‹ Les statues de ParisChapitre 44 sur 51 · FORUM ET JUS · texte numérisé non relu

FORUM ET JUS

Berryer finissait son stage d’avocat quandLouis XVIII fut ramené au trône de ses pères à la suite des malheurs de la France. Ayant été chargé à cette époque par une grande famille d’intérêts considérables à défendre, le jeune avocat puisa dans ces relations toutes les sympathies dont son cœur ne devait plus se dé-

BERRYER. 1790-1868

BERRYER

pouiller. Malgré son royalisme, il condamna les violences de la Restauration et fut saisi d’un chagrin indicible lors de l'organisation des cours prévôtales. Il prononça alors ces paroles remarquables : « II est indigne d’un roi de ramasser les blessés sur le champ de bataille pour les porter à l’échafaud. )) Il garda cette noble attitude devant les excès de la réaction. Après avoir assisté son père et Dupin dans le procès de Ney, il se chargea seul de plaider pour Cambronne, accusé de haute trahison pour n’avoir pas abandonné l’Empereur à Waterloo. Son discours fut sublime d’éloquence et de dialectique. — Cambronne pouvait-il avoir un autre maître que celui qu’il avait accompagné à l’île d’Elbe? — Cambronne fut acquitté. Mais le procureur général Beilart trouva mauvais qu’on se permît de lui arracher une victime. Il cita le jeune avocat devant le conseil de l’ordre réuni en assemblée disciplinaire, et l’accusa d’avoir soutenu des maximes antiroyalistes et séditieuses. Berryer, dont les opinions étaient connues, en fut quitte pour un simple avertissement. Louis XVIII, admirant l’intrépidité de son caractère et la noblesse de sa conduite, lui accorda, peu de jours après, la grâce du général baron Debelle, condamné à moit par la cour prévôtale. Moins heureux que pour Cambronne, Berryer n’avait pu obtenir son acquittement.

Il défendit aussi les généraux Carruel etDonnadieu, publiant avec intrépidité, à l’occasion de ce dernier

BERRYER

procès, un mémoire acerbe contre le ministère Decazes, qu’il accusait d’avoir fomenté par des menées de police l’insurrection de Grenoble. Ce ministère était odieux aux libéraux ainsi qu’aux royalistes purs, autrement appelés ultras , et qui avaient pour chefs de colonne Chateaubriand, Villèle et Corbière.

On interdit à Berryer, par ordre supérieur, la défense de Louvel, après l’assassinat du duc de Berry, dans la crainte qu’il ne se fît l’écho des récriminations des ultras . Sa réputation grandissait chaque jour et lui amenait des alfaires civiles nombreuses et lucratives, notamment celle de la succession du marquis de Vérac, pair de France, et celle des fournitures d’Ouvrard à l’armée d’Espagne. Parmi ses causes politiques où il déploya encore beaucoup de courage et de talent, nous citerons celles des journaux le Drapeau blanc et la Quotidienne y Y affaire de V abbé Lamennais (1826), poursuivi en correctionnelle pour un ouvrage trouvé peu orthodoxe sur la religion. Il fit son apparition à la Chambre peu de temps avant la chute de la branche aînée, et son premier discours, admiré par tous, le fit considérer tout de suite comme une puissance. Après 1830 il resta fidèle aux principes de la légitimité, combattant cruellement le pouvoir, quand sa conscience lui en montrait les fautes.

En 1832, il se rend au fond de la Vendée trouver la duchesse de Berry, pour la persuader de renoncer à l’insurrection qui, selon lui et Chateaubriand, n’a-

BERRYER

vait aucune chance de réussite. — Ses avis ne purent prédominer, l’insurrection éclata et fut réprimée; Berryer fut arrêté à Nantes. On le fait passer en cour d’assises sur le témoignage de quelques témoins imposteurs, bientôt devenus l’objet de l’opprobre publique. Une pièce compromettante, présentée par ces misérables comme étant signée par la duchesse de Berry, est reconnue fausse, l’acte d’accusation luimême est regardé alors comme l’œuvre d’un zèle coupable. Berryer, acquitté, sort acclamé du tribunal et son prestige accru.

Mais bientôt le grand avocat a l’occasion de défendre Chateaubriand, inculpé dans une accusation du même genre. 11 obtient son acquittement.

A la Chambre, il acquiert une grande popularité en foudroyant Guizot de ses répliques véhémentes, et ses triomphes du Palais Bourbon furent parmi les plus grands de sa carrière : toutefois il les remportait aux dépens de sa fortune. Il négligeait pour la politique sa riche clientèle, menant d’ailleurs une vie très large, très opulente, très artistique. Vers la fin de 1835 il se trouva dans une ruine complète. Le parti royaliste se cotisa et racheta sa terre d’Augerville qu’il lui remit en don.

Il plaida peu après l’affaire Dehors dans laquelle il déploya une persistance incroyable, devant trois jurys différents, pour sauver la tête de son client. Y étant parvenu, celui-ci lui porta toute sa fortune.

BERRYER

Berryer, en faisant alors deux parts, remit chacune d’elle aux deux enfants de Dehors pour les doter. Enfin il assistait le prince Louis-Napoléon devant la Cour des pairs, lors du procès intenté à l’occasion de son débarquement à Boulogne.

Berryer fut reçu à l’Académie française en 1855, — Eloquent, comme Mirabeau, désintéressé, chevalier sans peur, tenant haut et ferme sa bannière, il était incapable d’apostasie. 11 est mort, vers 1868, dans ses convictions, emportant, avec d’unanimes regrets, l’admiration de ses amis et de ses adversaires. Il avait honoré les assemblées politiques dont il fut une des lumières, et le barreau dont il fut pendant tant d’années une des illustrations : sa carrière est toute marquée, soit au Palais, soit à la Chambre, au coin des services rendus à l’humanité et à la patrie.

Aussi quel concours de notabilités de tous les partis à l’inauguration de son monument ! Quel sentiment sincère de respect pour l’homme aux idées droites et aux vues profondes ! C’était le 20 janvier 1879. L’assistance était nombreuse. Bien que la magistrature ne fût pas convoquée officiellement, presque tous ses membres étaient là.

Le comte de Chambord, héritier et dépositaire des principes royalistes, s’était fait représenter par le marquis de Dreux-Brézé et le comte de Blacas. L’Académie française avait délégué trois immortels : MM. de Viel-Castel, Camille Rousset et Camille Doucet. L’As-

BERRYER

sociation des anciens élèves du collège de Juilly, où Berryer fit ses études, avait envoyé une députation, ainsi que la corporation des charpentiers, qu’il défendit dans un célèbre procès de coalition.

Parmi les discours prononcés en ce jour, celui de Me Nicolet, le bâtonnier, émut tous les cœurs à ce passage : « L’art lui-même, en disputant à la mort la grande image, n’a pu nous en rendre que le reflet. Voilà bien l’attitude noble, sans recherche, qui lui était familière; ces yeux qui cherchaient le ciel, cette main qui pressait le cœur comme pour en contenir les élans, ce beau visage qui semblait fait pour traduire les mouvements d’une belle âme ; mais où est le resplendissement du front, l’éclair du regard, le tremblement des lèvres, la pénétrante émotion de la voix, la flamme qui éclairait la tribune et la barre avant de se répandre sur le monde? Hélas! la matière inerte, même vivifiée par un talent supérieur, ne peut dérober les rayons du ciel, et Michel-Ange eût-il taillé de son immortel ciseau la statue de Berryer, qu’une fois de plus il lui eût en vain jeté le cri que, devant l’orgueil de son chef-d’œuvre, poussait l’orgueil de son génie: Parle donc ! w

BERLIOZ

SQUARE VINTI MILLE

L’art musical a produit de plus grands maîtres que Berlioz, mais il n’en compte peut-être pas à l’heure actuelle en France dont le nom soit plus populaire. Ses œuvres sont aujourd’hui vantées et admirées comme elles ne l’ont jamais été, et il n’est pas de concert classique qui n’offre au public l’audition de la Damnation de Faust ou tout au moins de la Marche hongroise. Berlioz est le maître à la mode; les caresses de sa mélodie maladive comme son génie, orageuse comme sa pensée, ravissent notre époque blasée, amoureuse du nouveau et du vibrant. C’est à Paris qu’il est mort, sans avoir jamais connu l’apaisement intérieur, près de ce square Vintimille où s’élève sa statue.

Né, en 1803, à la Côte-Saint- André, petit village de l’Isère, Berlioz vit de bonne heure ses goûts contrariés par sa famille qui le destinait à la médecine. Un échec au Conservatoire lui fit supprimer la pension qu’il avait obtenue à grand’peine de son père pour venir étudier à Paris. Ce malheur ne le découragea pas ; il donna des leçons pour vivre et entra dans un orchestre théâtral.

À vingt-quatre ans, il se fit remarquer pour la com-

BERLIOZ

position crune messe exécutée à Saint-Roch, et trois ans plus tard, en 1830, sa cantate de Sardanapale lui valait le premier prix au Conservatoire. Il composa ensuite sa Symphonie fantastique , alors que son âme était troublée par un amour subit pour une jeune actrice anglaise, interprète du rôle d’Ophélie dans Hamlet. Miss Smithson devint bientôt son épouse, ce cpii rendit le calme à l’imagination rêveuse du maître. Berlioz produisit d’autres œuvres dans cette période de sa vie, mais plusieurs n’obtinrent pas de succès pour leurs hardiesses. Quelques amateurs seulement commençaient à embrasser sa manière et à l’admirer; Paganini était du nombre. Des cabales se montèrent quand il voulut donner son opéra de Benvenuto Cellmi. Elles réussirent si bien que l’ouvrage fut sifflé. Berlioz défendit vigoureusement son système musical, qui paraissait à cette époque en contradiction avec les lois de l’harmonie. La critique presque entière fit rage contre lui, au point qu’il tomba malade, terrassé mais non vaincu.

La période de la lutte ingrate devait bientôt faire place à une série de succès mémorables. L’exécution publique à’ Harold fut témoin d’une scène émouvante; le vieux Paganini se prosterna devant le jeune compositeur en le proclamant l’égal de Beethoven, et de fait, le talent de Bçrlioz ne démentit pas ces paroles. Peu de temps après, la symphonie de Roméo et Juliette , pour, certains effets, obtenait une faveur presque unanime.

BERLIOZ

Son succès se dessina de plus en plus avec la Symphonie funèbre et triomphale , commandée par le gouvernement pour le jour de la translation des cendres des victimes de Juillet, et avec l’ouverture du Carnaval de Venise , exécutée par 600. musiciens. Les voyages qu’il fit à l’étranger, * dès 1840, lui prouvèrent que sa|popularité y était encore moins contestée qu’en France. En Allemagne et en Russie, il fut l’objet des démonstrations les plus sympathiques. Mendelssohn lui donnait l’accolade en public en lui faisant don de son bâton de mesure, le roi de Prusse le

BERLIOZ; 1803-1869

BERLIOZ

décorait de l’Aigle rouge. Rentré à Paris, où l’attendaient des deuils de famille douloureux, le maître composa encore Y Hymne à la France , l'Enfance clu Christ et l’opéra des Troyens. De jour en jour accepté et mieux compris, il ne tarda pas à prendre place dans la phalange des illustrations musicales.

Une critique autorisée a donné du maître l’appréciation suivante : « Berlioz s’est hardiment taillé, à l’écart de la routine, un ample manteau d’originalité, et ses audaces n’ont, le plus souvent, dû leur insuccès qu’aux défauts de l’exécution. L’art lui tiendra compte des vives discussions que ses ouvrages ont soulevées, et, s’il a prodigué dans ses compositions les couleurs violentes et disparates, du moins doit-on lui savoir gré d’avoir tenté de reculer les limites de la musique. Génie volontaire et opiniâtre, il est de ceux qui créent et non de ceux qui copient. »

La musique de Berlioz n’est cependant pas toujours à la portée de l’intelligence naïve des profanes. En musique, spécialement, les profanes sont les plus nombreux, si par profanes nous entendons les gens n’ayant pas fait, dans cet art, des études approfondies et n’ayant que la vague notion d’aimer les conceptions simples et mélodieuses. La musique de Berlioz n’est pas seulement la vibration d’une nature d’artiste rêveuse, c’est une symphonie savante très admirée par les connaisseurs, mais fatigante après une longue audition. Nous nous garderions d’amoindrir la gloire

BERLIOZ

incontestable de Berlioz, nous tenons seulement à exprimer une nuance qu’il nous paraît utile d’exprimer en tant que profanes.

Cette musique savante, amoureuse des effets, est la traduction fidèle du sens dramatique. Pour arriver au but, il convient d’envelopper le chant d’accompagnements descriptifs en tirant parti des bruits extérieurs. L’orchestre, élargissant son rôle, est, pour ainsi dire, le narrateur qui suit l’action tout du long pendant le chant. Peint-il une tempête, par exemple, les violons imitent, par des traits rapides, les sifflements de la rafale, le tambour gronde en manière de tonnerre, les autres parties ont des tremblements, des saccades, des rauquements sur lesquels rebondit le chœur affolé des matelots. On entend la tourmente. Ce besoin de réalité est donc le spécifique de l’école moderne, qui fait de l’orchestre un peintre des milieux où se déroulent les passions. L’auteur des Troyens représente au plus haut degré cette note. Au milieu de ses productions musicales, le maître trouvait aussi le temps d’être écrivain de talent. Ses ouvrages techniques sont nombreux.

Mort il y a quelques années, ses admirateurs et ses amis ont voulu consacrer sa mémoire par un monument. Malgré les obstacles et les difficultés, le comité, qui en a pris l’initiative, a vu réussir son œuvre de réparation nationale vis-à-vis la mémoire de Berlioz. Une somme de 20,000 francs a été réunie par ses soins, et le sculpteur Alfred Lenoir a été chargé d’exécuter la

BERLIOZ

statue. M. Lenoir n’est pas seulement un habile praticien dans son art, il est encore le descendant du célèbre organisateur du Musée des Petits-Augustins sous la Révolution, M. Alexandre Lenoir, à qui Ton doit la conservation de tant de monuments précieux pour l’histoire de l’art français.

La statue de Berlioz vient d’être inaugurée tout récemment.

L’artiste a très intelligemment compris le caractère dominant de l’œuvre qui lui était commandée. 11 a voulu nous représenter Berlioz, compositeur et chef d’orchestre; aussi l’a-t-il placé debout, à côté d’un pupitre sur lequel il appuie le bras ; la main soutient la tête pensive. Cette attitude est très heureuse : elle nous offre fidèlement l’image du compositeur au moment où sa pensée rêveuse compose une de ces mélodies romantiques si admirées, qui assureront toujours à son talent une place remarquable parmi l’élite des musiciens.

ALEXANDRE DUMAS

Page 1