ESCALIER DU COLLÈGE DE FRANCE
Ce grand savant avait eu des débuts très modestes. Né en 1813, dans un obscur village du département du Rhône, Claude Bernard, après une absence à peu près complète d’études premières, fut obligé, pour vivre, d’entrer comme apprenti dans une petite pharmacie de Yaise, à Lyon. Le métier d’élève pharmacien répondait peu aux désirs de son esprit. Un beau jour, il dit adieu à l’officine lyonnaise, et se rendit à Paris pour essayer une autre voie. Il ruminait d’entrer dans la littérature, et avait en poche une tragédie intitulée : Charles VI, plus un vaudeville. Il alla soumettre le tout à Saint-Marc Girardin, qui était l’oracle littéraire du jour, et dont les leçons à la Sorbonne, sur Y usage des passions dans le drame , faisaient en ce moment accourir autour de sa chaire toute la jeunesse lettrée.
Voltaire, consulté par un frater qui lui soumettait ses essais poétiques, lui avait répondu : Faites des perruques , mon ami, faites des perruques ! Saint-Marc Girardin, après avoir lu Charles VI, dit à l’échappé de la pharmacie : Faites de la médecine, jeune homme, faites de la médecine !
CLAUDE BERNARD
Ce bon conseil fut suivi. Claude Bernard se fit recevoir docteur en médecine de la Faculté de Paris; il avait alors trente ans. Peu après, docteur es sciences, préparateur de M. Magendie au collège de France, succédant en 1854 à ce savant dans la chaire de physiologie expérimentale, il passa au Muséum, en 1868, dans celle de physiologie générale.
Le modeste étudiant de Lyon avait, après son doctorat, hésité assez longtemps avant de se consacrer aux études scientifiques et avait songé à se faire médecin pratiquant et à retourner au pays natal. Sa décision, conforme aux conseils de Magendie, lui ouvrit des horizons plus vastes. Il devint vite célèbre. L’empereur Napoléon III, voulant le distinguer, lui donnait en 1869 une place de sénateur et la croix de commandeur de la Légion d’honneur.
Claude Bernard avait établi sa réputation sur la découverte de la fonction glycogénique du foie. Il soutint cette réputation acquise en publiant quelque temps plus tard un travail sur la fonction digestive du pancréas. L’Académie des sciences couronna ce mémoire en 1846; malheureusement, la réfutation, par divers spécialistes, de cette théorie a démontré qu’elle ne devait pas être acceptée aussi complètement que l’enseignait Claude Bernard. Il est des découvertes de ce savant qui vivront dans la science et qui resteront. Citons, entre autres, ses démonstrations sur les fonctions des principaux nerfs et sur leur influence dans la circula-
CLAUDE BERNARD
tion clu sang. Citons également ses recherches sur Faction spéciale de certains poisons, du curare en particulier.
Claude Bernard a basé une grande partie de ses expériences sur l’étude des animaux vivants. On a décoré cette manifestation nouvelle de la science du mot de vivisection. La phvsiologie doit à cette méthode de nombreuses découvertes; mais, offrant à la pensée l’idée d’une persécution cruelle des animaux, la vivisection a soulevé ^ de nombreuses protestations.
Claude Bernard n’a pas eu que des admira-
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CLAUDE BERNARD. 1813-1878
CLAUDE BERNARD
teurs, ou tout au moins il n'est pas resté à l'abri de critiques sévères. M. Louis Figuier, dans son Année scientifique de 1879, après avoir parlé de son rôle scientifique, s’exprime ainsi : cc Voilà, il nous semble, à quoi l'on doit réduire les découvertes de Claude Bernard. Cela est peu, on en conviendra, pour un savant qui a eu si longtemps entre les mains tous les moyens de recherche et d’investigation qu’un expérimentateur puisse désirer... Cela est peu, comparé aux découvertes des hommes de génie qui ont précédé Claude Bernard dans la même carrière, des Bichat, des Flourens, des Magendie, des Longet.
« Tout le monde sait, ajoute M. Louis Figuier, que depuis vingt ans la science allemande nous a distancés dans les études physiologiques. Ce sont les idées allemandes qui régnent dans nos Facultés. C'est de l’Allemagne que nous est arrivée l'histologie, qui trône partout dans les livres traduits de l’allemand qui sont en honneur pour l’étude de la physiologie, et de mauvais manuels allemands sont le vcide mecum de nos étudiants en médecine. Cette prépondérance de la science d'outre-Rhin, qui accuse indirectement la décadence de la physiologie française, on ne peut en rendre responsable que le savant qui a eu pendant vingt ans la mission de diriger, en France, cette partie de la médecine, et qui, préoccupé uniquement de ses travaux personnels et de son éternelle glycogénie , nous a laissé envahir par la science étrangère, sans
CLAUDE BERNARD
songer un moment ni à l’arrêter, ni à la réfuter, ni à la combattre. »
Quoi qu’il en soit, certains savants, capables mieux que nous de juger Claude Bernard, notamment M. Paul Bert, son élève le plus direct, ont songé à lui élever une statue après sa mort survenue le 10 juin 1878. Pour en rehausser l’importance, ils firent choix de l’emplacement libre situé en face la grande façade du Collège de France, rue des Ecoles. Son exécution en fut confiée au professeur Guillaume, qui s’en est acquitté fort habilement La belle tête du savant est penchée en avant dans l’attitude de la méditation. L’homme est debout, la main droite appuyée sur une table chargée d’instruments de physique et sur laquelle est placé un jeune chien mort.
Cette statue est peut-être la plus simple de toutes celles qui ornent Paris. Un petit piédestal, bas sans décorations; une courte inscription rappelant le nom du savant et l’intention de ses disciples ou collègues ; une grille maigre, et c’est tout. Sans les traces du talent du sculpteur qui a bien reproduit les traits de son modèle et sa pensée méditatrice, sans l’emplacement fort en vue du monument et sa situation élevée dominant l’escalier de face du Collège de France, nul n’y prendrait garde. Son inauguration a eu lieu en 1881.
HENRI REGNAULT