‹ Les statues de ParisChapitre 12 sur 51 · RUE RICHELIEU · texte numérisé non relu

RUE RICHELIEU

Si Molière, poète et prosateur dramatique, a été goûté de son vivant comme comédien, homme d’esprit et aussi comme philosophe, il faut dire, à la louange de notre époque, qu’il n’a jamais été mieux apprécié ni compris qu’aujourd’hui. Il éprouva bien des difficultés avant d’être admis à jouer devant le roi, mais dès que Louis XIV l’eut applaudi, il devint fauteur favori de la cour et de la ville. C’était un aimable homme, bon directeur de troupe, faisant rire aux dépens de plus d’une noble compagnie, censurant les écarts de mœurs et de langage dans une action toujours intéressante, mais on ne le prenait pas encore pour un maître. Les préjugés de l’époque lui refusèrent, de son vivant, une place à l’Académie et, à l’heure de sa mort, un tombeau, car après trois jours d’attente on l’enterrait à la dérobée, sans le moindre honneur, sans même les prières d’usage. Le roi ingrat ne daignait pas s’inquiéter de celui qui ne pouvait plus l’amuser.

Avant qu’un peu de terre obtenue par prière Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière*

Mille de ses beaux traits aujourd’hui si vantés

MOLIÈRE

Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.

Mais sitôt que d’un trait de ses fatales mains La Parque l’eut rayé du nombre des humains,

On reconnut le prix de sa muse éclipsée.

L’aimable comédie avec lui terrassée En vain d’un coup si rude espéra revenir,

Et sur ses brodequins ne put plus se tenir1.

La gloire qui arrive tard n’est pas toujours la moins bien venue. Molière est aujourd’hui mis à sa véritable place parmi nos grands écrivains. « Il est après La Fontaine, dit Jules Janin, le poète français le plus célèbre et le plus aimé. Il appartient à cette race éclatante et féconde des Aristophane, des Ménandre, Térence, Plaute, Cervantès, Shakespeare et Rabelais. Le rire est leur domaine; ils s’emparent triomphalement de la correction des mœurs; ils sont tout à la fois des sages et des écrivains, et ce fut la plus juste admiration du dix-septième siècle, de trouver que Molière était un poète à côté de Racine, et non loin de Despréaux, un prosateur comparable à Pascal. Par Montaigne et par Rabelais, l’auteur des Précieuses ridicules appartient aux derniers jours du seizième siècle. Il a lu Marot et Regnier, comme il a lu les Lettres provinciales. Il eut ensuite ce grand bonheur de commencer avec Louis XIV, profitant de la jeunesse du roi, de ses loisirs, de ses amours. »

Fils d’un valet de chambre tapissier du roi, pourvu

1. Boileau, Épître VII, Sur l’utilité des ennemis , dédiée à Racine.

MOLIÈRE. 1622-1673

MOLIÈRE

de fortune, et appartenant à la bonne bourgeoisie de Paris, le jeune Poquelin fut mis au collège de Clermont pour y faire ses études. Doué d’une intelligence peu commune, il apprit en cinq ans à comprendre les auteurs anciens vers lesquels se portait le plus son imagination : Aristophane, Térence, Plaute, et c’est en les méditant qu’il devina sa vocation. Son esprit d’observation, son sens profond des hommes, firent le reste. Nul mieux que lui ne voyait les choses par leurs différentes faces et ne savait plus facilement lire au fond dés cœurs les mystères cachés, les passions innocentes ou coupables. Il avait retiré des leçons de son maître Gassendi une philosophie épicurienne, aimable et utile dont il suivit les principes dans tout le cours de sa vie. Ses études terminées, il succéda à son père dans la charge de tapissier du roi, et ne tarda pas à trouver que son esprit et ses aspirations étaient ailleurs. Le goût de la comédie était alors très répandu. Le génie de Corneille, les prétentions littéraires du cardinal de Richelieu, les succès des comédiens de l’hôtel de Bourgogne et du Marais, la verve de quelques farceurs populaires, tels que Bary, Orviétan, Scaramouche (dont plusieurs auteurs prétendent que Poquelin reçut des leçons), avaient puissamment contribué à mettre en grande faveur les divertissements du théâtre. Un des plaisirs les plus à la mode dans les sociétés bourgeoises était de jouer la comédie. Molière entra alors dans une troupe de jeunes gens qui lai-

MOLIÈRE

saient du théâtre pour se divertir. Son amour passionné de la scène, son entente pour l’organisation, l’en rendirent bientôt le chef.

La troupe se mit à voyager en France et h jouer des petites comédies ou grosses farces dont les titres seuls ont été retrouvés sur les registres du temps, ce sont entre autres : le Maître d’école, la Jalousie de Barbouillé, le Docteur amoureux , le Médecin volant, etc. Elles contenaient çà et là de bonnes scènes que Molière replacera postérieurement dans des pièces plus importantes. Ce ne fut qu’à Lyon et à Béziers, en 1653 et en 1656, qu’il fît paraître et jouer ses deux premières comédies envers et en cinq actes dignes d’être remarquées : V Etourdi et le Dépit amoureux. On y admira et on y admire toujours les saillies d’une vérité plaisante, des traits de caractère bien saisis et une verve déjà puissante et naturelle dans le dialogue.

Cet essai, que Molière avait fait de son talent d’auteur et de comédien, sur les petites scènes de la province, et le succès qui y répondit, l’encouragèrent à se rapprocher de Paris, où, à la suite de la pacification générale, le goût des beaux-arts et des lettres s’épurait chaque jour sous la protection d’un roi qui n’y restait pas indifférent. Molière, grâce à l’influence du prince de Conti, gouverneur de Languedoc, qui l’avait distingué, acquit les bonnes grâces de Monsieur, frère du roi; et en 1658, il obtenait la faveur de jouer devant Louis XIY. Celui-ci, satisfait du talent des acteurs de la troupe et

MOLIÈRE

de la pièce qui était Nicomc.de et le Dépit amoureux , fit installer les comédiens, en 1660, au Palais-Royal avec le titre de Troupe du Roi, ci-devant de Monsieur, et 7,000 livres de pension.

Il s’écoula moins de quinze années depuis ce retour définitif de Molière à Paris jusqu’à sa mort; et c’est dans cette courte période que son génie va produire ces ouvrages immortels de verve satirique, d’esprit mordant, de comique plein de naturel qui emportent la pièce.

Est-il besoin de citer parmi les plus célèbres : les Précieuses ridicules (1659), Sganarelle (1660), V Ecole des Maris , les Fâcheux , l’Ecole des Femmes , le Ma riage forcé (1663), Don Juan (1665), l’Amour médecin , le Misanthrope (1666), le Médecin malgré lui , Tartufe (1667), Amphitryon , l’Avare (1668), le Bourgeois gentilhomme (1670), les Fourberies de Scapin (1671), les Femmes savantes (1672), le Malade imaginaire (1673), etc.?

Il ne composa pas moins de trente ouvrages dramatiques, dont quatorze sont en vers et dont sept de ces derniers ont cinq actes. Nul mieux que Molière n’a su corriger ies mœurs de son époque en couvrant leurs exagérations d’un ridicule franc et vrai. Son rire et ses

traits atteignent tout le monde sans qualifier personne. Il prend à partie un vice ou un ridicule, le personnifie, lui donne un nom de guerre, et c’est sur les épaules de ce personnage de convention que toute la catégorie

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des hommes qu’il représente est flagellée. Mais on ne peut nier que, comme un peintre de talent qu’il est, il ne mêle dans sa composition des réminiscences observées sur la nature elle-même, et plus d’un personnage de la cour ou de la ville de son époque s’est retrouvé sur la scène dans ses créations. La Bruyère n’agissait pas autrement, cherchant ses portraits chez les grands et chez les petits. On conçoit quel toile soulevait telle ou telle reproduction de la part de ceux qui se croyaient atteints, et il ne fallut rien moins à Molière que la sympathie de Louis XIV pour obtenir qu’on jouât certaines de ses pièces.

Dans les Fâcheux , il emprunte ses types à la cour même du grand roi, et plus d’un s’y reconnaît; dans les Précieuses ridicules , il donne le dernier coup à ces sociétés de femmes à la mode ayant érigé l’affectation du beau langage en système du meilleur ton ; dans le Misanthrope , il puise dans son propre cœur et nous en retrace les tortures et les travers ; dans le Tartufe, Molière s’attaque aux faux dévots qui pullulaient à cette époque; dans l’Açare, à un des vices de tous les temps et de tous les lieux; dans le Bourgeois gentilhomme, il met en présence, avec une grande hardiesse, la bourgeoisie ridicule et la noblesse corrompue jusqu’à l’escroquerie. Et ainsi de suite. Voilà pourquoi son théâtre est essentiellement moral.

Qu’il tire ses inspirations des comiques de 1 antiquité ou qu’il fasse des emprunts à la comédie ita-

MOLIÈRE

lienne, voire même espagnole, qu’il les amalgame avec clés observations personnelles très vives et très étudiées, peu nous importe. Ce qui nous frappe dans l’œuvre de Molière c’est un ensemble de qualités telles qu’on y voit de suite la marque d’un esprit supérieur. Ses pièces en vers sont non moins belles de forme que ses comédies en prose. Le style y est alerte, élégant, facile et simple. N’est-ce pas à Molière que Despréaux, dédiant sa satire II, adresse ce délicat hommage :

Rare et fameux esprit dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine,

Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,

Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers,

Dans les combats d’esprit savant maître d’escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.

Ce beau langage détonnait sur les productions du règne précédent. C’était toute une révolution. L’hôtel de Rambouillet, dans ses derniers temps, avait mis à la mode la préciosité , et si l’on n’en était plus à l’emphase gasconne de du Bartas, on retombait dans le galimatias élégant et prolixe de Mlle de Scudéry. Corneille, Racine, Boileau et Molière survinrent alors et réformèrent la langue en l’épurant et en la débarrassant du pédantesque, de l’enflure et du mauvais goût.

Homme privé, Molière était aimé de tous ceux qui l’approchaient. Les plus grands esprits clu temps étaient, non seulement ses admirateurs, mais ses amis ;

MOLIÈRE

Boileau, particulièrement, recherchait sa société et aimait à le fêter clans sa maison cFAuteuil, avec Chapelle, Racine et La Fontaine. Andrieux nous a mis sur la scène <c le fameux souper cFAuteuil » où Molière joua le rôle de modérateur après des libations déraisonnables et empêcha ses amis cl’aller se noyer, en leur faisant remarquer que les ténèbres cle la nuit convenaient peu à une action si belle, qui leur donnerait le bonheur de mourir promptement. Son esprit naturel, son caractère aimable, éclataient partout, aussi bien dans l’intimité que clans son théâtre. N’est-ce pas victime cle sa bonté qu’il tombe suffoqué sur la scène le soir de cette suprême et funeste représentation du Malade imaginaire ? Il mourut, en effet, à la peine et par dévouement à ses collègues. Malgré les conseils cl’amis qui, le voyant très fatigué, le suppliaient d’interrompre la représentation dans laquelle il jouait le principal rôle, Molière n’écoutant que son affection pour ses acteurs, qu’une telle interruption eût atteints dans leurs intérêts, voulut jouer quand même et fut pris, sur la scène, d’une congestion pulmonaire mortelle.

Il succomba cette même nuit du 17 février 1673 clans la maison cle la rue Richelieu, située presque en face la fontaine et qu’on a, depuis plusieurs années, dotée cl’une inscription gravée sur le marbre. C’est là qu’au sortir cle cette funeste représentation on le transporta. Il expira, secouru par deux religieuses, venues

MOLIÈRE

à Paris pendant le carême, et auxquelles il donnait Fhospitalité. Il n’avait que cinquante et un ans.

Tel est le grand esprit et l’homme de cœur auquel la ville de Paris a érigé une statue en 1844; aucun ne la méritait plus que lui. L’hommage public était réclamé depuis longtemps pour sa mémoire. Dès 1773, Le Kain avait proposé, mais sans succès, un monument.

Le 6 juillet 1792, les administrateurs d’une section du quartier Montmartre ordonnèrent que les restes de Molière fussent exhumés du cimetière Saint-Joseph, situé rue Montmartre, où on les avait déposés, et qu’ils fussent placés dans un monument. Malheureusement on procéda à cette exhumation si précipitamment, qu’il est douteux qu’on ait recueilli les véritables dépouilles de l’illustre auteur.

Pendant sept années ces restes furent laissés à l’abandon. Après ce délai, M. Alexandre Lenoir obtint l’autorisation de les faire transférer au musée des Petits- Augustins, le 7 mai 1799.

Quand les monuments de ce musée furent dispersés, les restes, qu’on supposait être ceux de Molière, furent transférés au cimetière de l’Est avec le tombeau en pierre qui avait été élevé aux Petits-Augustins.

En 1818, en 1829 et en 1836, on annonça des projets de souscription pour ériger un monument national à l’auteur du Misanthi'ope . Mais ces projets n’eurent pas de suite; cependant ils avaient été généralement ap-

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prouvés et ils préoccupaient les admirateurs les plus zélés de Molière.

« Dès lors, a dit M. Henri Boulay de la Meurthe, dans son rapport au Conseil municipal de Paris1, il ne manqua plus qu’une occasion favorable à cette pensée pour qu’elle se réalisât.

« Cette occasion ne tarda pas à s’offrir.

« Le mérite de l’avoir signalée appartient à M. Régnier, un des sociétaires de la Comédie-Française, lequel, dans les premiers jours de mars 1838, demanda au préfet de la Seine que la fontaine au coin des rues Traversière2 et de Richelieu fût consacrée à Molière, et proposa qu’une statue lui fut érigée en cet endroit par souscription.

(c Le préfet ayant accueilli cette proposition avec joie et promis de la soumettre au Conseil municipal, M. Regnier en fit part au comité d’administration du Théâtre-Français, qui s’empressa de s’associer à une initiative prise avec tant d’ à-propos.

« Nous approuvons sans réserve, ajoutait le rapporteur, le choix de l’emplacement de cette fontaine monumentale. En face de la maison où mourut Molière, non loin de celle où il naquit et de celles où il demeura, dans le voisinage du lieu où était situé le théâtre sur

lequel il exerçait sa profession et près de celui où ses chefs-d’œuvre sont encore représentés chaque jour, ce

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