MESURES DU VERS LIBRE
III. — 1. Les vers d'une pièce quelconque peuvent être tous de mesure semblable. C'est de cette façon que La Fontaine a écrit la plupart de ses Contes et quelquesunes de ses Fables ; par exemple : L'Homme et la Puce (VIII, 5), en vers alexandrins; Les Vautours et les Pigeons (VII, 8), en vers de 10 syllabes ; Le Lion amoureux (IV, 1), en vers de 8 ; Z,e Combat des Bats et des Belettes (IV, 6), en vers de 7 syllabes. Ces fables sont en rimes mêlées, mais la mesure en est parfaitement régulière.
2. Des vers de mesures différentes peuvent se succéder régulièrement par intervalles semblables, notamment pour former une suite de stances ou de strophes uniformes. C'est ainsi que^ dans cette stance de Lamartine:
« Aimons donc, aimons donc ! de l'henre fugitive,
Hàtons-nons, jouissons I L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons I »
(Méditations, XIV, v. 33-36.)
le vers de 6 syllabes alterne régulièrement, comme dans les trois stances précédentes, avec le vers alexandrin.
3. En outre, quand un groupe de mesures alterne avec un ou plusieurs groupes différents, la régularité est encore observée si l'oreille retrouve des vers de même mesure à des endroits déterminés.
Dans ces vers de Victor Hugo :
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit. Vous ne pouvez avoir de subites clémences Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
Je vous supplie, ô Dieu 1 de regarder mon âme.
Et de considérer Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme
Je viens vous adorer !
{Contemplations, IV, 15, v. 81-88.)
une stance semblable à celle de Lamartine alterne, d'une façon régulière et uniforme, avec une stance de quatre alexandrins.
4. Enfin, des mesures différentes peuvent se succéder sans aucune régularité. Ainsi^ dans les Fables de La Fontaine^ plus de la moitié des pièces (131 sur 245) se trouvent écrites uniquement en vers de 12 et de 8 syllabes^ mais ces deux vers se succèdent très irrégulièrement, tantôt alternant ensemble^ tantôt formant, sur une même mesure, de petits groupes^ très inégaux^ de 2 vers ou plus.
Une Hirondelle en ses voyages Avoit heanconp appris. Quiconque «l b«^\xcouç va
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages,...
« Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre ! »
C'est en ces mots que le Lion
Parloit un jour au Moucheron.
L'autre lui déclara la guerre.
« Penses-tu, lui dit il, que ton titre de roi
Me fasse peur ni me soucie ? »
(II, 9, V. i-6)
La liberté des mesures, nous faisant sortir de la versification régulière, devient, par conséquent, un premier élément du Vers libre.