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PLACE DES VOSGES

Il est impossible de donner l’historique de la statue élevée par Richelieu à Louis XIII au centre de la place Royale, sans rappeler sommairement ici ce que fut cette place et quel rôle elle joue dans l’histoire de Paris. C’est sur l’emplacement de l’hôtel des Tourn elles, à jamais regretté par tous les archéologues, et si légendaire par les merveilles de son architecture, de ses ornements mobiliers et les scènes historiques dont il fut le théâtre, qu’ après sa démolition ordonnée en 1565, Charles IX décréta l’établissement d’une grande place prise sur les terrains de l’hôtel et de son parc. Elle devait d’abord s’appeler place de France, et de tous côtés devaient y aboutir de vastes rues portant les noms des principales provinces du royaume. Quelques rues actuelles du Marais rappellent cette dée.

Henri IV, qui eut à la bâtir, lui donna le nom de place Royale et l’exécuta sur un plan régulier qu’il imposa pour le restant aux associés constructeurs. Commencés en 1605, les travaux furent achevés en 1612. On y logea d’abord des manufactures de drap et de soieries, puis, cette industrie ayant disparu après

LOUIS XIII

la mort tragique du roi, la noblesse vint s’y établir. Les grands seigneurs, le haut clergé, les magistrats, les écrivains, les dames de qualité, les beautés à la mode, firent du Marais et de la place Royale leur séjour favori. Les duels, les tournois, les carrousels, les intrigues, la choisirent plus d’une fois pour théâtre, et le lieu, on l’avouera, ne manque ni d’originalité ni de couleur pittoresque. Ses trente cinq pavillons bâtis de pierres et de briques avec leurs arcades larges comme une rue font encore bonne figure au soleil, et je ne sais de décor d’une ordonnance à la fois plus élégante et plus noble à l’œil.

Il plut au cardinal de Richelieu, qui s’appelait luimême Y âme des exploits de Louis le Juste , d’offrir à son roi vassal un hommage digne de mémoire. Louis XIII en cela comme pour le reste, même lorsqu’il s’agissait de faire tomber des têtes, se laissa faire.

Henri IV avait sa statue au Pont-Neuf. Richelieu voulut que le fils d’Henri IV eût aussi la sienne. Ce luxe devint même une habitude royale. Louis XIV se laissa ériger place des Victoires et place Vendôme de son vivant, Louis XV de même, devant les Champs- Elysées, Louis XVI et XVII n’en eurent pas le loisir, et Louis XVIII, plus modeste ou plus spirituel, se contenta de rétablir ses aïeux sur les places publiques.

Richelieu éleva donc sur la place Royale une statue à son prince et pupille, et on l’inaugura le 27 septembre 1639. Sur un piédestal de marbre blanc piaffait un

LOUIS XIII

cheval de bronze, qu’enfourchait lourdement un colossal cavalier d’airain, «allongeant, dit Sauvai, un bâton de commandement au bout d’un vilain bras, coiffé d’un panache grotesque, et ressemblant moins au roi qu’à un Turc )>. Le cheval était de Daniel Ricciarelli de Yolterre, disciple de Michel-Ange; le cavalier était sculpté par Biard. Peu de temps après l’érection de la statue, le bâton de commandement du roi se détacha, et dans ces temps superstitieux plus d’un y vit un épigramme contre un prince qui régnait si peu, L’hommage du cardinal se compléta par des inscriptions à la louange de Louis XIII et de son premier ministre. On pouvait lire, en effet, ce curieux sonnet sur Tune des faces du piédestal :

Que ne peut la vertu? que ne peut le courage?

J’ai dompté pour jamais l’hérésie en son fort.

Du Tage impérieux j’ai fait trembler le bord,

Et du Rhin jusqu’à l’Ebre accru mon héritage.

J’ai sauvé par mon bras l’Europe d’esclavage;

Et si tant de travaux n’eussent hâté mon sort,

J’eusse attaqué l’Asie, et, d’un pieux effort,

J’eusse du saint tombeau vengé le long servage.

Armand, le grand Armand, l’âme de mes exploits,

Porta de toutes parts mes armes et mes lois,

Et donna tout l’éclat aux rayons de ma gloire;

Enfin il m’éleva ce pompeux monument,

Où pour rendre à son nom mémoire pour mémoire,

Je veux qu’avec le mien il vive incessamment.

LOUIS XIII

Cette pièce était signée de l'académicien Desmarest de Saint-Sorlin, dans sa jeunesse un des beaux esprits

LOUIS XIII. 16 01 -1643

de l’hotel de Rambouillet, rimeur à gages du cardinal mais écrivain de peu de goût, mort fou. Son style porte la marque du galimatias.

LOUIS XIII

Richelieu fut satisfait de son monument et davantage encore du lieu par lui choisi. Cette place Royale n’était-elle pas le rendez-vous de la féodalité hivernant au Marais et cette statue ne marquait-elle pas le symbole de l’unité monarchique, et l’autorité souveraine d’un maître dont le sceptre était de bronze ?

Malgré l’ombre projetée sur elle par cet hôte monumental, la place Royale conserva longtemps encore sa radieuse gaieté. Chaque jour sa pelouse, inondée de lumière, était foulée par tout ce que la capitale avait de plus vivant et de plus folâtre, talons rouges, pourpoints de velours et robes à queue. La noblesse l’avait adoptée, la poésie devait à son tour la sacrer. En 1635, Corneille donnait à une de ses premières comédies ce titre : La Place Royale.

La place Royale fut au règne de Louis X1Y ce qu’avait été le Palais-Royal à la Révolution, le foyer des idées et le laboratoire des esprits. Le Louis XIII de bronze présida toutes ses brillantes et tumultueuses réunions.

En 1682, on ajouta la grille pour remplacer les barrières de bois, et le jardin fut planté l’année suivante. La grille coûta trente-cinq mille livres aux trente-cinq propriétaires des pavillons riverains. Elle était ornée de superbes écussons de Bourbon avec l’effigie du roi.

La splendeur de la place Royale finit avec la Révolution : le peuple l’envahit en 1789, démolissant les

LOUIS XIII

écussons et mettant bas le Louis XIII, chef-d’œuvre d’un artiste de la Renaissance. Le piédestal où le cardinal a fait graver son éloge subit le même sort. Plus de royauté, mais l’égalité qui nivelle tout à ras du sol. La place Royale devint sous la Convention la place de Y Indivisibilité et fut le centre d’une section de la garde nationale.

En l’an IV, le gouvernement décréta un concours pour l’érection, sur la place ci-devant Louis XIII, d’une statue allégorique de l’ Indivisibilité . L’architecte Detournelle, aidé du peintre et dessinateur CaralFe, présenta un projet de monument consacré à l’Hymen dont le trait nous a été conservé. Sur un piédestal carré, décoré de bas-reliefs et élevé sur une estrade de pierre flanquée de brûle-parfums antiques, l’Hymen, sous les traits d’un homme et d’une femme vêtus de péplums et portant sur leurs épaules un joug autour duquel s’enroulent des guirlandes, se regarde avec la simplicité que donne une conscience libre. Ce projet et ce concours n’eurent pas de suite.

Sous le Consulat, la place Royale s’appela place des Vosges et reçut dans les premières années de l’Empire une fontaine monumentale pour décoration. Au retour des Bourbons elle ne redevint pas seulement royale par le nom, mais par le rétablissement d’une statue de Louis XIII rappelant autant que possible l’originale du temps de Richelieu. Son exécution en marbre blanc confiée en 1816 au talent de Dupaty ne fut achevée

LOUIS XIII

qu’en 1821 parCortot, car la maladie empêcha Dupaty de mener lui-même son œuvre afin. Cette statue, discutable au point de vueartisque, n’a pas moins de 13 pieds 6 pouces de proportion. Son travail est d’une correction et d’un fini soigné, habituels à l’école du début de ce siècle.

Pour corriger la nudité de la place Royale sur ses angles, on y ajouta quatre fontaines et un quinconce. Depuis lors, cette célèbre promenade a traversé les gouvernements divers sans encombre; elle est redevenue place des Vosges avec la République, et seuls les ébats joyeux des bandes d’enfants alternant avec les sifflets des moineaux animent cet emplacement dont l’ensemble a gardé un si beau caractère. Deux fois par semaine en été, la musique d’un régiment de ligne ou de la garde républicaine attire les honnêtes bourgeois du Marais, commerçants et petits rentiers fidèles à ce quartier, dont la physionomie conserve quelque chose de patriarcal.

MOLIÈRE

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