INSTITUT DES SOURDS-MUETS
L’abbé de l’Epée fit une langue pour la vue, comme le savant Haüy en avait fait une pour le toucher. Avant lui, l’éducation des sourds-muets avait toujours été regardée comme une impossibilité aussi physique que morale. L’antiquité avait inventé des lois de rigueur à l’égard de ces infortunés qu’elle considérait comme inutiles à la patrie, incapables de toute instruction, et condamnés dès lors à périr ou dans les déserts de Taygète, ou dans les eaux bourbeuses du Tibre.
Le moyen âge tenta des efforts partiels pour soulager ces infirmes, et compte à son actif des exemples de tolérance et même de respect à l’égard de certains sourds-muets; on essaya bien quelques systèmes, mais aucun ne put égaler celui qu’un prêtre interdit pour ses opinions religieuses, l’abbé de l’Epée, eut le loisir de découvrir vers 1760.
Après avoir étudié les diverses méthodes expérimentées en Espagne et en Angleterre, l’abbé philanthrope fonda son système sur le langage naturel des signes, qu’il crut pouvoir astreindre aux formes grammaticales. Seul, presque sans appui, avec les ressources
L’ABBÉ DE L’ÉPÉE
de sa petite fortune, aidé par la suite de personnes bienfaisantes, notamment du duc de Penthièvre, il forma et soutint dans sa maison le premier établissement spécial de sourds-muets. Les sacrifices qu’il dut souvent s’imposer dans ses modestes débuts ne découragèrent pas son âme généreuse, et pour que ses élèves ne manquassent de rien , il se contentait d’aliments simples et de vêtements grossiers ; il passait sans feu les hivers les plus rigoureux. Mais sa persévérance devait enfin triompher de tous les obstacles.
En 1777, l’empereur Joseph vint visiter son établissement, il en fut émerveillé; il en parla à la reine Marie-Antoinette qui le vit et l’admira. L’œuvre obtenait sa protection dès ce moment. Ses effets ne furent pas longs à se réaliser. En 1778, l’école était approuvée par le gouvernement, subventionnée par le roi, et transférée en 1785 dans le bâtiment des Célestins, puis dans ceux du séminaire diocésain Saint- Magloire, rue Saint-Jacques, pendant la Révolution. C’est là, — où elle existe encore aujourd’hui, attenante à l’église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, — que mourut en 1789 l’abbé de l’Epée, laissant son œuvre aux soins de l’abbé Sicard, qui lui donna le développement qu’elle méritait.
On jugera de l’utilité publique de cette institution lorsqu’on saura que la moyenne des sourds-muets en France est de 25 à 30,000. Grâce à la méthode de
L’ABBÉ DE L’ÉPÉE
l’Épée, les sourds-muets arrivent après sept ans d’études à apprendre un métier, et à se rendre utiles. Tous sont désormais capables de gagner leur vie.
Une des manifestations de la reconnaissance publique, et spécialement de celle des sourds-muets envers celui qu’ils appellent, avec raison, leur saint Vincent de Paul, a été l’érection de sa statue dans la grande cour d’honneur de l’établissement de la rue Saint- Jacques, sous le feuillage de ce géant végétal, âgé de plus de trois siècles, et qui certes est bien le plus bel orme de Paris.
Là, protégée par l’ombre bienfaisante de ce vieux témoin des études de plus
ABBÉ DE L’ÉPÉE. 1712-1789
L’ABBÉ DE L’ÉPÉE
clJun séminariste célèbre, tels qu’un Massillon ou un La Fontaine, s’élève la statue de l’homme de bien dont le nom honoré et pur est un symbole de charité.
Elle est due au ciseau d’un sourd-muet, nommé Félix Martin, et repose sur un piédestal dont les côtés sont revêtus de bas-reliefs rappelant les épisodes les plus honorables de la vie de l’illustre philanthrope. — Il suffit d’en énoncer les sujets: l’abbé de l’Epée continuant l’éducation de deux sourdes-muettes, élèves du Père Vanin, un des premiers chercheurs d’une méthode; — l’abbé de l’Epée repoussant les offres de Joseph II d’aller à Vienne; — l’abbé de l’Epée se privant de feu malgré les rigueurs de l’hiver.
DIDEROT