‹ Les statues de ParisChapitre 27 sur 51 · PLACE CLICHY · texte numérisé non relu

PLACE CLICHY

C’est à l’endroit précis où s’élevait l’ancienne barrière de Clichy, dont les bâtiments de chaque côté de la chaussée étaient l’œuvre de l’architecte Ledoux, qu’eut lieu le combat de 1814, immortalisé à jamais par la peinture et la sculpture. Ce qu’Horace Vernet avait fixé sur la toile avec une vérité d’expression et de couleur, qui en fait un chef-d’œuvre, Doublemard le sculpta avec un rare bonheur de conception. Tel qu’il se présente, en effet, le groupe de M. Doublemard réalise les trois qualités qu’on est en droit d’attendre d’une œuvre de sculpture synthétisant un événement public : la noblesse, le sentiment et le caractère historique. La difficulté, d’ailleurs, est beaucoup plus grande pour le sculpteur que pour le peintre, car celui-ci peut voir et rendre un ensemble, embrasser des horizons, en un mot, chercher la synthèse d’un sujet en l’encadrant de mille manières. Ses procédés sont multiples, celui du sculpteur est unique. Il n’a ni la ressource de l’accumulation des personnages, du groupement des masses, ni celle des perspectives infinies, ni celle des éblouissements de la palette, des irradiations magiques

MONCEY

de la couleur : la ligue, le relief, et c’est tout. La peinture est un art souple, séduisant; la sculpture est un art austère où la pensée doit éclater, intense, sans le secours d’aucun artifice. Ce n’est donc pas un mince mérite de symboliser avec des éléments si comptés un fait historique d’importance.

L’ancienne barrière de Clichy est devenue, dans le Paris moderne d’Haussmann, une place où aboutissent de nombreuses et importantes artères vers les quartiers nord et sud de la ville. De quelque côté qu’on l’aperçoive, le groupe imposant de Moncey se découpe harmonieusement.

Sur un socle ovale et élancé, d’une am-

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moncey. 1754-1842

MON CE Y

pleur en parfaite harmonie avec l’ensemble du monument, s’élève l’allégorie en bronze de la défense de Paris. Elle se compose de trois personnages réunissant, dans une trinité patriotique, tous les souvenirs de l’invasion au cœur de la France. Le maréchal Moncey, à la stature martiale, au visage énergique et profondément affecté, tenant d’une main son épée et étendant l’autre devant la ville de Paris, se montre avec l’air de résolution d’un vétéran des grandes guerres, conscient de sa tâche, qui est de défendre et de protéger le sanctuaire de la patrie. A côté de lui se dresse une femme puissante, vêtue d’un long péplum, la tête couronnée d’un faîte de bastions. Son regard profond fait ressortir la beauté de ses traits. Cette femme, dont le visage n’a pas dû souvent se contracter ainsi, n’est autre que la ville de Paris, altière, superbe, méprisante, tenant dans ses mains le drapeau de la France, qu’elle a ramassée et qu’elle porte haut en face de l’ennemi. Elle semble projeter ses regards à l’horizon sur la plaine Saint-Denis où se ruent les hordes du Nord.

L’Europe entière se déchaîne sur la France, et la capitale du grand empire, dont Rome n’est que « la seconde ville », se relève superbe dans son orgueil. Autant le geste du maréchal est noble et vrai, autant la figure de la Ville est imposante d’énergie et de grandeur outragée. Quoi, Paris, la capitale de l’Europe, subit l’affront d’une invasion ennemie ! En un instant

la population oublie fêtes et luxe, et court aux barrières. On n’a pas de remparts, on se barricadera, on résistera, et l’amour de la France, faisant battre tous les cœurs, on se défendra quand même. Les Cosaques ne triompheront pas sans coup férir. La garde nationale, principal appoint des forces du duc de Conégliano, fera le coup de feu, aidée de quelques débris du corps de Mortier.

Horace Vernet a peint les gardes nationaux de 1814 dans leurs curieux costumes, défendant la barricade en face du restaurant dit : le Père Latliuille . Doublemard, à qui manquait forcément le pittoresque de la scène et des couleurs, nous a représenté plus spécialement l’Ecole polytechnique dans le jeune élève tombant derrière la Ville de Paris sur l’affût d’un canon brisé. L’Ecole polytechnique a inscrit son nom sur le livre d’or des immortels combattants de cette époque. On sait quel rôle glorieux jouèrent ses enfants aux buttes Saint-Chaumont, à la barrière du Trône et à la place Clichy : leur conduite est soulignée par l’histoire. Paris eût été certainement sauvé avec de tels combattants, si le nombre et les autres circonstances de la guerre l’eussent permis. Dans l’œuvre qui nous occupe, Moncey représente l’armée; le polytechnicien, le défenseur improvisé du foyer. Cette idée du sculpteur résume on ne peut mieux la scène historique.

Des bas-reliefs sculptés dans la pierre du piédestal

MONCEY

complètent l’ornementation générale en F allégeant. Le groupe de la place Clichy est un de ceux qui feront dans l’avenir le plus d’honneur à la statuaire de notre temps et la meilleure preuve qu’il synthétise en tous points et parfaitement la défense, c’est que le sculpteur chargé du monument à élever au plateau de Courbevoie, pour rappeler le siège de 1870, s’en est très visiblement inspiré. L’un est comme le cadet de l’autre; les événements d’ailleurs se ressemblent. Si glorieux qu’ils soient, puissions-nous n’avoir plus de pareils souvenirs à consacrer!

LARREY

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