‹ Les stances libres dans Molière: étude sur les vers libres de Molière comparés à ceux de LaChapitre 3 sur 34 · MESURES DU VERS LIBRE CHEZ LA FONTAINE · texte numérisé non relu

MESURES DU VERS LIBRE CHEZ LA FONTAINE

IV. — A première vue, il semble que les poètes puissent se permettre d'employer concurremment des vers de toute mesure, depuis douze jusqu'à une syllabe ; mais l'étude de ceux qui ont donné les types du Vers libre nous montre que, loin d'abuser de cette liberté, c'est à peine s'ils en ont profité discrètement. On vient de voir que La Fontaine se contente volontiers du mélange de 2 mesures. Le vers de 10 syllabes n'apparaît, mêlé à d'autres, que dans 75 de ses fables, à peine le tiers de l'ensemble.

Le vers de 7 syllabes est encore beaucoup plus rare cbez lui. Nous mettons de côté, non seulement les cinq fables où ce vers est employé seul (comme Le Combat des Bats et des Belettes), mais aussi les deux fables où il domine dans une proportion telle qu'on peut dire qu'il y devient un élément de régularité : La Cigale et la Fourmi (I, 1), Le Pot de te^re et le Pot de fer (V, 2). Ni la première, gui a 2i vers de 7 sy\Y&b«% «or ^^)Xl\\^%^-

conde, qai en a 28 sur 31, ne prodaîsent, quant à la mesure, l'effet d'une versification vraiment libre. Nous devons aussi mettre de côté, croyons-nous, les vers de 7 syllabes qui, dans une fable, se détachent de l'ensemble des mesures parce qu'ils ne sont en contact qu'entre eux, dans des groupes plus ou moins importants, et particulièrement au commencement (1) ou à la fin (2) de la pièce. Quant à ceux qui viennent réellement altérer, par leur contact avec d!autres vers, cette demi-régularité qui résulte de l'emploi exclusif des mesures paires de 12, de 10 et de 8 syllabes, combien en trouve-t-on dans les Fables ? A peine une cinquantaine, sur 10,000 vers environ I

« La cadence des vers de 7 syllabes, dit Quicherat (3), brise celle des vers de 8, et n'est point analogue à Fharmonie du vers de 12 : les vers de 7 ont une marche sautillante qui leur est propre^ et ils veulent être isolés. » On peut voir que, si La Fontaine ne les isole pas complètement, du moins il ne déconcerte presque jamais Toreille en les rapprochant des vers de 8 syllabes, avec lesquels ils s'accordent le moins. C'est pour éviter cette discordance qu'il écrit avecque en trois syllabes, au quatrième des vers qui suivent :

Dans le cristal d'une fontaine Un Cerf se mirant autrefois Loaoit la beauté de son bois.

Et ne pouvait qu* avecque peine Souffrir ses jambes de fuseaux,...

(VI, 9, V. i-5)

Le contact entre les deux vers n'a lieu que 10 fois

(1) Cf. m, 12; VI, 17; viii, 13; ix, 1, 15.

(2) Cf. I, 16; II, 17; iv, 11; v, 14; ix, 16.

(3J Traité de Versification française, 2« édition, p. 210.

dans les Fables ; encore ne sont-ils que 3 fois unis Tun à l'autre par le sens (1) et ne trouve-t on jamais un vers de 7 syllabes entre deux vers de 8.

Enfin, les vers d'un nombre de syllabes inférieur à 7 n'apparaissent qu'à Tétat d'exception. Les Fables ne contiennent que 27 vers de 6^ de 4, de 3 ou de 2 syllabes, et pas un seul de 5 ni d'une syllabe.

En résumé, des vers de 12 etdeS syllabes mêlés entre eux^ le plus souvent sans Bucun autre vers, parfois avec des vers de 10, beaucoup plus rarement avec des vers de 7 syllabes, et presque jamais avec des vers plus petits, tel est le type, devenu classique, de versification irrégulière que La Fontaine donna, en 1668, quand il publia les six premiers livres des Fables ; et c'est bien là, en ce qui concerne la mesure, ce que nous appelons le Vers libre.

(1) Voici les 10 passages (les trois derniers sont ceux où les deux vers sont unis l'un à l'autre par le sens) : m, 6, v. 40-41 ; m, 9, V. 7-8; iv, 20, v. 8-9; v, 10, v. 6 7; vi, 9, v. lO-U, 14-15; Xii, 26, V. 14-15; V, 10, V. 10 11; x, 14, v. 37-38; Xii, 26 {Le Soleil et les Grenouilles^ fable éliminée par La Fontaine de son recueil de 1694), V. 22-23. — Cf. iv, 22, v. 65-67.

Et les petits, en même temps, Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompetto.

n Dans rédition de 1678, l'imprimeur avait mis : se culbutans, qui est la véritable orthographe de ce mot ; mais dans VErrata joint à cette édition, La Fontaine rétablit se culebutans, Chamfort a donc eu tort de dire : « Voletants^ se culbutants. Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du mouvement au tableau, et exprime le sens dessus dessous avec lequel la petite famille déménage. » Avis aux commentateurs imprudents qui ont plus d'imagination que d'exactitude. — Gail s'est permis cette correction :

Voletants et se culbutants. »

(Édition H. Régnier, T. i, p. 358, note 21.)

Le vers de 7 syllabes n'est qu'une seule fois en contact avec le vers de 6 (i, 17, v. 4-5). Les deux vers sont séparés par un point.

Page 1