ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
La perte d’Henri Régnault, le peintre soldat, tué, à l’age de vingt -sept ans, est un deuil que nous devons à la néfaste guerre de 1870. Tous les amis de ce jeune patriote l’ont pleuré sincèrement et ont communiqué leur douleur à ceux qui n’ont pu que lire le récit de cette existence pour laquelle l’avenir s’annonçait si brillant.
Henri Régnault se destina dès sa jeunesse à la peinture, vers laquelle l’entraînait un penchant naturel. Il commença ses études à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de Cabanel, et obtint en 1866 le prix de Rome avec son tableau de Thétis apportant à Achille les armes forgées de Vulcain . Il s’était déjà fait connaître par des portraits, des dessins, des études de têtes et de paysages, où se révélaient un faire indépendant des règles de la tradition, une touche hardie et un coloris brillant. Les types de figures, par leurs poses faciles et enlevées, leur fière allure, dénotent l’artiste de goût et de tempérament.
Mais Régnault ne devait pas trouver la note de son talent dans les compositions d’histoire de l’École de
HENRI REGNAULT
Rome et les études des héros de l’antiquité. La correspondance de cette époque de sa vie témoigne qu’il avait hâte de voir se terminer son stage de pensionnaire à l’Académie pour courir les pays ensoleillés. Sa fortune lui avait permis jusque-là de prendre l’avant-goût des contrées méridionales dans un voyage qu’il fit en Espagne en 1868.
Son tempérament, ardent et enthousiaste, s’accommodait à ravir de ces sites merveilleux. L’artiste avait senti le coup de foudre devant cette lumière dont il se disait ivre. C’est que nulle part, en effet, comme dans ces pays magiques d’Orient, la nature n’étale de plus riches couleurs. Les feux du soleil revêtent à l’aurore ou au crépuscule des teintes, tantôt lilas tendre comme celle des porcelaines, tantôt vives et pourprées comme des rubis. Les sables du désert et les toits blancs des maisons se découpent sur un ciel indigo, tandis que les types d’hommes ou de femmes offrent un double caractère par la physionomie et le costume.
L’Espagne est comme l’atrium de l’Orient. A mesure que le peintre s’y enfonçait, il s’en déclarait plus amoureux; insensiblement il se sentait attiré de plus en plus vers le Midi, et avant de passer sur la terre africaine où il s’installera définitivement, et comme pour ménager une transition à la gradation de la lumière qu’il aime tant, il court l’Andalousie en véritable artiste, s’arrêtant partout où l’appellent une na-
HENRI REGNAULT
ture pittoresque, un monument ou des types locaux expressifs. C’est en Espagne, à cette époque de sa vie (1868), qu’il brosse son magistral portrait de Prim, œuvre vigoureuse et nerveuse où l’on découvre une impression vivement traduite et où l’on semble voir se dérouler avec une furia toute castillane les flots pressés et bruyants de toute une révolution.
D’Espagne enfin il passe à Tanger, où il peint sa Salomè , si discutée au Salon de 1870, mélange de hardiesse expressive et de grâce féline. Cette œuvre, dont le faire n’est pas à l’abri des reproches, est vraie sous le rapport de l’observation. La Salomé est une image bien saisie de l’Orient, avec ses bigarrures et sa mollesse. C’est à la fois le Salamnick et le concert arabe, le divan mystérieux et la sieste mahométane. Devant elle on se croit transporté à Mogador ou à Keneh, car elle évoque aussi bien l’aimée sur le point d’esquisser son pas des œufs devant le noble visiteur, que la chanteuse accompagnée des bruits du tam-tam. - — Les admirateurs l’emportèrent en nombre sur les adversaires, et le talent de Régnault fut désormais à l’ordre du jour. Il donna peu après, parmi ses toiles principales : Une Exécution à Grenade dans l’AlhajJibra , le Départ pour la Fantasia , la Sortie du Pacha à Tanger , scènes africaines et colorées, dans lesquelles il se spécialise. Régnault avait donc trouvé son chemin de Damas.
Sa réputation était faite et on le considérait comme
HENRI REGNAULT. 1843-1871
HENRI REGNAULT
un des meilleurs peintres orientalistes modernes, successeur des Decamps, des Marilhat et des Fromentin, bien que possédant une originalité propre. Cette originalité, suivant plusieurs critiques, n’était en somme qu’une imitation habile de la nature, et rien de plus comme sentiment, rehaussée de contrastes vigoureux, mais dépourvue d’émotion intérieure; très décorative d’effet, visé, mais détachée de la passion, cet élément premier de la vie. N’est-ce pas lui d’ailleurs, n’est-ce pas son esprit si émancipé qui lançait dans sa correspondance cet aphorisme qui n’est bel et bien qu’un paradoxe à la réalisation dangereuse : « La décoration est le vrai but de l’art, » et qui considérait le raisonnement et le bon sens comme des entraves destinées à le refroidir? — Fidèle à cette méthode plus spécieuse que réelle, Régnault nous a laissé des tableaux riches en couleur, brossés largement, offrant dans leurs négligences et leurs contradictions mêmes un je ne sais quoi d’audacieux et de séduisant, capable au besoin de troubler plus d’un jugement. Mais si, dédaigneux du premier mouvement, toujours favorable à l’œuvre en principe, on veut raisonner ses peintures, on ne tarde pas à y découvrir une absence de pensée et même d’individualité, tout étant sacrifié à la couleur forcée et à la recherche d’une impression brutale destinée à frapper les sens.
Si son talent mieux jugé, aujourd’hui que le temps a passé sur son œuvre, peut être de tout droit discuté,
HENRI REGNAULT
il n’y a qu’une voix, par contre, pour exalter le héros à l’âme ardente et généreuse, immolant sa vie et son avenir pour sa patrie. Quoi de plus émouvant que sa fin tragique par un de ces jours glacés de janvier 1871, à la fin du siège de Paris !
Dès la déclaration de guerre, il était parti plein d’entrain pour s’engager, dédaignant le privilège des prix de Rome, dispensés du service militaire. Il rêvait, ce cœur généreux, d’être dans les rangs des vainqueurs à l'assaut de quelque place ennemie, en tout cas de camper aux avant-postes, le plus près du danger. Hardi, téméraire, toujours aux premières lignes, il refusa le grade d’officier qu’on lui proposait, préférant rester simple volontaire et prêcher d’exemple auprès des timides. Il fit si bien son devoir qu’à l’attaque du château de Buzenval, alors qu’ après une lutte désespérée on sonnait la retraite, il se retira lentement voulant brûler la dernière cartouche. Resté seul sur le champ de bataille, il fut tué, laissant le souvenir d’un courage, hélas! inutile quant au résultat final, mais admirable et digne de servir de modèle aux plus vaillants.
L’Ecole des Beaux-Arts, désireuse de consacrer le souvenir de ses enfants morts devant l’ennemi, leur éleva un monument, en 1876, dans la cour du Figuier , appelée aussi le Cloître , à cause des arceaux qui l’entourent. Le motif principal de ce monument est le buste en bronze d’Henri Régnault, placé au centre sur
HENRI REGNAULT
un cippe funèbre, et devant lequel une jeune femme, allégorie de la Jeunesse, se hausse dans un effort enthousiaste pour offrir une palme au vaillant soldat artiste. •
L’ajustement architectonique figure une sorte de portique grec, rehaussé de quelques motifs décoratifs, et sur le fronton duquel le mot Patrie brille en lettres d’or. L’exécution de cet ensemble est dû à deux camarades de Régnault, MM. Degeorge et Pascal. Chapu est l’auteur de la statue de la Jeunesse. Cette jeune vierge, drapée à l’antique, dans une pose simple et gracieuse, est une figure charmante, mais d’une mélancolie trop mesurée pour une élégie. Le sentiment douloureux des traits semble en elle un peu sacrifié à la grâce générale.
Le buste de Régnault, par Degeorge, est énergique et altier. La tête est mâle et douce tout ensemble, rêveuse et recueillie, le front haut, la chevelure rejetée en arrière. On y lit le tempérament de l’artiste. Tel est ce monument, élevé à l’amour de la l^atrie, digne interprète d’une pensée toujours vibrante dans les
cœurs.
LA FONTAINE SAINT-SULPICE