‹ Les squatters, La clairiChapitre 5 sur 9 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Quand on a dépassé Sanla-Fé, capitale du Nouveau- Mexique, il reste aux voyageurs environ trente lieues à faire vers l'ouest et la Sierra-Madre à franchir, pour atteindre la Haute-Californie. Une plaine immense, au milieu de laquelle coule en diagonale la Rivière Rouge, s'étend au pied de la Sierra-Madre; elle sépare la partie orientale de la Californie des territoires aurifères, des Dorados ou districts d'or. Cette plaine va en s'élevant insensiblement dans la direction du nord-ouest, et finit par former un plateau carré, nommé le Grand-Rassin, d'un diamètre d'environ cinq cents milles, à un niveau de cinq mille pieds au-dessus de celui de la mer. Un sol inégal, ici renflé en collines, là creusé en vallées, des sables arides entrecoupés par des terres fertiles, des lacs encadrés dans une végétation sauvage, donnent au plateau l'aspect sévère et accidenté des

pays de montagnes. Les lacs du Grand-Bassin, et entre autres celui de la Pyramide à l'ouest, le Grand- Lac Salé à l'est, forment les réservoirs de plusieurs fleuves dont, par une singularité remarquable, aucun ne franchit l'enceinte des montagnes pour se déverser dans l'Océan. A la limite occidentale du plateau, du côté de la mer Pacifique, la chaîne des monts Neigeux, la Sierra-Nevada, dresse vers le ciel ses blanches arêtes. À la base de la Sierra s'ouvre un défilé qui mène les voyageurs, à travers mille détours, au pied des pics chenus dont le sommet atteint la région des neiges éternelles. Ce défilé est le Pas des Émigrants; c'est la voie de communication naturelle entre le Grand-Bassin et les riches plaines baignées par le San-Joaquin et le Sacramento. Traversez ce défilé, franchissez les âpres versants de la Sierra-Nevada, et vous foulez crtfiu cette vallée dont les trésors sont aujourd'hui célèbres dans le monde entier, vous êtes au centre de la contrée aurifère vers laquelle tant de regards inquiets, tant d'espérances avides se tournent depuis quelques mois comme vers une terre promise.

Nous avions suivi la route que je viens de décrire, nous avions laissé derrière nous les plaines de Santa- Fé, les défilés sauvages de la Sierra-Madre, les solitudes arides ou fertiles du Grand-Bassin ; mais arrivés sur les plateaux élevés de la Sierra-Nevada, nous avions fait halte. Nous étions les premiers à prendre

la Californie à revers; tandis que les émigrants venus par mer exploitaient les vallées du San-Joaquin et du Sacramento, et s'avançaient peu à peu du littoral vers la base occidentale de la Sierra, nous jugeâmes préférable d'en exploiter les plateaux et les versants encore inexplorés.

Ce fut d'abord une halte tumultueuse. Près de trois cents aventuriers prenaient tout d'un coup possession d'une terre où il leur semblait déjà fouler l'or qu'ils étaient venus chercher de si loin et à travers tant de périls. On fit les apprêts du dernier campement avec une joie fiévreuse. En quelques minutes, les tentes furent dressées et les feux du bivouac brillèrent, comme des signaux de fête, sur les cimes désertes qu'enveloppaient les premières ombres de la nuit. Le romancier, le chasseur canadien et moi, nous tînmes conseil autour de l'un de ces brasiers, comme les guerriers indiens à la veille d'entrer en campagne. Je commençai par décider Tranquille à rester avec nous en qualité de guide et de chasseur. C'était facile; quels besoins avait-il à satisfaire? N'avaiMl pas, sur les sommets de la Sierra comme sur les bords des grands fleuves ou au milieu des prairies de l'Ouest, l'air pur, le ciel bleu et des terrains de chasse illimités? Il fut ensuite décidé que nous chercherions, dès le lendemain, les traces du squatter et de sa famille, et que nous essayerions de former tous ensemble une associa-

tion à la fois imposante et fructueuse. Le squatter avait dû suivre infailliblement le même chemin que la caravane ; restait à savoir s'il avait gagné la plaine, ou s'il avait, comme nous, préféré se fixer sur les hauteurs. C'était un point à éclaircir dès le lendemain. Pendant que nous délibérions tous trois, le camp entier délibérait aussi par groupes séparés. Les sympathies qui s'étaient formées pendant un long voyage donnaient naissance à de nombreuses associations, à de petites communautés, qui se distribuaient déjà, comme un pays conquisses endroits à exploiter, et sur lesquels elles projetaient d'élever leurs habitations respectives. Puis le camp ne tarda pas à être plongé, à la suite de ces délibérations et de ces préparatifs tumultueux, dans le calme d'un sommeil que les émotions de la journée rendaient nécessaire.

Ce sommeil fut bientôt troublé. Vers deux heures de la nuit, une des sentinelles mises de faction à quelque distance du camp donna l'alarme en déchargeant sa carabine. Les échos nombreux qui répétaient l'explosion nous firent croire à une fusillade, et en un clin d'œil tout le monde fut sur pied. Tranquille, l'un des premiers , s'élança du côté où l'explosion avait retenti. Un quart d'heure après, il était de retour, et nous comprîmes par son récit ■ que les dangers que nous avions courus jusqu'alors n'étaient rien en comparaison de ceux qu'il nous

LES SQUATTEttS. 85

restait à braver. Un dogue, qui veillait avec la sentinelle sur l'un des rochers voisins du camp, avait éventé avec l'instinct de sa race l'odeur des Indiens, et poussé des hurlements qui avaient alarmé le factionnaire. Celui-ci avait regardé autour de lui avec inquiétude, et fini par découvrir, dans la campagne éclairée par la lune, des cavaliers qui semblaient se diriger vers le camp, et qu'à leurs manteaux de peaux de bête il avait reconnus pour des Indiens. Il avait suivi avec attention tous leurs mouvements. Les Indiens avaient fait halte à quelque distance du camp. A peine s'étaient-ils arrêtés, qu'un homme portant le costume mexicain avait passé près de la sentinelle, sans répondre à son qui vive, et s'était mis à courir vers les Indiens. La sentinelle avait fait feu; elle avait vu les Indiens se disperser aussitôt, mais n'avait pu s'assurer si le Mexicain suspect avait été atteint. Tranquille s'était décidé, avec son audace ordinaire, à pousser seul une reconnaissance dans la plaine; il avait remarqué les traces des cavaliers indiens; quant à l'homme signalé par la sentinelle, il ne l'avait pas rencontré. À l'entrée du camp seulement, il avait été rejoint par ce vaquero mexicain que nous avions sauvé sur les bords de l'Arkansas. Tranquille avait questionné le vaquero sur les motifs qui le faisaient veiller à pareille heure, et n'avait obtenu de cet homme que d'assez vagues explications. « Tout cela, dit le chasseur en secouant la

tête, est d'un triste augure au commencement d'une campagne. » Ces paroles du chasseur ne laissèrent pas de nous causer quelque inquiétude, car nous savions par expérience que Tranquille se trompait rarement.

Tels furent les incidents qui signalèrent notre première nuit dans la Sierra-Nevada. Le jour brillait à peine, que, laissant le romancier et notre domestique commun à la garde de nos bagages, je sortis, accompagné de Tranquille, pour commencer mes recherches. Nous nous dirigeâmes du côté du lac que nous avions aperçu, la veille, de l'une des hauteurs près desquelles la caravane avait fait halte.

« Tenez, me dit le Canadien, voici des traces de roues qui divergent de deux côtés; suivez l'une de •ces deux empreintes , je suivrai l'autre , et probablement l'un de nous deux arrivera à l'endroit où les chariots se sont arrêtés. »

Nous nous séparâmes : la ligne d'exploration du Canadien devait le conduire aux bords du lac par une pente unie ; celle que je suivais serpentait au milieu de rochers à pic, aboutissant à la rive opposée. Je marchais les yeux baissés sur le sol pierreux , où les charriots n'avaient laissé leurs traces que de distance en distance. Je fus détourné de ma rêverie par le bruit d'une pierre qui rebondit à mes pieds ; je levai la tête, et j'aperçus le vaquero mexicain, qui, depuis l'alerte de la dernière nuit,

m'était singulièrement suspect. Les jambes pendantes, une carabine, que je voyais pour la première fois entre ses mains, posée en travers sur ses genoux , il était assis sur le bord d'un rocher qui surplombait à une cinquantaine de pieds au-dessus de moi. Le vaquero me fit signe de venir le rejoindre , et je me rendis à son appel avec l'espoir que peut-être du haut de cette éminence j'embrasserais d'un coup d'œil le lac et ses alentours. Ce ne fut pas sans peine que j'arrivai jusqu'à lui.

« La solitude a bien ses dangers , me dit-il quand je fus à ses côtés. Supposez qu'au lieu d'être arrivé d'hier dans ce pays, votre ceinture fût gonflée de poudre d'or après un long séjour. N'auriez-vous pas tort de vous exposer ainsi dans ces gorges désertes ?

— Je l'avoue, répondis-je; mais je marchais sans défiance, comme un homme que sa pauvreté protège , et puis j'avais tout à l'heure un compagnon qui n'est pas encore bien loin.

— Oui , le chasseur canadien , un homme rompu à la vie du désert. Celui-là du moins ne cherche ici que du gibier ; il ne ressemble pas à ces Américains avides qui s'abattent sur notre beau pays de Californie comme une nuée de vautours. »

Le Mexicain, tout en parlant, me montrait du doigt le camp , où régnait une agitation inusitée. « Que de déceptions parmi tout ce monde , con-

linua-t-il , et combien peut-être de ces gens-là regretteront ce" qu'ils ont quitté !

— Comment l'entendez-vous? demandai-je; l'or n'est-il pas si abondant qu'on le prétend , ou bien est-il si difficile à trouver ?

— Le métier de chercheur d'or a des périls qu'on ignore, reprit le Mexicain avec un sourire équivoque. Et puis, l'excitation de l'esprit, la fatigue du corps , les exhalaisons de ces cours d'eau qu'on va détourner, les vapeurs de cette terre qu'on va fouiller, la faim et la soif, comptez- vous tout cela pour rien? Laissez, croyez-moi, ces insensés se précipiter sur cette terre comme si chaque caillou, chaque grain de sable dût cacher un morceau d'or. Avant quelques jours, la curée sera belle ici pour les vautours.

— Mais au moins , m'écriai-je, ce qu'on a dit des richesses cachées dans ces sables n'est pas un mensonge ?

— Écoutez, répondit le vaquero; je dois, ainsi qu'au chasseur et à votre ami , quelque reconnaissance. Pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat, je vais vous révéler ce qu'un vrai gambu-^ sino ne saurait ignorer sans honte. II. y a mille manières de chercher de l'or , sans parler de celle qui est la mienne ; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit en ce moment. Ce que je vais vous dire , c'est ce que tout Californien connaissait à merveille bien

LES SQUATTEKS. 89

avant l'arrivée de ces chercheurs d'or étrangers. Ma jeunesse s'est passée à chercher de l'or dans ce pays, et je puis parler de ce qu'il produit en connaissance de cause. Évitez les cours d'eau: car, depuis des siècles qu'ils coulent dans le même sens , ils ont déjà charrié tout l'or qu'ils ont pu arracher aux filons; les grenailles qu'ils roulent ne valent pas les fièvres , les rhumatismes que leurs eaux engendreront. Suivez de préférence le lit desséché des torrents. Là , c'est autre chose. Les torrents n'ont pas de sources; quoique aboutissant presque toujours au lit qu'ils se sont une fois creusé , ils ont pris naissance à des endroits différents sur la crête des montagnes. Dans l'impétuosité de leur cours capricieux , ils arrachent plus. d'or en une saison aux filons saillants des rochers qu'un ruisseau en un siècle. L'inclinaison des terrains vous mettra sur Ta trace de la route qu'ils suivent d'ordinaire. Exploitez-en le lit, mais en le remontant , car les plus gros morceaux d'or ont dû moins s'éloigner du filon qui les a engendrés. Examinez soigneusement les pepitas que vous rencontrerez. A mesure que les arêtes de ces pepitas seront plus aiguës, ce sera signe qu'elles auront roulé moins longtemps , qu'elles seront plus près du rocher qui les a fournies. Puis, si vous arrivez à trouver les grains d'or adhérents encore à leur enveloppe de pierre, alors creusez, fouillez partout, brisez le roc que vous rencontrerez, dé-

tournez les cours d'eau qui vous feront obstacle, car vous serez près du filon générateur; alors au moins vous pourrez braver le froid des rivières et les exhalaisons fiévreuses d'un sol bouleversé. »

Ces raisonnements me semblaient d'une justesse incontestable. « Pourquoi donc, dis-je au Mexicain , renoncez-vous à un métier dont vous possédez si bien les secrets ?

— Je vous ai dit qu'il y avait plusieurs manières de chercher l'or. En voilà assez sur ce sujet. Adieu, seigneur cavalier. Si vous m'en croyez , vous éviterez de vous hasarder ainsi loin du camp seul, et sans armes. Maintenant que je vous ai donné de bons conseils et de sages avis , je suis quitte envers vous, et je vais à mes affaires. C'est à vous de profiter de mon expérience, à moins que vous n'aimiez mieux faire comme la plupart de vos compatriotes, et braver les dangers au lieu de les éviter : vous en êtes le maître. »

Le vaquero s'était levé tout en me parlant ; il me lança un regard moqueur, puis il descendit à grands pas la colline où nous étions assis, et je l'eus bientôt perdu de vue. Je me levai à mon tour, et je repris mon chemin, guidé par les traces de chariots qui se montraient de loin en loin. Enfin, je sortis du défilé où je m'étais engagé, et j'arrivai dans la plaine au milieu de laquelle le lac Bompland étend ses eaux limpides. Ce lac, situé au centre des plus hauts

sommets de la Sierra-Nevada, forme un parallélogramme de cinq lieues de long sur deux de large. Ses rives, qui n'allaient pas tarder à se couvrir d'émigrants, étaient encore désertes. Deux chariots arrêtés près du lac annonçaient cependant que quelques colons s'étaient déjà fixés sur ses bords. La forme de ces wagons, la toile blanche qui les recouvrait, attirèrent tout d'abord mon attention. Il me sembla reconnaître les chariots de Township. Je pressai le pas, et j'acquis bientôt la certitude que je ne m'étais pas trompé. Trois des fils de Township étaient occupés à trier des sables aurifères à quelque distance des wagons, et leur préoccupation était telle qu'ils ne m'avaient pas aperçu. J'avais devant moi un curieux exemple de cette âpreté d'exploitation qui révoltait si étrangement le vaquero mexicain. L'un des jeunes émigrants tamisait, à l'aide d'une large pelle et d'une claie d'osier inclinée au-dessus du sol, les parties les plus grossières du sable; deux de ses frères les blutaient ensuite dans une peau de buffle criblée de petits trous, comme les vans de nos campagnes. Des amas de sable tamisé s'élevaient en assez grand nombre auprès des jeunes gens, attendant la dernière et décisive opération du lavage. C'était l'art du chercheur d'or dans sa première enfance. J'interrompis leurs occupations en me faisant reconnaître de l'aîné de ces jeunes travailleurs , nommé Térence ou Terry

(diminutif familier de Térence). Je n'avais pas oublié la cordiale sollicitude qu'il m'avait témoignée au moment de ma rencontre avec son père. Le premier moment de surprise une fois passé, Terry me conduisit au campement du squatter.

Township avait choisi, pour y installer sa famille, un petit vallon creusé parmi les hauteurs qui encadrent le lac. Sa tente et ses chariots, abrités derrière un monticule, formaient, avec des troncs d'arbres, une sorte de retranchement qui mettait son habitation à l'abri d'un coup de main. Terry m'introduisit dans la tente commune. Le squatter et sa femme m'accueillirent comme une vieille connaissance. Quant à la jeune fille de Township, elle répondit à mon salut par un de ces gracieux sourires auxquels, pendant mon long pèlerinage, je n'avais jamais pensé sans émotion.

« II est donc dit, s'écria Township, que nous nous rencontrerons toujours dans l'exploitation du même terrain! mais celui-ci produit assez pour qu'on ne craigne pas de partager. Ce n'est pas ici comme à Red-Maple. Soyez donc le bienvenu. »

La brusque cordialité de cet accueil me prouvait que le squatter ne gardait contre moi aucune arrièrepensée hostile, aucun souvenir désagréable de nos premières relations. Je fis connaître alors à Township une partie des motifs qui m'avaient fait entreprendre ce long voyage ; je lui racontai mes tentatives

inutiles pour le rejoindre depuis Guyandot, et notre excursion à sa recherche sur les bords de l'Arkansas. Je parlai à ce propos de l'homme que nous avions sauvé au milieu de circonstances si singulières, et que nous avions amené avec nous. Je fus frappé de l'air d'inquiétude avec lequel le squatter écouta cette dernière partie de mon récit. Toute la famille semblait partager ce sentiment pénible, et l'embarras de Townshïp était visible. Toutefois le squatter ne tarda pas à se remettre, et il affecta même quelque gaieté en me racontant qu'après avoir failli être victime d'un guet-apens tendu par des maraudeurs, il avait fort à propos été secouru par un détachement de riflemen, et que cette rencontre avait été le seul incident de son voyage. Je dus me' contenter de celte explication, après quoi j'arrivai à la proposition d'association que je m'étais chargé de lui transmettre. L'offre de trois associés armés, parmi lesquels se trouvait un chasseur du mérite de Tranquille, fut acceptée avec empressement, comme je m'y étais attendu. Satisfait du résultat de ce premier entretien, je me retirai pour rejoindre mes compagnons, que j'espérais rencontrer au camp.

A mon arrivée au bivouac général, ni Tranquille ni le romancier n'étaient de retour. Quant à notre domestique, il avait jugé à propos de s'éloigner aussi de son côté, laissant notre tente à la merci du premier occupant. Fort heureusement personne ne s'était soucié de profiter de notre absence, et je retrouvai nos bagages intacts. Le domestique s'était contenté d'emporter son modeste équipement, monté sur le cheval que nous avions acheté pour son usage. Il n'était que trop probable que le drôle avait trouvé commode, après avoir fait le voyage à nos dépens, d'essayer le métier de gambusino pour son propre compte. Je reconnus là un premier symptôme de la maladie régnante, et je pensai avec effroi au bouleversement que les progrès de cette fièvre d'exploitation allaient apporter dans les re-| lations sociales delà colonie naissante. Je parcourus* le camp, et je retrouvai partout le même désarroi que sous notre tente. Les bœufs, encore accouplés aux jougs, ruminaient tristement près des chariots abandonnés par leurs maîtres ; les tentes étaient désertes; en un mot, il semblait que la passion.de l'or eût dispersé tous les aventuriers, comme un fléau

contagieux. Personne n'avait pu modérer l'impatience que trois mois de route avaient excitée, et tous s'étaient élancés de différents côtés à la recherche des placers , sans s'inquiéter de ce qu'ils laissaient derrière eux de précieux ou d'utile. Le romancier avait fait comme tout le monde. Les terrains aurifères de la Californie allaient le dédommager des déceptions qu'il avait éprouvées dans les marécages de la Virginie. Il fut un des derniers à revenir au camp.

« A la bonne heure, me dit-il en m'abordant ; on ferait ici bien des milles sans trouver un seul marécage, même quand on les chercherait. Le* pays abonde en plaines sablonneuses ; voilà qui est bien constaté.

— Est-ce là tout ce que vous avez découvert ? lui demandai-je en riant.

— C'est déjà quelque chose, car j'ai les marais en horreur. Et puis le sable indique la présence de l'or, et j'ai acquis la conviction que cet indice n'est pas trompeur : acquis est le mot, car, ajouta-t-il tout bas, je viens d'acheter un placer à beaux écus comptant.

— Acheter un placer ici, en Californie! m'écriaije, vous voulez rire.

— Pourquoi pas? reprit le romancier; quand on peut se procurer pour quelques écus des milliers de dollars, c'est toujours une excellente affaire.

Nous allons quitter le camp, et ce soir nous bi vouaquons sur l'or ; voilà qui est arrêté. »

Tranquille revenait au moment où le romancier allait entrer dans quelques détails sur son acquisition. Le chasseur rapportait un daim magnifique, et de plus il avait découvert la piste d'un ours brun, ce qui lui avait fait oublier la recherche du squatter. J'appris alors à mes compaguonsla fuite du domestique, je leur fis part aussi de l'acquiescement de Township, et la seconde de ces nouvelles eut bien vite effacé l'impression désagréable causée par la première. Cependant il devenait impossible de réaliser notre plan, si l'on voulait avant tout exploiter le terrain acheté par le romancier.

« Bah! s'écria-t-il, nous aurons toujours le temps d'aller rejoindre Township. D'ailleurs, l'or que nous allons trouver sera notre mise de fonds. »

Tranquille attela le chariot commun, et nous nous dirigeâmes vers le terrain dont le romancier avait acheté la libre disposition. Chemin faisant, ce dernier me mit au courant des circonstances qui l'avaient déterminé à ce marché. Comme il errait enr quête de quelque gîte d'or dans les plaines voisines du camp, il avait aperçu, assis au milieu des sables, deux hommes dont le costume bizarre ne pouvait appartenir qu'à des Californiens. L'un de ces' hommes avait la tenue sévère et l'air respectable d'un alcade; l'autre, vêtu d'un manteau déchiré,.

sur lequel pendait une chevelure en désordre, avait la mine d'un mendiant, ou plutôt d'un bandit. Tous deux étaient munis de larges sébiles en bois qu'ils remplissaient de sable et qu'ils plongeaient avec mille précautions dans l'eau d'un ruisseau voisin, tamisant ensuite à travers leurs doigts le sable imbibé d'eau. Selon toute apparence, le plus éclatant succès couronnait les recherches du travailleur au manteau déchiré, car à chaque instant des exclamations joyeuses, entremêlées d'actions de grâces ferventes à tous les saints du paradis, s'échappaient de ses lèvres. Le romancier le contemplait avec admiration ; mais le chercheur d'or, sans paraître le remarquer, continuait ses travaux, et de temps en temps adressait la parole à son compagnon en mauvais anglais. Il lui exprimait son chagrin d'être forcé de quitter le soir un terrain si riche sans trouver un homme qui voulût l'acheter, et, tout en parlant, il faisait chatoyer entre ses doigts un grain d'or de la grosseur d'une amande. L'alcade paraissait ébahi ; quant au romancier, son enthousiasme ne connaissait plus de bornes, car le morceau d'or venait d'être extrait du sable sous ses yeux mêmes. « Et si je vous achetais ce terrain ! » s'était-il écrié en s'approchant des deux gambusinos; puis à tout hasard il avait offert dix dollars : c'était tout ce qui lui restait. Le chercheur d'or avait longtemps hésité à conclure le marché ; mais, appelé, disait-il, par

des affaires pressantes et le soin de son honneur à San-Francisco, et contraint d'abandonner son placer, il avait enfin fini par consentir, en soupirant et en maugréant, à ce qu'il appelait le troc d'un million contre quelques piastres. Le romancier ne s'était pas senti d'aise à ce résultat inattendu, et il avait voulu nous installer sans retard dans l'Eldorado qu'il venait d'acquérir à si peu de frais.

Nous étions arrivés au placer en question. Nous déballâmes aussitôt la cargaison de pelles, de pioches et de tamis, qu'apportait notre chariot, et nous nous mîmes au travail avec ardeur, pendant que le Canadien dépouillait et dépeçait son gibier pour le repas du soir. A notre grande surprise, une heure, deux heures se passèrent sans que le moindre grain d'or eût brillé parmi les amas de sables soulevés par nos pioches, puis blutés et lavés avec un soin minutieux. La nuit était venue, et nous n'avions pas découvert encore la moindre parcelle précieuse. « Nous n'avons pas su nous y prendre, dit le romancier, dont rien ne déconcertait la bonne humeur; demain, tout ira mieux. » Cependant la journée du lendemain s'écoula sans amener de meilleurs résultats; le sol, fouillé en tous sens, ne nous offrit, comme la veille, que du sable et des cailloux. Quand l'heure du repas arriva, nous étions brisés de fatigue. De vagues soupçons que j'avais conçus sur la probité du vendeur de ce terrain se changèrent

alors pour moi en certitude. Évidemment le romancier avait été dupe de quelque effronté fripon qui avait habilement exploité sa crédulité. Je fis part de mon opinion au romancier, qui lui-même ne pouvait plus douter de sa déconvenue. Nous décidâmes que le lendemain, sans plus perdre de temps à remuer un sol ingrat, nous irions nous fixer sur les bords du lac, près de Township, et commencer nos travaux sur quelque placer véritable, en mettant à profit les instructions que m'avait données le vaquero mexicain.

Nous nous mîmes en route avec notre chariot dès le lever du soleil, et, en peu d'instants, nous fûmes sur les bords du lac. Tout y avait changé d'aspect. Les associations partielles qui s'étaient formées parmi la caravane semblaient s'être donné rendez-vous sur ses rives. Déjà des cabanes étaient construites au milieu des bruyères, sur les rochers, au milieu des pins et des cèdres. Les diverses communautés occupaient un emplacement et des habitations distincts. Une foule de travailleurs circulant sans cesse au milieu des cabanes animait cette ville improvisée. Les cris de joie des chercheurs d'or, leur activité bruyante, contrastaient avec la morne tranquillité qui régnait sur les âpres sommets de la Sierra-Nevada, et il me semblait, en comparant le calme de ces hautes cimes au mouvement de la vallée, voir la nature même oppo-

ser sa grandeur sereine à l'inquiète activité de l'homme.

Je retrouvai là, pour la plupart, les visages connus de nos compagnons de route; mais, parmi eux, je cherchai vainement le Mexicain de l'Arkansas : depuis l'alerte de la nuit , personne ne l'avait revu au camp. Notre association fut bien vite conclue avec le squatter; nous étendîmes un peu le cercle de ses retranchements, pour donner place à notre tente et à notre chariot; Tranquille couchait sous la toile du chariot ; le romancier et moi, nous dormions sous la tente. Cependant notre mise de fonds, comme disait le romancier, n'était encore qu'un espoir, et il fut résolu que, pour la former, nous travaillerions séparément, après nous être initiés , en observant les chercheurs d'or répandus sur les bords du lac, aux divers procédés de l'art du gambusino.

Les mines d'or doivent abonder en Californie comme dans plusieurs États du Mexique; mais il faudrait , pour les découvrir , une expérience pratique qui nous manquait à tous. Il était urgent, dès lors, de s'en tenir au lavage des sables aurifères, souvent fort éloignés des filons à fleur de terre. Les grains d'or mêlés à ces sables, après avoir été arrachés aux filons par l'eau des pluies , sont couverts, comme les galets au milieu desquels ils se trouvent, d'une couche d'argile qui les rend mécon-

naissables ; ils ne reprennent leur brillant et leur poli qu'au contact d'une eau pure. Les machines qui peuvent laver en moins de temps les cailloux et les sables sont donc les plus parfaites et les plus lucratives. Le génie américain a pu se donner amplement carrière dans la construction de ces machines, et il a obtenu, dans les terrains aurifères souvent assez pauvres, des résultats fort supérieurs à ceux qui émerveillaient autrefois, dans des terrains plus favorisés, le gambusino mexicain muni de sa sébile. Sur les bords de Bompland , nous vîmes fonctionner quelques-unes de ces puissantes machines, admirables créations de l'industrie américaine. Là, des auges gigantesques , sans cesse remplies, arrosées et vidées , balançaient, à l'aide d'une bascule manœuvrée par un seul bras, une charge de sable que plusieurs hommes eussent eu peine à soulever. De larges corbeilles aux mailles serrées étaient , au moyen de longues perches, dont deux travailleurs tenaient l'extrémité, continuellement.plongées dans le lac et tirées hors de l'eau. D'autres chercheurs d'or travaillaient à la confection de chapelets hydrauliques, dont les seaux cerclés de fer devaient à la fois draguer le sable et le laver. En un mot, cette merveilleuse activité américaine , qui a déjà changé la face d'un monde , s'exerçait là dans sa fougueuse ardeur. Les visages étaient radieux, car ce travail infatigable commençait à porter ses fruits. Partout

c'étaient de bruyants éclats de joie , des actions de grâces frénétiques. On se montrait en triomphe des grains d'or, souvent presque impalpables, extraits d'une montagne de sable. D'autres, plus heureux, trouvaient parfois de petites pepitas qui, grossies par la renommée , ont dû prendre en Europe des proportions gigantesques. Puis, le soir venu, aux lueurs du foyer où rôtissaient les viandes apportées par les chasseurs de chaque communauté, on comptait ses gains, on s'en promettait de plus beaux pour le jour suivant , et chacun s'endormait dans des rêves dorés.

Cependant de vagues rumeurs ne tardèrent pas à circuler. Quelques travailleurs , en s'écartant pour couper le bois nécessaire à la construction des machines, les chasseurs au retour de leurs chasses, avaient signalé des traces suspectes; des figures inconnues avaient été vues rôdant parmi les rochers voisins du lac. La masse des terres déplacées, le soleil ardent, avaient d'ailleurs disséminé dans l'atmosphère des germes de maladies qu'allaient développer le travail excessif et une nourriture insuffisante. On pressentait le danger sans le voir. L'inquiétude était dans l'air et planait pour ainsi dire au-dessus du camp, comme ces nuées des tropiques imperceptibles d'abord, et qui, grossissant tout à coup, laissent éclater de terribles orages. Au milieu de cette inquiétude générale, l'intérieur de la fa-

mille du squatter m'offrait des distractions précieuses que je recherchais avidement. Là aussi pourtant régnait une vague tristesse, et l'anxiété qu'on lisait sur les traits du chef de famille semblait s'être communiquée à tous ses enfants. C'est à force d'activité seulement qu'on parvenait à écarter de tristes préoccupations. Aussi la petite communauté travaillaitelle avec ardeur, les hommes au dehors, les femmes au dedans. Le spectacle de ces communs efforts avait pour moi un charme sévère. Il me semblait vivre au milieu d'une de ces familles primitives qui, même dans le désert, sont partout dans leur patrie. Cette sainte énergie du lien de famille, que rien encore n'est venu affaiblir chez les Américains, explique peut-être la facilité avec laquelle ils émigrent et s'acclimatent en tous lieux. Quelle patrie peut-il regretter, celui qui voit tous ceux qu'il aime assis avec lui au même foyer? Pendant que les femmes filaient, que les enfants fourbissaient leurs carabines ou se livraient à quelque mâle travail, Township jetait un regard d'orgueil sur ses robustes fils, sur sa fille douce et grave, et il se plaisait à raconter l'histoire de cette famille dont il avait conduit les destinées à travers tant de hasards. Cette histoire n'avait rien de bizarre aux États-Unis, où la ville tend incessamment à s'épancher dans le désert, contrairement à cette tendance qui pousse en France la population des campagnes vers les villes. J'écou-

tais cependant Township avec intérêt : car ces souvenirs domestiques m'offraient plus d'une révélation curieuse sur la vie de ces squatters, qui forment une des classes les plus nombreuses de la population américaine.

Trente ans environ avant le jour où le squatter me faisait ce récit, le père de Township était établi sur les côtes de l'Atlantique, dans un assez chétif domaine; comme, à mesure que sa famille s'accroissait, ses terres s'appauvrissaient, il avait résolu de se mettre en quête d'un terrain plus fertile. Il avait réalisé de sa propriété tout ce qui était réalisable, à l'exception de quelques» instruments de labour qui devaient lui servir plus tard, d'une paire de chevaux pour traîner le chariot destiné à transporter les meubles et la famille, et d'une partie de bétail. Un matin, il s'était mis en route : des jours, des semaines, des mois, s'étaient écoulés jusqu'au moment où toute la famille, après avoir traversé les États de New-York, de Pensylvanie, et la chaîne des Alleghanys, était arrivée sur les bords de l'Ohio. A cette époque, des bois épais, impénétrables aux chariots, couvraient encore l'espace où s'élèvent des villes aujourd'hui, et il avait fallu toute l'énergie de l'émigrant, aidé de ses robustes enfants, pour atteindre les rives du fleuve. Par un prodige d'audace et de ténacité, le fleuve avait été à son tour franchi, et la famille s'était installée sur le bord opposé de

l'Ohio. L'endroit où le père de Township s'arrêta était alors désert; le feu et là cognée déblayèrent un espace de terrain suffisant pour y construire une cabane temporaire, et, tandis que les femmes filaient pour remplacer les vêtements usés par le voyage, les hommes et les jeunes garçons empilaient du bois sur les rives de l'Ohio. Un feu, allumé la nuit à cet endroit, indiquait aux bateaux qui descendaient ou remontaient le fleuve qu'il y avait du bois à vendre. Ces ventes répétées furent le premier bénéfice des colons. Bientôt les squatters avaient organisé de vastes trains de bois de construction sur lesquels ils se laissaient dériver jusqu'à la Nouvelle- Orléans. Une année s'était écoulée pendant laquelle, de spéculation en spéculation, la famille avait successivement augmenté son bien-être jusqu'à posséder une réserve de quelques centaines de dollars. Grâce à l'esprit commercial de l'Américain, les piastres se changèrent bientôt en quadruples, et, au bout de deux ans, le chef de la famille se trouvait presque riche. C'est sous la garde de cet homme à la fois hardi et patient que Township avait grandi; il s'était promis de prendre exemple sur son père, et il avait tenu parole. Lui aussi avait eu hâte d'échanger les loisirs d'une vie sédentaire contre les périls d'une vie d'aventures. Il avait formé une nouvelle famille, une nouvelle colonie errante, et, au moment même où il me retraçait ainsi les évé-

nements de sa vie laborieuse, il ne se croyait pas encore au bout de ses pèlerinages. C'était là parler en vrai squatter, et je me surprenais presque à admirer dans Township l'idéal de ces défricheurs infatigables, qu'un instinct providentiel semble pousser à promener partout la hache et la charrue. Ces entretiens avec Township, ces soirées passées au milieu de sa famille, étaient ma meilleure ressource contre le découragement. Je ne travaillais jamais avec plus d'ardeur qu'après m'être retrempé dans ces causeries familières. Notre travail, il est vrai, commençait enfin à porter ses fruits; le romancier et moi nous exploitions le lit d'un torrent où chaque jour se révélaient à nous de nombreux dépôts de sables aurifères. Nous avions remonté pas à pas le cours du torrent, et, avec des instruments bien inférieurs à ceux de la plupart des gambusinos, nous n'avions pas été moins heureux que les chercheurs d'or les plus expérimentés. Déjà cependant les travailleurs désertaient les bords du lac, fouillés et exploités en tous sens; des détachements partiels s'avançaient vers des terrains moins fatigués par la pioche. Le campement, désert le jour, finit par n'être plus habité que vers le soir, où tous les associés regagnaient, après de rudes journées de labeur, leurs cabanes ou leurs tentes.

Tranquille nous accompagnait toujours dans nos excursions lointaines, car les symptômes alarmants

qui depuis quelques jours inquiétaient la colonie se prononçaient de plus en plus. La désunion s'était introduite parmi les associés; les maladies commençaient à décimer cette population épuisée par un travail incessant. A mesure qu'on récoltait plus d'or, on se montrait plus avide. En même temps, les guetsapens, les crimes se multipliaient. En sondant les rivières, en fouillant les ravins, on avait retrouvé bien des cadavres. Les solitudes ne rendaient pas toujours les malheureux qui s'aventuraient à quelque distance du camp. Chaque nuit avait son alerte, et des bandits insaisissables réussissaient souvent à piller une tente, un chariot isolé, en dépit de la surveillance de nos sentinelles. Un fait remarquable, c'est que, parmi les victimes de ces attaques, de ces assassinats, on ne comptait jusqu'à ce jour que des Américains. Des hommes de race espagnole qui se trouvaient avec nous, aucun n'avait été frappé. Était-ce donc une guerre à mort déclarée dans l'ombre par la race conquise à la race conquérante? Voilà ce que nous nous demandions, le romancier et moi, un jour qu'accablés de fatigue nous nous reposions dans le lit d'un torrent où nous venions de faire une brillante récolle.

« Quel sombre roman ! disait mon compagnon ; au train dont vont les choses, qui de nous peuj se vanter de voir le soleil se lever demain ?

— Personne, en vérité, » dit une voix grave qui

me fit tressaillir et retint la parole sur mes lèvres au moment où j'allais répondre au romancier.

Le vaquero mexicain de l'Àrkansas était devant nous. Il montait un cheval de prix et venait de tourner brusquement une colline qui dominait le torrent. Nous fûmes bientôt remis de la surprise que nous avait causée cette apparition imprévue, et nous contemplâmes quelques instants en silence l'homme qui venait de se mêler par de si tristes paroles à notre conversation. Le vaquero n'avait plus cet air à la fois humble et moqueur qui nous avait choqués en lui. Ses traits amaigris trahissaient la fatigue et les soucis ; son costume était plus soigné que d'ha-. bitude, et tout dans sa contenance révélait un subit changement de fortune.

« Depuis que je vous ai vu, me dit-il en prévenant mes questions, j'ai parcouru une partie de ce pays, et, depuis le Lac-Salé jusqu'à San-Francisco, je l'ai vu partout envahi par des nuées de corbeaux américains. Leurs bandes arrivent par terre et par mer, et dans un an la Californie mexicaine n'existera plus plus. Depuis le fort Suter jusqu'à la colonie des Mormons, le désert sera peuplé de ces émigrants que Dieu confonde !

— Est-ce au fort Suter ou à la colonie des Mormons que vous avez acheté cette veste brodée et ce magnifique cheval? demanda le romancier avec quelque ironie.

— Si vous avez assez d'or pour payer un achat semblable, répondit le Mexicain, je vous dirai où j'ai fait celui-ci. Je vois, au reste, que le cavalier français, votre ami, a suivi mes conseils. Vous exploitez les torrents, et vous faites bien. Seulement il ne faudrait pas trop vous éloigner du camp. C'est ce que je disais, il n'y a qu'un instant, à Lewis de l'Illinois. »

Ce Lewis de l'Illinois était un des plus robustes pionniers de la caravane. Dans une de nos haltes, à la suite d'une querelle avec le Mexicain, il l'avait renversé d'un coup de poing, et depuis ce temps le vaquero affectait de le traiter avec un respect hypocrite qui semblait cacher de sinistres desseins. Le romancier ne put entendre prononcer le nom de Lewis sans céder à sa verve railleuse et sans faire quelques allusions peu charitables au combat qui s'était si tristement terminé pour le vaquero. Celuici devint pâle de colère, mais réussit à se contenir, et répondit avec sang-froid :

« Oh ! à présent, Lewis et moi, nous sommes bons amis, nous sommes quittes, et je n'ai plus rien à lui reprocher; mais, croyez-moi, pendant qu'il en est temps encore, suivez mes conseils, et gagnez San-Francisco. Les gorges de la sierra ne sont pas sûres. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Adieu, seigneurs cavaliers. A la nuit, je dois être loin d'ici. >»

Le Mexicain éperonna son cheval et disparut. Tranquille nous rejoignit bientôt après cette rencontre, et, la nuit s'approchant, nous regagnâmes nos tentes. Le soir même, je confiai àTownship les soupçons que j'avais conçus au sujet du mystérieux vaquero. Le squatter m'écouta avec cet embarras étrange qu'il avait déjà manifesté en apprenant l'aventure des bords de l'Arkansas. Il garda longtemps le silence, comme partagé entre le désir de parler et la crainte de révéler un pénible secret. Enfin il parut se décider, me fit signe de sortir, et en se dirigeant avec moi vers ma tente :

« Vous vous rappelez la nuit de l'Arkansas? me demanda-t-il brusquement. Vous m'avez parlé d'un homme que vous avez trouvé attaché au tronc d'un arbre flottant sur la rivière : savez-vous qui l'y avait attaché?

— Non.

— C'était moi ; et, si jusqu'à présent je vous l'ai caché, c'est qu'il y avait là un souvenir, un secret que mon honneur me faisait un devoir de taire. Je vous ai dit que, la nuit où nous avions été attaqués par des maraudeurs, j'avais fort à propos été secouru par un détachement de rifle men; ce n'est qu'après avoir passé le gué de l'Arkansas que je les rencontrai, mais déjà leur secours nous était inutile : nous avions fait.... justice de nos ennemis. Une bande d'Indiens des prairies, commandée par

un homme de notre couleur, attaquait nos retranchements. Nous fîmes une vigoureuse défense, et le chef des rôdeurs, le cavalier au visage pâle, après avoir essuyé plusieurs fois notre feu, roula enfin sous son cheval qu'une de nos balles avait frappé. Les autres brigands se dispersèrent. Mon fils Terry courut au chef terrassé -, qui n'avait aucune blessure, et qu'il ramena prisonnier. Je m'engageai sur l'honneur à laisser la vie sauve à cet homme, si les Indiens ne venaient pas nous attaquer. Les Indiens ne revinrent pas, et moi.... »

Ici Le squatter s'arrêta; c'est à voix basse qu'il acheva son récit. Je devinai le dénoûment de cette sombre histoire. Dans une de ces heures d'ivresse où la colère du squatter échauffé par le brandy était implacable, Township avait commis un crime. Après avoir juré de laisser le maraudeur sortir du camp la vie sauve, il avait, par une cruelle dérision, attaché son prisonnier vivant à un tronc d'arbre, puis lancé le malheureux sur les flots de l'Arkansas. Le serment n'était-il pas tenu? Le prisonnier ne sortait-il pas du camp la vie sauve ? « Dieu me punira, dit Township, qui tremblait en évoquant ce terrible souvenir; oui, il me punira pour ce manque de foi. L'homme que yous avez rencontré sera l'instrument de sa vengeance. Pourvu que cette vengeance ne s'étende pas sur tous les miens! En attendant que la haine de ce misérable se satisfasse

sur moi, n'agite-t-elle pas déjà les Indiens, dont elle anime les passions aveugles contre les émigrants américains? Ne voyez-vous pas que les Américains seuls sont frappés, et n'avez vous point deviné ce que cela veut dire ? »

Une troupe d'hommes, qui apportaient sur un brancard une nouvelle victime de ces attaques quotidiennes, passa devant nous en ce moment. Nous nous rangeâmes devant le funèbre cortège. A la lueur des torches, nous avions reconnu le malheureux qui venait d'être frappé : c'était Lewis de l'Illinois. Je ne pus m'empôcher de frémir en songeant à ces paroles du vaquero : « Lewis et moi , nous sommes quittes; je n'ai plus rien à lui reprocher. » Je serrai silencieusement la main du squatter, qui, à la vue de ce cadavre, sentit se réveiller sa fureur contre le meurtrier présumé de Lewis, et poussa un de ces blasphèmes grossiers par lesquels l'Américain soulage trop souvent sa colère; puis nous nous dîmes adieu, et je rentrai dans ma cabane en rêvant aux moyens de quitter le plus tôt possible cette terre maudite.

Un mois s'était écoulé depuis notre arrivée en Californie, et d'implacables passions s'étaient dé-

Page 1