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PONT-NEUF

Quatre ans après que le poignard de Ravaillac eut enlevé son plus cruel ennemi à la maison d’Autriche, et à la France le Restaurateur de son prestige et de son bien-être, en 1614, la régente, Marie de Médicis, éleva sur le terre-plein du Pont-Neuf, qui venait d’être terminé, une statue équestre à son illustre époux.

Le cheval de bronze qui portait le Béarnais avait eu de bizarres aventures. Commandé par Ferdinand, duc de Toscane, pour sa propre statue, au sculpteur Jean de Bologne; donné, après la mort du duc, par Cosme de Médicis, à la régente de France, Marie de Médicis, fdle de Ferdinand; naufragé sur les côtes de Normandie, laissé un an au fond de la mer, ce cheval fut enfin repêché et amené à Paris où on le destina à porter une statue du roi Henri IV.

Aux coins du piédestal figuraient quatre esclaves de bronze, que les anciennes gravures représentent les mains liées derrière le dos. On peut en voir de semblables aujourd’hui encore à Livourne autour de la statue du même grand-duc Ferdinand, œuvre de Tacca. Ce rapprochement de dates, de per-

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sonnages et de circonstances méritait d’être signalé.

Quoi qu’il en soit, pendant près de deux siècles, le bon roi Henri, du haut de sa haquenée de bronze placée si bien à l’avant de la cité, put contempler à l’aise le spectacle de sa capitale qu il avait conquise au prix du double sacrifice du sang et de la religion. Si Paris valait bien une messe pour le Béarnais, celui-ci valait bien une statue pour son rôle glorieux.

Tour à tour guerrier heureux et malheureux, pacificateur habile, puis roi doué d’une énergie nécessaire, il prépare les voies à Richelieu et à Louis XIY, en rétablissant l’autorité royale méconnue des grands, en relevant, avec son précieux Sully, l’agriculture et le commerce, et en aidant par lui-même l’industrie. Il ajoute à la France les provinces de Bugey et de Bresse et s’allie à la puissante maison des Médicis dans la personne d’une femme d’une beauté altière et de goûts magnifiques r

« Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire, » Henri IV devait rester populaire, car il a du Français les qualités et les travers. Cœur généreux et brave, il fait passer du pain aux Parisiens qu’il assiège et met l’honneur de son règne à ce que, dans chaque ménage, on mange la « poule au pot le dimanche », image familière attestant une sollicitude pleine d’amour pour son peuple, qui le surnomma le bon roi.

Le Pont-Neuf avec ses spectacles pittoresques, que nous ont conservés dans leurs estampes curieuses les

CH. goutzwilleX

HENRI IV. 1 553-1610

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graveurs et les peintres du dix-huitième siècle, les de la Belle, les Mërian et les Raguenet, a toujours possédé la statue de ce grand Parisien, dont la tète planait fièrement au-dessus des carrosses des marquis comme des échoppes des petits marchands et des saltimbanques.

Comment qualifier d’un autre nom que de grand Parisien ce roi qui, non seulement, trouvait le loisir de guerroyer et de conquérir au dehors, de signer l’édit de Nantes, mais encore bâtissait l’Hôtel de Ville à la place de la Maison aux Piliers, et s’occupait si particulièrement de sa capitale qu’il la rendait méconnaissable de ce qu’elle était du temps des Valois?

Henri IV avait une prédilection pour sa bonne et grande ville, et Molière s’en est fait l’écho dans le couplet d’Alceste :

Si le roi m’avait donné Paris sa grand’ ville...

Sous les Valois, en effet, pendant les guerres de la rivalité d’Angleterre et de la Réforme, Paris avait eu besoin de ses remparts pour se défendre contre un ennemi sans cesse en éveil. C’était une véritable place de guerre qui comptait, pour ainsi dire, autant de sièges que de règnes. Celui qu’elle soutint contre Henri IV fut le dernier, et la grande ville n’en devait revoir qu’un plus terrible encore, en 1870.

Sous Henri IV on entrait à Paris par seize portes fortifiées de tours. Au delà de ces seize portes étaient autant de faubourgs, dont plusieurs furent ruinés pen-

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dant le siège. Six ponts, dont quelques-uns étaient surchargés de constructions, servaient de communication d’une rive de la Seine à l’autre : le pont Notre- Dame, le Petit-Pont, le pont au Change, le pont Saint- Michel, le pont Marchand et le Pont-Neuf.

Ce dernier, le plus beau des ponts de Paris, par ses proportions et son style romain, est intimement lié par les souvenirs à l’histoire de la statue d’Henri IV qui en forme le couronnement. Commencé en 1578 par Androuet du Cerceau sous le règne d’Henri III, il fut achevé en 1604, quinzième année du règne de Henri le Grand, par Guillaume Marchand. Ce pont célèbre est composé de deux parties inégales qui se réunissent à l’extrémité de l’île de la Cité. L’esplanade formée par le point de jonction de ces deux parties est avec l’île un des points de Paris les plus en vue, et ouvrant aux yeux les perspectives les plus étendues sur les deux bras de la Seine. Elle était naturellement indiquée pour l’emplacement d’un monument.

La construction du Pont-Neuf entraîna celle des deux quais de l’Horloge et des Orfèvres qui, auparavant, se composaient uniquement de maçonneries irrégulières et d’ouvrages en bois. On perça en outre la rue Dauphine.

Digne continuateur des plans de Philippe- Auguste et de François Ier, Henri IV n’améliora pas cette seule partie de la ville. Avant lui, il n’y avait à Paris que des enclos ou des carrefours dont les potences, les échelles

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et les croix faisaient tout l'ornement. De là viennent les noms de clos Saint Lazare, de rue de l’Echelle, Croix-des-Petits-Champs, etc. Le bon roi construisit aussi la place Dauphine et la place Royale; cette dernière est restée encore assez intacte aujourd’hui pour cpie nous la jugions avec son caractère original. Enfin, plusieurs rues n’étaient pas encore pavées : en général, elles étaient fort étroites, surtout au centre de la ville; on n’y pouvait pénétrer en voiture. Elles furent élargies et améliorées.

Inspiré par son sage ministre et par son cœur, Henri IV fit beaucoup pour l’industrie parisienne. Il protégea les manufactures et en établit dans les galeries du Louvre et à la place Royale. Sous son règne et sous sa protection s’éleva, quai de Billy, la manufacture de tapis façon de Perse, appelée plus tard « la Savonnerie, » et qui atteignit une si grande perfection au commencement de notre siècle.

On comprendra donc désormais pourquoi Henri IV, au point de vue municipal, mérite une belle place au soleil en plein Paris.

Quand vint la Révolution, en 1789, le peuple éprouva le singulier caprice d’obliger les gens qui passaient en équipage à descendre de leur voiture et à s’agenouiller devant la statue. Le duc d’Orléans se fit infliger cette génuflexion.

La même année, un architecte du nom de Gisors, ancien pensionnaire du roi à Rome, le même qui fut

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plus tard chargé des travaux de la salle de la Convention aux Tuileries, compléta le plan d’un monument dédié à la gloire de Louis XVI, en face la statue d’Henri IV, et qu’il avait élaboré dès 1787. En face d’Henri le Grand devaient s’élever une statue équestre de Louis XYI, à peu près dans le même style, et, par derrière, un temple à colonnes corinthiennes, décoré d’un portique rehaussé de deux corniches dans un pur style grec, avec médaillons, statues et bas-reliefs. Le fin burin de Berthault nous a conservé, dans une estampe fort rare, ce projet, qui ne fut, d’ailleurs, jamais exécuté.

Mais la Révolution, qui faisait le procès à la monarchie et à ses abus séculaires, n’admit pas de circonstances atténuantes pour Henri IV, et, malgré les qualités, le niveau intellectuel élevé de ce prince, comparativement à celui des Valois et de ses prédécesseurs, elle se souvint de ses inconséquences et de ses sévérités, de ses lits de justice, de l’assemblée de Rouen, de son décret des galères pour avoir tué un lapin, des excès commis par la noblesse, et de F édit de Nantes avec ses restrictions dangereuses. L’Henri IV du Pont-Neuf fut condamné et démoli en effigie.

En 1792, au moment où la patrie fut déclarée en danger, la statue fut renversée et envoyée à la fonderie pour faire des canons contre l’étranger, destination que le Béarnais n’eût peut-être pas répudiée. A la place on éleva un amphithéâtre d’enrôlements volontaires,

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et, plus tard, on y mit le canon d’alarme, cpii y resta plusieurs années.

En l’an YI, l’architecte Poyet, connu pour avoir débarrassé les ponts de Paris des maisons qu’on y avait construites, proposa au Corps législatif les plans d’une colonne à ériger aux Victoires nationales sur le terreplein du Pont-Neuf. On ne donna pas suite à ce projet.

L’emplacement de la statue resta vide durant le Consulat et les premières années de l’Empire, attendant une destination. Enfin, en novembre 1809, après la campagne d’Autriche, Napoléon décrète l’érection sur le terre-plein du Pont-Neuf, vis-à-vis la place Dauphine où s’élevait le monument de Desaix, d’un obélisque de 120 pieds, en granit, avec des bas-reliefs, des inscriptions, des statues, en mémoire de la conquête de l’Allemagne. Le programme de ce travail fut mis au concours par le ministre de l’intérieur, mais il ne produisit pas autant d’enthousiasme que l’avait fait le monument de la Victoire pour l’achèvement de la Madeleine. Dix projets seulement furent présentés ; celui de Chalgrin réunit les suffrages de la commission comme étant le plus simple et le plus exécutable. Le second projet le plus remarqué fut celui de l’architecte Poyet, qui avait fait du soubassement une immense cascade d’eau.

Les fondations du nouvel obélisque de la grande armée commençaient à sortir de terre lorsque les événements politiques vinrent arrêter sa construction.

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On avait, il est vrai, poussé davantage d’autres travaux, et celui-ci avançait très lentement, car il avait fallu tout d’abord reconstruire et décorer dans le style du pont l’entablement du terre-plein, travail fort long d’exécution.

En 1814 pourtant, le piédestal était achevé quand les alliés parurent sous les murs de Paris. L’obélisque avait vécu. Louis XVII 1 décréta la réinstallation de son aïeul sur le Pont-Neuf, et cette restauration du Béarnais eut lieu selon le bon plaisir du monarque et sur l’heure. On mit en place une statue d’Henri IV, modelée en plâtre par le célèbre sculpteur Lemot, et qui reproduisait, à peu de chose près, l’antique statue de 1614. Cette maquette figura au Pont-Neuf jusqu’en 1818, année où elle fut coulée définitivement en bronze.

C’est donc le modèle en plâtre de ladite statue que vit Louis XVIII en 1814, le jour où il se rendit à Notre- Dame peu après son entrée dans Paris. A en juger par les gravures du temps, le vieux monarque fut l’objet au Pont-Neuf, devant la statue de son aïeul, d’une ovation enthousiaste. On le représente lourdement assis dans une berline découverte, ayant à ses côtés P infortunée fille de son frère Louis XVI, la duchesse d’Angoulême. Une estrade, qui précède un temple grec avec des trépieds portant des brûle-parfums, est dressée : une musique s’y fait entendre, des jeunes filles jettent des fleurs, un ballon monté par un émule

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de Blanchard et décoré d’un grand lis blanc s’élève

dans les airs; le peuple, qui en a vu bien d’autres, regarde, plus distrait qu’étonné; seuls, les vieux grenadiers de Napoléon, d’escorte autour de la voiture royale, paraissent mornes et irrités. Ils préféreraient sans doute recevoir une blessure devant l’ennemi qu’assister à ce retour des Bourbons.

Louis-Philippe et Napoléon III ne firent aucun changement sur le terre-plein du Pont-Neuf. Dans le plan des grands projets de transformation de Paris élaboré par le baron Haussmann, les anciennes maisons des quais des Orfèvres et de l’Horloge, entièrement défigurées par les siècles, d’ailleurs assez décrépites, devaient tomber et faire place à d’élégants portiques peu élevés entourant la place Dauphine jusqu’au Palais de Justice, laissant voir la grandiose façade de l’architecte Duc.

Ce projet eût eu, en outre, l’avantage de découvrir non seulement le Palais de Justice et de former depuis le Pont-Royal une perspective monumentale aux yeux, mais la statue d’Henri IY elle-même aurait été soulignée avec toute sa valeur et se serait profilée également dans le ciel, ajoutant à l’ornement de cette disposition. On peut juger de l’aspect décoratif obtenu par l’effet superbe que produit aujourd’hui la statue de Louis XIY, place des Victoires, depuis l’ouverture de la rue Etienne-Marcel.

Il est probable que la reprise de ce plan n’est qu’une affaire de temps et qu’un avenir prochain nous

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permettra d’en admirer les heureuses dispositions.

La statue équestre d’Henri IV, œuvre de Lemot, le célèbre sculpteur à qui l’on doit, entre autres œuvres, le fronton du Louvre devant Saint-Germain-l’Auxerrois, la statue de Louis XIV de la place Bellecour à Lyon, des bas-reliefs au Corps législatif, etc., offre un modelé et une perfection de détails dignes d éloges.

Les bas-reliefs de côté du piédestal représentent : le premier, Henri IV faisant passer des vivres aux Parisiens assiégés, et, le second, l’entrée du roi dans Paris. L’un et l’autre sont traités avec un grand respect de l’observation historique. Sur la face du piédestal regardant la place Dauphine on lit cette inscription gravée dans le marbre :

HENRICI MAGNI PATERNO IN POPULUM ANIMO NOTISSIMI PRINCIPIS SACRAM EFFIGIEM CIVILES INTER TUMULTUS GALLIA INDIGNANTE DILECTAM POST OPTATUM LUDOVICI XVIII REDITUM EX OMNIBUS ORDINIBUS CIVES ÆRE COLLATO RESTITUERENT NEC NON ET ELOGIUM CUM EFFIGIE SIMUL ABOLITUM LAPIDI RURSUS INSCRIBI DIE XXV GURAVERUNT MDCCCXVIII

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