‹ Les stalactitesChapitre 3 sur 7 · ODELETTE · texte numérisé non relu

ODELETTE

Et, dans la matinée De la vingtième année, Elle a fermé ses yeux Insoucieux.

Parmi les pâles ombres Qui, joyeuses ou sombres, A l'entour de ton front Voltigeront,

Dis, il en est plus d'une Dont la tendre infortune Souvent nous consola :

Mais celle-là,

C'est notre bien-aimée!

Sa trace parfumée Reste encor dans les champs Avec nos chants!

Lorsque, dans la nuit brune.

Un frais rayon de lune Argenté les berceaux Et les ruisseaux.

Ta naïve Giseîle Effleure de son aile Des lys et des rosiers Extasiés,

ODELETTES

Et, diaphane et blanche, Le soir vers nous se penche, l:n posant ses deux mains Sur les jasmins.

Sa plainte triste et pure Dans le ruisseau murmure, Et s'envole en rêvant Avec le vent.

Que le printemps renaisse, Ame de ta jeunesse.

Elle tressaille aux sons De tes chansons,

Et parfois se soulève.

Pour les entendre en rêve Dans la brise passer Et s'effacer.

Rendors-toi, dors heureuse, Pauvre fille amoureuse :

Notre amour te défend Comme un enfant!

Croise tes mains d'ivoire:

Car, du moins, ta mémoire Qui sait nous attendrir, Ne peut mourir!

ODELETTES

Que le zéphyr en fête Te berce! le pocte, Qui jadis te pleura, Se souviendra!

Dans l'herbe toujours veite Où, de roses couverte. Penche sous le tombeau Ton front si beau,

La fleur de la prairie Brille, toujours fleurie, El peut se marier A son laurier!

Mil i8;s.

ODELETTES I25

A Edmond et Jules de Concourt

V^OMME sur un beau lac où le feuillage tremble. Deux cygnes dans l'azur au loin voguent ensemble;

Comme deux fiers chevaux, buvant au flot des airs, Courent échevelés dans le feu des déserts;

Comme en un bas-relief plus blanc que les étoiles. S'avancent le front haut deux vierges aux longs voiles;

Comme deux vers jumeaux volent d'un même essor. Attachés par la Rime avec des liens d'or;

De même, avec amour, frères, vos deux pensées Marchent d'un pas égal, l'une à l'autre enlacées.

O poètes heureux! comme dans votre esprit. Le même ardent rayon sur vos lèvres fleurit.

Et, par un double effort, vos âmes fraternelles Vers le même Idéal ensemble ouvrent leurs ailes 1

Mai

124 ODELETTES

A Alphonse Karr

v^u E de fois sous les tilleuls,

Tous deux seuls Avec ma niaitresse blonde, Ton livre m'a fait songer,

Étranger A tout le reste du monde!

Je m'alanguissais, à voir

Son œil noir, Et, me répétant : Je t'aime I Sans songer au lendemain,

Dans sa main Elle tenait le poëme.

Oh! les charmants ccoliersl

Vous mêliez Votre voix et votre haleine Eî vos soupirs amoureux,

Gauple heureux, O Sicphen, 6 Magdeleinel

ODELETTES

Tel, au mois couleur du ;o;'.r

Où l'amour A la terre 3C marie, Au tond des vertes forêts

Je pleurais Sur les genoux de Marie!

Telle Hunice emporte Hylas!

Puis, hélas 1 Tout s'enfuit de la mémoire.

L'oubli vient, puis le remord.

Puis la mon, C'est bien l'éternelle histoire.

11 en est une autre aussi,

Dieu merci !

Douce, à mon âme inquiète :

Roméo tombe au printemps,

A vingt ans, Auprès de sa Juliette!

Il sort par un beau matin

Du festin, Plein de jeunesse et de sève.

Et meurt les yeux embrasés

De baisers :

Mais, celle-là, c'est le rével

Mai 18-, î.

126 ODELETTES

A Zélie

IVIa sœur, ma sœur, n'est-il pas de défense Contre l'affront du temps?

Qui les a pris, ces jours de notre enfance Où, les cheveux flottants,

Beaux, enviés par les mères jalouses, Couple au regard vermeil,

Tu me suivais à travers les pelouses.

Malgré le grand soleil ?

Te souvicnt-il de ce jardin sauvage Tout au cœur de Moulins,

Où nous courions, ignorant tout servage. Sous les arbres câlins?

Il était triste et rempli de mystères.

Jamais ses beaux fruits mûrs N'étaient cueillis, et les pariétaires

Envahissaient les murs.

ODELETTES I27

Sur leur sommet que la mousse inégale Peignait de ses couleurs.

Montait superbe un rosi.''- du Bengale Écrasé sous les fleurs.

Parfois, bercé dans un songe illusoire Dont s'enchantent mes yeux.

Quand je revois au fond de ma mémoire Ce lieu mystérieux,

Mon souvenir, emf)li de ses murmures

Et de ses floraisons, Y réunit les diverses parures

De toutes les saisons,

Et tout se mole ainsi qu'une famille:

Les soucis et les lys, La vigne folle avec la grenadille;

Près des volubilis

Le glaïeul rose et ses feuilles en pointes;

Partout le vert lézard Venait courir sur les pierres disjointes;

La liberté sans art

Avait rendu leurs énergiques poses Aux vieux arbres fruitiers.

Et sur le mur pendaient, blanches et roses. Des touffes d'églantiers,

28 OUULETTES

Les iicnufars, dans la mare déserte,

Fleurissaient sur les eaux.

Où se formait une enveloppe verte

A l'abri des roseaux.

Dis, nous vois-tu dévastant les groseilles

Et les grains du cassis ?

Autour de nous voltigeaient les abeilles,

L'éclatante chrysis,

Et mille oiseaux, en bandes familières, * Se penchaient tout le jour

Pour boire, au bord des urnes que des lierres Tapissaient à l'entour.

La solitude avait pris sa revanche.

Dans ce recueillement L'ortie, hélas! coudoyait la pervenche:

C'était morne et charmant.

Nous jouions là, gais pour une chimère,

Courant, ou bien assis Dans le gazon. Parfois notre grand'mère,

La veuve aux chers soucis

Q.ui fut si belle et 4UI ircrarut si jeune.

Se montrait sur le seuil, Le front pAli comme par un loner jeûne,

Triste et douce, en grand deuil.

Juin 1846.

ODELETTES I2g

A Léon G a ta y es

/VvEC ses sanglots, l'instrument rebelle, Qui sent un pouvoir plus fort que le sien, Donne l'harmonie enivrante et belle Au musicien.

Le cheval meurtri, qui saigne et qui pleure, Cède au cavalier, rare parmi nous, Dont aucun effort ne peut avant l'heure Lasser les genoux.

De même d'abord, le Rhythme farouche Devant la Pensée écume d'horreur.

Et, pour se soustraire au dieu qui le touche, S^ cabre en fureur.

Mais bientôt, léchant la main qui l'opprime, Il marche en cadence, et comme par jeu, Son vainqueur lui met le mors de la Rime Dans sa bouche en feu.

130 ODELETTE<î

Tu le sais, ami, toi dont l'Art s'honore, Homme à la main souple, au jarret d'acier, Q.ui fais obéir la harpe sonore Et l'ardent coursier;

Lorsque aimé d'Isis aux triples ceintures, Un homme intrépide a baisé son sein, La création et les créatures

Suivent son dessein.

Le Génie en feu donne à l'âme altière Le Commandement, ce charme vanté, El l'Esprit captif dans l'âpre Matière Cède épouvanté.

Mai 183$.

Odelettes

A Mcry

1 LUS vite que les autans, Saqui, l'imniortelle, au temps De sa royauté naissante, Tourbillonnait d'un pied sûr, A mille pieds en l'air, sur Une corde frémissante.

Et l'on craignait que d'un bond Parfois son vol vagabond Décrochât, par aventure, Parmi les cieux étoiles, Les astres échevelés Fouettés par sa chevelure.

En haut vers elle parfois, Comme de tremblantes voix. Montaient les cris de la foule Qu'elle voyait du ciel clair Confuse comme une mer Où passe l'ardente houle.

152 ODELETTES

Et, soit qu'en faisant un pas Ele regardât en bas Ou vers les célestes cimes, Aux cie'2\ que cherchait son vol, Comme à ses pieds sur le sol, Elle voyait deux abimes.

Dans les nuages vermeils.

Au beau milieu des soleils Qu'elle touchait de la tête Et parmi l'éther bravé, Elle songeait au pavé.

Tel est le sort du poëte.

II trône dans la vapeur.

Beau métier, s'il n'avait peur De :omber sur quelque dalle Parmi les badauds sereins, Et de s'y casser les reins Comme le fils de Dédale.

Dans l'azur aérien Qjui le sollicite, ou bien Sur la terre nue et froide Qu'il aperçoit par lambeau, Il voit partout son tombeau Du haut de la corde roide,

ODLLl.TTUS 15}

Et, sylphe au ventre cliangeanî Couvert d'écaillés d'argent, Il se penche vers la place Du haut des cicux irisés, Pour envoyer des baisers A la vile populace.

Mai i8;î.

I}4 ODELETTES

A Gavarni

La Beauté, fatal aimant, Est pareille au diamant Que la fange peut mouiller Sans le souiller.

Jusqu'au milieu du ruisseau.

L'éclat pur de son berceau Garde un charme essentiel Qui vient du ciel.

Ainsi, leurs cheveux au vent, Vois ces folles qui souvent Bercent le premier venu Sur leur bras nu.

Ces filles aux teints flétris, Qui dévisagent Paris Avec leur regard moqueur, N'ont plus de cœur.

ODELETTES 1)5

Leur sein insensible et froid Que mord le corset étroit, N'a jamais pendant un jour Tremblé d'amour.

Idoles ivres d'encens, Dont rien n'éveille les sens, Elles n'ont jamais pleuré Ni soupiré.

Plus pâles que nos Ennuis,

Ces spectres des folles nuits

Ne mentent même pas bien,

Et n'aiment rien.

Rien ! ni l'orgie et le bal Qui se tord en carnaval Sous les clairons furieux, La flamme aux yeux,

Ni le Vin, or ruisselant.

Ame du raisin sanglant Qui met ses riches manteaux Sur nos coteaux,

Ni la colère du Jeu, Qui rend puissants comme un dieu Les combattants éblouis De ses louis.

i;6 ODELETTES

Ni cette perle des mers Arrachée aux flots amers, Ni Golconde et son trésor.

Ni même l'Or 1

Car l'Or sur notre chemin, C'est l'Art sacré dont la main Embellit les horizons De nos prisons;

C'est la sereine fierté.

C'est un jour de liberté Sous les ombrages fleuris Loin de Paris;

C'est l'Amitié, douce voix, du'on peut encore une fois Accueillir et mieux choyer A son foyer.

Mais ce gouffre où tout se perd !

Mais elles ! L'or ne leur sert Qu'a se parer de chiffons Pour des bouffons.

Pourquoi donc les chantons-noiis Cœurs de l'Idéal jaloux, Qui toujours au ciel obscur Cherchons l'azur ?

ODELr.TTES I37

Sur leurs têtes sans douceur Pourquoi, poëte et penseur, Fais-tu jaillir un rayon De ton crayon ?

O philosophe subtil, Dis-le-moi, que restc-t-il A leur front désenchanté?

Q.uoi r la Beauté!

La Beauté, miroir secret.

Où l'amour divin parait Reflété comme en un ciel Matériel 1

Mai iS)>.

ODELETTES

A Adolphe Gaïffe

J HUNE homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.

C'est la sagesse ! Aimer le vin, La beauté, le printemps divin.

Cela suffit. Le reste est vain.

Souris, même au destin sévère I Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre.

Au corps sous la tombe enfermé Que reste-t-il ? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.

Cherchez les effets et les causes.

Nous disent les rêveurs moroses.

Des mots ! des mots ! cueillons les roses.

Mai 18;;.

ODELETTES IJÇ

Il est dans l'ile lointaine

Où dort la péri, Sur le bord d'une fontaine,

Un rosier fleuri

Q.ui s'orne toute l'année Des plus belles fleurs.

Il est une coupe ornée De mille couleurs,

Dont le sein de marbre voile Les flots d'un doux vin.

Il est une blanche étoile Au rayon divin,

Qui verse de blanches larmes Au cœur des lys blancs.

Il est un seuil, plein de charmes Pour mes pas tremblants,

I40 ODELETTES

Où je vais poser ma tête

Pour me reposer.

Il est un jardin en fête

Plus doux qu'un baiser,

Qui le soir, au clair de lune,

Tressaille embaumé, C'est ton front, ta tresse brune,

Ta lèvre, ô Fatmé I

Juin 1847.

ODE le: TES 141

A Raoul Lcbarbicr

irfORSQUE avec les sons Dont tu les complètes, Tu fais des chansons De mes odelettes, Mille aspects divers De grâce physique Naissent dans mes vers Avec ta musique I

A ta seule voix.

Tout en eux s'éveille Et vit à la fois. O rare merveille !

A ma vigne en fleur, A ma moisson mûre, Tu rends la couleur Avec le murmure!

142 ODELETTES

Au ciel rougissant De clartés sans voiles, La nuit en naissant Frissonne d'étoiles, Et sous les berceaux Où sa voix touchante Ravit les ruisseaux.

Le rossignol chante I

La biche qui court Parmi les charmilles S'arrête tout court, Et des jeunes filles Sous tes feux tremblants, O lune incertaine, Lavent leurs pieds blancs Dans une fontaine.

C'est sous le bouleau.

Dont les feuilles sombres Découpent dans l'eau De légères ombres.

Et lorsqu'un éclair Montre leurs visages.

On sent courir l'air Dans ces paysages l

ODELETTES I4J

Derniers enchanteurs Des âmes en fête, O divins chanteurs, Qui sur notre tête Agitez encor D'une main hardie Les clochettes d'or De la mélodie 1

Dans l'azur secret, Un sylphe voltige Sui votre forêt Où tout est prestige.

Chaque art a le sien, Mais rien ne s'achève, O musicien, Qu'avec votre rêve !

Le monde amoureux De la Poésie Se sent plus heureux Lorsqu'il s'extasie Aux accords si doux Nés de ce délire, Mais c'est toujours vous Qui tenez la lyre !

ODELETTES

/\iMoxs-Nous et dormons Sans songer au reste du monde !

Ki le flot de la mer, ni l'ouragan des monts,

Tant que nous nous aimons Ne courbera ta tête blonde,

Car l'amour est plus fort

Q.ue les Dieux et la Mort !

Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pur*;.

Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt, En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure, Tant que tu cacheras Ta tête entre mes brasi

ODELETTES I4S

Et lorsque nos deux cœurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs, Alors, comme deux fleurs Joignons nos lèvres amoureuses.

Et tâchons d'épuiser La Mort dans un baiser!

Janvier 1S46.

146 ODELETTES

A Philoxènc Boyer

AViD, brûlé de pures flammes, Dans un chant aux notes divines, Pour faire soupirer deux âmes Croise des rimes féminines.

La Volupté ravie embrase Tout ce cantique des cantiques, Et jamais si suave extase Ne charma les odes antiques.

On dirait deux blanches colombes Que les feux de l'amour meurtrissent, Roucoulant au-dessus des tombes Au mois où les roses fleurissent.

Si comme toi, quand tu te penches Sur sa féerie où tout respire, J'avais entrevu sous les branches Le songe étoile de Shakspere,

ODELETTES I47

Je voudrais écrire un poëme Dans ce rhythme des cœurs fidèle:

Aussi doux que le mot : Je t'aime, El rempli de langueurs mortelles,

Et, comme dans une peinture Où se lamente le génie.

Toutes les voix de la nature Pleureraient dans ma symphonie.

Juin 18)6.

148 ODELETTES

un n

che

iViA foi, vous avez bien raison, Vous pour qui tout est floraibou

Et violettes Parfumant les pieds de vos lys, De ne pas célébrer Phyllis

En odelettes.

Vous qui pouvez chaque matin. Bercé par le flot de satin

Qui vous arrose, Voir dans l'or de votre salon Tomber les flèches d'Apollon,

Parlez en prose!

Mais pour nous qui, jusqu'à présent, Soupons sous la treille en causant

Avec la lune, (Et c'est notre meilleur repas!) Ami, ne nous enlevez pas

Notre fortune.

ODELETTES I49

Dans les fleurs, près de frais bassins, Nous nous couchons sur des coussins

Très prosaïques, I.a pourpre au dos, vous le savez !

lit dans des bains de stuc pavés

De mosaïques.

Le col paré de nos présents, De belles filles de seize ans

Nous versent même Avec le charme oriental, Le vin du Rhin dans ton cristal,

Sainte Bohême!

O nuit d'étoiles sous les cieux!

Jardins, nectar délicieux,

Voûte sublime !

Nous les possédons en effet, Mais, hélas! ce beau monde est fait

Avec la rime.

Sans elle et ses prismes fleuris, Pour pouvoir chercher hors Paris

L'eau murmurante Qui court dans les gazons naissants, Il nous faudrait bien quatre cents

Écus de rente !

150 ODELETTES

Ou, je frissonne d'y penser!

Nous n'oserions pas nous passer

La fantaisie De perdre un quart d'heure aux genoux De Cidalise. Ah! laissez-nous

La poésie!

ODELETTES IJI

Chant séculaire

iN OTRE Eldorado, Mes amis, enfin doit éclore :

Malgré mon bandeau, Je vois une nouvelle aurore.

Aux cieux extasiés Tout est pourpre c: rosiers; Voici l'heure, ô sainte colère!

De chanter le chant séculaire :

Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus I

i;2 OUELETTUS

O sombres penseurs Forts et seuls comme les grands chênes,

O vierges nos sœurs, Tendres lys brisés par des chaînes !

Laissez le saint amour Éclater au grand jour.

Car Cypris, la pâle captive, A lavé son front dans l'eau vive :

Les temps sont venus Pour les Dieux inconnu?!

Tout ce qu'on pleura, Dévouement, liberté, génie.

Tout refleurira Pour le règne de l'harmonie :

L'art sera dévoilé Comme un ciel étoile, El la Muse, pareille aux femmes, Chantera ses épithalames :

Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus I

Je vois les doux vers Rejaillir en strophes écloses,

Et des arbres verts Un miel pur couler dans les roses.

Les Grâces vont pieds nus Sur les monts chevelus

ODELETTUS IJJ

Et leur pas dans les fleurs naissantes Guide en chœur les vierges dansantes :

Les temps sont venus Pour les Dieux incon- us !

L'Auguste Beauté A quitté les bois de Cythère;

Son calme enchanté Resplendit sur toute la terre, Et le mal abattu Sous ses pieds meurt vaincu.

Nous tenons sans honte et sans fièvres L'Idéal vivant sous nos lèvres :

Les temps sont venus Pour les Dieux inconnus!

Avril 1S46.

134 ODELETTES

A Roger de Beauvoir

v> E temps est si sévère

Qu'on n'ose pas Remplir deux fois son verre

Dans un repas,

Ki céder à l'ivresse

De son désir.

Ni chanter sa maîtresse

Et le plaisir!

On croit que, pour paraître

Rempli d'orgueil, Il est distingué d'être

Toujours en deuil 1

Les topazes, la sole, La pourpre et tout,

Ne font pas une joie D'assez bon goût,

ODHLETTHS I55

Et les bourgeois que flatte

Un speech verbeux, Ont peur de l'écarlate

Comme les bœufs!

O pauvres gens sans flamme,

Qui, par devoir, Mettent, même à leur âme,

Un habit noir!

Qu'ils ne puissent plus boire

Sans déroger.

C'est bien fait pour leur gloire!

Mais, cher Roger,

Nous de qui le cœur aime

Un doux regard, Admirons ce carême

Comme objet d'art.

Et restons à notre aise

Dans le soleil Qu'a fait Paul Véronèse

Aux Dieux pareil!

Sa lèvre nous embrase!

Que ces marchands Gardent pour eux l'emphase,

Et nous les chauts!

156 ODELETTES

Tant que des gens moroses

Le ciel épris Ne mettra pas aux roses

Un habit gris,

Tant qu'au dôme où scintillent

Les firmaments, Parmi les saphirs brillent

Des diamants,

Tant qu'au bois, où m'accueille

Un vert sentier.

Naîtront le chèvrefeuille

Et l'églantier,

Tant que sous les dentelles

Daignent encor Nous sourire les belles

Aux cheveux d'or,

Tant que le vin de France

Et les raisins Porteront l'espérance

A nos voisins,

Gardons la jeune Grâce

Pour échanson. Que jamais rien ne lasse

Notre chanson!

ODELETTES

Et VOUS que j'acccnip.igne

Jusqu'au mourir, Versez-nous le Champagne I

Laissons courir,

Avec l'or et la lie

De sa liqueur, L'inconstante folie

Dans notre cœur.

Buvons ce flot suave

Et sans rival, Et nous prendrons l'air grave

Au carnaval !

Mai iS)).

ODELETTES

La Vendangeuse

1 01 dont les cheveux doux et longs Se déroulent en onde fière, Gamme les flots de ta rivière, O belle fille de Châlons! Penche ta tête parfumée, Que je puisse, ô ma bien-aimée!

Voir baigné par ces cheveux blonds Ton riant profil de camée.

O fille d'un climat divin!

Tu naquis plus blanche qu'un cygne Et ton grand-père dans sa vigne Mouilla ta lèvre avec du vin !

Aussi, lorsque la primevère Triomphe du climat sévère.

Loin du monde vulgaire et vain, Vers les cieux tu lèves ton verre.

ODELETTES I59

Toute à l'instant qu'il faut saisir, Tu mords, et d'une ardeur pareille, Aux raisins gonflés de la treille Comme à la grappe du plaisir I Et sur ta poitrine, où se noie Une lumière ivre de joie.

Mûrissent les fruits du Désir Comme une vendange qui ploie.

En tes veines, de toutes parts, Bourguignonne aux tresses dorées, Le sang des Bacchantes sacrées Bouillonne dans ton sang épars, Et tu tiens tes idolâtries De ces guerrières des féeries Qui conduisaient les léopards Avec des guirlandes fleuries!

Il fut ton aïeul, cet amant De la chanson ivre et sauvage, Menant sur son char de feuillage.

Par l'Attique, un troupeau charmanti C'est pourquoi, danseuse étourdie.

Tu fais d'une main si hardie Carillonner joyeusement Les grelots de la Comédie 1

ifiO OUtLETTES

O vendangeuse! tu souris,

Embrassons-nous jusqu'à Tivresse!

Buvons encore, ô ma maîtresse 1

Déroule tes cheveux chéris

Sur ces raisins! car, ô merveilles!

Tes tresses blondes sont pareilles

Au soleil qui les a mûris.

Et ta bouche aux grappes vermeilles.

Septembre 18S3.

xr<

ODELETTES l6l

A Thcophilc Gautier

V^UAKD sa chasse est finie, Le poëte oiseleur

Manie L'outil du ciseleur.

Car il faut qu'il meurtrisse, Pour y graver son pur

Caprice, Un métal au cœur dur.

Pas de travail commode!

Tu prétends, comme moi,

Que l'Ode Garde sa vieille loi,

Et que, brillant et ferme, Le beau rhythme d'airain

Enferme L'idée au front serein.

l62 ODELETTES

Car toi qui, fou d'extase, Mènes par les grands cieux

Pégase, Le cheval aux beaux yeux ;

Toi qui sur une grève Sais prendre en ton réseau

Le Rêve, Q)mme un farouche oiseau :

Maître, qui nous enseignes L'amour du vert laurier,

Tu daignes Être un bon ouvrier.

Mai 1856.

ODELETTES ï6]

A Théodore de Banville %,cponse à son Odelette

v^ui, l'œuvre sort plus belle D'uue forme au travail

Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.

f'oint de contraintes fausses !

Mais que pour marcher droit

Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.

Fi du rhythme commode, Comme un soulier trop grand.

Du mode Que tout pied quitte et prend I

Statuaire, repousse L'argile que pétrit

Le pouce Quand flotte ailleurs l'esprit;

164 ODELETTES

Lutte avec le Carrare, Avec le Parcs dur

Et rare, Gardiens du contour pur;

Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement

S'accuse Le trait fier et charmant;

D'une main délicate Poursuis dans un filon

D'agate Le profil d'Apollon.

Peintre, fuis la détrempe Et prends de l'émailleur

La lampe.

Pour fixer ta couleur;

Fais les sirènes bleues.

Tordant de cent façons

Leurs queues.

Les monstres des blasons

Dans son nimbe trilobé Jya Vierge et son Jésus,

Le globe Avec h croix dessus.

OUELETTKS l6î

Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité.

Le buste Survit à la cité.

Et la médaille austère Qjue trouve un laboureur

Sous terre Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent; Mais les vers souverains

Demeurent Plus forts que les airains.

Dans la matière dure Scelle ton rêve, afin Qu'il dure 'Tant que le monde ait fin.

Théophile Gautief..

Journal V Artiste, :- septembre i8>7.

l66 ODELETTES

A Odette

v x DETTE, VOS clicveux vcrmcils Ont le jaune éclat des soleils Parmi les moissons enchantées, Et caressent en nappes d'or Vos tempes plus blanches encor Que des étoiles argentées.

Quand l'aurore rose à demi Se joue et frissonne parmi Cette douce toison fatale, De pâles et tristes lueurs Éclairent de reflets rêveurs Votre joue aux teintes d'opale.

Sur votre jeune front penché

L'étincelle d'un feu caché

Brille dans vos yeux clairs et sombres,

Et comme de tendres pistils,

Les bandeaux soyeux de vos cils

Vous caressent de grandes ombres.

ODELIITTES 167

Vos Icvrcs déjà tout en fleur Ont riiarmonieuse p.ileur De la sensiiive froissée, El ce lys que rien n'outragea, Votre front se courbe déjà Sous l'orage de la pensée.

Vos regards sont si languissants Qu'à votre petit cœur je sens Saigner de secrètes blessures, Et parfois dans vos yeux pensifs Je crois voir s'amasser, captifs.

Tous les pleurs des amours futures.

Ah ! que ces pleurs silencieux Ne coulent jamais de vos yeux!

Et ne voyez jamais éclore.

Autour de vos cheveux flottants.

De nos saisons que le printemps Et de notre jour que l'aurore!

Que rien n'emplisse de sanglots

Votre ame pareille à ces flots

Où Dieu lui-même se reflète !

Parlez aux cieux, aux champs, aux boi

Avec votre plus douce voix,

Soyez heureuse, chère Odette !

[68 ODELETTES

Dites aux bosquets de rosiers:

Je veux que vous me le disiez Comment vos fleurs s'épanouisseùt, Et parmi de calmes amours Je veux que ma vie et mes jours Ainsi que vos roses fleurissent!

A la source dont le flot clair Boit le bleu transparent de l'air, Dites : Je veux, ô flots sans nombre, due mes jours coulent, comme vous, Sur un chemin facile et doux, A l'abri d'un feuillage sombre 1

Au bel Ange qui suit vos pas Je veux que ma route ici-bas Ne soit qu'harmonie et sourires I Tel dans l'oasis du désert On entend parfois un concert De voix humaines et de lyres.

Tous écouteront votre vœu !

Vous pariiez encore au bon Dieu Hier dans les célestes féeries, Et vous devez encor savoir En quels mots se parlent au soir Un ange et des roses fleuries.

Juillet iS^6.

ODtLtTTES 169

A Eugène Grange

Lia fille du g.ii Thespis

Est tout endormie Et penche son front de lys

Sur sa main blémie.

Ses Bacchantes aux doux yeux Ne versent plus le vin vieux; Assez de pleurs! j'aime mieux

L'amour de ma mie.

On dit que nous triomphons 1

O gaité facile, Où sont tes joyeux bouffons

Venus de Sicile?

Les grands mots ont effrayé Ce peuple au manteau rayé Dont Molière a défrayé

La verve docile!

lyO ODELETTES

Mais ta muse lace encor

A. son pied d'albâtre Le léger brodequin d'or

Qui sied au théâtre.

L'Amour est votre échanson, 11 rit à votre moisson :

Qu'il nous rende la chanson

Rieuse et folâtre!

Que la Comédie au moins Ail son chant du cygne!

Ah! sans prendre tant de soins Pour paraitre digne,

Son beau rire était si prompt!

Ami, sans lui faire affront,

Rien ne sied mieux à son front Qu'un rameau de vigne.

Mai iSss,

ODELETTES

A Jules de Prémaray

Lecteur, prompt à nous consoler, Toi qui sais encore voler, Comme l'abeille, au miel attique, Ton enthousiaste rumeur Encourage le doux rimeur, O voix émue et sympathique!

O mon ami, c'est déjà vieux!

Depuis dix ans, les envieux, Acharnés sur la même lime.

Ensanglantent leurs yeux ardents, Et viennent se briser les dents Contre l'acier pur de ma rime.

O Poésie ! ange fatal !

Des fous marchent d'un pied brutal A travers tes Édens splendides, Comme, aux approches de la nuit.

Par les déserts de fîeurs s'enfuit Le troupeau des buffles stupides.

ODELETTtS

Mais croissez, pervenches et thj-rr. !

Comme ces lueurs du matin Qu'enveloppent en vain des voiles, O symboles de mes amours !

C'est vous seuls qui vivrez toujours, Printemps, lauriers, chansons, étoiles 1

Mai

Théophile Gautier

1 HÉOPHiLE Gautier! poëte Au regard limpide et vermeil, Dont l'œuvre fut un hymne en fête A la vie ivre de soleil !

A l'heure où la Mort en délire, Avec un regret insensé, Admire encor ton fier sourire Qu'elle éteint de son doigt glacé,

Pardonne-moi, maître des charmes, Dont l'esprit s'enfuit vers le ciel, Si tu vois mes yeux pleins de larmes Devant toi, songeur immortel.

174 ODELETTES

Pardonne-moi si je te pleure, Car, ô maître, c'est l'humble ami Qui prie et sanglote à cette heure Auprès du lutteur endormi.

Mais ma propre fierté s'irrite De s'attrister ei^ces douleurs.

Et je sais qu'un tel deuil mérite Bien autre chose que des pleurs!

Car, ô pur génie, âme immense Qu'emplissait la sainte beauté, A cet instant pour toi commence Une double immortalité.

Et tandis que de ta poitrine, Déplovant son aile de feu, Ce qui fut la flamme divine S'envole et retourne vers Dieu,

Fier meuririer de la nuit noire, Vainqueur du silence étouffant.

Ton génie entre dans la gloire, Libre, superbe et triomphant.

Cependant que tes filles pleurent Et que tes fils sont pleins d'effroi. Mornes comme ceux qui demeurent Après des hommes tels que toi ;

ODELETTES I75

Cepend.uii qu'en ce triste bngiie Songent lenrs vivants désespoirs, Et cependant que ta compagne Pleure sous ses longs voiles noirs;

Artiste, créateur sans tache.

Sage et patient ouvrier, Souriante, la Muse attache Sur ton front le divin laurier.

Sereine et fixant sur ton livre

Son regard clair comme un flambeau,

A jamais elle te délivre

De l'épouvante du tombeau.

Et l'envie aux dents de couleuvre A beau se plaindre et crier : Non!

Elle fait briller sur ton œuvre Luxuriante, et sur ton nom.

L'éclat lumineux et féerique, Le flamboiement mélodieux Qui sied au poète lyrique Dans son triomphe radieux;

Et s'éveillant sous son doigt rose, Chanteur illustre et vénéré, Les clartés de l'apothéose Ruissellent sur ton front sacré I

170 ODELETTES

Déjà la France, à qui nous sommes, Douce mère frappée au flanc.

Dans le troupeau de ses grands hommes Choisit ta place au premier rang;

Et, te célébrant dans ses veilles.

Elle te bénit, fils pieux, D'avoir égalé les merveilles Qu'enfantèrent nos grands aïeux.

O fils d'Orphée et de Pindare, Instruit par eux dans l'art des vers, Qu'elle est belle, en ce siècle avare.

Ton œuvre aux cent aspects divers I

Ta jeune maîtresse la Rime, Qui fait toujours ce que tu veux.

Te donne, prodigue sublime.

Les diamants de ses cheveux;

Elle t'offre ces pierreries Qui semblent transir et brûler.

Et l'on voit leurs flammes fleuries Dans ton poëme étinceler.

ODl.LETTES l']^

Statuaire, que le vil piège

De la chair appelait en vain,

Tu sais du marbre au flanc de neige

Faire jaillir un corps divin,

Et ravir à la nuit fatale Son frissonnement enchanté, Et le vêtir, forme idéale, D'une invincible chasteté.

Et la Nature, ô coloriste! Veut que tu prennes ses trésors :

Diamant, rubis, améthyste, Et les bleus saphirs et les ors;

Et, par ton génie animées.

Tu fais, pour enchanter nos yeux, Avec ces matières charmées Un mélange mystérieux I

Russie, Egypte, Espagne, Grèce, Où les grands Dieux vivent encor, On voit, si tu veux qu'il paraisse.

Tout le prodigieux décor :

Vertes forêts, plaines moroses.

Mers d'azur aux charmants reflets.

Pics géants de neige, ciels roses.

Montagnes aux flancs violets;

17^ ODELETTES

Et les grandes architectures, Où tous !es arts sont mariés, Développent leurs lignes pures Et leurs détails coloriés,

Temple a la blanche colonnade, Burg dont l'herbe envahit la cour, Cathédrale, palais de jade, Alhambra découpant le jour!

En ce décor passent et vivent Des rois, des guerriers, des amants.

Les justes, et ceux que poursuivent Les ailes des noirs Châtiments;

Toute la folle engeance humaine Dont le Destin fait son jouet.

Tous les mortels tremblants que mène Amour avec son cruel fouet ;

Et surtout, mille, mille femmes Jetant sur leurs mates pâleurs Des ors divins aux belles gammes Ou de vivants colliers de fleurs;

Vierges priant dans leurs alcôves, Et folles aux regards surpris, Dénouant leurs crinières fauves Sur les rouges damas fleuris;

ODELETTES

Les unes pleurant comme un cygne, D'autres avec l'air irrité.

Mais toutes laissant voir le signe De l'irrésistible Beauté.

La Beauté! c'est le seul pocine Que tu chantas sous le ciel bleu, Grand porteur de lyre, et toi-même Tu fus sage et beau comme un dieu.

Sans que rien jamais la courrouce, Un regard calme et contempteur Brillait dans ta prunelle douce ; On eût dit qu'un divin sculpteur,

D.uis son jardin planté de vignes, Épris du beau comme du bien, Avait pétri les nobles lignes De ton visage olympien.

Ta barbe légère et farouche Tombait, soyeuse, en s'effilant.

Pour encadrer ta belle bouche Aussi rouge qu'un fruit sanglant.

X8o ODELETTES

Et comme au Zeus de l'ode ancienne Qui songe aux éternels devoirs, Ta chevelure ambroisienne Ruisselait en brillants flots noirs.

Sur ton large visage austère Quelle douceur, mais quel mépris Pour tous les hochets de la terre Auxquels on attache du prixl

Rhéteurs aux démarches hautaines Bâtissant un néant profond, Et se penchant vers les fontaines Pour remplir des urnes sans fond;

Orateurs dévorés de fièvre, Dans le carrefour éhonté Baisant de leur ardente lèvre L'ignoble Popularité;

Amants de l'or, pourris de plaies, Monnoyant l'angoisse et les pleurs.

Blêmes, et comptant des monnaies Dans la nuit, comme les voleurs;

Ineptes don Juans de romance, Sous ses haillons d'or, en plein jour.

Adorant tous, en leur démence.

Le spectre fardé de l'Amour;

ODELETTES l8l

Maîtres des Odes éclatantes.

Se résignant au rire amer Pour des foules plus inconstantes Que le flot fuyant de la mer ;

O pasteur des rhythmes sans nombre, Comme tu regardais ces fous Acharnés à l'ombre d'une ombre.

Avec un air pensif et doux,

Toi qui t'asseyais sous un arbre En plaignant le cerf aux abois!

Toi, l'amant des Nymphes de marbre Et de la source dans les bois,

Qui donnais la richesse vile Et tout leur or matériel Pour une âpre strophe d'Eschyle, S'envolant terrible en plein ciel!

Toi qui, dans ton cœur invincible.

N'eus pas d'autre rêve étoile Que de lire la grande bible Et de voir dans le ciel fermé !

Toi qui, dans ta candeur sincère, Souriais, ignorant du mal, Et qui remplissais ton grand verre Avec le vin de l'Idéal!

l82 ODELETTES

Reprends-les, ce divin sourire Et ce verre où ta lèvre but, Car voici l'heure de te dire, Maître, non : Adieu, mais : Salut

Oui, sois le bienvenu, poëte, Parmi ceux que nomme les siens La Muse qui fut leur conquête; Car tu ne t'en vas pas, tu viens !

Fier de ton renom qui te vante, Tu viens vers la postérité, Ayant sur ta lèvre vivante L'inéluctable vérité,

Et dans ta main mystérieuse Apportant, vainqueur du tombeau, Toute une œuvre victorieuse Où resplendit l'éclat du Beau 1

Au festin de la poésie, Où chacun, levant son bras nu.

Boit le nectar et l'ambroisie, O chanteur, sois le bienvenu 1

ODELETTES 185

Toi qui, pareil à Véroncsc, Parmi les salins et les fleurs, Fais resplendir en ta fournaise Les femmes aux belles couleurs!

Toi qui, dans un temps qui végète, Nous fais songer aux chœurs dansants Qui bondissaient sur le Taygète, Avec tes vers éblouissants!

Toi qui, savant aux hardiesses, Peux, comme Myron et Scyllis, Tailler l'image des Déesses Dans le marbre pareil au lys!

Toi qui sus donner à la prose Le prisme durable et charmant Que traverse un éclair de rose, Et le poli du diamant !

Toi qui répands de t.i main pleine Toute une riche floraison !

Dernier fils du chantre d'Hélène !

Ame, sagesse, esprit, raison,

Amant du beau, du vrai, du juste, Règne parmi les Dieux de l'art, Et viens prendre ta place auguste Entre Rabelais et Ronsard!

Page 1