‹ Les statues de ParisChapitre 39 sur 51 · PRINCE EUGÈNE DE BEAUHARNAI · texte numérisé non relu

PRINCE EUGÈNE DE BEAUHARNAI

PRINCE EUGÈNE

cipes de 1789, il donna des statuts, des lois, un code, et à la tête duquel il mit un Français qu’il avait élevé au rang de prince. Eugène, désigné pour cette dignité, accepta le titre de vice-roi, l’empereur désirant garder sous sa dépendance personnelle ce premier et très important Etat. — Le vice-roi fut parfaitement accueilli dans le pays : il s’entoura tout de suite des hommes les plus distingués dans toutes les branches, et le nombre en était grand à l’époque. Après avoir pourvu à l’administration civile, il donna ses soins à l’armée, qu’il fit une des plus belles et des mieux disciplinées de l’Europe. Les légions italiennes se distinguèrent dans mille combats, notamment en Espagne et en Russie. Eugène les commanda en personne dans ce dernier pays et en Autriche.

Comme général, il était habile et vaillant; comme homme d’Etat, ses vues étaient éclairées. En Italie, alors une seconde France, il déploya les plus heureuses qualités. Quoique la République Cisalpine eût une administration, des lois organiques, une armée, tout était néanmoins à créer, lorsqu’il arriva dans le royaume. Il fallait donner de la stabilité à des établissements dont la fondation se ressentait de l’état provisoire sous lequel ils étaient nés ; il fallait poser les bases d’un état militaire permanent qui trouvât en luimême les éléments de sa reproduction; il fallait, en un mot, former un corps de nation des provinces séparées pendant plusieurs siècles; réunir, dans une

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seule opinion et un seul intérêt, des intérêts longtemps contraires et des opinions divergentes. Ce fut son rôle de 1805 à 1814, et sa mémoire y est encore vénérée par le souvenir de ses créations.

Ses créations pacifiques sont non moins dignes de mémoire, que ses hauts faits militaires. L’administration réclamait des réformes et des innovations. Eugène se fit toujours tenir au courant, même en campagne, de ses besoins et des progrès à accomplir. A l imitation de son protecteur, il envoyait à Milan des actes et des décrets datés de son quartier général. Se souvenant que l’Italie était la terre classique des arts, il tâchait d’exciter le feu sacré, et de flatter, sous ce rapport, l’orgueil national. Il entretint à Rome douze pensionnaires du royaume pour y étudier les beaux-arts, fonda trois académies à Milan, à Bologne et à Venise, institua une commission, tirée de ces académies, pour s’occuper de l’embellissement des villes où elles siégeaient. 11 décréta en outre de sages

dispositions pour la conservation des arènes de Vérone et pour la reconstruction de l’arc de G avili s élevé par Vitruve dans cette même cité. Il encouragea les entreprises du typographe Bodoni, rival des Didot, des Crapelet et des Renouard. Deux millions de biens nationaux étaient mis à la disposition de la fabrique du Dôme à Milan pour qu’elle pût faire terminer avec célérité cette belle cathédrale. Il confiait au pinceau habile d’Appiani, avec une pension de 6,000 livres,

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l’exécution à fresque des plafonds des palais royaux; et à celui de Bossi, et au talent de mosaïste de Rafaëlli, une double copie de la Cène de Léonard de Vinci conservée précieusement à Milan. Il ordonnait au paysagiste Fidanza l’exécution de tous les ports du royaume, pour faire suite aux « Ports de France ;» par Vernet. Enfin, on ouvrait à l’académie de Brera une galerie de tableaux devenue depuis une des plus belles de l’Italie.

Dans l’administration intérieure, continuant avec un esprit d’ordre et de sagacité les améliorations inaugurées par la République Cisalpine, il affermissait la justice en lui donnant le système français, organisait une police ferme et modérée tout ensemble, poursuivait la mendicité par l’obligation au travail ou au service, des vagabonds; créait un institut scientifique, protégeait le culte tout en tenant la main aux suppressions nécessaires de couvents et à la trop importante influence du clergé; enfin, grâce au ministre Prina, homme inflexible et très entendu, équilibrait un budget que les exigences répétées de Napoléon et les dépenses extraordinaires de la guerre rendaient parti c uli èrement d i ffi cile .

La gloire militaire, qui régnait alors et qui plaît tant à la nation française, est cause, avec les titres cidessus esquissés, du renom acquis par Eugène au milieu de cette pléiade éblouissante de héros ses contemporains. Sur Beauharnais ne rejaillissent pas seu-

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lement les rayons de la gloire napoléonienne, à l’éclosion de laquelle il prend part dès la campagne d’Egypte, mais, l’histoire en mains, on peut découvrir qu’il fut un commandant en chef plein de valeur et de connaissances. La campagne d’Italie en 1809 est son titre le plus personnel de science militaire.

Chargé par l’empereur de faire face avec ses seules ressources à l’armée autrichienne de l’archiduc Jean, pendant que lui-même menait d’autre part la campagne sur le Danube, Eugène, paralysé par des ordres absolus de défensive, débuta par un revers à Sacile, dont les causes furent indépendantes de son courage et de ses talents. Mais il le racheta bientôt par de brillants succès. Le passage de la Piave et des Alpes Juliennes, la victoire de Raab gagnée le jour anniversaire de la bataille de Marengo, la jonction des troupes d’Italie avec la grande armée sous les murs de Vienne, sont des opérations stratégiques et des faits d’armes d’un mérite éclatant. La victoire de Raab ôtait du même coup 40,000 hommes à l’archiduc Charles dans un moment décisif, et en donnait presque autant aux Français.

Ses services dans la campagne de Russie sont plus connus. Il enlève avec Caulaincourt, qui y laisse sa vie, la grande redoute de Borodino, mouvement le plus périlleux et le plus décisif de la bataille de la Moskowa. L’armée italienne, qu’il conduisait en personne avec Pino, s’y couvrit de gloire. Après l’abandon de Moscou,

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c’est elle qui, avec le plus grand ordre, soutint le choc de la terrible bataille de Malojaroslavetz, où elle eut à la fois sur les bras le corps de Doktorow et toute l’armée russe commandée par Kutusow. A la tête de la garde royale, Eugène combattit avec le plus grand courage, jusqu’à la fin du jour où le gros de l’armée, marchant au canon, arriva pour le secourir. La cavalerie notamment y fut décimée. Napoléon le proclama sauveur de l’armée et vainqueur de Wiasma. Son courage à la fin de la retraite, alors qu’il rassemble à Vilna les débris des différents corps, et qu’il reste à son poste sans défaillance, témoigne d’une grandeur d’âme qu’on ne saurait trop rappeler. Dans Ces terribles jours où l’armée était réduite de trois quarts, on le vit souvent à barrière-garde, avec le fusil d’un simple soldat, faire le coup de feu sur les Cosaques.

L’année suivante, en 1813, le prince change de rôle. Nouveau Fabius, il sut, avec les débris échappés aux ravages du climat glacé du Nord, arrêter un ennemi formidable, disputer pied à pied les dernières provinces de la Pologne et de la Prusse, débris de nos conquêtes et se contenir derrière l’Elbe, jusqu’à ce que Napoléon pût arriver à Lutzen. Là, il fixe encore la victoire par une marche savante au milieu de l’ennemi.

Sa dernière épreuve ne fut pas au-dessous de sa fermeté. Il pouvait acheter sa couronne en 1814; il préféra la refuser et rentrer sans regret comme sans

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reproche clans la vie privée. Il vécut désormais dans sa retraite de Munich auprès d’une épouse accomplie et de ses enfants, s’entourant de quelques anciens compagnons d’armes et protégeant les arts. C’est là qu’il mourut en 1824, laissant un nom glorieux dont l’histoire s’est emparé.

Son caractère privé, resté toujours égal, malgré les grandeurs, n’a pas peu contribué à le faire aimer et distinguer entre tous. Toujours aussi modeste que sage, digne de servir de modèle aux vaillants, le prince Eugène — et là résidait sans doute son secret — s’était donné pour guides constants de sa conduite deux des plus belles parmi les vertus : l’honneur, plus cher que la vie aux braves, et la fidélité, ce rare apanage des âmes nobles.

BÉRANGER

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