‹ Les stalactites; Odelettes; Améthystes; Le forgeronChapitre 3 sur 10 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

champs pleins de silence, Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d'or!

O ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient leur vol !

Maison blanche où la vigne Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit !

O claire source froide, Qu'ombrageait, vieux et roidc, Un no^r vigoureux A moitié creux 1

Sources! fraîches fontaines!

Qui, douces à mes pcin.-; Frémissiez autrefois Rien qu'à ma voix !

Bassin où les laveuses Chantaient insoucieuses En battant sur leur banc Le linge blanc!

O sorbier centenaire, Dont trois coups de tonnerre Avaient laissé tout nu Le front chenu !

Tonnelles et coudrettes, Verdoyantes retraites De peupliers mouvants A tous les vents!

O vignes purpurines, Dont, le long des collines.

Les ceps accumulés Ployaient gonflés;

Où, l'automne venue,

La Vendange mi-nue t^

A l'entour du pressoir

Dansait le soir!

J O buissons d'églantines, '■^

Jetant dans les ravines.

Comme un cliêne le gland, o'"'^

Leur fruit sanglant!

Murmurante oseraie, :

Où le ramier s'effraie,

'Saule au feuillage bleu,

Hointains en feu !

Rameaux lourds de cerises !

Moissonneuses surprises A mi-jambe dans l'eau Du clair ruisseau !

Antres, chemins, fontaines.

Acres parfums et plaines, Ombrages et rochers Souvent cherchés!

Ruisseaux! forêts! silence!

O mes amours d'enfance!

Mon ame, sans témoins.

Vous aime moins

Que ce jardin morose Sans verdure et sans rose Et ces sombres massifs D'antiques ifs,

Et ce chemin de sable, Où j'eus l'heur ineffable.

Pour la première fois, D'ouïr sa voix

Où rêveuse, l'amie Doucement obcie, S'appuyant à mon bras, Parlait tout bas.

Pensive et recueillie, Et d'une fleur cueillie Brisant le cœur discret D'un doigt distrait,

A l'heure où les étoiles Frissonnant sous leurs voiles Brodent le ciel changeant De fleurs d'argent,

Ortobrc 1844 .

La Fontaine de Jouvence

Magnus ab intcgro sajclorum nascitur ordo. Virgile.

Il est une fontaine heureuse, dont l'eau tombe Dans un bassin plus blanc qu'une aile de colombe; Cette eau limpide, avec de clairs rayonnements, Sur les dauphins de marbre éclate en diamants.

Elle rend aux vieillards la jeunesse et la force. Mille jeunes Cypris, fières de leur beau torse, Sur l'azur de ses flots qui ne sont point amers Lèvent un pied plus blanc que la perle des mers.

Celles qui n'aimaient plus les tourterelles bknches, Et ne tressaillaient pas dans le mois des pervenches, Ceux que laissaient glacés la Lyre et le bon vin, Sortent joyeux et beaux de ce Léthé divin ?

Non beaux comme autrefois d'une beauté sévère, Mais semblables aux Dieux qui boivent à plein verre Le feu que le Titan pour nous a dérobé, Et qui puisent le vin dans la coupe d'IIcbc.

La Naïade aux yeux bleus, qui pleure goutte à goutte. Noie au fond de leur cœur la tristesse et le doute. Et, tournant leur esprit vers les biens éternels, Leur montre l'Idéal dans les plaisirs charnels.

Voyez-les, souriants, fiers de leur belle taille, Dans ces riches habits de fête et de bataille Qui relèvent la mine, et qu'aux siècles anciens Peignaient avec amour les grands Vénitiens.

Les couples sont épars : de jeunes femmes rousses Dont les yeux rallumés sont pleins de darti"; (ioiu<><i. Avec leurs amoureux assis sur le gazon Effeuillent les bouquets de leur jeune sai^un.

L'une parle à mi-voix, et, comme en un méandre. Erre par les sentiers de la carte du Tendre; Celle-là, fière enfin de vivre et de se voir, Tantôt joue, et ternit l'acier de son miroir.

Tandis qu'à ses genoux son compagnon étale. Jeune et fort comme un dieu, la grâce orientale, Une verse du vin dans le verre incrusté D'un jeune cavalier debout à son côté.

Plus loin, deux rajeunis, sur la mousse des plaines, Mêlent dans un baiser les fleurs de leurs haleines; Et, seins nus, une vierge en fleur, sans embarras, Tord ses cheveux luisants qui pleurent sur ses bras.

Dans l'humide vapeur de sa métamorphose, Blanche encore à demi comme une jeune rose, Une autre nait au monde, et ses beaux yeux voilés Argentent l'eau d'azur de rayons étoiles.

Dans les vagues lointains l'une l'autre s'enchantent, Agitant leurs tambours dont les clochettes chantent, De galantes beautés, honneur de ces pourpris, Qui teignent l'air limpide à leur rose souris.

Et tous ces nouveau-nés de qui l'âme ravie Connaît le prix des biens qui font aimer la vie, Sans trouble et sans froideur cèdent à leurs désirs, Et vident lentement la coupe des plaisirs.

O doux cygnes chanteurs, vous que la Poésie Retrempe incessamment dans son onde choisie, Amis, soyons pareils à ces beaux jeunes gens : Créons autour de nous des cieux intelligents.

Cherchons au fond du vin les sciences rebelles. Et l'amour idéal sur les lèvres des belles, Et dans leurs bras, qu'anime une calme fierté, Rêvons la Jouissance et l'Immortalité.

Mai :844.

Chanson d'amour

Si ie rjii  l'alouette, L'alouette le dira.

1^ violett' m: double, double, 1^ violett' s« doubler».

Rand*.

CJui veut avant le point du jour, Vers le bicn-aimc de mon âme, Parce que je languis d'amour, Porter le secret de ma flamme ?

O mon cœur, à quel cœur discret Peux-tu te confier encore ? — Si l'alouette a mon secret.

Elle ira le dire à l'Aurore.

Le désir de son javelot

A percé mon cœur qui se brise. —

Si je dis mon secret au flot,

Le flot Tira dire h h brise.

Un frisson glisse sur mon col, Et glace ma lèvre déclose. — Si je le dis au rossignol, Il ira le dire à la rose.

Qjui donc saura le supplier De finir mes peines mortelles? — Si je le dis au blanc ramier, 11 Tira dire aux tourterelles.

Je me ploie ainsi qu'un roseau Et ma beauté penche flétrie. — Si je le dis au bleu ruisseau.

Il Tira dire à la prairie.

Vous qui voyez mon désespoir.

Flots, ailes, brises des montagnes ! — Si je le dis à mon miroir, II Tira dire à mes compagnes.

Parce que je languis d'amour, Vous qui voyez que je me pâme, — Allez, allez de ce séjour Vers le bien-aimé de mon .înie!

Juillet 1844.

V^ A M I L L E , quand la Nuit t'eutlort sous ses grands voiles ; duand un rcvc céleste emplit tes yeux d'étoiles ; Qjiand tes regards, lassés des fatigues du jour, Se reposent partout sur des routes fleuries Dans le pays charmant des molles rêveries, Camille, que vois-tu dans tes songes d'amour ?

Nous vois-tu, revenant par les noires allci

Tous deux, donner des pleurs aux choses invuiLts

Que l'oubli dédaigneux couvre de flots dormants,

Ou dans le vieux manoir, au fond des parcs superbes,

Pousser de l'éperon parmi les hautes herbes

Les pas précipités de nos chevaux fumants?

Dans les moires de l'eau dont l'azur étincelle, Nous vois-tu laissant fuir une frêle nacelle Sur le grand lac paisible et frémissant d'accords. Où devant les grands bois et les coteaux de vignes. Glisse amoureusement la blancheur des beaux cygnes. Aux accents mariés des harpes et des corsr

Moi, je vois rayonner tes yeux dans la nuit sombre, Et je songe à ce jour où je sentis dans l'ombre, Pour la première fois, de ton col renversé Tombant à larges flots avec leur splendeur fière, Tes cheveux d'or emplir mes deux mains de lumière, Et ta lèvre de feu baiser mon front glacé.

Août 1844.

54 LES STALACiilk

Chanson de bateau

Et vogtic U tucellc Cb>i porte rocs amours.

Cb0Hsm.

E canal endort ses flots.

Ses échos,

Ht le zéphyr nous verse

Des parfums purs et doux.

Le flot nous berce,

Endormons-nous !

Les voix emplissent les airs

De concerts.

Et le vent les disperse

Avec nos baisers fous.

Le flot nous berce,

Hndormons-nous !

LES STALACTITES SJ

En vain ton époux caduc, Comte ou duc, Se jette à la traverse De nos gais rendez-vous.

Le flot nous berce.

Endormons-nous !

Ah ! que les cieux étoiles

Soient voilés,

Tandis que je renverse

Ton front sur mes genoux!

Le flot nous berce,

Endormons-nous !

Qu'importe si, dans la nuit Qui s'enfuit, L'orage bouleverse Les éléments jaloux !

Le flot nous berce, Endormons-nous!

Juillet 1844.

56 LE s STALACTITES

Pour mademoiselle ***

31. Car U fille d'Hèroiiia<le y éunt entrée et ayant dansé devant le roi, elle lui plut tellement, et i ceux qui étaient i table avec lui, qu'il lui dit : Demandez-moi ce que vout voudrez, et je vous le donnerai.

23. Et il ajouta avec serment : Oui, je vout donnerai tout ce que vous me demanderez, quand ce serait la moitié de mon royaume.

34. Elle, étant sortie, dit a sa mère : Que demanderai-je? Sa mère lui répondit : La tête de Jean-Baptiste.

È\-angiU stlon saitl Marc.

/\mours des bas-relieCi, ô Nymphes et Bacchantes, Q.ui, sur rida nocturne, au bruit d'un tambourin, Les fronts échevelés en tresses provocantes, Dansiez en agitant vos crot.tles d'airain i

Vous, plus belles déjà que ces filles du Pinde, Bayadères d'ébène aux bras purs et nerveux, Q.ui bondissez sans bruit sur les tapis de l'Inde! Avec des sequins d'or passés dans vos cheveux !

Elssler! Taglioni! Carlotta! sœurs divines Aux corselets de guêpe, aux regards de houri. Qui fouliez, en quittant le gazon des collines, Le splendide outremer des ciels de Cicéri !

O reines du ballet, toutes les trois si belles 1 Qu'un Homère ébloui fera nymphes un jour, Ce n'est plus vous la Danse, allons, coupez vos ailes 1 Éteignez vos regards, ce n'est plus vous l'Amour!

Février 184-, .

j8 LES STALACTITES

A une petite Chanteuse des rues

Mon pire est oiteau,

Ma mirt ett oiselle,

Je passe l'eau sans nacelle,

Je passe l'eau tant bateau.

ViCTO» Huoo.

IFANT au hasard vêtu,

D'où viens-tu Avec ta chanson bizarre?

D'où viennent à l'unisson

Ta chanson, Ta chanson et ta guitare?

Tu livres au doigt vermeil

Du soleil, Qui les dore et les caresse.

Tes longs cheveux emmêlés,

Crespelés Comme ceux d'une Déesse.

D'où vient ce front soucieux,

Ces grands yeux.

Ces cliairs dont la transparence Fait voir parmi les couleurs

De cent fleurs Des tons dignes de Lawrence?

Viens-tu du pays serein

Où le Rhin Baise les coteaux de vignes.

Dont le feuillage mouvant

Tremble au vent.

Et serpente en longues lignes?

Viens-tu du pays riant

D'Orient, De Sorrente aux blondes grèves.

Ou de Venise au ciel bleu

Tout en feu.

Ou du blond pays des rêves?

Avec son hardi carmin,

Q.uelle main A pourpre pour les féeries Tes lèvres, ces fruits brûlants.

Plus sanglants Q.ue des grenades fleuries?

Est-ce bien toi, cet ciitaiit

Triomphant, Dont le pérc, ouvrant son aile, Au fond d'un nid de roseau

Fut oiseau, Dont la mère fut oisclle?

Belle fille aux cheveux d'or,

Est-ce encor Toi, qui, rieuse et fantasque, Faisais voltiger en l'air

Un éclair Avec ton tambour de basque?

Toi, la Hohcnie à l'ccil noir

Qui, le soir.

D'une dorure fancc Serrais ton ample chignon, —

Ht Mignon Est-elle ta soeur ainée?

Ou plutôt, courant au bois,

Et sans voix Pour un brin d'iierbe qui bouge, Interdite .i chaque pas.

N'es- tu pas Le petit Chaperon-Kouge,

Qui fit même des jaloux

Chez les loups.

Et qui, portant sa galette Chez la bonne mère grand,

En entrant Faisait choir la bobinette?

Mais non, aux divins attraits

De tes traits Et de ta voix, je devine L'enfant comblé des faveurs

Des rêveurs, La folâtre Colombine.

Mais où sont tes beaux souliers,

Tes colliers Qui font rcver les fillettes?

Où sont le bel or changeant

Et l'argent De tes jupes à paillettes?

Et le souple casaquin

D'Arlequin?

Et Cassandre et sa fortune?

Où Pierrot, l'homme subtil,

Cache-t-il Sa face de clair de lune?

Mars 184;.

Idylle

Et quuin vitlisti pucro lion^M, doleba*.

SÉtHy., M V K K II A .

\i-rrf.

JLe soir est ticdc et pur, ic vent j'icure. O Myrrli.i, Notre jeune lollas, qui souvent t'admira, Va venir près de nous, sous l'arbre qui soupire. Dénouer nos cheveux et caresser la lyre.

Myrrba.

Néère, c'est pour loi qu'il éveille, en songeant, La douce lyre, auprès de ce ruisseau d'argent. Comme toi, dans mes yeux, ô Nécre ! que n'ai-je Ce trait qui brûle un ccEur endormi sous la neige !

LES STALACTITES ÔJ

Néère.

Sa main silencieuse aime tes cheveux bruns,

D'où ses doigts pour longtemps s'en vont pleins de parfums.

M y rrba.

Les tiens, jouet charmant de la brise qui vole. Sont lisses et dorés comme un flot du Pactole.

Xètrc.

Tes pieds charment la lèvre, et montrent au hasard Leurs ongles transparents arrondis avec art.

Myirba.

Ta gorge est comme un marbre, et la lumière arrose Sur ses fermes contours deux frais boutons de rose.

Néère.

Que n'es-tu beau comme elle, ô bel enfant? Hélas! J'irais en suppliante adorer lollas!

Myrrha.

lollas ! pour un jour sois semblable à Néère, Et je n'aurai pour toi nulle froideur amère.

Ncère.

La bouche des Zéphyrs aux souffles embaumés S'enivre en s'égarant sous tes bras parfumés.

b\ Lr s s I A LACTtTES

Myrrbii

duellc autre ivresse attend les ucux icvrcs choisies Qui, goûtant de ton cou les blanches ambroisies Et buvant à longs traits les flammes que j'y sens, Y feront circuler des frissons rougissants I

Vois comme l'onde est calme, et comme la Naïade,

Dont la molle fraîcheur invite et persuade,

Semble tourner vers nous l'azur de ses yeux bleus.

Myrrba.

Dans ses bras palpitants descendons toutes deux. Confions notre tête à son bruit qui fascine, Et notre épaule blonde à sa douce poitrine.

Sière.

Goûtons auparavant ce doux vni. i mir nu-, jeux La grappe y mit la force et l'emplit de ses feux.

Myrrba.

Oui, mais la coupe d'or est froide k qui la touche. Quel or vaut, ô ma sœur, les roses de ta bouche I

Néire.

Tenons-nous par la main. Ah! ce flot est glacé! Entoure bien mon cou de ton bras enlacé.

Myrrha,

Comme l'eau, sœur du ciel, qui flottait indécise, Me presse avec amour ! Je suis toute surprise.

Nêère.

Chacune bien serrée avec deux bras tremblants, O Myrrha ! nous voguons comme deux cygnes blancs. Et sur nos fronts jumeaux aux poses familières Se mêlent toutes deux nos guirlandes de lierres.

M y rrha.

Le flot rasséréné, qui court sans se lasser. M'enivre, et je ne sais, me sentant caresser Voluptueusement dans cette paix profonde, Si c'est ta chair polie, ou le zéphyr, ou l'onde !

X cérc .

lollas va venir de ses doigts enjoués Tresser en folâtrant nos cheveux dénoués.

Mai 1845.

i ouTE cette nuit nous avons Kelu le vieil ami Shakspcrc Aux beaux endroits que nous savons, Et voici que la nuit expire.

Nous avons longtemps veille, mats Nous lisions le poëte unique.

Et la sombre nuit n'eut jamais Plus d'étoiles à sa tunique.

Pbœbé, qu'en riant nous troublons.

Va s'enfuir, et le jour va naitre.

Et ma voisine aux cheveux blonds Viendra se mettre à sa fenêtre.

Ah! lorsque vous allez venir.

Ma voisine, en jupe de toile, Nous ne suivrons du souvenir Aucun beau vers, aucune étoile.

Vous apparaîtrez comme un Ij's, Avec votre guimpe croisée, Au milieu des volubilis Qui couronnent votre croisée;

Et nous, nous analyserons, Sans redouter qu'elle nous mente.

Sous son rideau de liserons Votre tête simple et charmante.

Avril 1843.

68 i-cs sTAi-ACTiTi;*:

L'arbre de Judée

M«ii ne Mr«k-ce pât plutôt un jeune rameau du délicieux arbuste consacré & l'Amour, lorsque, consumé par Siva dans un accès de colcre, il vint A renaître mille fois plus charmant encore, grice i la céleste ambroisie dont l'arro» térent les dieux?

CaiiPAS*.

LiORSQUF. Mai rougissant rassérène les caurs Et que sourit à tous la terre fécondée, Quand sur les verts gazons Chloris mèneUc^ ^;,^c... ., Il fleurit dans le parc un arbre de Judée.

C'est un arbre tout rose, et sans feuilles d'abord, Un tout harmonieux que rien autre n'égale. Ses longs rameaux, groupés dans un parfait accord, Out l'air de supporter des roses du Bengale.

Quand la feuille leur met son beau satin ouvert, Ils sont plus doux encore aux regards de l'artiste; La pourpre s'adoucit prés du feuillage vert, Et la tendre émeraude encadre l'aniétliyste.

Puisque c'est à présent que mon arbre fleurit. Je veux, couché sur l'herbe, oubliant toutes choses. Dans ses vivants écrins égarer mon esprit, Et pendant un moment faire des songes roses.

Voyez comme l'azur est calme et reposé.

Comme on se sent heureux sans en savoir les causes,

Comme l'herbe frémit sur le sol arrosé.

Comme le ciel couchant est riche eu fleurs écloses!

Sous ces bosquets charmants, épanouis pour eux, Pleins d'ombrages secrets et de faibles murmures. Voyez ces beaux enfants, ces couples amoureux Qui vont en écartant les épaisses ramures. ,

C'est toi, belle Rosine! Hélas! le vert rideau Nous dérobe tes pieds, les plus charmants du monde. C'est toi, folle Rosette avec ton Orlando! Pauvre morte amoureuse, est-ce toi, Rosemonde?

Quel est ce bruit de cor qui passe dans les bois? C'est la chasse qui vient : salut, blanches marquises ! Mettez les cœurs en flamme et le cerf aux abois. Vos paniers de satin ont des façons exquises.

Près de ce rocher blanc taillé comme un autel, Ainsi qu'un lévrier l'eau folitre et se dresse. Pardieu ! c'est la marquise, avec son air cruel, Qui se baigne là-bas en nymphe chasseresse.

II manque un Actéon, ce sera le mari :

Il a tout ce qu'il faut, et pourrait en revendre.

Abbél votre musique est un charivari!

Vous soupirez, I:glét Qpe vous a fait Silvandre?

C'est ainsi que je rive aux temps des Pompadours. Et lorsqu'un bruit aigu, comme un cri de cigale, Fait envoler le rêve, il me reste toujours Mon arbre de Judée aux roses du Bengale.

Mai 1844.

LES STALACTIIES

Èlé

le

Gallus et Hesperiis, et Gallus notus EoVs Et sua cum Gallo nota Lycoris erit.

Ovide.

1 OMBEZ dans mon cœur, souvenirs confus, Du haut des branches touffues!

Ohl parlez-moi d'elle, antres et rochers, Retraites à tous cachées !

Parlez, parlez d'elle, ô sentiers fleuris! Bois, ruisseaux, vertes prairies!

O charmes amers ! dans ce frais décor Elle m'apparaît encore.

C'est elle, 6 mon cœur! sur ces gazons verts, Au milieu des primevères!

Je vois s'envoler ses fins cheveux d*or Au zéphyr qui les adore.

Et notre amandier couvre son beau cou Des blanches fleurs qu'il secoue I

Sur mon bras frémit son bras ingénu, Et frissonne sa main nue.

Le feuillage est noir, le ciel étoile.

Viens, suivons la noire allée I

La belle-de-nuit s'ouvre toute en feu, La voûte du ciel est bleue.

Écoutez, ma mie, au coin du vieux mur. Le rossignol qui murmure.

Chante ta chanson, ô doux rossignol!

Ta chanson qui nous console.

Et que pour toi seul, a côté du lys, La rose ouvre son calice!

Des yeux tant aimes tombe un divin pleur Sur ma tempe qu'il elHeurc.

O larme d'amour, trésor sans pareil!

Dites-moi si je sommeille?

Qiii t'envoie, Iiélas! charmant souvenir, Briser mon cœur qui soupire?

Hélas! je suis seul dans ces bois épars Où résonnaient les guitares.

Une illusion, songe évanoui,

Charmait mon ame éblouie.

Je fatigue seul le flot de cristal,

L'herbe où la fleur d'or s'étale.

L'antre et la fontaine où croit le glaïeul. Et ma voix fatigue seule

La foret tremblante et l'azur du lac De ma plainte élégiaquel

Août 1844.

La Symphonie de la Neige

Chaque annie, au printemp*, clic* reviennent chargccs de neige ;

Diins U cour Je U ulle qu'embvU lissent les fleurs du Haïtang, elles rivalisent de blancheur avec U Uinc ;

Douze jalousies ornées de perles les enveloppent en se relevant ;

Un couple d'hirondelle* blanche* vole en haut et en bas.

Le* DlitX JEt-MKS tituu UTTKliU, roman chinoi*.

L>A neige qui s'amasse et tombe dans la neige, Du ciel, à gros flocons, sur la terre descend. Et, comme pour les pas d'un triomphal cortège, Son glorieux upis rayonne éblouissant.

D'autres regretteront, devant cette richesse, Les pourpris que l'Aurore arrose de ses pleurs. Le gazon aplani pour des pieds de duchesse. Et le rose printemps des oiseaux et des fleurs;

Et de ne plus revoir, au soleil d'or qui baise Les grands coquelicots, orgueil mouvant des blés, Les gammes de Rubens et de Paul Véronèse Tourbillonner en chœur devant leurs yeux troublés.

Mais moi, j'aime à songer devant cette harmonie. Et toutes les blancheurs des rêves anciens Mettent d'accord leurs voix pour une symphonie, Et leur rhythme plaintif me prend dans ses liens.

C'est dans le mol oubli d'un ciel douteux et pale Qui donne à toute chose un prestige charmant, Et qui passe en douceur le duvet et l'opale, Que le drame du jour s'agite vaguement.

Leurs six ailes au vent, pareilles à des voiles, Les Anges sont épars dans les chemins du ciel; Les nuages rêveurs font la cour aux étoiles, Et tout l'éther frémit d'un amour sensuel.

Les lacs sont habités par la troupe des cygnes, Q.ui semblent frissonner sous nos soleils pâlis, Et l'ombre du feuillage a les marbres insignes Dont un grclc rayon baise les pieds polis.

Ces filles de la Grèce aux allures profanes Écartent en riant les cheveux du bouleau; Et, cherchant le repos dans les flots diaphanes. L'escalier des palais plonge son pied dans l'eau.

Sur la vague s'agite une légère écume.

Comme celle où, parmi les dauphins entraînés, Pleine, ainsi que les flots, de charme et d'amertume, Aphrodite jaillit des flots rassérénés.

(Dans la conque de nacre, avec ses pieds timides. Vierge elle caressait les Grâces et les Jeux, Et les purs diamants et les perles humides Ruisselaient de sa bouche et de ses blonds cheveux.)

Voici les bois sacrés à la Mélancolie Où, mêlant à la brise un murmure confus, L'oranger, le laurier, le myrte d'Idalie Accueille mille oiseaux dans ses dômes touffus.

C'est là que le pommier fleurit, et que la rose, Fière de son bouton suave, encor tout blanc, Déjà pâmée, attend que l'Aurore l'arrose Et que l'enfant au dard la teigne de son sang.

En cavalcade, au long des terrasses de brique, Des dames, dont Zéphyr baise le front mutin, Avec des cavaliers au sourire lubrique, Passent dans leurs habits d'hermine et de satin.

Les pages, les muguets langoureux et bravaches, Et les belles de cour, aux cheveux crespelés, Font briller dans la nuit, sous d'insolents panaches, Les fronts de leurs chevaux d'une flamme étoiles.

La nappe encore vierge est mise pour l'orgie, Et les flacons d'argent brillent sur le dressoir, Tandis qu'à la fenêtre, avec sa main rougie, Elvire désolée agite son mouchoir.

Et dans l'ombre, un fuyard, qu'une autre ombre accompagne, Les cheveux hérissés par le vent qui les suit, Rejoint ses compagnons dans l'immense campagne. Au galop d'un coursier sombre comme la Nuit.

Blanche, dans un massif, dort parmi les dentelles Dont le bouquet foisonne autour de ses beaux seins ; Elle rêve, et son corps, semblable aux tourterelles. Creuse en nid embaumé le duvet des coussins.

Auprès d'elle, h mi-voix, deux colombes mystiques. Au milieu des ardeurs du tiède renouveau, Se murmurent, ainsi que des lyres antiques, Des vers d'Anacréon, d'Orphée et de Sapplio.

Ainsi la Rêverie en mon âme s'épanche.

Et, le front caressé par ses folles fraîcheurs, J'entends s'épanouir en moi (divine Blanche!) L'accord mélodieux de toutes les blancheurs.

Mais ces pales amours de fleurs et de sculptures. Dont je mène en chantant le chœur étiolé. Sont encore à mes yeux moins blanches et moins pures Que votre âme sereine, ô Lys inviolé!

Janvier 1844.

L/ans le vieux cimetière, où cette chaude pluie

Sur l'aubépine en fleurs A versé, dans un flot que le soleil essuie,

Des parfums et des pleurs;

Au coucher du soleil, dans le vieux cimetière

Où, sur chaque tombeau, Des bouquets de rayons empourprent l'humble pierre,

Entrons, il y fait beau !

Le ciel, bariolé par la métamorphose

De son limpide azur.

Borde joyeusement d'écume grise et rose

Son grand lac d'un bleu pur.

Puisqu'ils vivent encor dans ces riants calices

De soleil amoureux, Les morts qui sont couchés dans ce lieu de délices,

Ils doivent être heureux!

80 LLiiblALACIllhb

Leur âme nous parfume, et la grande Nature,

Si pleine de raison, A fait avec leurs corps tombés en pourriture

Sa belle floraison.

Oui, c'est d'eux que nous vient cette ombre douce et triste

Et ce sont eux encor Ces bouquets de corail, ces thyrses d'jmctlivste.

Ces riches grappes d'or !

Ce sont eux ces rosiers aux mille roses blanches

Et ces amaryllis, Et ce bleuet céleste et ces tendres pervenches,

Et ce sont eux ces lys!

De même la Nature, avec mélancolie,

Jusqu'au matin vermeil Laisse la vainc cendre en nous ensevelie

Pourrir loin du soleil;

Haine, douleur, néant de la gloire et du crime.

Illusion d'un jour; Et, baignant de rayons tout ce fumier sublime,

Elle en fait de l'amour!

Mai 184;.

L'Étang Mâlo

Qiiand le froid de la mort enveloppe cette argile souffrante, où va l'âme immortelle?

Il est un triste lac à l'eau tranquille et noire Dont jamais le soleil ne vient broder la moire, Et dont tous les oiseaux évitent les abords. Un chêne vigoureux a grandi sur ses bords, Et, courbé par le Temps jusqu'aux ondes, étale Sur la cime des flots sa masse horizontale. Son feuillage muet se tait malgré le vent; Le nyniphaea, l'iris, le nénufar mouvant. Le bleu myosotis et la pervenche sombre Penchent étiolés, ou meurent sous cette ombre. Ainsi, quand sur le cœur, dans sa jeune saison. Amour ! tu fais tomber ta large frondaison Et tes rameaux géants dont le fardeau l'accable, Tout s'étiole et meurt sous ton ombre implacable.

Août 1844.

8a LES STALACTITES

Sonnet sur une Dame blonde

... velut inter ignés Luna minorei.

HUKACI.

Dur la culiine, Q^and la splendeur Du ciel en fleur Au soir décline,

L'air illumine Ce front rêveur D'une lueur Triste et divine.

Dans un bleu ciel,

O Gabriel I

Tel tu rayonnes;

Telles encor Sont les madones Dans les fonds d'or.

Août 1844.

Le Triomphe de Bacclios

A SON RETOUl^ DES INDES

... sa face estoit comme d'un jeune enfant, pour enseignement que tous bons beuveurs jamais n'envieillissent, rouge comme un chérubin, sans aucun poil de barbe au menton : en teste portoit cornes aiguës : au-dessus d'icelles une belle couronne faite de pampres et de raisin, avec une mitre rouge cramoisine, et estoit chaussé de brodequins dorez.

En sa compagnie n'estoit un seul homme, toute sa garde et toutes ses forces estoient des Bassarides , Evantes , Euhyades , Edonides, Trietcrides, Ogygies, Miraalones, Ménades, Thyades et Bacchides, femmes forcenées, furieuses, enragées, ceintes de dragons et serpens vifs en lieu de ceintures : les cheveux voletans en l'air avecques fronteaux de vignes...

Rabelais.

JuE chant de l'Orgie avec des cris au loin proclame Le beau Lysios, le Dieu vermeil comme une flamme, Qui, lethyrse en main, passe rêveur et triomphant, A demi couché sur le dos nu d'un éléphant.

84 LES STALACTirt^

Le tigre indien, le lynx, les panthères tachées, Suivent devant lui, par des guirlandes attachées. Les chèvres des monts, que, rejouis par de doux vins. Mènent en dansant les Satyres et 1«« Sylvains.

Après eux Silène, embrassant d'une lèvre avide Le museau vermeil d'une grande urne déjà vide, Use sans pitié les flancs de son àne en retard, Trop lent à servir la valeur du divin vieillard.

Sous leurs peaux de cerfs les Évantes et les Thyades, Le chœur furieux des Bacchides et les Mcnades, En arrondissant l'arc vigoureux de leurs beaux reins, Sautent aux accords des fiâtes et des tambourins.

La reine du chccur, déesse à la rouge paupière, Heurte, en agitant ses grands cheveux mêlés de lierre Sur ses seins meurtris par le vent de ces lieux déserts. Ses crotales d'or dont le chant déchire les airs.

En l'honneur du dieu retentissent les dithyrambes; Le chœur en démence entre-choquc ses mille jambes, Et, quittant la terre avec le rhythme forcené. Comme un tourbillon vole sur un mode efl'rénc.

Folle, ayant encor du vin sur le coin de sa Icvrc, Seule, Aganappé, la belle Nymphe aux pieds de chèvre, Pâle de désir, et pleine de l'amour du Dieu, S'arrête, pensive, et tourne vers lui son œil bleu.

Page 1