COUR DE L’ÉCOLE DE MÉDECINE
Ce serait un piquant chapitre à ajouter à l’histoire déjà faite des enfants célèbres que l’étude de ces hommes morts dans le printemps de la vie et dans tout l’éclat d’une grande renommée, laissant leur œuvre inachevée. La mort cruelle n’a de condescendance pour rien : elle fauche, du même œil sec, les épis mûrs et ceux qui promettaient une riche moisson.
Pallida mors æquo puisât pede Pauperum tabernas regumque turres.
Le génie n’est pas plus épargné que la fortune et la puissance; légalité devant la fin humaine est complète. Ces réflexions nous sont suggérées par la trop rapide carrière de Bichat, enlevé à la science dans la fleur de l’âge et du talent. Chaque branche élevée des aspirations humaines , chaque carrière a ainsi ses jeunes victimes. Si la science se voit enlever entre autres enfants Pascal et Bichat; l’art pleure Xavier Leprince, Michallon, Géricault, Henri Régnault; la poésie et la musique voient mourir Gilbert et Musset, Mozart, Chopin et Bizet; la guerre : Hoche, Desaix, Marceau, Lannes et Lassalle, pour ne citer que quel-
BICHAT
ques noms, venus sans effort sous notre plume. Ce sont là les deuils les plus poignants d’un pays, comme pour une mère est plus douloureuse que toute autre la perte d’adolescents chéris.
Bichat est digne de profondes sympathies. Outre qu’il était le fils de ses œuvres, on peut dire qu’il est mort victime de son ardeur au travail. Son nom est pour la médecine de nos jours le synonyme de révolution, car c’est à lui en grande partie qu’est due la méthode toute de progrès désormais suivie dans cette science. Avant Bichat, l’Ecole de Paris comptait sans doute dans son sein des hommes de talent, mais chacun avait sa manière et ses idées, et l’accord ne régnait guère entre eux : Chaussier, idolâtre d’Hippocrate et de Stahl, recommandait l’étude des lois de la vie et voulait qu’on les étudiât dans les seuls êtres vivants, indépendamment de toute application physique ou chimique; Hallé portait la physiologie dans l’hygiène, qu’il soumettait à de lumineuses divisions ; Corvisart proclamait l’utilité de l’anatomie pathologique et de l’application de la physiologie à la pathologie ; Pinel ne voyait que par l’expérience et l’observation, méprisait l’hypothèse et fondait sa nosographie sur la distinction des tissus. Bichat survint et vit rapidement quel parti il pourrait tirer des circonstances. Il médita dès lors la reconstruction de l’édifice médical tout entier.
Jusques à lui les médecins avaient été tour à tour
BICHAT
physiciens, chimistes, humoristes et mathématiciens. Sans méconnaître les points déjà acquis, notamment le degré de perfectionnement auquel était arrivée la chirurgie, grâce à Desault, Bichat comprit tout de suite les points faibles de l’état scientifique et porta sur eux ses efforts. La thérapeutique ou la science des remèdes était notamment dépourvue de toutes règles fixes, abandonnée au tact médical , ou plutôt à P empirisme et à la routine décorée du nom d’expérience. Toutes les parties de Part de guérir étaient isolées les unes des autres, et parfois se contredisaient. Bichat fit consister son système dans une synthèse qui peut se résumer ainsi : le dépouillement de toute hypothèse, la recherche unique des phénomènes de la vie dans un corps sain et malade par l’anatomie, la distinction des tissus, l’observation des effets locaux et généraux des médicaments, enfin les résultats de l’ouverture des cadavres.
Il gagnait la confiance publique dans ses cours où il étonnait ses auditeurs par la sûreté avec laquelle il démontrait les phénomènes connus et coordonnait aux anciens ceux qu’il venait de découvrir. En même temps il détruisait le système anatomique de Desault, en le simplifiant du tout au tout et en le ramenant à la connaissance fondamentale des tissus, dont il avait emprunté l’idée première à Pinel, mais qu’il lui était réservé de développer en en montrant l’importance dans tous les actes de la vie.
BIGHAT
Cette idée mère est devenue une des bases de la médecine moderne. L’étude des tissus de l’organisme leur liaison entre eux, leur rôle, leur ensemble mû par ce qu’il appela la force vitale , telle est, en peu de mots, l’inspiration première de Bichat qu’il développa dans ses ouvrages et dans ses cours pratiques. Cette conquête a été reconnue partout, même à l’étranger , où les noms de Pinel et de Bichat sont justement célèbres.
Né en 1771, dans un obscur village de l’Ain, Bichat fit ses premières études de médecine sous la direction de son père, docteur de la faculté de Montpellier. Il compléta ses humanités à Nantua et à Lyon où il débuta, en
Xavier BICHAT
LE COKGRES MEDtCAL DE FRANCE