‹ Les statues de ParisChapitre 9 sur 51 · SQUARE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS · texte numérisé non relu

SQUARE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS

Bernard Palissy est un des artistes du moyen âge qui font le plus d’honneur h la France. A l’heure où les arts industriels sont l’objet de la part du gouvernement d’une protection inconnue jusqu’alors, le nom de Bernard Palissy revient volontiers à la pensée. Son art est, pour ainsi dire, né avec lui et a disparu avec lui. C’est de nos jours seulement qu’on a retrouvé un procédé d’imitation assez réussi, susceptible de donner une véritable illusion.

Né vers 1510 dans un petit village du Périgord, il dut, pour vivre, se faire peintre de sujets sur vitraux. Cet état, en l’initiant aux principes du dessin et aux manipulations chimiques, alluma chez lui une double passion pour les arts et pour les sciences naturelles. Il étudia les arts dans les œuvres des maîtres italiens, les seuls alors en renom; puis, son état de verrier étant devenu soudain improductif par suite d’une concurrence très répandue, il cultiva la géométrie, et obtint dans le pays qu’il habitait une réputation comme habile « leveur de plans ».

Mais bientôt son esprit, avide de découvertes, ne tarde pas h élargir son cercle de connaissances. Il l’ap-

BERNARD PALISSY

plique dès lors à des observations constantes sur la composition des couches terrestres. Pour tâcher d’éclaircir les doutes qui lui restaient, aussi bien que pour obtenir la confirmation matérielle du système qu’il avait déjà édifié, il se mit à voyager: le résultat de ses voyages fut la création d’une théorie qui, après avoir longtemps fait sourire les plus grands esprits, ne devait pas moins former, dit M. Paul Lacroix auquel nous empruntons ces détails, la première assise des principes qui sont aujourd’hui considérés comme les bases de la science géologique moderne.

Ces premières et hasardeuses tentatives, dans une voie nouvelle couronnée de succès, lui donnèrent à coup sur une satisfaction morale; mais son état de gêne matérielle, augmenté par l’accroissement de famille, continuait. Voici comment il s’exprime lui-même sur cette partie de sa vie; son récit a toute la saveur du langage populaire du seizième siècle :

cc Sache qu’il y a vingt-cinq ans passés, il me fut montré une coupe de terre tournée et émaillée, d’une telle beauté, que dès lors j’entrai en dispute fivec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos qu’aucuns m’avaient tenus, en se moquant de moi, lorsque je peindais les images. Or, voyant que Lon commençait à les délaisser au pays de mon habitation et aussi que la vitrerie n’avait pas grande requête (n’était pas fort demandée), je vais penser, que si j’avais trouvé l’invention de faire des émaux, je pour-

BERNARD PALISSY

rais faire des vaisseaux de terre et autres choses de belle ordonnance, parce que Dieu m’avait donné d’entendre quelque chose de la pourtraiture (peinture delà céramique), et dès lors, sans avoir aucun égard que je n’ avais nulle connaissance des terres argileuses, je me mis à chercher les émaux, comme un homme qui tâte en ténèbres. ))

Il mit seize ans à découvrir le secret des émaux italiens, de 1539 à 1555. A cette époque les fabriques de la péninsule avaient toute suprématie dans cet art si élégant des majoliques et des émaux. Pendant seize ans, cet infatigable lutteur, que ne découragent ni la faim, ni la maladie, ni la calomnie, ni l’insuccès, travaille et cherche avec opiniâtreté. Sa foi ne l’abandonne jamais. Il installe un fourneau dans sa propre maison, et comme un alchimiste toujours plein d’espoir, il pile et mélange les substances, soumettant les débris de terre au feu des verriers, prenant à ses gages un ouvrier potier, à qui, faute d’argent, il se voit une fois obligé de donner en payement ses propres habits; tournant seul, pour broyer ses matériaux, un moulin qui exigeait ordinairement la force cc de deux puissants hommes ». Que lui importe de se déchirer les doigts en reconstruisant son four, que le feu avait fait éclater, et dont le mortier et la brique s’étaient .« liquéfiés et vitrifiés » ! Que lui importe, comme il le raconte lui-même dans ce langage si naïf et si touchant, d’être obligé pendant plusieurs jours de « man-

BERNARD PALTSSY

ger son potage ayant les doigts enveloppés de drapeaux )) ; de pousser la conscience et le zèle du chercheur jusqu’à tomber sans connaissance quand il s’aperçoit qu’une fournée sur laquelle il avait compté présente de nombreux défauts ; de détruire en dépit du besoin d’argent, et bien qu’on lui en offre un certain prix, des pièces qui., n’étant pas d’une parfaite venue, auraient pu causer « décriement et rabaissement à son honneur » ; enfin, de briser et de jeter dans le feu, à défaut d’autre combustible, le plancher de sa maison et de son pauvre ménage!

Tout cela, il en fait le sacrifice à son art, parce qu’il veut découvrir le secret des émaux. Rien ne lui

ch coutzwill

BERNARD PALISSY. 1510-1589

BERNARD PALISSY

coûte pour arriver à ce but si patiemment poursuivi, si chèrement, mais aussi si glorieusement acquis.

Palissv représente le type surachevé de l’homme laborieux. Quand l’amour du travail et la persévérance atteignent ces hauteurs, on peut dire du caractère qui les enfante, qu’il est héroïque. Et, dans son Art de terre , auquel nous avons déjà fait de si curieux emprunts, Palissy raconte tous les déboires qui l’accueillaient : « On se moquait de moi, et même ceux qui me devaient secourir (il entend par là les gens de sa famille, sa femme, ses enfants, qui n’étaient pas pénétrés aussi fortement que lui de la foi en son œuvre) s’en allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher, et par tels moyens me faisaient

perdre mon crédit, et m’estimait-on être fou Les

autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnaie M’en allais par les rues, tout baissé, hon-

teux. J’étais endetté en plusieurs lieux, et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires. Tous se moquaient de moi, en disant : « Il lui appartient bien de mourir de faim, « parce qu’il délaisse son métier. »

Et de bonne foi, il faut en convenir, lorsqu’on se reporte à l’esprit de l’époque, et qu’on se figure le bon sens populaire, ces on-dit étaient fort naturels. Voir un homme, qui abandonne l’état de verrier pour s’enfermer des années entières dans une chambrette au milieu des instruments et des argiles, maigrir sur un

BERNARD PALISSY

travail improductif, se priver de tout, 11’était-ce pas s’exposer à être traité de fou, ou, avec plus de respect, d’alchimiste?

Ailleurs il dit encore : cc J’ai été plusieurs années que, n’ayant rien de quoi faire couvrir mes fourneaux, j’étais toutes les nuits à la merci des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide ni consolation, sinon des chats-huants qui chantaient d’un côté, et les chiens qui hurlaient de l’autre... Me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur moi, à cause des pluies qui étaient tombées, je m’en allais coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré de telles sorte, comme un homme qu’on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville, et m’en allant ainsi retirer, j’allais bricolant (titubant), sans chandelle, et tombant d’un côté et d’autre, comme un homme qui serait ivre devin, rempli de grandes tristesses, d’autant qu’après avoir longuement travaillé je voyais mon labeur perdu. » Et le tableau si noir de ses souffrances, tracé de sa propre main, continue de cette façon jusqu’au jour où éclate la découverte de son génie.

Le ciseau du sculpteur Barrias a saisi Palissy dans cette période si éloquente par elle-même de sa vie, et il nous a tracé avec talent la physionomie du verrier, songeur et réfléchi, poursuivant le problème toujours entrevu et si long- à résoudre. La tête est sensiblement penchée vers le corps et médite ; un grand tablier de cuir couvre le potier, qui de la main droite s’appuie

BERNARD PALISSY

sur un creuset, et de la gauche tient un de ces plats en céramique ornementé, si admirables par leur beauté plastique et leur composition mouvementée. Trois idées se dégagent de l'œuvre de M. Barrias : dans la tête, la pensée qui cherche et trouve le problème; dans Tinstrument de travail, le levier par lequel on produit; enfin, dans l’objet d’art, le fruit combiné de la pensée et de l’instrument.

Il faut louer M. Barrias d’avoir compris ainsi le caractère de son héros, qui restera éternellement remarquable par son énergie non moins que par les résultats de sa découverte. Les promeneurs de Boulogne-sur-Seine verront, devant la mairie de cette charmante localité des environs de Paris, l’original dont le square Saint-Germain-des-Prés a la reproduction. Placée sur un piédestal bas et mesquin, la statue, qui méritait mieux, nous charme et nous émeut. Voilà bien sous cet élégant costume de la Renaissance, immortalisé par les mignons d’Henri III, ce fier travailleur, miné par la fièvre. Il renaît élégant sous l’enveloppe et digne de pitié par la souffrante expression de son visage. Ses traits fins, joints à sa haute taille, nous rappellent également d’une façon suffisante l’image d’ensemble des contemporains de la Saint- Barthélemy, de cette époque tragique et frondeuse, où les hommes n’avaient de fierté et de paroles que pour se provoquer et pour se battre.

Bientôt enfin à la longue période de misère succède

BERNAUD PALISSY

le triomphe. Bien que calviniste, il est présenté au connétable de Montmorency, et distingué par ce grand seigneur, jaloux de protéger sa liberté. Grâce à lui et à ses beaux travaux, Palissy est bientôt connu du roi, qui lui donne le titre d ’ inventeur des rustiques figulines du roi. et de la reuie-mère (Henri II et Catherine de Médicis). Logé aux Tuileries, il ne tarde pas à occuper la renommée non seulement comme potier, mais comme savant chimiste et géologue. Il s’intitule alors maître Bernard des Thuilleries. En construisant le nouveau Louvre, les architectes ont mis à jour les restes de son atelier, et des découvertes à cet endroit de fragments de poteries très artistiques, décrites par Bernard lui-même, ont enlevé toute espèce de doute à cet épfard.

L’énumération de toutes les formes charmantes que Palissy a données à la terre émaillée serait trop longue. Qu’il nous suffise de dire qu’il a composé avec une habileté de modeleur et de dessinateur sans pareils, avec une richesse de couleurs égale à l’élégance des reliefs, une quantité d’ouvrages que contenaient, avant la Révolution, les châteaux de Nesles, de Chaulnes, des Tuileries et d’Ecouen, habitation de son protecteur.

Les musées principaux de Londres et de Paris, quelques riches collections particulières, nous ont conservé des vestiges de l’art du grand potier. Malheureusement, ce siècle, qui pour les arts a été le plus

BERNARD PALISSY

déconcertant des imitateurs, est arrivé à reproduire si finement les émaux et les plats du potier de Saintes qu’on s’y trompe comme à plaisir, et que leur dépôt de vieille date dans les musées est souvent la seule garantie sérieuse d’authenticité.

L’admiration universelle qu’excite Palissy est la récompense de cette opiniâtreté ail travail et de cet amour de la nature qu’il caractérisait lui-même si bien dans ces paroles mémorables inscrites désormais dans l’histoire : Je 11 ai pas eu d’ autre livre (pue le ciel et la terre , lequel est connu de tous , et est donné à tous de connaître et de lire ce beau livre.

HENRI IY

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