‹ Les statues de ParisChapitre 20 sur 51 · PLACE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS · texte numérisé non relu

PLACE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS

Ce que la République a voulu glorifier le plus en Diderot, c’est le précurseur de la Révolution. Par les idées qu’il a répandues dans ses ouvrages, notamment dans Y Encyclopédie dont il fut lame, Diderot peut être regardé, avec Voltaire, comme un des ancêtres du progrès moderne. Son nom était depuis déjà longtemps tombé dans l’oubli, quand l’attention publique fut rappelée sur lui par l’initiative d’un comité composé de littérateurs et d’hommes politiques, qui publia une édition spéciale de ses œuvres et résolut de fêter son centenaire de 1884, en lui élevant une statue.

On fit choix pour son érection de la place Saint- Germain-des-Prés. Et de fait, nulle place ne pouvait mieux convenir. De 1754 à 1784, Diderot avait en effet habité rue Taranne, à l’angle de la rue Saint-Benoît, un petit logis, où passèrent toutes les célébrités de l’époque. Son logement était au quatrième étage, et sa bibliothèque au cinquième. Un jour, la maladie l’empêcha démonter jusqu’à ses livres. Grimm recourut à l’impératrice de Russie, et Catherine fit donner à son bibliothécaire un superbe asile rue Richelieu.

DIDEROT

Le philosophe mourut douze jours plus tard dans cette sorte de palais. Le 29 juillet, ses amis vinrent le voir; le lendemain, il avait cessé de vivre et le curé de Saint-Roch l’enterrait dans son église, où ses restes reposent encore.

Quand on traite de Diderot, il est impossible de ne pas insister sur la part prépondérante qu’il prit dans la rédaction de V Encyclopédie. Cette publication considérable est l’expression la plus complète du mouvement philosophique novateur, critique et sceptique du dix-huitième siècle. On voulait anéantir, pour les refaire dans un esprit largement teinté de sensualisme et de libre pensée, toutes les croyances, les mœurs et les institutions du passé. C’est le génie enthousiaste et patient de Diderot qui conçut Y Encyclopédie, à laquelle sur son appel vinrent collaborer Voltaire, d’Alembert, Montesquieu, Condillac, Duclos, Helvétius, d’Holbach, l’abbé Morellet, Raynal, Grimm, Saint-Lambert, etc. Diderot en revoyait tous les articles, et, bien que se réservant particulièrement le côté religieux et philosophique, il imprimait à l’ensemble un caractère d’unité. — Diderot y travailla vingt ans avant d’en voir la fin (1751-72). — Ce vaste recueil ainsi compris ne fut pas reçu sans protestations, de la part des grands surtout. Mais, à côté des exagérations de secte, on y puisait des vérités efficaces. Pour la première fois peut-être, on voyait proclamer ouvertement la liberté de penser et d’écrire,

DIDEROT

la souveraineté des peuples, et la puissance des arts et de l’industrie jusqu’alors méconnue.

On doit encore à Diderot, sous le titre de Salons , des critiques estimées des différentes expositions de peinture tenues au Louvre à son époque.

Malgré certaines idées fausses, sur le but et les beautés de l’art, les Salons de Diderot et ses Pensées détachées sur la Peinture créèrent en France la critique et l’esthétique des beaux-arts. Écrits sans ordre , mais avec fougue et inspiration, ces articles intéressent de suite, (c parce qu’on ne croit pas lire une critique, mais voir un tableau ».

Enfin, il rédigea encore, pour l’abbé Raynal, un bon quart de Y Histoire philo s o phi-

DIDEROT. 1713-1784

DIDEROT

(lue. Son style est à la hauteur d’une pensée vive et toujours réfléchie. Il a des pages d’une réelle éloquence. De tels titres expliquent le regain de popularité qui s’est accompli de nos jours en sa faveur.

En 1882, un comité se constitua donc et ouvrit une souscription pour réunir les fonds nécessaires à l’érection d’un monument. L’année suivante, à la suite d’un concours, auquel avaient pris part plusieurs sculpteurs de talent, le projet de M. Gautherin fut choisi , et on a pu voir placer solennellement en 1884, sur la place Saint-Germain-des-Prés, la maquette en plâtre. Le monument de bronze fut inauguré en 1886. — - La ville de Paris, de concert avec l’Etat, donna le bronze.

M. Gautherin, s’inspirant d’un passage de la correspondance de Grimm, a représenté Diderot vêtu de sa fameuse robe de chambre, assis, trop penché en avant et de côté, semblant prêter l’oreille à quelque écho : il tient une plume à la main, et fait le geste d’un homme qui cause ou qui explique. Sa tête intéressante reproduit à peu près les traits du buste d’Houdon.

Comme l’avait fait M. Caillé pour Voltaire, M. Gautherin a mis dans les doigts de Diderot l’outil frêle et puissant de l’écrivain : la plume; et de même que pour Voltaire, on s’est contenté d’inscrire sur le piédestal de la statue les deux dates de naissance et de mort du philosophe.

DIDEROT

Cette pauvreté d’imagination, de la part des comités et des artistes, est un peu sèche. On aimerait qu’un piédestal, d’ailleurs trop souvent simple et massif, rappelât au passant flâneur, bourgeois positif ou modeste artisan, les titres du héros à la reconnaissance publique. Il est des grands hommes dont on ne connaît que le nom, car ils ne s’imposent pas tout d’abord par une vie ou des œuvres absolument éclatantes aux yeux de tous. Y a-t-il cinq cents personnes à Paris qui aient lu Diderot? En est-il beaucoup plus qui connaissent le titre de ses ouvrages? Un piédestal de statue, puisque statue il y a, pourrait alors devenir un bon tableau d’enseignement public, portant au moins les titres d’ouvrages célèbres, sinon des pensées détachées dignes de mémoire et profitables à leurs lecteurs.

Diderot, auteur d’ailleurs de plus d’une maxime instructive , était encore un brave cœur, témoin l’anecdote suivante : 11 avait alors vingt-huit ans, la fortune ne lui souriait pas; un jour il faillit mourir de faim. Le soir, raconte un de ses biographes, il rentre à jeun à son auberge, s’assied et s’évanouit; son hôtesse, émue, se hâte de lui faire une rôtie au vin, avec quoi il s’alla coucher. Ce jour-là, ditil, je jurai, si jamais je possédais quelque chose, de ne refuser de ma vie à un indigent, de ne point condamner mon semblable à une journée aussi pénible. Jamais, ajoute la fille de Diderot, Mme de Vandeul, (c jamais serment ne fut plus religieusement observé. )>

DIDEROT

On le vit aussi s'employer pour les humbles et les pauvres, en rédigeant des placets pour d'intéressants poètes et des suppliques pour des femmes dans le malheur.

Quant au rôle social et politique de Diderot, il est dans les idées qu’il nous a laissées et qui forment avec celles de Montesquieu, de d’Argenson, de Voltaire et de Rousseau, une philosophie de libre examen. On ne manquait pas de rappeler cette influence politique le 13 juillet 1886, jour de l'inauguration de la statue, et par les allusions et les citations qu’on se plaisait à lui emprunter, on célébrait en Diderot l’esprit d’un républicain, en plein règne de Louis XVI, ce qui était rare pour l’époque.

Quel que soit le jugement porté sur ce philosophe, son nom sera toujours cher aux lettrés et à tous ceux qui s’intéressent aux progrès de l’esprit.

SEDAINE

Page 1