‹ Les squatters, La clairiChapitre 7 sur 9 · H 8 LES SQUATTERS · texte numérisé non relu

H 8 LES SQUATTERS

semblaient plutôt à des démons qu'à des hommes. Cependant la fièvre de l'or ne régnait pas sans partage dans ce vaste pandémonium; de plus douces émotions n'y avaient pas perdu toute influence. J'ai dit que la caravane était composée d'émigrants de tous les pays. Parmi ces aventuriers, il en était qui n'avaient pas oublié les chants de la terre natale , et qui aimaient à les redire au milieu du silence de la nuit. C'était parfois un air des montagnes de la Suisse que le cor d'un chasseur révélait aux échos de la Sierra-Nevada ; c'étaient parfois aussi les voix harmonieuses de quelques enfants de la blonde Allemagne, qui répétaient avec une émotion pénétrante, sous le ciel brûlant du Mexique, les chants mélancoliques de la Souabe ou du Tyrol. J'étais arrivé près de la taverne où j'espérais rencontrer mes deux compagnons. Cette taverne était une tente un peu plus spacieuse que les autres, où F eau-de-vie du pays, le pisco, se vendait à un dollar chaque goutte, où le reflno, eau-de-vie raffinée de Catalogne, se payait au poids de l'or. J'aimais à y surprendre pour ainsi dire le chercheur d'or en déshabillé, racontant ses souvenirs ou ses projets d'une langue déliée par l'alcool. Quand j'entrai sous la tente , les tables de bois étaient garnies, comme d'habitude, de buveurs dont les visages m'étaient vaguement connus; je ne vis nulle part mes deux amis, et j'allais me retirer, quand un groupe de

trois convives arrêta mon"' attention. L'un de ces buveurs portait la veste ronde à broderies de soie, le large chapeau et les culottes flottantes des Mexicains de la Californie; mais les deux autres étaient revêtus d'un costume tout à fait excentrique : coiffés d'un chapeau à galons d'argent, ils drapaient dans une couverture en lambeaux leur corps nu, dont la peau rouge était couturée de cicatrices. De longs cheveux incultes tombaient en mèches emmêlées sur les plus sinistres figures qu'il fût possible de voir. L'un de ces vagabonds portait souvent ses mains ornées d'ongles aigus à une ceinture gonflée d'or, qui entourait ses reins. Il appela bruyamment le tavernier.

« Que faut-il servir à Leurs Seigneuries, demanda celui-ci ; du pisco, du refino ?

— Du pisco ! allons donc ! reprit le vagabond d'un air de dignité comique ; nous prenez-vous pour des buveurs de pisco ? C'est de l'eau-de-vie de Barcelone qu'il nous faut, c'est le seigneur alcade qui régale. Allons, demonio! compère l'alcade, en avant les pepitas. •»

Cette désignation d'alcade me rappela l'aventure du romancier, et j'observai plus attentivement les trois buveurs. Celui qu'on appelait l'alcade tira humblement d'une ceinture pareille à celle du drôle aux longs cheveux une poignée de poudre d'or que le tavernier soupesa de la main, après quoi il ap-

120 LES SQUATTEHS.

porta une bouteille de la liqueur qu'on lui payait au prix du baril. Le métis allongea hors des plis de sa couverture un de ses bras bronzés , et , remplissant à ras la calebasse de son compagnon et la sienne , il omit complètement d'en verser dans celle de l'alcade.

« C'est une économie que vous faites , grâce à moi , dit-il; si vous en buviez, vous seriez tenu d'en payer une autre bouteille. »

Et, tandis que l'alcade souriait d'assez mauvaise grâce , les deux vagabonds s'inclinèrent courtoisement l'un devant l'autre , et vidèrent , à la barbe du magistrat, le contenu de leurs deux calebasses, sans daigner même porter sa santé. J'avais sous les yeux un fait qui passerait pour étrange partout ailleurs qu'au Mexique , la dignité de la magistrature avilie devant l'impudence de deux malfaiteurs. Je suivais avec attention cette scène curieuse , quand j'entendis prononcer à côté de moi le nom du chasseur canadien Éverquiet. Je me retournai brusquement, et j'aperçus le plus jeune des enfants de Township.

« Éverquiet est-il là? me demanda-t-il.

— Il n'est pas encore de retour; mais que lui veut-on ?

— Oh ! dit l'enfant, il va arriver un malheur dans la tente. Mon frère, mon frère ïerry.... Venez, venez.

J'accompagnai l'enfant, que la terreur empêchait de s'expliquer; chemin faisant, le bruit d'une détonation frappa mes oreilles.

« II l'a tué! » s'écria l'enfant, qui se mit à courir éperdu vers nos tentes. Je le suivis en toute hâte. En approchant de l'habitation du squatter, je vis Terry en sortir et s'éloigner précipitamment, se dirigeant, à ma grande surprise, vers les montagnes plutôt que vers les bords du lac. A cette heure avancée de la nuit, c'était courir à sa perte. J'appelai inutilement le jeune homme, qui ne m'entendit pas. Je soulevai d'une main tremblante le rideau qui fermait la tente du squatter. Pâle et les traits bouleversés parla terreur, les yeux humides de larmes, la fille de Township tenait et embrassait ses genoux ; la mère gisait , affaissée dans un coin de la tente , et les frères de Terry, les traits contractés par une sourde colère, se tenaient à côté de leur père. Ce* lui-ci, le visage allumé par le whiskey, sa carabine encore fumante à la main , était plongé dans une morne stupeur. Township, dans un de ces moments où il déchargeait sur son fils le poids de sa mauvaise humeur, avait été exaspéré par un reproche respectueux du jeune homme : il avait sauté furieux sur sa carabine et fait feu sur Terry. C'était la fille du squatter qui avait détourné le coup. Terry avait, à la suite de cette horrible scène, dit à son père un adieu solennel. Je trouvais la malheureuse

famille encore sous l'impression de cet orage domestique. Un silence de mort planait sur nous tous, et, à l'exception des sanglots convulsifs de la sœur de Terry, aucun bruit ne retentissait sous la tente. Un des jeunes fils du squatter m'avait raconté à voix basse et en quelques mots le débat terrible auquel il venait d'assister. Quant à Township, il ne paraissait pas me voir; debout et immobile, les yeux fixes, il ne semblait prendre aucune part à l'émotion commune. Un incident imprévu vint le tirer de cette espèce de léthargie. Un des hommes chargés de veiller à la sûreté du camp entra brusquement ; il venait nous avertir qu'on avait de grandes inquiétudes pour la nuit; plusieurs des chasseurs et des chercheurs d'or sortis le matin n'étaient pas rentrés, et les sentinelles avaient vu rôder aux alentours du camp des figures suspectes, qui, au premier coup de feu, s'étaient sauvées vers les montagnes. Il était évident que les Indiens préparaient une attaque et qu'il fallait se tenir sur ses gardes. L'homme qui nous donnait ces détails nous engagea à ne pas quitter nos chariots. Township ne lui répondit pas, et je me bornai à faire un signe de tête affirmatif ; mais, dès que cet homme fut parti, le squatter me prit la main avec une exaltation convnlsive qui attestait que, chez lui, l'amour paternçl avait tout à coup repris le dessus.

« Partons-, me dit-il^ partons : dans quelques minutes peut-être il ne sera plus temps. »

Et, sans se tourner vers sa famille, le rude défricheur se précipita hors de la tente. Je le suivis, après m'être muni d'une carabine prise au hasard dans l'arsenal du squatter. Je n'étais pas seulement inquiet pour Terry, mais pour Tranquille et le romancier. Nous courûmes plutôt que nous ne marchâmes jusqu'à l'entrée des montagnes , vers lesquelles j'avais vu se diriger le fils de l'émigrant. Là, nous nous arrêtâmes un moment. Avant de pénétrer, au milieu de la nuit , dans ces défilés sauvages, il était urgent de tenir conseil.

Les ténèbres qui nous environnaient ne nous permettaient pas de distinguer les traces de Terry ni de rien conjecturer sur la direction qu'il avait dû suivre une fois dans les montagnes. Avait-il tourné ses pas vers un de ces sentiers qui conduisent à la vallée du Sacramento, ou avait-il continué sa route vers les plaines opposées? En tout cas, il ne pouvait être bien éloigné encore, et peut-être le hasard lui avait-il fait rencontrer le chasseur et le romancier. Nous résolûmes, à tout risque, de pousser notre cri de ralliement. Les chasseurs des prairies ont, comme nos anciens chevaliers, leurs signaux de guerre, qui les aident à se reconnaître dans les heures de péril. La plupart de ces signaux imitent un des bruits qu'on entend le plus fré-

quemment dans le désert. Nous avions adopté le cri de notre ami le Canadien : c'était un hurlement de loup. Trois de ces hurlements, à égale distance et assez rapprochés l'un de l'autre , indiquaient la présence de l'un de nous. Le romancier et moi nous laissions beaucoup à désirer, je dois l'avouer, dans ces essais de musique imitative; quant au squatter et à Tranquille, ils hurlaient à faire envie aux loups véritables. Le squatter fit donc entendre le signal convenu; mais une minute se passa, et aucune voix ne répondit à la sienne. Un second signal fut tout aussi infructueux, et les notes plaintives moururent, répétées lentement par l'écho de la sierra. Une troisième tentative fut enfin plus heureuse; trois hurlements lugubres répondirent à ceux de Township. Nous nous dirigeâmes rapidement du côté d'où partait la réplique si désirée. Malheureusement, les défilés de la monlagne formaient une sorte de dédale où il était impossible de marcher en ligne droite, et nous perdîmes beaucoup de temps à tourner les obstacles de tout genre accumulés sur notre route. Tantôt c'était un bloc de rocher à franchir, tantôt une fondrière à éviter. Nous marchâmes ainsi, haletants et muets, jusqu'à l'entrée d'une gorge , devant laquelle nous nous arrêtâmes, craignant de nous être écartés plutôt que rapprochés de notre but. En effet, un nouvel appel retentit tout à coup sur un point opposé à celui où

Page 1