I. E s S 1 A L A C I lits
O Cypris ! le chœur la reiiN'erse dans la poussière. Son corps palpitant roule dans la fange grossière; Lei vierges des bois marchent dans son sang et ses pleurs, Et foulent aux pieds son sein qui ressemble à des fleurs.
Sa bouche frémit de désespoir et de tendresse ; Fière d'expirer au milieu de sa double ivresse, Dans son sang plus pur que le vin coulant sur l'autel Voici qu'elle meurt, les yeux sur le jeune immortel.
Bacchos triomphant n'a pas vu, dans la sainte fièvre, Mourir à ses pieds la belle Nymphe aux pieds de chèvre. Ni couler son sang, ni le vin, qui s'échappe à flots De l'urne d'airain, bouillonner avec des sanglots.
Il rêve à Cama, l'Amour aux cinq flèches fleuries. Qui, lorsque soupire au milieu des roses prairies Le doux Vasanta, parmi les bosquets de santal. Envoie aux cinq sens les flèches du carquois fatal.
11 vous voit errer le long des bords sacrés du Gange, Et plonger dans l'or que roule son azur étrange V'otre sein plus blanc que les neiges de l'Imaos, Vierges de Nysa, qui vous couronnez de lotos !
Et, suivant le rit, brisant leurs mouvantes colonnes, La mâle Bacchide et les hurlantes Mimalones Sautent avec rage autour du bois, et font encor Dans les airs lassés retentir les crotales d'or !
Juin 1845.
La dernière Pensée de Weber
Je me promenait dam un jardin délicieux i sous l'ipais gazon on vo}-ait des violettes et des roses dont le doux parfum embaumait l'air. Un son doux et harmonieux se faisait entendre, et une tendre clarti éclairait le paysage. Les fleurs semblaient tressaillir de bonheur et exhaler de doux soupirs. Tout k coup, je cnis m'apercevoir que jetais moi-même le chant que j'entendais, et que je mourais.
HorrMANN.
IN u IT d'ctoilcs,
Sous tes voiles.
Sous ta brise et tes parfums,
Triste lyre
Q.ui soupire, Je rêve aux amours défunts.
La sereine Mélancolie Vient éclore au fond de mon cœur, Et j'entends l'âme de ma mie Tressaillir dans le bois rêveur.
Nuit d'étoiles,
Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums,
Triste lyre
Qui soupire.
Je rêve aux amours défunts.
Dans les ombres de la feuillée, duand tout bas je soupire seul, Tu reviens, pauvre dme éveillée, Toute blanche dans ton linceul.
Nuit d'étoiles.
Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums,
Triste lyre
Qui soupire, Je rêve aux amours défunts.
Je revois à notre fontaine
Tes regards bleus comme les cieux ;
Cette rose, c'est ton haleine.
Et ces étoiles sont tes veux.
Nuit d'étoiles,
Sous tes voiles, Sous u brise et tes parfums.
Triste lyre
Qui soupire.
Je rêve aux amours défunts.
juin 184Î.
L'Ame de la Lyre
Fille des hommes, je suis nne parcelle de l'esprit de Dieu. Cette I.vrc est mon corps.
G I . o R fi F S A N D .
v^UAND le premier sculpteur eut achevé la Lyre Et caché dans son sein les chants harmonieux; Ouvrier sans défaut, lorsqu'il eut fait sourire Parmi ses ornements les figures des Dieux, Et qu'il eut couronné l'instrument de martyre Avec le vert rameau d'un laurier radieux;
L'indomptable Titan, à son désir fidèle,
Qui, tout brûlant encor, vers la voûte éternelle
Une seconde fois, tentait de s'envoler.
Fit, pareil au vautour qui devait l'immoler.
Tomber sur le chef-d'œuvre une blanche étincelle
Du feu resplendissant qu'il venait de voler.
C'est l'âme de la Lyre ; à notre ime invisible Elle se plaint souvent loin du monde rëcl. Souvent, dans une étreinte amoureuse et terrible, Vient la brûler aux feux de son œil immortel; Et, captive à jamais dans le rhythmc inflexible, Elle aspire sans cesse i remonter au ciel.
Elle meurt du désir qui toujours la dévore Daus la froide prison des mctres et des vers. Et tâche, l'ceil perdu parmi les cieux ouverts. D'entendre cncor la voix de cet archet sonore Qui, si loin du désert où ses chants vont cclore, Mène dans l'infini le chœur de l'univers.
Juin 184;.
LES STALACriTES 9I
A mon Père
v^ mon père, soldat obscur, âme angélique 1 Juste qui vois le mal d'un œil mélancolique. Sois béni ! je te dois ma haine et mon mépris Pour tous les vils trésors dont le monde est épris. Oh ! tandis que je vais fouillant l'ombre éternelle, Si la Muse une fois me touchait de son aile I Si ses mains avaient pris plaisir à marier Sur mon front orgueilleux la rose et le laurier Par lesquels le poëte est souvent plus qu'un homme. Comme je tomberais à tes genoux ! et comme Je ne serais jaloux de personne et de rien. Si tu disais : Mon fils, je suis content, c'est bien. Car ce cœur fier que rien de bas ne peut séduire, O père, est bien à toi, qui toujours as fait luire Devant moi, comme un triple et merveilleux flambeau. L'ardeur du bien, l'espoir du vrai, l'amour du beau !
Fcvrier 1846.
LhS Sr ALAC I I I l:>
A Olympio
C'est peu qu'avec <on Uit une mire «mMOM M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'itanae.
v^ poctel courbé sur mon oeuvre lyrique.
Ambitieux du ciel, Je veux savoir par moi la hauteur chimérique
Où peut monter Babel.
Je ferai fourmiller dans mes architectures,
Tenace en mon dessein, Le chœur éblouissant des mille créatures
Qui vivent dans mon sein.
Je veux voir de mes yeux l'Olympe dont la iicigc
Blanchit le front chenu, Et les Grâces que suit Éros, riajit cortège.
Folâtrer le sein nu !
LUS. slALACiriLS 93
Comme dans les combats du superbe Encelade,
Ardent comme un lion, Si ce n'est point assez d'Ossa pour l'escalade,
J'y mettrai Pélion.
J'irai jusques au ciel, dans ses voûtes profondes,
Lui voler pour mes vers Le rhytlmie qu'en dansant chantent en chœur les mondes
Qui forment l'univers.
Je boirai le nectar de la force première,
Et dans la main du dieu, Impassible titan, chercheur de la lumière,
J'irai voler le feu.
Alors, vous que j'ai faits et d'une fange vile
Et de ce qui m'est cher.
Vous vivrez de ma vie, ô colosses d'argile,
Et vous vous ferez chair I
Vous vivrez, ô mes fils ! et comme d'un jeune arbre
On secouerait les fleurs.
Moi je ferai couler avec mon doigt de marbre
Votre sang et vos pleurs.
Comme une floraison par le printemps hâtée,
Par l'eff^ort de mou bras Tu sortiras du bloc, 6 jeune Galatée !
Et tu me souriras !
MoUmëme dans tes yeux j'allumerai l'ctoilc
D'or et de diamant, Et, père enorgueilli, je te tiendrai sans voile
Sous mes lèvres d'amant !
Car je me sens élu pour ton amour étrange Qui me cherche et me fuit.
J'ai le cœur de Jacob, et je puis ave: '"*
Lutter toute une nuit.
La Muse me sait fort, et m'est souvent prodigue
De ses âpres baisers, Qpi font que l'impuissant décroise de fatigue
Ses bras martyrisés.
Toi qu'elle aime, ô poi-tc, à qui la voix de l'Ode
En ton berceau parlait !
Toi que, petit enfant, la fille d'Hésiode
A nourri de son lait !
Victorieux lutteur, qui tiens en main la palme,
Qui, déjà radieux, Le front ceint de laurier, trônes dans le bleu calme
Pareil aux demi-dieux I
Si je te parle ainsi de la Déesse, ô maitre I C'est que daus ce moment,
A la face du ciel, toi seul et moi -peut-être L'aimons sincèrement.
M.ii 184;.
DcuLPTEUR, cherche avec soin, en attendant l'extase, Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase; Cherche longtemps sa forme et n'y retrace pas D'amours mystérieux ni de divins combats. Pas d'Héraklès vainqueur du monstre de Ncmée, Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée; Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions. Ni de riant Bacchos attelant les lions Avec un frein tressé de pampres et de vignes; '^>^ Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes Sous l'ombre des lauriers en fleurs, ni d'Artémis Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys. Qu'autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante, La verveine mêlée à des feuilles d'acanthe Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S'avancent deux à deux, d'un pas sûr et charmant, Les bras pendant le long de leurs tuniques droites Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites.
Février 1846.
Hgo Dis amicum
Soeciilo fcfUs rcferente luces KeJditli carnien, docilit moiloriim
Vaii» Huratl.
H o K * c K , OJa, livre i v.
^ S^I=K.TE-TiEUVE
Cher Maître,
ou s azv;^ retrouvé la France des rimeurs d'odelettes, et c'est vous qui nous ave:^ appris à lire dans Ronsard.
Quand vous ave^ pratique votre critique, vous ave:^ fondu les plus rares sicavite's du sentiment personnel dans une forme travaillée de main d'ouvrier, et qui touche d'un coté à Callimaque, de l'autre côté à Belleau. C'est à cause de cela que je vous dédie ces quelques pages. Votre oeuvre entière, n'est-ce pas l'odelette du dix-neuvième siècle ? Volupté, ce roman de toutes les âmes, ce n'est au fond que l'odelette d'un cœur à trois cœurs. Les Consolations, cette Vie Nouvelle d'à présent.
c'est l'odelette d'un seul Dante à vingt Viigiks plus ou moins authntiques. Pon-Royal, c'est Todeletté d'un quasi-sceptique à une yrésiel Les Critiques et Portraits, les Portraits de femmes, les Giuseriesdu lundi, c'est la série des oilelettes du critique-poète A cet ami Protêe qui s'appelle le monde !
Si l'on m'accusait pour aîvir repris quelques mètres passés de mode, pour avoir tiklx d'innover là où ivus et vos tniirs semhle:^ aimr épuisé les audaces légitimes, ne trouverais-je pas en vous, clxr maître, un défenseur naturel? Les Pensées de Joseph Delormc m'ont enseigné mes tliéories, les Notes et Sonnets qui sont à la suite des Pensées d'août m'ont donné le type de mes formules.
Vous /'<n'«^ dit excellemmetit, soyons les derniers de notre ordre, les derniers des délicats. C'est justice que je vous rapporte ces grappes folles de ma veiulange, à vous qui m'ai'r( signalé Chanaan.
Théodore de Banville.
Avril i8;6.
m^0^^^dK^^Q^^
PRÉFACE
!e titre de ce petit volume n'a pas été choisi an hasard. Il représente plus nettement qu'aucun autre tout un ordre de compositions poétiques. L'Odelette, c'est une phrase d'ode-épitre, une manière de propos familier relevé et discipliné par les cadences lyriques d'un rhythme précis et bref. C'est, si vous voule^, une goutte d'essence de rose scellée sons une étroite agate dans le chaton d'une bague, cadeau d'anniversaire, rappel quotidien d'une joie fugitive. C'est encore, si vous l'aimei mieux, un de ces thèmes de valse ou de ma^urke favorite que le pianiste note en souvenir d'une affection ou d'un amour, et qu'il appelle du nom qui lui dicta cette sincère inspiration du momfnt.
PRÉFACE
L'OdfUlit tst nie en Grèce, aux premiers temps, pendant les heures perdues de la muse. Anaerèon la dépêchait vers Balbylle sous l'aile de son pigeon messager. £lle a ptcorè, abeille mélodieuse, de Syracuse à Alexandrie, du i-erger de ^foschos au jardin de Mèlèagre, et son aile a palpité sur la quenouille que Tlxocrite enivyait à Sicias. Horace n'offrait ni airain de Corintbe ni coupes d'or aux patriciens, ses patrons et ses hôteS' mais il leur dédiait des odelettes. Ainsi firent à leur tour, dans le cycle des croyants de l'Islam, tant de fumeurs de bacbicb, tant de buveurs d'opium, dont le Mètre solennisa les emportements et les extases. Lauréats de la foire d'Occadb ou courtisans des sultans de la Perse, exécutants de gba^els ou de pantoums, Hafii ou Rabiah ben al-Kouden, Ferideddin Atlar on Cbemidberel-Islami, tous ces torrents de la poésie orientale ont disséminé dans le palais des souverains ou dans les harems des Fatbmas et des Aichas les limpides ruisseaux de l'Odelette. Xe sonl-ce pas des odelettes encore que se reniaient delà tente à la tente, à travers les échos fraternels du désert, et les tolbas mélaïuoliques, et les chambis improvisateurs ! Sur les bords de la Loire, versée château qui se souvient d'Agnès Sorel, dans ces salles oii Henri de Guise, dans sa suprême nuit, et attendant les assassins, fredonnait aux pieds de sa maîtresse l'odelette que Desportes avait riméeà ses frais : Rosette, pour un peu d'absence, Abd-el-Kader, prisonnier, a récité plus d'une odelette aux Agnès Sorel d'aujourd'hui!
PRKFACE 103
Laissons l'hypothèse, l'histoire est asseï longue. En France, Charles d'Orléans a préludé sur la lyre aux cordes d'argent. Au xvi° siècle, tous les virtuoses de la pléiade, Belleau, Baîf, Desportes, et Ronsard plus qu'eux tous, dépensèrent le nteilleur de leur art à accomplir l'œuvre légère. Plus tard, l'Odelette ne fut guère en faveur : elle ne s'accommodait pas plus à la gravité froide de Boileau qu'au sans-gène incorrect de Voltaire. Serai-je asse^ heureux pour avoir ressaisi l'écho de quelques-unes de ces chansons dont chacune a eu sa minute d'harmonie et de gloire f fe ne l'espère pas. L'entreprise avait trop de difficultés. Une odelette ne dure pas plus longtemps que la roulade d'un rossignol, mais, pour le jeu de ces trilles et de ces arpèges vite envolés, il faudrait une voix d'un timbre toujours pur.
Ce livre sera éclairé du moins auprès du public par le reflet des renommées fraternelles auxquelles je le consacre. Ainsi les chevaliers d'autrefois, à la veille de leurs lointains voyages, lâchaient à travers leurs parcs et leurs forets quelque biche privée dont le collier portait le nom d'une dame enlacé avec le nom du su:^erain. S'ils n'échappaient pas aux dangers de la route, la pieuse inscription leur survivait et attestait qu'ils avaient entretenu dans leur cœur ces deux grandes vertus de l'homme : la tendresse et le respect.
Avril 18)6.
Vcrson ces roses en ce vin.
En ce bon vin vcrson ces rotes, lit boivon l'un et l'amrc, afin Qu'au corar nos tristesses encloses Prennent en boivant quelque fin.
K o X s A R D , OJtt, livre i v.
Lois
ir
IN o u s avons vu ce mois d'Avril Engourdi par un froid subtil :
Le printemps était en péril.
Enfin, tout se métamorphose!
Mai, comme un jeune sein, arrose De pourpre le bouton de rose.
Le vieil Hiver est aux abois.
Lauriers, c'est à vous que je bois :
Si, nous irons encore au bois!
Les pommiers sont couverts de neige.
Avec tout son riant cortège.
Le nouveau soleil nous assiège.
I06 OD£L£lTtS
Enfants blonds comme les épis, Ëbattez-vous, Amours, tapis Sur mes divans et mes tapis I
Voici les jours où tout me presse De chercher ta molle caresse, Poctique et sage Paresse!
L'utile est enfin négligé.
Depuis ce beau temps enrage, Chacun prend un petit congé.
Chacun, dans le mois de la sove, A son dur labeur donne trêve, Pour dorloter un peu son rêve.
L'homme grave songe aux houris t On le voit quêter les souris De mesdemoiselles Souris.
On a du rcpit, même au bagne.
Le feuilletoniste en campagne Va revoir la Grèce ou l'Espagne.
Ploutos dédaigne son trésor.
Et, pour six semaines encôr, Défend qu'on lui montre de l'or.
ODELETTES IO7
Nous, par les mêmes théories.
Nous fuyons les imprimeries, Le mélodrame et les féeries.
Le soir on ne boit plus de thé, Et notre journal endetté Entame les romans d'été.
Les théâtres n'ont plus de queues; Scapin court pendant quatre lieues Après les petites fleurs bleues.
L'artiste, affolé de rayons.
S'en va regarder les Troyons Que le bon Dieu fait sans crayons.
Rose sort à pied, sans berline.
Sans fard, sans diamants. Céline Met sa robe de mousseline.
Le savant au cœur plein de foi Bouquine avec un tendre émoi Pour trouver un Estienne. Et moi,
Cependant que les violettes Ouvrent leurs fraîches cassolettes.
Je rimerai des Odelettes.
Mai 18-,).
io8
A Arsène Houssaye
vJrace aux DaliUs, Nos rimeurs sont Us
De gloire.
Et, comme un hochet.
Ont jeté l'archet
D'ivoire !
Au rhythme ailé d'or Il fallait encor
Un niaitre Fou de volupté.
Alors j'ai dompte
Ijc Mètre !
J'ai repris mon luth.
Et, suivant le but
Féerique, Je m'en vais cherchant Le secret du chant
Lyrique.
ODELETTES IO9
Œil épanoui, Je peins ébloui
Ou triste, Le ciel radieux.
Et, mélodieux
Artiste,
Près du fleuve grec Murmurant avec
Les cygnes Fiers de leur candeur.
Je dis la splendeur
Des lignes.
Mon vin triomphant, Sais-tu quelle enfant
Le verse?
Viens, et tu verras, Poëte, quel bras
Me berce!
O chasseur altier, Qiji fuis le sentier
Profane, Songeur qu'autrefois Rencontrait au bois
Diane!
G}mnie toi, qui vins Si jeune aux divins
Rivages, Ami, j'ai toujours Voulu des amours
Sauvages.
Ah I quand Mai sourit Aux prés où fleurit
la menthe, Trouvcurs de loisir.
Sachons y choisir
L'amante I
Nymphe au regard bleu, Si sa lèvre en feu
Caresse Nos fronts sans témoins, Qu'elle soit au moins
Déesse I
Toi, pale et rêvant, Au bois que le vent
Assiège, Tu suis à dessein La guerrière nu sein
De neige I
Moi, parmi nos jeux, Mon plus orageux
Délire Toujours s'en revient Vers celle qui tient
La lyre !
Sans doute elle a pris La foule en mépris,
Et porte Un peu trop souvent Sa crinière au vent.
Qu'importe 1
J'aime sa pdleur.
Et sa bouche en fleur
Est saine !
Son sang et sa chair Les voilà, mon cher
Arsène.
O sens embrasés I Maîtresse aux baisers
Savante !
Tendre et chère voix, Ici tu la vois
Vivante.
Dos flexible et nu 1 Sourire ingénu
Qpi m'aime I L'or de ses cheveux M'enivre, et je veux,
De même,
Dans mon sang qui bout Gardant jusqu'au bout
Ma iicvre Tout comme à présent, Mourir en baisant
Sa lèvre 1
Mai litii.
ODELF. TTES
A Sainte-Beuve
i\. la porte d'un beau château Bâti pendant la Renaissance, Une dame au riche manteau, Les cheveux baignés d'une essence Divine, rit au vert coteau.
Elle a l'œil superbe et moqueur; Ses sourcils noirs aux courbes jointes Enivrent comme une liqueur, Et des rayons baisent les pointes Folâtres de sa bouche en cœur.
Elle montre l'un de ses seins
Nu. Plus souple qu'une liane.
Cette Nymphe, heureuse aux larcins,
A pris les armes de Diane
Q.ui lui servent pour ses desseins.
114 ODEtETTCS
Son arc est d'un bois lisse et dur, Et ses flèches bien aiguisées.
Cachant leurs pointes d'acier pur Sous la dorure déguisées, Sonnent dans le carquois d'azur.
Quand sa tresse inonde son cou, (Bien que cette amante farouche Vous plante là pour un bijou,) Pour les morsures de sa bouche On se résigne à mourir fou.
Cette chasseresse d'Amours
Dont il faut, même au prix d'un crime,
Idolâtrer les fiers atours
Et les belles mains, c'est la Rime,
Délice et tourment de nos jours.
Quel bonheur, d'orner ses appas De joyaux I Au bois qu'avril dore, Quel bonheur de baiser ses pasl Quand on l'a connue, on l'adore Pour jamais, et jusqu'au trépas.
Oh! pour moi, rien n'éclipsera Sa Icvre indignée et rieuse!
Sa voix seule me bercera Et mon sang tout entier sera Bu par cette victorieuse.
ODELETTES II5
Car, s'il faut la fuir, quel tourment!
Loin de son regard comme on jeûne!
Ce que vaut ce clair diamant Tu le sais bien, toi qui, tout jeune.
As été son plus cher amant!
Mai 18;;.
ii6
A Charles AsscIiiumu
Vainement tu lui fais affront, Votre brouille m'amuse,
Car je reconnais sur ton front Le baiser de la Musc.
Tout est fini, si tu le veux;
Mais que le vent les bouge.
Vite on le voit sous tes cheveux,
La place est encor rouge.
Tu fuis le bois des lauriers verts Et la troupe des cygnes,
Et, pour mieux laisser l'art des vers A des chanteurs plus dignes.
Tu ne t'égares plus jamais
Sous la lune blafarde.
La modestie est bonne, mais
Cette fois prcnds-y garde!
ODELETTES II7
Par ces scrupules obligeants, Trop souvent on condamne
La fée amoureuse à des gens Coiffés de têtes d'dne.
Firdusi ne vit plus à Thus!
Toutes les nuits un ange Vient baiser les fleurs de lotus
Aux bords sacrés du Gange ;
L'hyacinthe frissonne encor Dans les clairières lisses;
Toujours, faisant du soleil d'or Les plus chères délices,
La rose à sa douce senteur
Enivre Polyninie, Mais je connais plus d'un auteur
Q.ui n'a pas de génie 1
Viens! ne laisse pas galamment Notre gentille escrime
Aux sots, privés également De raison et de rime.
Au moins, reprends notre lien Pour une année entière!
Et d'ailleurs, ami, tu peux bien Chez le vieux Furetièrc
ii8
Errer comme en un Sahara;
Acheter et revendre Des bouquins; Érato saura
Toujours où te reprendre!
Au mois où s'ouvrent les boutons, Tous ceux qui l'ont aimée
Reviennent conmie des moutons Sur sa trace charmée.
Or, justement, pris à l'attrait De mes rimes prolixes,
J'entends errer dans la foret Les elfes et les nixes;
Et, dans le parc où nous songeons,
La sève, dont la force Croit, gonfle déjà les bourgeons
Prêts à rompre l'écorcc.
Mai i8s;.
A Henry Miirgcr
V>oMME l'autre Ophélie, Dont la douce folie S'endort en murmurant Dans le torrent,
Pâle, déchevelée Et dans l'onde étoilée Éparpillant encor Ses tresses d'or.
Et comme Juliette, Q.ui craignait l'alouette Eveillée au matin Parmi le thym.
Elle est morte aussi jeune Au bel âge où l'on jeûne.
Ta pensive Mimi Au front blêmi,
Et, dans la matinée De la vingtième année, Elle a fermé ses yeux Insoucieux.
Parmi les pâles ombres Qui, joyeuses ou sombres, A l'entour de ton front Voltigeront,
Dis, il en est plus d'une Dont la tendre infortune Souvent nous consola :
Mais cetle-li.
C'est notre bien-aimée!
Sa trace parfumée Reste encor dans les champs Avec nos chants!
Lorsque, dans la nuit brune.
Un frais rayon de lune Argenté les berceaux Et les ruisseaux,
Ta naïve Giselle Effleure de son aile Des lys et des rosiers Extasiés,
Et, diaphane et blanche, Le soir vers nous se penche.
En posant ses deux mains Sur les jasmins.
Sa plainte triste et pure Dans le ruisseau murmure, Et s'envole en rêvant Avec le vent.
Qiie le printemps renaisse, Ame de ta jeunesse, Elle tressaille aux sons De tes chansons.
Et parfois se soulève, Pour les entendre en rêve Dans la brise passer Et s'effacer.
Rendors-toi, dors heureuse.
Pauvre fille amoureuse :
Notre amour te défend Comme un enfant 1
Croise tes mains d'ivoire :
Car, du moins, ta mémoire Qui sait nous attendrir.
Ne peut mourir!
Q)ie le zéphyr en fête Te berce! le pocte, Qmï jadis te pleura, Se souviendrai
Dans l'herbe toujours verte Où, de roses couverte.
Penche sous le tombeau Ton front si beau,
La fleur de la prairie Brille, toujours fleurie, Et peut se marier A son laurier!
Mai i8s;.
A Edmond et Jules de Concourt
v>OMME sur un beau lac où le feuillage tremble, Deux cygnes dans l'azur au loin voguent ensemble;
Comme deux fiers chevaux, buvant au flot des airs, Courent échevelés dans le feu des déserts;
Comme en un bas-relief plus blanc que les étoiles. S'avancent le front haut deux vierges aux longs voiles ;
Comme deux vers jumeaux volent d'un même essor, Attachés par la Rime avec des liens d'or;
De même, avec amour, frères, vos deux pensées Marchent d'un pas égal, l'une à l'autre enlacées.
O poëtes heureux I comme dans votre esprit, Le même ardent rayon sur vos lèvres fleurit.
Et, par un double eff"ort, vos âmes fraternelles Vers le même Idéal ensemble ouvrent leurs ailes!
Mai 1855.
A Alphonse Karr
V^ Ë de fois sous les tilleuls,
Tous deux seuls Avec ma niaitresse blonde, Ton livre m'a fait songer,
Ëtranger A tout le reste du monde I
Je m'alanguissais, â voir
Son œil noir, Et, me répétant : Je t'aime !
Sans songer au lendemain,
Dans sa main Elle tenait le poëme.
OUI les charmants écoliers I
Vous mêliez Votre voix et votre haleine Et vos soupirs amoureux,
Couple heureux, O Stcphcn, ô Magdclcincl
Tel, au mois couleur du jour
Où l'amour A la terre se marie, Au fond des vertes forêts
Je pleurais Sur les genoux de Marie 1
Telle Eunice emporte Hylas !
Puis, liélasl Tout s'enfuit de la mémoire.
L'oubli vient, puis le remord.
Puis la mort, C'est bien l'éternelle histoire.
Il en est une autre aussi.
Dieu merci ! ^
Douce à mon ame inquiète :
Roméo tombe au printemps,
A vingt ans.
Auprès de sa Juliette!
Il sort par un beau matin
Du festin, Plein de jeunesse et de sève, Et meurt les yeux embrasés
De baisers :
Mais, celle-là, c'est le rêve!
Mai iSj;.
A Zélic
IViA sœur, ma soeur, n*cst-il pas de défense Contre l'affront du temps?
Q)ii les a pris, ces jours de notre enfance Où, les cheveux flottants,
Beaux, enviés par les mères jalouses, Couple au regard vermeil.
Tu me suivais à travers les pelouses, Malgré le grand soleil ?
Te souvient-il de ce jardin sauvage Tout au cœur de Moulins,
Où nous courions, ignorant tout servage. Sous les arbres câlins?
Il était triste et rempli de mystères.
Jamais ses beaux fruits mûrs N'étaient cueillis, et les pariétaires
Envahissaient les murs.
ODELETTES I27
Sur leur sommet que la mousse inégale
Peignait de ses couleurs, Montait superbe un rosier du Bengale
Écrasé sous les fleurs.
Parfois, bercé dans un songe illusoire Dont s'enchantent mes yeux,
duand je revois au fond de ma mémoire Ce lieu mystérieux,
Mon souvenir, empli de ses murmures
Et de ses floraisons, Y réunit les diverses parures
De toutes les saisons.
Et tout se mêle ainsi qu'une famille:
Les soucis et les lys, La vigne folle avec la grenadille;
Près des volubilis
Le glaïeul rose et ses feuilles en pointes;
Partout le vert lézard Venait courir sur les pierres disjointes;
La liberté sans art
Avait rendu leurs énergiques poses
Aux vieux arbres fruitiers, Et sur le mur pendaient, blanches et roses.
Des touffes d'églantiers,
Les nénufars, dans la mare déserte.
Fleurissaient sur les eaux,
Où se formait une enveloppe verte A l'abri des roseaux.
Dis, nous vois-tu dévastant les groseilles
Et les grains du cassis?
Autour de nous voltigeaient les abeilles.
L'éclatante chrysis,
Et mille oiseaux, en bandes familières, Se penchaient tout le jour
Pour boire, au bord des urnes que des lierres Tapissaient à l'entour.
La solitude avait pris sa revanche.
Dans ce recueillement L'ortie, hélas! coudoyait la pervenche:
C'était morne et charmant.
Nous jouions In, gais pour une chimère.
Courant, ou bien assis Dans le gazon. Parfois notre grand'mère,
La veuve aux chers soucis
Qjui fut si belle et qui mourut si jeune.
Se montrait sur le seuil.
Le front pâli comme par un long jeûne.
Triste et douce, en grand deuil.
Juin i8^6.
ODELETTtS J29
A Léon Gataycs
X1.VEC ses sanglots, rinstrunient rebelle, Q.ui sent un pouvoir plus fort que le sien. Donne l'harmonie enivrante et belle Au musicien.
Le cheval meurtri, qui saigne et qui pleure. Cède au cavalier, rare parmi nous, Dont aucun effort ne peut avant l'heure Lasser les genoux.
De même d'abord, le Rhythme farouche Devant la Pensée écume d'horreur.
Et, pour se soustraire au dieu qui le touche, Se cabre en fureur.
Mais bientôt, léchant la main qui l'opprime, 11 marche en cadence, et comme par jeu. Son vainqueur lui met le mors de la Rime Dans sa bouche en feu.
Tu le sais, ami, toi dont l'Art s'honore, Homme à la main souple, au jarret d'acier, Qui fais obéir la harpe sonore Ut l'ardent coursici
Lorsque aimé d'Isis aux tripier cciiiturcs, Un homme intrépide a baise son sein, La création et les créatures Suivent son dessein.
Le Génie en feu donne à l'dme altière Le Commandement, ce charme vanté, £t l'Lsprit captif dans l'aprc Matière Cède épouvanté.
Mai i8>s-
odhli:ttes
A Mcry
X LUS vite que les autans, Saqui, l'immortelle, au temps De sa royauté naissante.
Tourbillonnait d'un pied sûr, A mille pieds en l'air, sur Une corde frémissante.
Et l'on craignait que d'un bond Parfois son vol vagabond Décrochât, par aventure, Parmi les cieux étoiles, Les astres échevelés Fouettés par sa chevelure.
En haut vers elle parfois, Comme de tremblantes voix, Montaient les cris de la foule Qu'elle voyait du ciel clair Confuse comme une mer Où passe l'ardente houle.
Et, soit qu'en faisant un pas Elle regardât en bas Ou vers les célestes cimes.
Aux cicux que cherchait son vol, Comme à ses pieds sur le sol.
Elle voyait deux abîme*.
Dans les nuages vermeils, Au beau milieu des soleils Qu'elle touchait de la tête Et parmi l'cthcr brave, Elle songeait au pave.
Tel est le sort du pocte.
II trône dans la vapeur.
Beau métier, s'il n'avait peur De tomber sur quelque dalle Parmi les badauds sereins.
Et de s'y casser les reins Comme le fils de Dédale.
Dans l'azur aérien Qui le sollicite, ou bien Sur h terre nue et froide Qu'il aperçoit par lambeau.
Il voit partout son tombeau Du haut de In corde roide.
ODELc r rrs
Et, sylphe au ventre changeant Couvert d'écaillés d'argent, Il se penche vers la place Du haut des cieux irisés.
Pour envoyer des baisers A la vile populace.
Mai :S;-,.
1J4 ODELETTES
A G a va ni i
JLa Beauté, fatal aimant, Est pareille au diamant Que la fange peut mouiller •Sans le souiller.
Jusqu'au milieu du ruisseau, L'éclat pur de son berceau Garde un charme essentiel Qyi vient du ciel.
Ainsi, leurs cheveux au vent, Vois ces folles qui souvent Bercent le premier venu Sur leur bras nu.
Ces filles aux teints flétris, Qui dévisagent Paris Avec leur regard moqueur.
N'ont plus de cœur.
ODELliTTHS I35
Leur sein insensible et frdid due mord le corset étroit.
N'a jamais pendant un jour Tremblé d'amour.
Idoles ivres d'encens, Dont rien n'éveille les sens, Elles n'ont jamais pleuré Ni soupiré.
Plus paies que nos Ennuis,
Ces spectres des folles nuits
Ne mentent même pas bien.
Et n'aiment rien.
Rien ! ni l'orgie et le bal Qui se tord en carnaval Sous les clairons furieux, La flamme aux yeux,
Ni le Vin, or ruisselant.
Ame du raisin sanglant Q.ui met ses riches manteaux Sur nos coteaux.
Ni la colère du Jeu, Qui rend puissants comme un dieu Les combattants éblouis De ses louis,
1)6 OiJC à. r. i 1 bS
Ni cette perle des mers Arrachée aux flots amers, Ni Golconde et son trésor, Ni même l'Or l
Car rOr sur notre chemin.
C'est l'Art s.tcré dont la main Embellit les horizons De nos prisons;
C'est la sereine fierté, C'est un jour de liberté Sous les ombrages fleuris Loin de Paris;
C'est l'Amitié, douce voix.
Qu'on peut encore une fois Accueillir et mieux choyer A son foyer.
Mais ce gouffre où tout se perd !
Mais elles t L'or ne leur sert Q}i'à se parer de chiffons Pour des bouffons.
Pourquoi donc les chantons-nous, Cœurs de l'Idéal jaloux. Qui toujours au ciel obscur Cherchons l'azur?
ODELETTES I37
Sur leurs têtes sans douceur Pourquoi, poëte et penseur, Fais-tu jaillir un raj'on De ton crayon ?
O philosophe subtil, Dis-le-moi, que reste-t-il A leur front désenchanté?
Quoi? la Beauté 1
La Beauté, miroir secret, Où l'amour divin parait Reflété comme en un ciel Matériel !
Mai 1S55.
iS
1)8 oniLETris
A Adolphe Gaïffe
Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.
C'est la sagesse I Aimer le vin, La beauté, le printemps divin.
Cela suffit. Le reste est vain.
Souris, même au destin sévère !
Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre.
Au corps sous la tombe enfermé Qjue resle-t-il > D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de nui.
Cherchez les effets et les causes.
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots 1 des mots ! cueillons les roses.
Mai iSsj.
ODELETTICS
.ÏÎ9
Il est dans l'ile lointaine
Où dort la péri, Sur le bord d'une fontaine,
Un rosier fleuri
Qui s'orne toute l'année Des plus belles fleurs.
Il est une coupe ornée De mille couleurs.
Dont le sein de marbre voile Les flots d'un doux vin.
Il est une blanche étoile Au rayon divin.
Qui verse de blanches larmes Au cœur des lys blancs.
Il est un seuil, plein de charmes Pour mes pas tremblants,
Où je vais poser ma tète
Pour me reposer.
Il est un jardin en fcte
Plus doux qu'un baiser.
Qui le soir, au clair de lune,
Tressaille embaumé, C'est ton front, ta tresse brune.
Ta lèvre, ô Fatmc I
Juin 1817
ODELETTES I'| t
A Raoul Lcbarbicr
Lorsque avec les sons Dont tu les complètes, Tu fais des chansons De mes odelettes, Mille aspects divers De grâce physique Naissent dans mes vers Avec ta musique 1
A ta seule voix, Tout en eux s'éveille Et vit à la fois.
O rare merveille!
A ma vigne en fleur, A ma moisson mûre, Tu rends la couleur Avec le murmure !
Au ciel rougissant De clartés sans voiles, la nuit en naissant Frissonne d'étoiles, Et sous les berceaux Où sa voix touchante Ravit les ruisseaux.
Le rossignol chante !
La biche qui court Parmi les charmilles S'arrête tout court, Et des jeunes filles Sous tes feux tremblants, O lune incertaine.
Lavent leurs pieds blancs Dans une fontaine.
C'est sous le bouleau.
Dont les feuilles sombres Découpent dans l'eau De légères ombres, Et lorsqu'un éclair Montre leurs visages, On sent courir l'air Dans CCS paysages !
OULLIiTTLS 145
Derniers enchanteurs Des âmes en fête, O divins chanteurs.
Qui sur notre tête Agitez encor D'une main hardie Les clochettes d'or De la mélodie I
Dans l'azur secret, Un sylphe voltige Sur votre forêt Où tout est prestige.
Chaque art a le sien.
Mais rien ne s'achève, O musicien, Qji'avec votre rêve !
Le monde amoureux De la Poésie Se sent plus heureux Lorsqu'il s'extasie Aux accords si doux Nés de ce délire, Mais c'est toujours vous Qui tenez la lyre !
Mai 18;-).
Aimons-nous et donnons Sans songer au reste du monde !
Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts.
Tant que nous nous aimons Ne courbera ta tète blonde.
Car l'amour est plus fort
Q^e les Dieux et la Mort I
Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pure.
Le vent, qui jusqu'à terre incline la foret,
En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure.
Tant que tu cacheras
Ta tcte entre mes bras 1
ODELETTES I45
Et lorsque nos deux cœurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,
Alors, comme deux fleurs Joignons nos lèvres amoureuses.
Et tachons d'épuiser
La Mort dans un baiser!
Janvier 1846.
A Philoxènc Boycr
AVii), brûle de pures flammes, Dans un chant aux notes divines, Pour faire soupirer deux imes Croise des rimes féminines.
La Volupté ravie embrase Tout ce cantique des cantiques, Et jamais si suave extase Ne charma les odes antiques.
On dirait deux blanches colombes Que les feux de l'amour meurtrissent, Roucoulant au-dessus des tombes Au mois où les roses fleurissent.
Si comme toi, quand tu te penches Sur sa féerie où tout respire, J'avais entrevu sous les branches Le songe étoile de Shakspcrc,
Je voudrais écrire un poënie Dans ce rhythme des cœurs fidèles.
Aussi doux que le mot : Je t'aime, Et rempli de langueurs mortelles,
Et, comme dans une peinture Où se lamente le génie, Toutes les voix de la nature Pleureraient dans ma symphonie.
Juin 1856.
,48 ouELErtes
A un riche
Ma foi, vous avez bien raison, Vous pour qui tout est floraison
Et violettes Parfumant les pieds de vos lys, De ne pas cclibrcr Phyllis
En odelettes.
Vous qui pouvez chaque m.uiii, Bercé par le flot de satin
Qui vous arrose.
Voir dans l'or de votre salon Tomber les flèches d'Apollon,
Parlez en prose 1
Mais pour nous qui, jusqu'à présent, Soupons sous la treille en causant
Avec la lune, (Et c'est notre meilleur repas!) Ami, ne nous enlevez pas
Notre fortune.
ODELETTES I49
Dans les fleurs, près de frais bassins, Nous nous couchons sur des coussins
Très prosaïques, La pourpre au dos, vous le savez !
Et dans des bains de stuc pavés
De mosaïques.
Le col paré de nos présents, De belles filles de seize ans
Nous versent même Avec le charme oriental.
Le vin du Rhin dans ton cristal,
Sainte Bohème!
O nuit d'étoiles sous les cieux!
Jardins, nectar délicieux.
Voûte sublime !
Nous les possédons en effet.
Mais, hélas! ce beau monde est fait
Avec la rime.
Sans elle et ses prismes fleuris, Pour pouvoir chercher hors Paris
L'eau murmurante Qui court dans les gazons naissants. Il nous faudrait bien quatre cents
Lcus de rente!
i;t> ODELETTES
Ou, je frissonne d'y penser I Nous n'oserions pas nous passer
La fantaisie De perdre un quart d'heure aux genoux De Cidalise. Ahl laissez-nous
La poésie I
Mai 18;;.
ODELETTES I5I
Chant séculaire
i OTRE Eldorado, Mes amis, enfin doit éclore :
Malgré mon bandeau, Je vois une nouvelle aurore.
Aux cieux extasiés Tout est pourpre et rosiers:
Voici l'heure, ô sainte colère!
De chanter le chant séculaire :
Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus!
IJ3 ODELETTES
O sombres penseurs Forts et seuls comme les grands chênes,
O vierges nos sœurs.
Tendres lys brisés par dc< .liiims' Laissez le saint amou:
Éclater au grand jour, Gir Cypris, la pile captive, A lavé son front dans l'eau vive :
]jci temps sont venus Pour les Dieux inconnut t
Tout ce qu'on pleura, Dévouement, liberté, génie.
Tout refleurira Pour le règne de l'harmonie :
L'art sera dévoilé Comme un ciel étoile.
Et la Muse, pareille aux femmes.
Chantera ses épithalames :
Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus I
Je vois les doux vers Rejaillir en strophes écloses,
Et des arbres verts Un miel pur couler dans les roses.
Les Grâces vont pieds nus Sur les monts chevelus
ODELCTTES I55
Et leur pas dans les fleurs naissantes Guide en chœur les vierges dansantes :
Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus 1
L'Auguste Beauté A quitté les bois de Cythère;
Son calme enchanté Resplendit sur toute la terre, Et le mal abattu Sous ses pieds meurt vaincu.
Nous tenons sans honte et sans fièvres L'Idéal vivant sous nos lèvres :
Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus!
Avril 1846.
A Roger de Beauvoir
V^ E temps est si sévère
Qu'on n'ose pas Remplir deux fois son verre
Dans un repas,
Ni céder à l'ivresse
De son désir, Ni chanter sa maîtresse
Et le plaisir 1
On croit que, pour paraître
Rempli d'orgueil.
Il est distingué d'être
Toujours en deuil !
Les topazes, la soie, La pourpre et tout.
Ne font pas une joie D'assez bon goût.
ODELKTTliS 155
Et les bourgeois que flatte
Un speech verbeux, Ont peur de l'écarlate
Comme les bœufs!
O pauvres gens sans flamme,
Qui, par devoir, Mettent, même à leur âme,
Un habit noir!
Qu'ils ne puissent plus boire
Sans déroger.
C'est bien fliit pour leur gloire!
Mais, cher Roger,
Nous de qui le cœur aime
Un doux regard, Admirons ce carême
Comme objet d'art,
Et restons à notre aise
Dans le soleil Qu'a fait Paul Véronèse
Aux Dieux pareil!
Sa lèvre nous embrase !
Que ces marchands Gardent pour eux l'emphase.
Et nous les chants!
ii6
Tant que des gens moroses
Le ciel épris Ne mettra pas aux roses
Un habit gris,
Tant qu'au dôme où scintillent
Les firmaments, Parmi les saphirs brillent
Des diamants.
Tant qu'au bois, où m'accueille
Un vert sentier, Naîtront le chèvrefeuille
Et l'églantier.
Tant que sous les dentelles
Daignent encor Nous sourire les belles
Aux cheveux d'or,
Tant que le vin de France
Et les raisins Porteront l'espérance
A nos voisins,
Gardons b jeune Grâce
Pour cchanson, Que jamais rien ne lasse
Notre chanson!
ODELr.TTES I57
Et VOUS que j'accompagne
Jusqu'au mourir, Versez-nous le Champagne!
Laissons courir,
Avec l'or et la lie
De sa liqueur, L'inconstante folie
Dans notre cœur.
Buvons ce flot suave
Et sans rival, Et nous prendrons l'air grave
Au carnaval !
Mai 18;;.
IjS ODELETTES
La Vendangeuse
1 oi dont les cheveux doux et longs Se déroulent en onde iiire.
Comme les flots de ta rivière, O belle fille de Chilons!
Penche ta tctc parfumée, Que je puisse, ô ma bien-aimcc!
Voir baigne par ces cheveux blonds Ton riant profil de camée.
O fille d'un climat divin!
Tu naquis plus blanche qu'un cygne Et ton grand-pcre dans sa vigne Mouilla ta lèvre avec du vin 1 Aussi, lorsque la primevère Triomphe du climat sévère.
Loin du monde vulgaire et vain.
Vers les cieux tu lèves ton verre.
Toute à l'instant qu'il faut saisir, Tu mords, et d'une ardeur pareille.
Aux raisins gonflés de la treille Comme à la grappe du plaisir!
Et sur ta poitrine, où se noie Une lumière ivre de joie.
Mûrissent les fruits du Désir Comme une vendange qui ploie.
En tes veines, de toutes parts, Bourguignonne aux tresses dorées, Le sang des Bacchantes sacrées Bouillonne dans ton sang épars.
Et tu tiens tes idolâtries De ces guerrières des féeries Qjii conduisaient les léopards Avec des guirlandes fleuries!
Il fut ton aïeul, cet amant De la chanson ivre et sauvage.
Menant sur son char de feuillage, Par l'Attique, un troupeau charmant!
C'est pourquoi, danseuse étourdie.
Tu fais d'une main si hardie Carillonner joyeusement Les grelots de la Comédie!
l6o ODI-LETTFS
O vendangeuse! tu souris.
Embrassons-nous jusqu'à l'ivresse!
Buvons encore, à ma niattresse!
Déroule tes cheveux chéris
Sur ces raisins! car, à merveilles!
Tes tresses blondes sont pareilles
Au soleil qui les a mûris,
Et ta bouche aux grappes vermeilles.
Septembre i8;}.
ODK LETTES l6l
A Théophile Gautier
V^UAND sa chasse est finie, Le pocte oiseleur
Manie L'outil du ciseleur.
Car il faut qu'il meurtrisse, Pour y graver son pur
Caprice, Un métal au cœur dur.
Pas de travail commode !
Tu prétends, comme moi.
Que l'Ode Garde sa vieille loi,
Et que, brillant et ferme.
Le beau rhythme d'airain
Enferme L'idée au front serein.
l6a OUtLtTTUS
Car toi qui, fou d'extase, Mènes par les grands cieux
Pégase, Le cheval aux beaux yeux;
Toi qui sur une grève Sais prendre en ton réseau
Le Rêve, Comme un farouche oiseau;
Maître, qui nous enseignes L'amour du vert laurier,
Tu daignes I^trc un bon ouvrier.
Uêi i8;6.
ODELHTTnS 163
A Théodore de Banville
%,èponsc à son Odelette
\J V I , l'œuvre sort plus belle D'une forme au travail
Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses 1 Mais que pour marcher droit
Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.
Fi du rhythme commode.
Comme un soulier trop grand,
Du mode Que tout pied quitte et prend !
Statuaire, repousse L'argile que pétrit
Le pouce Quand flotte ailleurs l'esprit;
Lutte avec le Carrare, Avec le Paros dur
Et rare, Gardiens du contour pur;
Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement
S'accuse Le trait fier et charmant ;
D'une main délicate Poursuis dans un filon
D'agate Le profil d'Apollon.
Peintre, fuis la détrempe Et prends de rémaillcur
La lampe.
Pour fixer ta couleur;
Fais les sirènes bleues, Tordant de cent façons
Leurs queues, Les monstres des blasons;
Dans son nimbe trilobé La Vierge et son Jésus,
Le globe Avec h croix dessus.
ODrLETTES l6)
Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité.
Le buste Survit à la cité.
Et la médaille austère Qiie trouve un laboureur
Sous terre Révèle un empereur.
Les dieux eux-mêmes meurent; Mais les vers souverains
Demeurent Plus forts que les airains.
Dans la matière dure Scelle ton rêve, afin Qu'il dure
Tant que le monde ait fin.
Théophile Gautier.
Journal L'Anine, 12 septembre 1857.
A Odette
V-/DF.TTF, VOS cheveux vermeils Ont le jaune éclat des soleils Parmi les moissons enchantées, Et caressent en nappes d'or Vos tempes plus blanches encor Que des étoiles argentées.
Quand l'aurore rose à demi Se joue et frissonne parmi Cette douce toison fatale, De pâles et tristes lueurs Éclairent de reflets rêveurs Votre joue aux teintes d'opale.
Sur votre jeune front penché
L'étincelle d'un feu caché
Brille dans vos yeux clairs et sombres,
Et comme de tendres pistils.
Les bandeaux soyeux de vos cils
Vous caressent de grandes ombres.
ODELLTTES 167
Vos lèvres déjà tout en fleur Ont l'harmonieuse pâleur De la sensitive froissée, Et ce lys que rien n'outragea, Votre front se courbe déjà Sous l'orage de la pensée.
Vos regards sont si languissants Qu'à votre petit cœur je sens Saigner de secrètes blessures.
Et parfois dans vos yeux pensifs Je crois voir s'amasser, captifs, Tous les pleurs des amours futures.
Ah 1 que ces pleurs silencieux Ne coulent jamais de vos yeux!
Et ne voyez jamais éclore.
Autour de vos cheveux flottants. De nos saisons ^ue le printemps Et de notre jour que l'aurore!
Que rien n'emplisse de sanglots
Votre âme pareille à ces flots
Où Dieu lui-même se reflète!
Parlez aux cieux, aux champs, aux bois,
Avec votre plus douce voix.
Soyez heureuse, chère Odette!
l68 ODELETTES
Dites aux bosquets de rosiers :
Je veux que vous me le disiez Comment vos fleurs s'épanouissent.
Et parmi de calmes amours Je veux que ma vie et mes jours Ainsi que vos roses fleurissent 1
A la source dont le flot clair Boit le bleu transparent de l'air, Dites: Je veux, ô flots sans nombre, Qpe mes jours coulent, comme vous.
Sur un chemin facile et doux, A l'abri d'un feuillage sombre !
Au bel Ange qui suit vos pas :
Je veux que ma route ici-bas Ne soit qu'harmonie et sourires I Tel dans l'oasis du désert On entend parfois un concert De voix humaines et de lyres.
Tous écouteront votre vœu !
Vous parliez encore au bon Dieu Hier dans les célestes féeries, Et vous devez encor savoir En quels mots se parlent au soir Un ange et des roses fleuries.
juillet 1846.
A Eugène Grange
Lt\ fille du gai Thespis
Est tout endormie Et penche son front de lys
Sur sa main blémie.
Ses Bacchantes aux doux yeux Ne versent plus le vin vieux; Assez de pleurs! j'aime mieux
L'amour de ma mie.
On dit que nous triompiions!
O gaitii facile.
Où sont tes joyeux bouffons
Venus de Sicile?
Les grands mots ont effrayé Ce peuple au manteau rayé Dont Molière a défrayé
La verve docile!
Mais ta muse lace cncor A son pied d'albitrc Le léger brodequin d'or Qsxi sied au ihcitre.
L'Amour est votre échansou, Il rit à votre moisson :
Q^'il nous rende la clunson Rieuse et foUtrel
Q)ie la Comédie au moins Ait son chant du cygne I
Ah! sans prendre tant de soins Pour paraître digne,
Son beau rire était si prompt!
Ami, sans lui faire affront.
Rien ne sied mieux à son front Qp'un rameau de vigne.
Mai 18,;.
A Jules de Prémaray
IrfECTEUR, prompt à nous consoler.
Toi qui sais encore voler, Comme l'abeille, au miel attique, Ton enthousiaste rumeur Encourage le doux rimeur, O voix émue et sympathique!
O mon ami, c'est déjà vieux!
Depuis dix ans, les envieux, Acharnés sur la même lime.
Ensanglantent leurs yeux ardents.
Et viennent se briser les dents Contre l'acier pur de ma rime.
O Poésie ! ange fatal !
Des fous marchent d'un pied brutal A travers tes Édens splendides, Comme, aux approches de la nuit.
Par les déserts de fleurs s'enfuit Le troupeau des buffles stupides.
Mais croisses, pervenches et thym I Comme ces lueurs du matin Qu'enveloppent en vain des voiles, O symboles de mes amours!
C'est vous seuls qui vivrez toujours.
Printemps, lauriers, chansons, étoiles!
ODELETTES IJ}
Théophile Gautier
1 iii;oPiiii.E Gautier! poëte Au regard limpide et vermeil, Dont l'œuvre fut un hymne en fête A la vie ivre de soleil!
A l'heure où la Mort en délire, Avec un regret insensé, Admire encor ton fier sourire Qu'elle éteint de son doigt glacé,
Pardonne-moi, maître des charmes, Dont l'esprit s'enfuit vers le ciel.
Si tu vois mes yeux pleins de larmes Devant toi, songeur immortel.
Pardonne-nioi m )l u- ['icutc, Car, ô maître, c'est l'humble ami Qiii prie et sanglote à cette heure Auprès du lutteur endormi.
Mais ma propre fierté s'irrite De s'attrister en ces douleurs.
Et je sais qu'un tel deuil mérite Bien autre chose que des pleurs!
Car, b pur génie, dme immense Qu'emplissait la sainte beauté, A cet instant pour toi commence Une double immortalité.
Et tandis que de ta poitrine.
Déployant son aile de feu.
Ce qui fut la flamme divine S'envole et retourne vers Dieu,
Fier meurtrier de la nuit noire, Vainqueur du silence étouffant.
Ton génie entre dans la gloire.
Libre, superbe et triomphant.
Cependant que tes filles pleurent Et que tes fils sont pleins d'effroi.
Mornes comme ceux qui demeurent Après des hommes tels que toi;
ODELUITHS 175
Cependant qu'en ce triste bagne Songent leurs vivants désespoirs, Et cependant que ta compagne Pleure sous ses longs voiles noirs;
Artiste, créateur sans tache, Sage et patient ouvrier, Souriante, la Muse attache Sur ton front le divin laurier.
Sereine et fixant sur ton livre
Son regard clair comme un flambeau,
A jamais elle te délivre
De l'épouvante du tombeau.
Et l'envie aux dents de couleuvre A beau se plaindre et crier : Non !
Elle fait briller sur ton oeuvre Luxuriante, et sur ton nom.
L'éclat lumineux et féerique, Le flamboiement mélodieux Qui sied au pocte lyrique Dans son triomphe radieux;
Et s'é veillant sous son doigt rose, Chanteur illustre et vénéré.
Les clartés de l'apothéose Ruissellent sur ton front sacré!
OUELtTTIiS
Déjà la France, à qui nous sommes, Douce mère frappée au flanc, Dans le troupeau de ses grands hommes Choisit ta place au premier rang ;
lit, te célébrant dans ses veilles, Elle te bénit, fils pieux, D'avoir égalé les merveilles Qu'enfantèrent nos grands aïeux.
O fîls d'Orphée et de Pindare, Instruit par eux dans l'art des vers.
Qu'elle est belle, en ce siècle avare.
Ton œuvre aux cent aspects divers 1
Ta jeune maîtresse la Rime, Qui fait toujours ce que tu veux.
Te donne, prodigue sublime.
Les diamants de ses cheveux;
Elle t'ofTre ces pierreries Qui semblent transir et brûler, Et l'on voit leurs flammes fleuries Dans ton pocme ctiuceler.
ODELETIES
Statuaire, que le vil piège
De la cliair appelait en vain,
Tu sais du marbre au flanc de nei^e
Faire jaillir un corps divin,
Et ravir à la nuit fatale Son frissonnement enchanté.
Et le vêtir, forme idéale.
D'une invincible chasteté.
Et la Nature, ô coloriste!
Veut que tu prennes ses trésors :
Diamant, rubis, améthyste, Et les bleus saphirs et les ors;
Et, par ton génie animées, Tu fais, pour enchanter nos yeux, Avec ces matières charmées Un mélange mystérieux 1
Russie, Egypte, Espagne, Grèce, Où les grands Dieux vivent encor.
On voit, si tu veux qu'il paraisse.
Tout le prodigieux décor :
Vertes forets, plaines moroses, Mers d'azur aux charmants reflets, Pics géants de neige, ciels roses, Montagnes aux flancs violets;
Et les grandes architectures, Où tous les arts sont mariés, Développent leurs lignes pures Et leurs détails colories,
Temple à la blanche colonnade, Burg dont l'herbe envahit la cour, Cathédrale, palais de jade, Alhambra découpant le jouri
En ce décor passent et vivent Des rois, des guerriers, des amants, Les justes, et ceux que poursuivent Les ailes des noirs Châtiments;
Toute la folle engeance humaine Dont le Destin fait son jouet.
Tous les mortels tremblants que mène Amour avec son cruel fouet ;
Et surtout, mille, mille femmes Jetant sur leurs mates pâleurs Des ors divins aux belles gammes Ou de vivants colliers de fleurs;
Vierges priant dans leurs alcôves.
Et folles aux regards surpris.
Dénouant leurs crinières fauves Sur les rouges damas fleuris;
ODELETTES 17g
Les unes pleurant comme un cygne, D'autres avec l'air irrité, Mais toutes laissant voir le signe De l'irrésistible Beauté.
La Beauté ! c'est le seul pocme Que tu chantas sous le ciel bleu, Grand porteur de lyre, et toi-même Tu fus sage et beau comme un dieu.
Sans que rien jamais la courrouce, Un regard calme et contempteur Brillait dans ta prunelle douce ; On eût dit qu'un divin sculpteur,
Dans son jardin planté de vignes, Épris du beau comme du bien.
Avait pétri les nobles lignes De ton visage olympien.
Ta barbe légère et farouche Tombait, soyeuse, en s'effilant.
Pour encadrer ta belle bouche Aussi rouge qu'un fruit sanglant,
l8o ODtLLrttS
Et comme au Zeus de l'ode ancienne Qui songe aux i-tcrnels devoirs, Ta chevelure ambroisienne Ruisselait en brillants flots noirs.
Sur ton large visage austère Qpelle douceur, nuis quel mépris Pour tous les hochets de la terre Auxquels on attache du prix!
Rhéteurs aux démarches hautaines Bâtissant un néant profond.
Et se penchant vers les fontaines Pour remplir des urnes sans fond ;
Orateurs dévorés de fièvre, Dans le carrefour éhonté Baisant de leur ardente lèvre L'ignoble Popularité; .
Anunts de l'or, pourris de plaies, Monnoyant l'angoisse et les pleurs, Blêmes, et comptant des monnaies Dans la nuit, comme les voleurs;
Ineptes don Juans de romance.
Sous ses haillons d'or, en plein jour, Adorant tous, en leur démence, Le spectre fardé de l'Amour;
Maîtres des Odes éclatantes, Se résignant au rire amer Pour des foules plus inconstantes Qiie le flot fuyant de la nier ;
O pasteur des rhythmes sans nombre, Comme tu regardais ces fous Acharnes à l'ombre d'une ombre, Avec un air pensif et doux,
Toi qui t'asseyais sous un arbre En plaignant le cerf aux abois !
Toi, l'amant des Nymphes de marbre Et de la source dans les bois,
Q.ui donnais la richesse vile Et tout leur or matériel Pour une âpre strophe d'Eschyle, S'envolant terrible en plein ciel!
Toi qui, dans ton cœur invincible, N'eus pas d'autre rêve étoile Que de lire la grande bible Et de voir dans le ciel fermé !
Toi qui, dans ta candeur sincère.
Souriais, ignorant du mal, Et qui remplissais ton grand verre Avec le vin de l'Idéal !
l83 ODELETTES
Rcprcnds-Ies, ce divin sourire Et ce verre où u làvre but, Car voici l'heure de te dire, Maître, non : Adieu, mais : Salut
Oui, sois le bienvenu, poète, Parmi ceux que nomme les siens La Musc qui fut leur conquête; Car tu ne t'en vas pas, tu viens 1
Fier de ton renom qui te vapte, Tu viens vers la postérité.
Ayant sur ta lèvre vivante L'inéluctable vérité.
Et dans ta main mystérieuse Apportant, vainqueur du tombeau, Toute une œuvre victorieuse Où resplendit l'éclat du Beau I
Au festin de la poésie, Où chacun, levant son bras nu.
Boit le nectar et l'ambroisie, O chanteur, sois le bienvenu!
ODELETTES l8j
Toi qui, pareil à Véronèse, Parmi les satins et les fleurs, Fais resplendir en ta fournaise Les femmes aux belles couleurs!
Toi qui, dans un temps qui végète, Nous fais songer aux chœurs dansants Qui bondissaient sur le Taygète, Avec tes vers éblouissants!
Toi qui, savant aux hardiesses, Peux, comme Myron et Scyllis, Tailler l'image des Déesses Dans le marbre pareil au lys!
Toi qui sus donner à la prose Le prisme durable et charmant Que traverse un éclair de rose.
Et le poli du diamant !
Toi qui répands de ta main pleine Toute une riche floraison !
Dernier fils du chantre d'Hélène !
Ame, sagesse, esprit, raison,
Amant du beau, du vrai, du juste, Règne parmi les Dieux de l'art.
Et viens prendre ta place auguste Entre Rabelais et Ronsard !