune. Le volume de ses eaux coulait impétueusement, malgré la sécheresse, entre des

berges à pic sillonnées de veines crayeuses. Dans d'autres endroits, un lit épais de roseaux élevés encaissait le cours de l'eau.

« On tire par là-bas, » criai -je de nouveau à Tranquille.

Le Canadien prêta l'oreille. «Eh! qu'est cela? s'écria -t-il tout à coup avec joie : ce sont eux, by God.

— Les voyageurs? s'écria le romancier.

— Eh! non. L'ours et le buffle, dont je suivais déjà les traces sans vous »J dire; eh bien! si je ne me trompe , vous allez avoir sous les yeux un spectacle qu'un millionnaire ou un roi payerait bien cher. Voyez de tous vos yeux, écoutez de toutes vos oreilles, et surtout laissez-moi faire. »

Le chasseur, joignant l'action aux paroles, se hâta de mettre pied à terre, sa carabine à la main. Quant à nous , pressentant à peu près le spectacle qu'il nous promettait, nous attendions, le cœur palpitant et l'œil aux aguets. Un monticule nous dérobait les sinuosités de l'Arkansas. Nous ne pûmes bientôt nous méprendre à un retentissement sourd qui devenait de plus en plus distinct, et auquel ne tarda pas à succéder le bruit de cailloux froissés qui tombaient de la berge dans le fleuve. Au même instant, deux énormes masses noires vinrent couronner le sommet de l'éminence, à une demi -portée de carabine de l'endroit où nous

étions. C'étaient l'ours et le buffle annoncés par le Canadien. Comme si notre aspect eût fait comprendre au buffle la honte de fuir plus longtemps, il se retourna brusquement contre son ennemi , et la tête basse, son épaisse crinière balayant la terre, il attendit en poussant un mugissement de défi. L'ours s'arrêta aussi avec un grognement furieux, puis étendit sur les cornes de la victime ses deux puissantes pattes : nous vîmes le pauvre bison ployer graduellement sur ses jarrets et s'affaisser; un mugissement de détresse signalait sa défaite, quand le chasseur s'élança vers lui avec de grands cris et fit feu sur le groupe. L'ours, blessé, lâcha prise, et le buffle, profitant de ce court répit, s'élança vers le fleuve, dont il descendit la berge hors de la portée de nos yeux.

« Ah ! s'écria le chasseur, voilà un pauvre diable d'ours qui apprend à ses dépens qu'il y a loin des pattes aux lèvres ; au reste , c'est une expérience dont il n'aura pas le temps de profiter. A vous maintenant , pendant que je recharge ma carabine ; mais ne tirez pas , s'il est possible , car c'est une honte de se mettre trois contre un. »

Je mis à mon tour pied à terre en jetant la bride de nos deux chevaux à notre compagnon ; puis , tout en maudissant l'ardeur intempestive du chasseur, je m'efforçai de faire la meilleure contenance possible. A la vue de trois ennemis, l'animal parut

hésiter, et cependant le sourd grincement de ses longues dents blanches était effrayant; et le romancier ne contenait qu'à grand'peine son cheval et les nôtres. Bien que l'ours n'avançât pas , il ne reculait pas non plus; il semblait aspirer une odeur lointaine, et le balancement de sa tête indiquait son indécision. Tout à coup il parut prendre le parti de la retraite , et nous le vîmes disparaître dans la direction qu'avait suivie le buffle. Le chasseur achevait de recharger sa carabine. Cette fuite ne faisait pas son compte, et il s'élança à la poursuite de l'ours en m'invitant à le suivre ; mais , arrivés sur le sommet de la colline que l'animal venait de quitter, nous ne le vîmes plus. Ce ne fut qu'au bout de quelque temps que le chasseur l'aperçut de nouveau. Il avait longé la colline pour gagner au grand trot les bords sablonneux du fleuve, dont il remontait le cours. Évidemment, il semblait encore plutôt chasser que fuir.

« J'ai cependant besoin d'une peau, dit le chasseur, et la sienne fait magnifiquement mon affaire. Il y a dans sa manœuvre quelque chose que je ne comprends pas. »

En vain j'alléguai que nous perdions un temps précieux ; le chasseur, emporté par son ardeur, ne voulut rien entendre, et je m'élançai sur ses pas. Nous descendîmes vers les bords du fleuve. La nappe d'eau de TArkansas brillait comme de l'ar-

gent , et , en suivant des yeux l'ours qui trottait, nous pûmes le voir s'arrêter devant un tronc d'arbre que le courant chassait, puis revenir sur ses pas en accompagnant l'arbre entraîné par le fleuve. Tantôt, s' allongeant le plus possible au-dessus de l'eau , qu'il semblait craindre , il étendait la patte comme pour saisir une des branches restées au tronc; tantôt, recommençant à trotter parallèlement à l'arbre , il semblait en surveiller la navigation avec la plus tendre sollicitude. Il y avait là- dessous un mystère de chasse inexplicable. Tranquille saisit brusquement mon bras.

« Il y a un homme sur l'arbre! s'écria-t-il ; mais du diable si je devine quelque chose à tout ceci. »

J'aperçus en effet distinctement un homme attaché sur le tronc flottant et ballotté par les eaux furieuses de l'Arkansas, qui semblaient à chaque instant devoir engloutir cette frêle proie dans leurs innombrables tourbillons. Je croyais rêver,- et je me demandais quelle haine implacable avait pu imaginer une si atroce contre-partie du supplice de Mazeppa. Les hurlements joyeux de l'ours |me rendirent bientôt au sentiment de la réalité. Le monstrueux animal était parvenu à saisir entre ses pattes une des branches de l'arbre, et il s'efforçait d'attirer sur la grève cet étrange radeau. L'hésitation n'était plus permise, et, au moment même où l'arbre, cédant à une force plus puissante encore

que celle du courant , venait chavirer sur la rive, nous fîmes feu sur l'ours, qui, atteint par nos deux balles , roula dans le fleuve et disparut au milieu des vagues écumantes. Nous n'avions plus qu'à donner nos soins au malheureux que la Providence semblait avoir envoyé sur notre route pour déjouer de ténébreux desseins. Malheureusement ces soins furent inutiles: nous pûmes couper les liens qui enchaînaient le corps du noyé, mais non lui rendre la vie absente. Après avoir déposé le corps dans une des anfractuosités de la berge, nous dûmes re-. prendre à la hâte notre course d'exploration , car la chasse à l'ours nous avait fait perdre un temps précieux, et le moindre retard pouvait être fatal à ceux que nous cherchions.

Le jour était venu quand nous atteignîmes le seul gué de l'Arkansas qu'eussent pu franchir les chariots du squatter. Là nous retrouvâmes des traces nombreuses d'hommes et de chevaux mêlées à celles des voyageurs que nous venions secourir. Après avoir examiné les empreintes laissées sur le sable, le chasseur canadien m'assura que la famille à laquelle je m'intéressais était désormais en sûreté. Il avait reconnu, mêlées aux sillons des chariots, les traces du passage d'un corps de riflemen à cheval qui, selon toute apparence, s'était joint à la petite troupe pour l'escorter jusqu'au delà des territoires menacés par les Indiens. J'accueillis avec

joie cette assurance. Notre but était atteint, et nous revînmes sur nos pas , afin de regagner le camp de la caravane , dont quelques heures de marche seulement nous séparaient. Nous trouvâmes les tentes de la colonne dressées à l'endroit même où la nuit précédente nous avions si vaillamment tenu tête à l'ours gris des prairies. Les émigrants se pressaient autour d'un homme pâle et grelottant, qui ne semblait réchauffer qu'avec peine aux feux du bivouac ses membres engourdis. Nous reconnûmes, à notre grande surprise, le malheureux que nous avions laissé pour mort sur les bords de l'Arkansas. La physionomie de cet homme ne prévenait nullement en sa faveur. On lisait sur ses traits ce mélange de ruse et de violence qui caractérise essentiellement les classes dégradées de la population mexicaine. Son costume était celui de ces hardis vaqueros qui s'aventurent souvent à la recherche des chevaux sauvages dans les parties les plus reculées , les moins connues de l'Amérique. Toutefois, ses manières à la fois humbles et effrontées indiquaient plutôt un de ces écumeurs du. désert dont les rapines audacieuses défient trop souvent l'activité infatigable des riflemen. Nous le questionnâmes avec empressement sur les motifs de la bizarre vengeance dont il avait failli être victime. Il nous répondit que c'était un parti d'Indiens qui , le prenant pour l'éclaireur d'un des nombreux détachements

chargés de la police du désert, avait voulu punir en lui l'auxiliaire des ennemis acharnés de leur race. Nous nous contentâmes de cette explication , bien que l'histoire du Mexicain, débitée rapidement et avec un certain embarras, eût tout l'air d'être arrangée à plaisir. La satisfaction que j'éprouvais d'avoir pu enfin obtenir des indications rassurantes sur la famille du squatter me rendait indifférent à tous les autres incidents de la journée. Le lendemain, les marches silencieuses recommencèrent à travers le désert. Notre voyage ne devait plus offrir d'épisode remarquable jusqu'au moment de notre arrivée sur le sol de la Californie, où j'allais voir de près les effrayants ravages de ce bizarre fléau que les Yankees nomment la fièvre jaune métallique.

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