LES SQUATTERS. H
chaînées parmi ces hommes placés tour à tour sous les influences contraires de la convoitise, du découragement et de la peur. Le caractère américain s'était, pour ainsi dire, transformé; une population mixte avait pris naissance sous mes yeux; l'austérité, la rudesse virile de la i*ace anglosaxonne, avaient fait place à une sorte de corruption brutale, où l'on retrouvait tous les vices des Mexicains dépouillés de leur native élégance. Sous le ciel de la Californie, au milieu de ces rochers sillonnés de veines d'or, les hommes venus des bords de l'Ohio et de l'Hudson oubliaient chaque jour les vertus modestes qui avaient fait la gloire de leurs ancêtres ; ils apprenaient l'orgueil, la dissimulation, la débauche, et, en s'initiant à l'art du chercheur d'or, ils adoptaient ses mœurs : en un mot, ce n'étaient plus des squatters que je voyais autour de moi, c'étaient déjà presque des gambusinos.
Les attaques des rôdeurs indiens, qui se renouvelaient presque chaque nuit, ne contribuaient que trop à entretenir cette démoralisation. On vivait au milieu d'inquiétudes et d'émotions continuelles, qui, à la longue, auraient suffi pour abattre les plus fermes caractères. Chaque association d'émigrants devait se partager en deux groupes, l'un chargé de garder les tentes pendant que l'autre travaillait dans la campagne. Les fatigues, les périls de la vie militaire, s'unissaient ainsi aux pénibles
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travaux de la vie du colon. Pour moi, je préférais
le métier de soldat à celui de chercheur d'or, et
m pendant que le squatter, avec ses fils, passait des
journées entières à explorer les ruisseaux, à creuser les sables, pendant que le romancier et Tranquille chassaient de compagnie dans les forêts voisines, je passais volontiers de longues heures à errer, en sentinelle dévouée, le fusil sur l'épaule, autour de nos tentes et de nos chariots. Je me surprenais souvent à désirer qu'une occasion s'offrît de défendre notre campement contre une de ces tentatives d'agression si fréquentes depuis quelques jours. J'aurais voulu décider mes compagnons au départ, et j'espérais qu'en présence d'un danger sérieux Township renoncerait à exposer plus longtemps l'existence de sa famille aux vengeances des Indiens. L'occasion que je désirais s'offrit enfin, non pas telle assurément que je l'avais souhaitée : je ne pouvais prévoir, en vérité, les tristes événements qui, après un mois de pénible attente, allaient rompre notre association à peine formée.
C'était deux jours après l'entretien où Township m'avait raconté l'histoire du vaquero de l'Arkansas. Je gardais, comme d'habitude, les abords de nos tentes ; Township et ses fils étaient au travail, Tranquille et le romancier à la chasse. Le soleil déclinait, et les chasseurs, comme les chercheurs d'or, ne pouvaient tarder à revenir. Déjà les Monts-Nei-
geux projetaient de grandes ombres dans les vallées de la sierra, d'où s'élevaient des vapeurs bleuâtres. Le pic double des Deux- Sœurs, le Mont-Linne, et, au nord, le sommet neigeux du pic de Shastl, qui domine la vallée du Sacramento, étincelaient encore sous les rayons du soleil. Je m'étais placé sur une petite éminence d'où je découvrais toute la vallée du lac. Au centre de cette vallée, j'apercevais les tentes bariolées, les wigwams coniques en peaux de buffles , habités par les diverses associations de chercheurs d'or. Des hommes de toutes les races et de toutes les couleurs veillaient, l'arme au bras, à la porte de ces abris sauvages. Pour moi, la carabine à la main, je me laissais aller à ces rêveries douces qui terminent souvent uue journée de fatigues. La chute du jour dans le désert est un moment solennel. J'allais et venais delà colline qui me servait de poste d'observation à la hutte du squatter, où j'entrevoyais de temps en temps les blonds cheveux et le tranquille sourire de la jeune Virginienne. Des troupes d'émigrants, qui revenaient .du travail, passaient devant moi. J'échangeais un salut amical, tantôt avec le chercheur d'or subitement enrichi, qui marchait vers le camp le front radieux et d'un pas léger, tantôt avec le malheureux qui ne rapportait d'une lointaine et pénible excursion que la tristesse du désappointement et les frissons de la fièvre. Je m'étonnais de ne voir
revenir ni le squatter ni mes deux autres associés. Enfin', je vis paraître le fils aîné du squatter, ce brave et loyal jeune homme avec qui je m'étais lié étroitement dès la première nuit passsé à Red-Maple. Térence recherchait depuis quelque temps ma société d'autant plus volontiers qu'il avait à combattre, chez son père, une froideur et une sévérité poussées jusqu'à l'injustice. C'était sur lui que le squatter soulageait d'habitude son âme oppressée par le chagrin ou la colère. Térence n'opposait aux reproches de Township qu'un respectueux silence ; mais, au fond, il sentait que le lien de famille était près de se briser, et il appelait avec impatience le jour où il pourrait, lui aussi, quitter le toit paternel pour commencer la vie aventureuse et nomade du squatter. Je remarquai que, pour la première fois, Térence revenait du travail les mains vides; je l'appelai, et le jeune homme vint s'asseoir près de moi, mais sans répondre à mes questions sur le résultat de sa journée autrement que par des exclamations et des monosyllabes qui trahissaient une impatience difficilement contenue. Térence n'avait rencontré ni le chasseur ni le romancier. Enfin, son âme s'épancha en plaintes naïves sur les ennuis d'un travail monotone et sédentaire, tel que celui du chercheur d'or. Je m'efforçai de le consoler, bien que je partageasse intérieurement toutes les tristesses du jeune Yankee.
« Vous avez beau dire, xlit-ii, c'est un affreux métier que nous faisons là ; il ne faut pas enlever le squatter à ses habitudes; les longs voyages, les déserts à défricher, voilà ce qui lui convient. J'ai vingt-trois ans, et à dix-huit mon père avait déjà pris son essor loin de sa famille ; mais, patience, mon tour viendra. >»
Je reconnaissais là le caractère américain dans toute son audace, et je ne pus que répondre au jeune squatter par un signe d'approbation.
Térence , qui paraissait peu disposé à continuer la conversation, m'offrit de prendre ma place, et j'acceptai, heureux de pouvoir aller au-devant de mes compagnons, dont l'absence prolongée commençait à m'inquiéter. Je me dirigeai, en quittant le jeune fils de Township, vers une espèce de taverne où Tranquille et le romancier avaient coutume de s'arrêter au retour de la chasse. Pour y arriver, il me fallait traverser une partie du camp. La nuit était venue, et j'eus soin de me faire reconnaître des sentinelles, qui ne se seraient pas fait faute de tirer sur toute figure suspecte. La plupart des travailleurs étaient de retour, des feux s'allumaient partout, et devant chaque hutte des blutoirs de forme grotesque, des tamis, des machines sans nom dans la statique, sassaient et ressassaient les sables aurifères. Accroupis devant ces foyers, éclairés de feux rougeàtres et la figure crispée par les plus mauvaises passions, les chercheurs d'orres-