MESURES DU VERS DANS AMPHITRYON ET DANS PSYCHÉ
YFII. — Molière, dans la comédie, s'est accordé un peu plus de liberté que le poète tragique. Il n'a pas cru devoir s'interdire le décasyllabe, quli a employé une centaine de fois^ sur 1943 vers, dans Amphitryon, et 12 fois, sur 746 vers, dans Psyché,
Quant au vers de 7 syllabes, nous en avons relevé 94 dans Amphitryon, et 36 dans Psyché, c'est-à-dire, d'un côté, autant, de l'autre^ 3 fois plus que de décasyllabes. D'après cette statistique, on pourrait croire que Molière n'a pas voulu ou n'a pas su éviter ce vers, que La Fontaine n*a introduit dans ses Fables qu^avec tant de précautions.
Avant de résoudre ce petit problème, remarquons une différence, fort notable, entre le prologue et le premier acte d'Amphitryon, d'une part, et les deux derniers actes, d'autre paît. Ces 94 vers de 7 syllabes, le prologue en a le cinquième (19) à lui seul, et, pour 60 que nous trouvons dans le premier acte, le deuxième ne nous en donne que 5 et le troisième 10. En un mot, la première partie de la pièce les contient presque tous.
D'où vient cette disproportion ? Molière aurait-il remarqué, chemin faisant, quelque fâcheux effet produit par des vers de cette mesure ? et se serait-il amendé du premier au deuxième acte ? Cela n'est guère vraisemblable. Pouvait-il condamner des vers dont la gracieuse vivacité enchante au théâtre les oreilles les plus délicates? Quelques-uns de ces vers auraient dû sans doute lui don- Der des scrupules, ceux-ci par exemple ;
— Pour ane jeune déesse, Vous êtes bien du bon temps Un tel emploi n'est bassesse Que cbez les petites gens.
(Prologue; v. 124-127.)
mais des scrupules au nom de la morale seule : la versification en est irréprochable.
L'explication parait être la suivante. Les personnages di Amphitryon sont de deux catégories. D'un côté, côté de la farce, un valet pendard et ivrogne, Sosie; sa femme, Cléanthis; puis, le dieu des fripons, Mercure, incarné en Sosie; et une déesse, la Nuit, qui n'est pas tellement du bon vieux temps que Mercure ne puisse lui dire :
Vous avez dans le monde un bruit
De n'être pas si rencbérie.
On vous fait confidente, en cent climats divers,
De beaucoup de bonnes affaires; Et je crois, à parler à sentiments ouverts.
Que nous ne nous en devons guères.
(Prologue; V. 138-143.)
N'est-elle pas la digne commère du céleste entremetteur? C'est dans la bouche de ces personnages-là que Molière place ses vers de 7 syllabes, légers, rapides, sautillants^ bien faits pour exprimer le piteux ahurissement d'un Sosie ou la malice facétieuse d'un Mercure; et s'ils se trouvent presque tous dans la première partie de la pièce, c'est que les rôles de Sosie et de Mercure en occupent presque la totalité (i).
(1) Il y a en outre 3 vers que Naucratès prononce au troisième acte, à propos de Sosie (m, 5; v. 1713-1715) :
Je ne sais pas s'il impose ; Mais il parle sur la chose Comme a'il aroit raison.
De l'autre côté, côté de la comédie héroïque, le général des Thébains, Amphitryon; sa femme, la tendre et chaste Alcmène; et Tamant divin, Jupiter, le maître du monde.
Pour ceux-là^ les vers majestueux et lyriques : Talexandrin, le décasyllabe et Toctosyllabe. Vocem comoedia tollitl
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore ; Et sans doute il ne peut être que glorieux De se voir le rival du souverain des Dieux.
Parcourez ces rôles : vous ne trouverez que 2 vers de 7 syllabes dans celui d'Amphitryon, 2 dans celui de Jupiter, pas un seul dans celui d'AIcmène.
Poursuivons jusqu'au bout la comparaison, pour montrer ce que valent les exceptions que nous venons de signaler. Dits par Mercure ou par Sosie, ces vers, en se dégageant des autres rythmes, prennent une allure aisée et familière :
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent; Et Tespace que voilà, Nos ennemis l'occupèrent :
Sur un haut, vers cet endroit, Étoit leur infanterie; Et plus bas, du côté droit, Étoit la cavalerie.
— Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraut !
Mon bras saura bien taniôl Châtier cette insolence,...
Les quatre vers dWmpWlr^ou eV de i\x^\\.^x qwV, ^la.
contraire, une cadence vraiment lyrique. Ce sont deux fins de stances :
— Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme.
— Ah! de tous les côtés mortelle est ma douleur.
Et je souffre pour ma flamme Autant que pour mon honneur (1).
(III, 7;v. 1814-1817.)
L'éclat d'une fortune en mille biens féconde Fera connoitre à tous que je suis ton support.
Et je mettrai tout le monde
Au point d'envier ton sort.
(IIÏ, 10; V. 1918-1921.)
Comparez la fin de la strophe de Vénus, dans Les Amants magnifiques :
Ils t'annoncent tous par ma voix La gloire et les grandeurs que, par ce digne choix, Ils feront pour jamais entrer dans ta famille. De tes difticultés termine donc le cours ; Et pense à donner ta fille A qui sauvera tes jours.
(ÏV, 2;v. 5-10.)
Ouvrons maintenant Psyché^ dont le premier acte est écrit tout entier par Molière. Le rapprochement est frappant. II y a, dans cet acte, 32 vers de 7 syllabes, et tous, sans exception, appartiennent aux rôles, presque
(1) Remarquer le passage suivant, du rôle d'Amphitryon (n, 6 ; v. 1288-1291) :
Et l'on donne grâce aisément A ce dont on n'est pas le maître.
Mais que, de gayeté de cœur, On passe aux moavements d'une fureur extrême, . . .
Le troisième de ces vers serait aujourd'hui un vers de 7 syllabes, mais Molière mesurait le mot gayeté en trois syllabes, comme dans ce passage de Dom Garcie (1810-1811) :
Mais je toos aTouerai que cette gayeté Surprend au dépourvu toute ma fermeté, . . .
V. les notes de Tédition Despois-Mesnard : T. ii, p. 326, et T. vi, p. 430.
comiques, des deux sœurs de Psyché, Aglaure et Gidippe.
Et dans quel ajustement Trouvez-vous qu'elle m'efface?
— Qui, vous, ma sœur? Nullement.
Hier à la cbasse, près d'elle, Je vous regardai longtemps, Et, sans vous donner d'encens.
Vous me parûtes plus belle.
Pour que rien ne manque à la symétrie, iËgiale (Fune des Grâces) et Vénus disent chacune, dans le Prologue, 2 vers de 7 syllabes. Comme avec Amphitryon et Jupiter, ce sont des fins de stances :
— Nous ne savons, Déesse, comment faire.
Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler :
Notre respect veut se taire.
Notre zèle veut parler.
(Prologue; v. 8i-84.)
C'étoit là, c'étoit là la plus sensible offense Que ma divinité pût jamais recevoir ;
Mais j'en aurai la vengeance.
Si les dieux ont du pouvoir.
(Prologue ; v. 89-92.)
Ëst-il besoin de faire remarquer que, daus les deux pièces, ces vers d'Amphitryon, de Jupiter, d'iEgiale et de Vénus terminent quatre stances où la succession des rimes est absolument la même?
IX. — L'auteur du Remercîment au Roi est devenu, dans Amphitryon^ aussi attentif que La Fontaine à éviter la discordance qui résulte du contact des vers de 7 et de 8 syllabes. Quand ce contact se produit, ce qui est rare, c'estf saut deux exceptions, (\\ie \ea dewiL N^ra sont se-
parés par le dialogue (1) ou, tout au moins, par le sens (2).
MERCURE
Oui; mais, pour aller plus vite, Est-ce qu'on s'en lasse moins ?