AVENUE DU TROCADÉRO
Si Mâcon, ville natale du poète, a consacré antérieurement la mémoire de Lamartine par une statue, Paris, théâtre des actes de l’homme politique et de l’écrivain, devait bien quelque jour, si tardif qu’il fût, payer son tribut à l’homme dont le nom honore le siècle.
C’est Passy, ce coin aimé des poètes et des musiciens, ce Tibur ombragé qu’il avait habité sur la fin de sa vie, qu’on a choisi pour recevoir sa statue. Au bout de F avenue Victor-Hugo existe une petite place verdoyante entourée de cottages et au centre de laquelle l’eau de l’ancien puits artésien jaillit en fontaine, à travers des fleurs et des arbustes ; c’est là, dans ce coin ensoleillé si paisible, à quelques pas de l’ancienne villa sa dernière demeure , — où Paris lui donnait l’hospitalité, — que s’élève l’effigie du poète orateur.
M. Henri Marmottan, président du comité du monument, expliquait on ne peut mieux et le but de l’œuvre et le choix de Passy pour l’emplacement. — « Dans, la mesure de nos forces et de nos moyens, disait-il, nous avons conscience d’avoir accompli un
LAMARTINE
acte cle réparation et de justice envers Lamartine — et en choisissant cet emplacement, nous avons voulu consacrer le souvenir de ses dernières années écoulées à Passy, à quelques pas d’ici, dans ce chalet qui porte encore son nom et qui, dans son abandon, semble réfléter les tristesses et les douleurs de la fin de sa vie. Là où il a souffert, nous avons voulu l’honorer. »
Le monument dont il était question depuis 1870 a été terminé seulement en 1886. Mais on a pu s’apercevoir lors de son inauguration , au concours de notabilités venues pour y assister, que Lamartine était vivant dans les cœurs et qu’on était heureux, en s’associant à cette cérémonie, de lui payer un juste tribut d’hommages. — Sans doute on avait mis quinze ans à recueillir les fonds du monument et à dégourdir peu à peu et au prix de bien des efforts l’enthousiasme refroidi. Au bout de quinze ans on avait en caisse vingt-cinq mille francs. Conçu par Émile de Girardin, le projet, confié pour l’exécution au talent distingué du sculpteur Yasselot, trouva après la mort de Girardin dans la personne du nouveau président, M. le docteur Marmottan, maire du seizième arrondissement de Paris, un appui toujours en éveil. L’initiative privée ne fut aidée que d’une façon bien minime par l’État dont l’allocation unique fut de quinze cents francs j et l’on peut dire de cette initiative privée qu’elle représente avec d’autant plus d’éloquence — ici comme pour beaucoup d’autres statues inaugurées
LAMARTINE
à Paris depuis plusieurs années — les vrais sentiments du Paris délicat et lettré.
De quelque côté qu’on envisage l’homme, objet de cet honneur, on est forcé de saluer en lui un véritable génie. N’eûtil à son actif que son rôle politique en 1848, et le choix répété de ses concitoyens , sa mémoire serait encore durable , tant Lamartine en a imposé par le triple prestige de la pensée, du style et de la parole.
— D’une phrase et d’un geste il calmait les foules qu’il électrisait de sa voix ardente, dans ces improvisations sublimes devenues histori-
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LAMARTINE. 1790-1 860
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ques. C’est alors que « debout, intrépide, illuminé par l'héroïsme des grandes luttes, tout resplendissant de sa virile beauté, remplissant des éclats d’une éloquence surhumaine la place de cet Hôtel de Ville de Paris où s’agitaient alors les destinées du monde, apportant au peuple le suffrage universel, la République légale, gardant à l’armée l’immortel drapeau de la Révolution française, protégeant contre les égarements des partis la représentation vivante de la souveraineté nationale », il est dans toute l’acception du mot un politique d’action , en même temps qu’un chercheur de conciliation entre les partis et les coteries, et un défenseur de l’idée sociale. C’est un dilettante de l’esprit et de la pensée; il plane dans les régions sereines de l’idéal, et apporte, même à la tribune ou dans les réunions populaires, ses idées sublimes et ses rêveries.
Le côté politique de sa vie n’est pas celui qui rend sa mémoire la plus chère. Il brille d’un tout autre éclat, ce génie, par son influence littéraire et son disque poétique. Quel magnifique ciseleur de vers ! Comme chez lui la phrase, « gerbe superbe », s’élève et retombe en jets harmonieux! Comme la pensée est toujours élevée et chargée cl’idéal! C’est là que réside l’homme extraordinaire; c’est là où se rencontrent tous les partis pour l’exalter et l’admirer. Notre génération voit moins en lui le combattant des idées
libérales en faveur de l’humanité, que le sculpteur
LAMARTINE
suave et magique d’une pensée toujours radieuse, comme un ciel plein d’étoiles, et nos neveux après nous auront moins souvenance du guide et de l’initiateur de la Révolution de février 1848, de l’élu de dix départements, que du maître par excellence de la forme et de la grâce littéraire. Aussi était- ce bien
ce caractère que la cérémonie de l’inauguration de sa statue avait revêtu. Tous les partis y étaient représentés. Le Sénat ayant à sa tête son président, la Chambre des députés avec son bureau et cinquante de ses membres, sans distinction d’opinions, l’Académie française, la Société des gens de lettres, les Sociétés littéraires de Paris, le Conseil municipal, des écrivains, des artistes, tous les penseurs et les travailleurs de l’esprit, avaient tenu à être là. On pouvait dire que, dans cette journée du 8 juillet 1886, l’élite de la nation saluait la statue de Lamartine.
Le poète des Méditations et de Jocelyn recevait en ce jour solennel plus d'hommages que dans toutes les vingt-cinq dernières années précédentes. On eût dit que ce concours d’assistants avait à cœur de réparer l’injustice d’un long oubli. — La faute en est peutêtre à la mode nouvelle du naturalisme dans la littérature, miroir du sensualisme dans les idées. Le spiritualisme en a subi l’atteinte. On s’est retrouvé pourtant au pied de la statue du poète qui a écrit ce vers sublime, résumé de toute sa philosophie :
L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
LAMARTINE
Lamartine est un panthéiste cFordre particulier. Au lieu de voir Dieu comme l’enseignait l’antiquité panthéiste dans l’universalité des êtres, son esprit le hante partout, mais dans une spiritualité unique qui a le don de se manifester n’importe où, tout en restant quelque chose d’isolé. Le fond des impressions ressenties par son âme devant la nature, comme le fondement de ses vers, est une conviction que les philosophies, les religions, les poésies, n’étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l’Etre infini. Malgré cette intuition dominante qu’il a de Dieu, sa religion demeure vague : sorte « d’idolâtrie panthéiste pour la création », mélangée de scepticisme mélancolique.
La mélancolie, fut après l’idée déiste, qui le poursuit partout, la seconde note caractéristique de sa muse. Les Méditations poétiques , dont le succès à l’époque fut égal au succès du Génie du christianisme , en offrent l’exemple. L’élégie dans des pièces célèbres, comme Y Isolement, le Lac, le Chrétien mourant, y tient une place considérable. Cette mélancolie séduisait alors toutes les imaginations. Victor Hugo ouvrant le volume en 1820, s’écriait : ((Voilà donc enfin des poésies d’un poète, des poésies qui sont de la poésie! » Il trouvait dans ses vers quelque chose d’André Chénier : même originalité, môme fraîcheur, même luxe d’images neuves et vraies, avec plus de gravité, plus d’idéal dans ses peintures, et avec un goût pour la Bible, pour
LAMARTINE
la muse rêveuse d’Ossian, et pour les déesses fantastique de Klopstock et de Schiller. Tout cela faisait à Lamartine une place à part parmi les poètes français.
Ces cordes nouvelles avaient d’abord étonné des esprits prévenus; mais les admirateurs se firent de jour en jour plus nombreux et laissèrent planer leurs âmes avec la sienne, qui semblait toujours dévorée du désir de l’idéal et de l’infini.
Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève, D’un œil indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève, Qu’importe le soleil? Je n’attends rien des jours.
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère. Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au céleste séjour!
Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore, Yague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi.
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
LAMARTINE
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie,
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons1!
Yasselot a représenté le poète avec une surprenante vérité. S’inspirant visiblement de la pose et de la mise adoptées par Gérard dans son célèbre portrait, on peut dire qu’il l’a saisi dans son abandon intime. Laissant de côté le tribun, il a préféré reproduire l’homme familier dans son auréole de poésie. Lamartine est assis, les jambes croisées, la tête légèrement inclinée. Il est vêtu de la redingote à haut collet fermé de 1830, la redingote Guizot. Le visage, d’une beauté aristocratique, est empreint d’une gravité douce. C’est Lamartine à quarante ans, poète, grand seigneur, ami du paysan; sous son fauteuil un lévrier est couché, la tête allongée sur ses pattes. Qu’on ne s’étonne pas de voir son chien à ses pieds, c’est la bête symbolique. « Le chien aime les hommes, comme Lamartine les a aimés, avec le plus admirable désintéressement. » — « Lamartine aussi, dit Arsène Houssaye, fut le pauvre chien de l’humanité, caressé et battu, qui mord sa chaîne et qui meurt à sa chaîne ! »
Obligé de donner à son œuvre des proportions relativement restreintes pour se conformer aux dimensions d’un square étroit et tout en longueur, Yasselot a sans doute perdu de ce chef le bénéfice d’un effet plus frappant. La pose du personnage, l’expression de sa