SQUARE DU TEMPLE
Je n’ai jamais mieux compris la puissance du rôle de Béranger qu’en cheminant de compagnie un jour, aux environs de Paris , avec un homme du peuple, presque octogénaire. Son type distingué sous sa chevelure blanche avait excité ma curiosité. Sur ma demande, le vieillard voulut bien recueillir quelques souvenirs saillants de son enfance , et évoquer les événements dont il avait été témoin. Après m’avoir appris, entre autres traits, qu’il était combattant de Juillet, un soldat des Trois Glorieuses , il termina son récit par une chanson de Béranger où respire si fortement l’amour de la liberté. Les larmes inondèrent ses joues, et rien n’était plus éloquent, au milieu du calme des champs, que cette scène intime, où le cœur débordait à F ancien, se rappelant ses ardeurs politiques d’antan. Tout un passé de luttes généreuses et patriotiques se déroulait à mes yeux, et les vers du chansonnier m’expliquaient mieux qu’aucun livre la haine du peuple pour l’oppression. Cette rencontre revient à ma mémoire chaque fois que le nom du poète national est prononcé ; l’émotion de ce bonhomme jadis
BÉRANGER
m’a gagné, comme elle avait gagné toute sa génération.
Béranger est dans ce siècle, sous une apparence des plus modestes, un des hommes qui ont le plus aidé à F avènement de la liberté. Pour atteindre ce but, il a employé une langue si simple, si dénuée d’artifice, une bonhomie cordiale si sincère, qu’il a pénétré rapidement dans le peuple et y est resté très aimé.
L’explication de son caractère est d’ailleurs toute dans son extérieur modeste. Considérez ce beau vieillard, au vaste front, la tête ornée sur ses côtés de longues touffes de cheveux blancs soyeux, l’œil bienveillant et fin, l’air méditatif; jetez un coup d’œil sur sa mise presque mesquine, si peu recherchée. Tout Béranger est là : doux, — bon , — penseur, — philosophe, — ami du peuple. Ainsi l’a vu le sculpteur Doublemard, auteur de la statue du square du Temple, qui ne s’est pas, en maître qu’il est, pénétré seulement du caractère physique de son modèle, mais aussi de son caractère moral, bien en rapport avec le premier.
Fut-il jamais quelqu’un plus désintéressé, plus dédaigneux des honneurs que Béranger ? Après les luttes ardentes contre la Restauration, qu’il soutint, en ce qui le concerne, dans des chansons politiques célèbres, comme par exemple : le Vieux drapeau , les Adieux à la gloire , la Sainte -Alliance des peuples , chansons pleines de traits mordants qu’il paya de l’amende
BÉRANGER
et de la prison, — Lamartine n’a-t-il pas dit : « Béranger est un ménétrier dont chaque coup d’archet avait pour cordes les cœurs de trente-six millions cl’hommes exaltés ou attendris. » 1830, qu’il avait préparé d’une façon si insinuante, si caressante, survint, et les idées du poète triomphèrent. Ses amis étaient au pouvoir, il pouvait y aspirer, ou tout au moins en recueillir une part bien gagnée. Il ne s’en soucie point et répond à ses amis devenus ministres, qui désirent l’associer à leur fortune :
Votre tombeau sera pompeux, sans doute;
J’aurai, sous l’herbe, une fosse à l’écart.
Un peuple en deuil vous fait cortège en route ;
Du pauvre, moi, j’attends le corbillard.
En vain on court où votre étoile tombe,
Qu’importe alors votre gîte ou le mien...
La différence est toujours une tombe.
En me créant, Dieu m’a dit : « Ne sois rien. »
Cet homme si bon, si désintéressé, est un poète facile, car sa muse réside dans son cœur. Fidèle à sa devise, il célèbre dans ses chants le paysan, le soldat, l’ouvrier, les bohémiens et les gueux. Ses chansons révèlent toute la vie du pauvre, depuis le berceau jusqu’à l’hôpital. Dans plusieurs, il s’élève jusqu’à l’ode. Sa muse hait le despotisme et touche le cœur des braves en leur rappelant les gloires passées. C’est le poète des chaumières, le traducteur fidèle des sen^timents de tout un peuple dans ses religieux respects
BÉRANGER. 1780-1857
BÉRANGER
et ses voix intérieures révoltées. Se substituant à celui qu’il voulait faire parler, il lui empruntait ses formes sans apprêt et par cela même éloquentes : Ecoutez par exemple s’adressant à ses fils ce vieux sergent , patriote plus que jamais en 1823, mettant en parallèle le présent et le passé :
Qui nous rendra, dit cet homme héroïque Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleurus,
Ces paysans, fils de la république,
Sur la frontière à sa voix accourus?
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,
Tous à la gloire allaient du même pas.
Le Rhin lui seul peut retremper nos armes1.
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
De quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire usés !
La liberté mêlait à la mitraille
Des fers rompus et des sceptres brisés.
Les nations, reines par nos conquêtes,
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes!
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
Pendant quarante ans, Béranger est pour le peuple de France le poète véritablement national, à la portée de l’humble intelligence du travailleur, aussi charmant h lire que La Fontaine, aussi moral et disert qu’Horace. Ces deux poètes d’ailleurs étaient ses aïeux directs, il
1. Allusion piquante à l’inutile expédition française d’Espagne en 1823.
BÉRANGER
les aimait et les approfondissait sans cesse. N’est-ce pas un Horace à la main que Doublemard encore enfant le vit maintes fois au square du Temple, vers 1854? et c’est avec cet ami de son chevet qu’il nous le représente, la main en poche, l’air pensif et rêveur. Que de fois n’est-il pas venu ainsi dans le square du Temple, méditer au milieu du respect de ses concitoyens? On le saluait tellement sur la fin de sa vie à ce même endroit où s’élève sa statue, que lorsque la saison le lui permettait il sortait nu-tête pour n’avoir pas à répondre à tous ses admirateurs.
C’était l’homme droit, frugal, heureux, le çir bonus et propositi tenax du poète. A tous les honneurs des puissants il préférait l’obscurité des humbles, que goûtent seuls ici-bas les philosophes. Lorsqu’on lui proposa la croix de la Légion d’honneur, il détacha d’un bouquet qui se trouvait à sa portée une fleur qu’il mit à sa boutonnière en disant : « Voilà la seule que j’aime. )> N’avait-il pas encore écrit :
Non, je ne veux rien être;
En me créant, Dieu m’a dit : « Ne sois rien. »
Un jour, fait qui ne s’était jamais vu, l’Académie française lui envoya une députation pour lui offrir un fauteuil, en l’assurant de son élection à l’unanimité. A cette proposition si flatteuse, le chantre de Lisette répondit en bouclant sa malle et en partant pour la campagne !.....
BÉRANGER
Heureux qui recèle en un coin Sa foi, ses amours et sa lyre!
Tels étaient les vers qu’il murmurait et dont il faisait sa règle de conduite. lise rend ainsi sous les ombrages de Fontainebleau, à Tours, puis à Passy, et fait dans ces divers et charmants endroits des séjours prolongés. Revenu à Paris, où il mourut, Béranger habite le quartier du Temple et y mène une vie retirée conforme à ses principes.
C’est pourquoi ce quartier a été choisi pour recevoir l’image du chansonnier national. Peut-être un monument plus grave eût-il mieux occupé la place du vieil enclos du Temple, transformé en jardin public; mais, comme dit Figaro, tout finit par des chansons ; tel est sans doute le motif pour lequel le bronze de Béranger se dresse à l’endroit même où se sont jouées les plus sanglantes tragédies de notre histoire.
C’est à l’ancienne société chansonnière du Caveau , qui compte à Paris parmi ses membres tant d’illustrations dans les lettres et les arts, qu’est due l’initiative du monument public à Béranger. Béranger en fut, avec Désaugiers, une des plus glorieuses personnalités.
Bien qu’accepté par tous d’acclamation, le projet eut un enfantement matériel laborieux; quand sonna l’heure des sacrifices pécuniaires les concours furent forcément restreints à cause des moyens limités de la société. Un comité, sous la présidence d’honneur de Victor Hugo, organisa des quêtes à domicile, des
BÉRANGER
représentations, des souscriptions. Parmi les princL pales personnalités dont le concours fut des plus efficaces, il convient de citer en première ligne M. Jules Claretie, qui fit, au théâtre du Château-d’Eau, une conférence charmante et éloquente sur Béranger; M. Coquelin aîné, l’infatigable organisateur de la belle représentation du Trocadéro consacrée uniquement au poète; M. Alexandre Dumas fils, le souscripteur le plus généreux de l’œuvre, et l’honorable entrepreneur Montjoye, qui entrait pour une bonne part dans les travaux avec un désintéressement digne d’éloge.
M. Doublemard ne voulut rien accepter non plus pour son travail, toujours synonyme de talent, et le jeune architecte M. Maurice Yvon, fils du peintre de batailles, mettait dans la composition du piédestal toutes les ressources cl’un coup d’œil artistique, formé aux bons principes. L’Etat seul n’entrait pas dans le concert des cœurs patriotes, et refusait le bronze à la statue, alors qu’il venait de l’accorder au Voltaire du quai Malaquais, le second Voltaire édifié à Paris !...
Bien national était ce monument, car non seulement chacun des collaborateurs y avait mis du sien, mais l’initiative en était absolument privée, comme sa réalisation : la ville de Paris, après avoir approuvé le choix de l’emplacement, consent tout juste à creuser à ses frais les fondations, seule et unique ingérence officielle, offrant une modeste économie qu’on accepte
BÉRANGER
avec joie : le comité joint à grand' peine les deux bouts; quant aux artistes, anxieux et toujours ranimés par leurs sentiments élevés, ils se demandent chaque jour, devant toutes les difficultés qu'amène la terminaison de l'ouvrage, si celui-ci ne sera pas arrêté. Enfin, à force de persévérance, les obstacles se trouvent vaincus, et la statue se monte. On l’inaugure le 15 juillet 1885, lendemain de l’anniversaire de la prise de la Bastille, à la chute de laquelle Béranger avait assisté tout enfant, dans ce quartier du Marais où il était né.
La journée du 15 juillet 1885 était splendide. Le soleil de messidor baignait de lumière le bronze étincelant, les oiseaux chantaient leur hymne toujours jeune au milieu de la verdure du square parisien. On se trouva nombreux le jour de l’inauguration et l’on prononça force discours. Parmi ceux-ci nous aimerons à retenir la citation que fit le préfet de la Seine de ces vers si touchants, écrits par le grand cœur du poète avant de mourir, et qu’on aurait dû graver sur sa statue comme une épitaphe immortelle :
France, je meurs, je meurs; tout me F annonce.
Mère adorée, adieu! Que ton saint nom
Soit le dernier que ma bouche prononce.
Aucun Français t’aima-t-il plus? Oh! non.
Je t’ai chantée avant de savoir lire;
Et quand la mort me tient sous son épieu,
En te chantant mon dernier souffle expire.
A ton amour donne une larme. Adieu!
LAMARTINE