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tude individuelle. Cette conquête n’était rien moins qu’une révolution; aussi lut-elle accueillie, [comme elle le méritait, avec la plus grande faveur. Les enfants lisaient, déchiffraient, apprenaient la géographie par le toucher. Haüy avait remarqué que ce sens du toucher était plus développé chez l’aveugle que chez l’homme ordinaire jouissant de toutes ses facultés physiques ; la nature semblant vouloir réparer ainsi la privation d’un sens par une plus grande action des autres. Ayant eu le premier la divination de ce phénomène, il est le premier aussi qui étudia le problème avec tant de persévérance. Son système est appliqué encore aujourd’hui.
Quoique, à cette époque, les jeunes aveugles n’étudiassent la musique que comme un objet de distraction, leur bienfaiteur entrevoyait qu’elle pourrait leur devenir un jour très utile; bientôt, grâce aux soins d’artistes distingués et particulièrement de Gossec, son étude entra dans une voie qui, depuis, n’a pas cessé de s’élargir. L’institution forme aujourd’hui des organistes excellents et possède une musique de 60 exécutants qui peut rivaliser avec les premières de Paris. Lorsque nous l’entendîmes un jour au Trocadéro, dans un festival public, en même temps que nous fûmes charmés de la façon magistrale dont le morceau était exécuté, nous ne pûmes nous défendre d’un sentiment de compassion profonde pour ces enfants, privés de la clarté du jour et tirant des notes si suaves
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de leurs instruments. Sous nos yeux les résultats de la méthode d’Iiaüy se manifestaient dans toute leur éloquence.
L'établissement fut reconnu d'utilité publique par un décret de 1791 qui décide sa formation, y crée des bourses et accorde une subvention importante. Le fondateur, naturellement, fut nommé directeur. Le décret consacrait cette règle salutaire, qui a toujours été observée depuis, qu’aux aveugles appartiendraient, dans l’Institution, tous les emplois qu’ils pourraient remplir ; règle aussi judicieuse qu’équitable, dont l’application d’un côté montre que ce n’est pas en vain qu’on leur donne l’éducation, et de l’autre place sans cesse devant les enfants des exemples à suivre, des preuves vivantes qu’avec du travail ils peuvent, eux aussi, amoindrir leur infirmité et se créer une position.
Haüy, esprit libéral, aimait les principes de la Révolution. Son cœur généreux lui fit bien accueillir la création du culte philosophique connu dans l’histoire du Directoire sous le nom de théophilanthropie . Soit à cause des doctrines qu’il professait, jugées peu sérieuses; soit, selon les termes de l’arrêté ministériel, en vue de faire des économies, il fut privé de la direction de sa maison pendant le Consulat. Ne pouvant renoncer à mettre son expérience et son dévouement au service des malheureux atteints de cécité, il leur ouvrit une école, que la difficulté des temps l’obligea bientôt à fermer. Pour répondre aux sollicitations
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du gouvernement russe, il s’expatria en 1806 et alla porter sa méthode d’enseignement à Saint-Pétersbourg et à Berlin. Il est probable qu’il se froissa de voir qu’on attribuait peu d’importance en France à sa découverte au commencement du siècle, et qu’il saisit cette occasion de passer à l’étranger. Son frère, pourtant, l’abbé Haiiy, possédait la plus haute estime de l’empereur. Les préoccupations de la politique détournèrent l’attention de Napoléon du trop modeste Valentin; en tous cas, celui-ci trouva en Russie, auprès de la famille impériale, les dispositions les plus bienveillantes, et, en peu de temps, il se vit à la tête d’un établissement qui eût pu lui faire oublier celui de France, si son patriotisme ne le lui eût rappelé sans cesse; en 1817, il revint à Paris où il mourut en 1822.
Son nom restera éternellement gravé dans les cœurs plus encore que sur le socle de sa statue : ses principes bouleversèrent les données humaines sur la cécité et soulagèrent ses victimes en leur rendant des occupations manuelles et les jouissances de l’esprit. On est arrivé avec les années à perfectionner encore ce système admirable, mais en s’appuyant toujours sur les mêmes bases. L’institution, placée sous le patronage du ministre de l’intérieur, continue son œuvre humanitaire et rend les plus signalés services.
PINEL