‹ Les statues de ParisChapitre 49 sur 51 · FONTAINE SAINT-SULPICE. ÉRIGÉE EN · texte numérisé non relu

FONTAINE SAINT-SULPICE. ÉRIGÉE EN

LA FONTAINE S AIN T - SULPI C E

L’édilité parisienne en améliora les abords par des travaux importants de voirie ; on planta des arbres, pour réjouir la vue et donner de l’ombrage ; puis l’on songea à corriger la nudité du centre par un monument décoratif. Ce n’était pas chose commode, car le frontispice de Servandoni est tellement grandiose et d’un style si solennel, que c’était s’exposer, même en donnant un aspect monumental à une statue ou à une série de statues placées dans un monument central, de voir ce projet écrasé par l'architecture de l’église. L’événement confirma cette allégation.

On s’arrêta au choix d’une fontaine, on la fit vaste et colossale : on peut s’en assurer en l’approchant. Pour ajouter en force et en ampleur, on la flanqua de quatre lions énormes, et ma foi très réussis. Malgré ces précautions et cette idée juste, la fontaine se trouve amoindrie par la façade du temple , et nul ne s’apercevrait de son existence même, si l’on ne prenait fantaisie d’aller l’examiner de près. Dès que l’on eut décidé que l’ornement de la place devait être une fontaine, on s’occupa de lui trouver un sujet et un style. L’édilité de 1847, pensant que les hommes marquants du clergé français n’étaient pas encore représentés sur une place publique, eut l’idée d’associer dans ce monument les quatre plus grands évêques du dix-septième et du dix-huitième siècle, estimant sans doute que ce monument, placé devant le plus important séminaire de France, marquerait une atten-

LA FONTAINE S AINT-SULPICE

tion bienveillante à l’égard de l’Église. Fénelon. Bossuet, Massillon , Fléchier, furent les noms qui s’offrirent de suite à la pensée.

Fénelon, ancien précepteur du duc de Bourgogne et archevêque de Cambrai, avait été un écrivain érudit et brillant, un philosophe séduisant. Son Télémaque, sous une forme ornée, donnait des appréciations au Dauphin qui furent mal vues de la Cour, et lui attirèrent une disgrâce. Bossuet, évêque de Meaux, avait fait résonner Versailles de sa haute éloquence sous le grand roi, et était peut-être le seul homme, à cette époque de servile adulation, qui eût eu le courage de lui montrer la vanité des choses humaines. Il avait été en outre le plus ardent défenseur des idées gallicanes, aimées par le clergé national français, et était l’auteur de la fameuse déclaration de 1682. Fléchier, évêque de Nîmes, était un éloquent panégyriste, marchant sur les traces de Bossuet, comme orateur disert, au demeurant homme charitable et d’une tolérance digne d’éloges vis-à-vis les protestants de la région. Massillon, évêque de Clermont, orateur gracieux et sentimental, avait eu le don de plaire à Louis XIV et à Voltaire, et avait marqué comme prédicateur.

Au dessus des statues de chacun de ces hommes célèbres figurent les armes de leur évêché. La fontaine Saint-Sulpice, œuvre de Visconti, rappelle assez exactement le style de la fontaine des Innocents, telle qu’elle a été réédifiée et complétée à la fin du dix-huitième siècle

LA FONTAINE SAINT-SULPICE

par les architectes Poyet et Molinos, avec une calotte sphérique pour couronnement et une quatrième arcade pareille à celle de Pierre Lescot. L’eau descend de gradin en gradin par belles nappes, comme à la fontaine des Innocents, où les lions seuls font défaut. Les nymphes de Jean Goujon sont remplacées ici par d’austères évêques. MM. Feuchères, Hanno, Feuquier et Desprez sont les artistes sculpteurs de ces prélats. M. Derre est l’auteur des quatre lions, emblème flatteur des plus grandes sommités ecclésiastiques. Ces statues sont de celles dont on ne dit rien, parce qu’elles ont, artistiquement parlant, une valeur de juste milieu qui ne les font ni mépriser ni admirer. Cette fontaine, à la prendre d’ensemble et sans s’occuper de la façade de l’église, qui lui nuit, est à coup sûr un morceau d’architecture remarquable, et dont Paris peut, au milieu d’autres, se prévaloir à juste titre.

LA RÉPUBLIQUE

Page 1