MESURES DU VERS CHEZ MOLIÈRE : LE REMBRGÎMENT AU BOL
V. — Avant la publication des Fables^ Molière avait écrit sa pièce, qai parut en Janvier de cette même année 1668. Connaissait-il quelque chose du recueil? C'est assez vraisemblable^ puisque nous savons, par la Préface de La Fontaine (1), que plusieurs fables (probablement répandues par des copies manuscrites) avaient déjà été accueillies par le public avec indulgence.
En tout cas, il connaissait les Contes, dont les deux premières parties, parues avant 1668, présentaient, dans les deux pièces les plus considérables : Joconde (1, 1) et La Fiancée du Roi de Garbe (II, 14), ainsi que dans Le Gascon puni (II, 13), un essai de versification très ir régulière.
Bien plus, Molière s'était essayé lui-même, cinq ans auparavant, en 1663, à écrire des vers libres^ dans le JRemercîment au Roi (2), dont voici le début :
Votre paresse enfin me scandalise, 10 syllabes.
Ma Muse ; obéissez-moi : 7 —
Il faut ce matin, sans remise, 8 —
Aller au lever du Roi. 7 —
Vous savez bien pourquoi ; 6 —
Et ce vous est une honte 7 —
De n*avoir pas été plus prompte 8 —
A le remercier de ses fameux bienfaits ; 12 —
Mais il vaut mieux tard que jamais. 8
Faites donc votre compte (> —
D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. 10
C'était un essai malheureux. Parmi les 11 vers de ce
(1) Edition H. Régnier, T. i, p. 8. Cf. Notice, p. xcv.
(2) Edition Despois-Mesnard, T. m, p. ^^5.
début, on en trouve de 5 espèces différentes : de 12, de 10, de 8, de 7 et de 6 syllabes. Le reste à Tavenant. Dans cette pièce, qui n'a que 102 vers, il faut passer 17 fois, c'est-à-dire près de 2 fois plus souvent que dans les lOyOOO vers de La Fontaine, d'un vers à un autre qui se trouve d'une syllabe plus long ou plus court. Exemples :
Et, ceux que vous pourrez connoltre, 8 syllabes.
Ne manquez pas, d*un haut ton, 7 —
De les saluer par leur nom,... 8 —
Grattez du peigne à la porte 7 syllabes.
De la ebambre du Roi ; —
Ou si, comme je prévoi, 7 —
La presse s'y trouve forte, 7 —
Montrez de loin votre chapeau, 8 —
Ou montez sur quelque cbose 7 —
Pour faire voir votre museau,... {{) 8 —
(v.40-iC.)
Molière avait réussi à faire des vers libres tellement libres qu'ils n'avaient plus rien de la versification que la rime. Le rythme y est aussi insensible que dans certaines pièces modernes où le poète semble demander pardon de la liberté grande qu'il a prise de rimer ses li-
Vi. — Molière écrivait alors pour être lu et non déclamé. Son royal lecteur a pu goûter quelque plaisir à cette prose rimée et familière qui faisait diversion à la pompe majestueuse des alexandrins et des vers lyriques. Mais l'homme de théâtre qu'était Molière ne pouvait songer à transporter à la scène cette versification sans rythme.
(i) et V. 28-2% 29-30, 52-53, 53-54, 51-^&, V^V-V^^.
Ses comédiens n'étaient pas comme ceux d'aujourd'hui, qui aident si volontiers l'auteur d'une pièce en vers à faire croire au spectateur qu'il a écrit en prose. Ils étaient de leur temps, du temps de Monsieur Jourdain^ qui avait fini par distinguer si nettement la prose des vers. Bien que façonnés par Molière lui-même à une déclamation moins chantante et plus terre à terre que celle de l'Hôtel de Bourgogne, ils n'eussent jamais compris que des vers dussent se dire comme : « Nicole, apporlez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, » et ils eussent essayé, bien en vain, d'Imprimer une allure cadencée à des vers comme ceux-là, qui sont dénués de toute cadence.
Molière n'a jamais songé à leur imposer une telle besogne. Écrivant pour la scène, il ne pouvait enlever au vers dramatique un rythme qu'il donnait instinctivement même à la prose. Qu'il suffise de rappeler les vers blancs qu'on a relevés en si grand nombre dans UAvarCy et surtout dans Le Sicilien,
C'est ainsi que sa phrase devient en quelque sorte le cadre exact et régulièrement divisé de la pensée ; et les idées se groupent avec d'autant plus d'aisance ou s'opposent entre elles avec d'autant plus de relief et de vigueur que la symétrie des mesures en fait plus pleinement sentir la juste distribution.
MESURES DU VERS DANS L'âGÉSILAS DE CORNEILLE.