‹ Les statues de ParisChapitre 26 sur 51 · HOPITAL DE LA SALPÊTRIÈRE · texte numérisé non relu

HOPITAL DE LA SALPÊTRIÈRE

On a dit de Pinel qu’il a été le Descartes de la médecine. Ce surnom flatteur est un éloge mérité. Pinel en effet a introduit dans la médecine trois réformes, dont les résultats ont été considérables, et ces trois grandes idées développées et expliquées par lui forment ses titres à la reconnaissance publique.

Pinel a été le premier à étudier les tissus dans l’organisme; il a ouvert ainsi les voies à Bichat qui substitue à la méthode compliquée et savante de son maître une théorie très simplifiée dite de la force vitale . Le maître avait eu le mérite d’établir la distinction des tissus, l’élève sut faire jaillir de cette découverte des résultats féconds.

Le second titre de Pinel, le plus grand aux yeux de la postérité, est d’avoir réformé complètement le traitement barbare qui, avant lui, était en usage pour les aliénés ; enfin, il a, par ses investigations savantes et répétées, donné une nouvelle ettrès remarquable classification des maladies.

Son rôle humanitaire vis-à-vis les aliénés mérite d’arrêter l’attention. C’est, dit-on, vers 1785, après

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avoir perdu un jeune ami, devenu fou par suite d’excès d’étude et d’intempérance , que Pinel, profondément affligé , dirigea son esprit vers l’étude de l’aliénation mentale, dont on se faisait alors une idée si fausse. Un établissement spécial pour le traitement des aliénés s’ouvrit bientôt, qu’il dirigea, et dans lequel il substitua au système jusque-là suivi, des peines corporelles et des fers, la douceur envers l’individu et la liberté des mouvements. Six années de succès avaient consolidé cette réforme, lorsque son auteur concourut pour un prix proposé par la Société royale de médecine, sur cette question : Indiquer les moyens les plus efficaces de traiter les malades dont V esprit est devenu aliène avant V âge de vieillesse. Thouret, qui faisait partie de la commission nommée pour examiner le mémoire de Pinel, conçut une profonde estime pour le talent et le caractère de l’auteur ; et lorsqu’il devint administrateur des hôpitaux, avec Cabanis et Cousin, lui et ses collègues le nommèrent médecin de l’hospice de Bicêtre.

L’esprit du siècle ne pouvait plus tolérer l’aspect révoltant qu’offraient alors les hôpitaux d’aliénés. Les batiments n’étaient pas habitables : humides, froids, privés d’air; on y couchait sur une paille qu’on renouvelait rarement. Toutes les misères morales et physiques s’y trouvaient confondues. Les aliénés étaient gardés par des malfaiteurs de la prison qu’on leur donnait aussi pour infirmiers. Us étaient chargés de chaî-

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PINEL. 1745-1826

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nés comme des criminels, et servaient de but aux railleries, à la brutalité de ces étranges gardiens. S’abandonnant à l’indignation, au désespoir, à la rage que leur inspirait un traitement si cruel, ces malheureux achevaient ainsi de perdre leur raison déjà égarée; ils poussaient jour et nuit des hurlements affreux, ou bien, calmes en apparence, ils épiaient une occasion de surprendre leurs bourreaux , pour se venger en les frappant.

A l’arrivée de Pinel, en 1792, tout changea de face. L’emploi de la douceur, de la pitié, des égards, de la justice, opéra des merveilles. Les fers furent enlevés aux malades, et le premier essai qu’on fit de la liberté de leurs mouvements fut couronné d’un succès inespéré. Au surplus, en rendant le calme et l’expression naturelle à leurs physionomies bouleversées, le savant put y étudier les sentiments dont chacune d’elles était animée, les caractères de leur désordre, conséquemment tracer un tableau plus fidèle et plus méthodique des symptômes de la folie. Après deux années de séjour à Bicêtre, années si pleines et si fécondes, il passa à la Salpêtrière, où les mêmes abus réclamaient les mêmes réformes. Il les appliqua avec tous les ménagements dus à l’humanité et eut à vaincre pour les imposer une administration ignorante et routinière. La Salpêtrière devait être le théâtre définitif de ses expériences et de ses succès. Les genres de folie y sont variés à l’infini.

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Cet hôpital est le plus vaste d’Europe. Fondé en 1656 par Louis XIV, dans des bâtiments qui devaient tout d’abord servir de poudrière, son installation est aussi bien aménagée et aussi curieuse à visiter que celle de l’hotel des Invalides, création du même grand roi.

Depuis Pinel, cet établissement de l’infortune est toujours resté fidèle aux principes d’une tradition si louable, et une administration prévoyante et mieux éclairée n’a cessé de chercher encore à en améliorer les effets salutaires.

On doit encore à ce célèbre médecin une « Histoire philosophique et médicale de l’aliénation mentale », dans laquelle il s’est montré non moins profond que Condillac comme analyste de l’entendement humain, et supérieur à tous les écrivains qui, avant lui, avaient écrit sur la folie.

Après s’être si distingué par l’étude de cette grave infirmité, et pour ainsi dire s’être montré le créateur de son véritable traitement, Pinel occupa à l’Ecole de Paris la chaire d’hygiène et de physique médicale, puis celle de pathologie (1803). C’est dans le cours de cette fonction importante, qu’il donna une nouvelle classification raisonnée des maladies, préférable à toutes celles qui étaient connues jusque-là. Au lieu de distribuer les classes, les ordres, les genres, les espèces, d’après la méthode si confuse et si arbitraire des botanistes; au lieu de tout rapporter à une série de signes fugitifs et secondaires, Pinel fonda

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autant que possible son arrangement sur la structure anatomique des parties. De cette façon, il simplifia beaucoup l’étude de la médecine.

C’était un homme généreux et désintéressé. Seul de tous ses amis, il eut le courage de cacher Condorcet fugitif. Il était dédaigneux des honneurs et de l’argent. En 1807, il retira lui -même sa candidature à l’Institut pour ne pas faire tort à un collègue qu’il jugeait plus méritant. Quand il fut nommé membre de l’Académie des sciences, devenu secrétaire perpétuel de cette société, il fallut aller le chercher à la campagne et l’accompagner dans les visites d’usage. Destitué de son professorat en 1822 à la suppression de l’Ecole de médecine, il mourut l’année suivante, estimé et regretté de tous. Pinel avait été dans sa jeunesse un habitué du salon de Mrae Helvétius à Passy. Il y fut présenté par Cabanis que la maîtresse de maison aimait comme un fils. Jeunes alors tous deux, avides de renommée, ils virent là, à maintes reprises, un véritable cénacle de beaux esprits. Tous les hommes marquants de la fin du dix-huitième siècle recherchaient l’aimable accueil de Mme Helvétius , digne femme d’un homme célèbre alors. Elle unissait à la culture de l’intelligence les grâces d’une beauté qui semblait s’ignorer elle-même pour ne s’occuper que des autres.

Pinel avait coudoyé là Franklin, Condillac, d’Holbach, l’abbé Morellet, Turgot, Champfort, le cheva-

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lier de Boufflers, Jefferson. Sa célébrité future n’eut pas à se plaindre d’un tel commerce.

Le souvenir des bienfaits du médecin a été consacré à Paris par une statue, élevée sur la place vis-à-vis la Salpêtrière et due à Ludovic Durand. — A ne le considérer que de loin, le monument offre dans son ensemble une certaine harmonie; mais si l’on approche, on voit les deux femmes flanquant le piédestal présenter des visages d’une facture négligée et dépourvus de naturel. Celle de gauche particulièrement a une attitude inexplicable. La statue de Pinel est mieux comprise, bien que l’artiste nous semble avoir trop sacrifié à l’élégance. Ce costume est bien léché et bien étudié; ce manteau, avec son important collet, est d’une coupe que ne désavouerait pas pour sa taille une femme coquette. Pinel serait un incroyable tout à fait réussi, si l’artiste ne s’était souvenu de lui creuser les traits et de lui donner des yeux songeurs. 11 baisse la tète et fixe une jeune aliénée à qui il enlève les fers.

C’est à peu près la même attitude que nous offre la statue d’Haüy aux Jeunes-Aveugles. Le piédestal, assez maigre, porte cette simple inscription :

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