‹ Les statues du porche septentrional de chartres; ou, Explication de la présence des statues deChapitre 5 sur 17 · ST^UE. — LA LIBERTE · texte numérisé non relu

ST^UE. — LA LIBERTE

La statue de la Liberté, la seconde dans l'ordre ascendant, occupe la quatrième place dans les six auteurs qui ont énuméré les Béatitudes. C'est l'une des plus nobles, des plus belles, des plus gracieuses parmi ces quatorze statues, toutes si parfaitement nobles, toutes si parfaitement belles, toutes si parfaitement gracieuses. Une ravissante harmonie tempère en elle les contrastes, et fait, en les adoucissant, ressortir un charme infini de toutes les oppositions. Que de dignité dans ce port, mais comme cette dignité s'allie à la mansuétude 1 Une majesté naturelle cambre légèrement sa taille, pleine en même temps de vigueur et de grâces virginales. Le port de la tête, moins altier, modifie ce qu'il y aurait de trop dominateur dans ce mouvement. Quel caractère de grandeur parait sur ce charmant visage ! Que de fierté, que de

douceur sur ce Iront et dans ce regard i Les cheveux libres et flottants descendent en mèches ondées, et se jouent sur les épaules en y déroulant leur richesse. Le manteau, glissé en arrière, a abandonné les épaules, dégageant le buste dont rien ne comprime les formes ; il semble n'être ramené sur le bras droit et retenu de la main gauche que pour ajouter par son luxe au luxe des draperies lâches dont cette vierge s'enveloppe. Ces draperies sont moelleuses, souples dans leurs plis unifor* mes et riches dans leur simplicité. Elles glissent le long du corps avec une grâce infinie, et vont, en balayant le sol, cacher les pieds de la statue. C'est Tune parmi les quatorze qui, par cette disposition et par l'abandon de sa pose, semble se rapprocher davantage de l'attitude du repos. C'est que jeune, pleine de force, de puissance et d'agilité, cette Liberté peut marcher, voler quand elle le voudra ; c'est qu'elle peut glisser dans l'immensité de l'espace, et qu'il ne lui faut pour le faire qu'un aelede sa volonté, car cette Liberté céleste, c'est la liberté d'aller oà ïon veut : c'est du moins ainsi que saint Anselme la défi* nit. Cette Liberté au ciel sera une inexprimable béatitude. L'espace, si plein de merveilles, le ciel, si inconnu à l'homme, n'auront plus de secrets pour lui. C'est ce bon* heur que personnifie la Liberté céleste : la Liberté divinisée participant avec mesure aux prérogatives de Dieu, puissante parce qu'elle est sainte et calme dans sa force ; la Liberté telle qu'on l'aime, telle qu'on la rêve et qu'on la souhaite, telle en un mot qu'on ne la trouve qu'au ciel. La main droite de la statue de la Liberté a été brisée ;

elle manque, ainsi que le sceptre qu'elle tenait probablement. L'écu sur lequel s'appuie la main gauche de la statue, porte dans son dbamp deux couronnes. Que signifient ces deux couronnes, et à quel titre sont-elles les attribu ts de la Liberté ?

L'ornement qui couvre la tète a été dans l'antiquité, comme aujourd'hui, l'insigne de la Liberté. Tant que l'esclavage exista, la Liberté eut pour attribut leptleum, partie du costume romain répondant au chapeau moderne, mais d'une forme différente ^ Ce symbolisme avait sa source

^ Le pUeum romain a sans doute servi de type au bonnet de la Liberté de nos temps modernes : seulement, celui-ci, pour la grâce, est légèrement incliné par son sommet, tandis que le pileum était droit. L'inclinaison du bonnet phrygien a servi de modèle.

Le pileum avait la forme de la moitié d'un œuf d'autruche, et même les Garamantes sciaient en deux un de ces œufs, et s'en façonnaient deux pileum, « Antiqua forma pilei est quam Lucianus in Dipsade describit, dimidium quippe corticis ovi. Nam apud Garamantas ex struthionum ovis singulis in aequas partes disseetis, bini fiunt pilei. (Pier. Hieroglyph. L. XL.) »

Les monnaies et les médailles romaines frappées sous Claude, sous Galba, sous Nerva, sous Antonin et sous Gordien, portent la figure du pileum «vec l'exergue Libertas. On voit rarement sur les monuments, de cet âge, le pileum accompagné d'un rebord. Deux fresques des catacombes romaines et quelques statues de Mercure, sont presque les seuls monuments où il soit figuré ainsi. Ce ne fut, à ce qu'il paraît, qu'à la longue, et chez d'autres peuples, que le pileum s'orna du rebord, d'abord à peine sensible, puis, progressivement, plus large. La cuve aussi du pileum^ qui était le pileum lui même, se modifia diversement avec le temps ; elle affecta une forme plus ou moins conique, d'autres fois elle s'aplatit : une de ses variétés fut la barette, bonnet à quatre faces, adopté encore aujourd'hui par le clergé. Le chapeau, né du pileum^ ne rappelle plus aujourd'hui que dans quelques-uns de ses types l'œuf d'autruche des temps anciens.

dans un usage des Romains : quand ceux-ei voulaient affranchir un esclave, ils lui faisaient raser la tête et lui donnaient le pileum : Ce rite, qui s'accomplissait dans un temple, le mettait en possession de la liberté.

On voit sur les médailles antiques une femme tenant de la main gauche une massue ou un sceptre, et de la droite un pUeum ^ Le pileim marquait la liberté, et la massue faisait comprendre qu'elle avait été achetée par le mérite ou la valeur*. Le chat figurait aussi dans les monuments et dans les écussons armoriés parmi les attributs de la Liberté, parce que cet animal est le plus indépendant et le plus volontaire de tous les aiîimaux domestiques. On voyait aussi sur les images de la Liberté, un joug brisé gisant sur le sol ^.

Dans l'art chrétien, au moyen âge, la liberté a eu d'autres attributs, parce que la liberté chrétienne a des acceptions différentes. Le chapeau a été remplacé souvent par la couronne : on voit alors la Liberté couronnée, ou bien ayant, ainsi qu'à Chartres, outre le sceptre du triomphe, des couronnes sur Vécu armoriai.

La couronne des empereurs avait des sens symboliques, et ces sens se rapportaient à des perfections que les courtisans attribuaient à leurs idoles, et qui les mettaient au dessus et comme en dehors du reste des hommes.

* c( Il che significa liberiade acquisila per proprio valore e virtù conforme a quello che si è detto di sopra ( le symbolisme de la massue dans la main de la Liberté), e si vede cosi scolpita nella medaglia di Antonino Eliogabalo. (C. Ripa. Iconologia, Libertà.)

^ C. Ripa. Iconologia. (V. Libertà.)

3 C. Ripa. Iconologia. [Ibid,)

Les empereurs avaient trois couronnes : une de fer, qui exprimait la force, une d'argent, qui exprimait la pureté des mœurs, une d'or, qui marquait leur sagesse suréminente et leur souveraine justice * . Il y a beaucoup d'afiEmité entre ces couronnes et celles des Libertés de la même époque : la supériorité, l'empire, touchent de bien près à la liberté.

D'après les idées chrétiennes , le sceptre dé la liberté signifie ', dit César Ripa, « l'empire de l'homme libre sur lui-même \ et la possession de trois choses dont elle a la propriété et l'absolue domination : ces trois choses sont l'âme, le corps et les biens propres, qui peuvent, par divers moyens, concourir à la sainteté ; l'âme, par la grâce de Dieu ; le corps parla vertu ; les biens parlaprudence. »

* C. Rîpa. Iconologia.

^ Cette liberté du christianisme ne doit point être confondue avec Taffranchissement de tout joug, de celui des lois, de l'honneur, etc. a An verô nos, quia sumus liberi, mœchandi licentiâ abutemur, et sicariam sine metu faciemus ? Nequaquam, imo nobis neque quidem concupiscere, neque vel irasci praeceplum est. Arctiora igitur sunt jugi nostri vincula? at non ità, si rem rectè perpendamus. Nam lex imperatoria mandat, ne quid perperàm agamus. Assertor noster praecidendas monet vitiorum causas, ut neque quidem facerequidquam praeter jus et fas in animum inducamus. Haec enim est vera libertas, cum nosmetipsi sponte abjicimus vitiorum jugum, cum libidinum ergastula confringimus, et è malarum cogitationum voraginibus émergentes, vinculis omnibus expediti, in sinceritatis liberos campos evadimus, abstinemusque non tanquam servi à flagitiis metu flagri : sed tanquam ingenui, piè sanctèque educati, sponte probi modestique filii, et quia patrem diligimus, omni studio, meditatione, conatuque, monitisejusitaobtemperare contendimus, ut ne cogitare quidem ullumvelimusscelus. [Pier. Hieroglyph,, lib. m.]

3 Lo sceltro significa il dominio délia Libéria sopra di se medesima,.

Le même ieonologue dit ailleurs que la couronne royale représentait au front du roî ton kbre etsomerain arbitre j qu'elle exprimait le pouvoir de faire tout ee qu il voulait \ et nous avons vu dans une édition des oeuvres de Ripa, une figure de la Liberté» toujours représentée en reine» avec un bouclier du xui* siècle, portant dans son champ trois couronnes.

Ainsi les insignes royaux, tels que le sceptre et la couronne, indiquaient la domination et mtoie plusieurs dominations à la fois ; le sceptre marquait trois puissances ou privilèges absolus, et la couronne une puissanœ ou privilège illimité. Trois couronnes devaient donc marquer aussi trois puissances, et tel est en effet le sens des trois couronnes pontificales. Par la même raison^ deux couronnes devaient représenter deux puissances ou privilèges souverains. C'est précisément ce que dit de la liberté céleste saint Anselme, dont les statues des Béatitudes de Chartres traduisent la pensée : a La liberté consiste d&ns deux primléges ou puissances, lo C'est ainsi qu'après saint Augustin et d'accord avec le Rosetum il la définit dans une suite d'antithèses roulant sur ce double avantage et continuées sans interruption pendant tout le cours, du passage suivant :

<( La quatrième partie de la Béatitude est la liberté; la

in possessione di tre cose : deU anima, del corpo e délia roba ehe per divers! mezzi si muovono al bene : l'anima colla grazia di Dio, il corpo colla virtù,la roba colla prudenza. (C. Ripa. Iconologia. Ad verbym Libertà.)

< C. Ripa. Iconolpgiay p. 375.

"Honncui

« peine ou misère qui lui est apposée, est la servitude.

a La liberté consiste à n'être ni contraint à rester oii Von

« ne yeut pas, ni empêché d'aller où Von veut Hais qui

a peut jouir ici-bas d'une liberté aussi grande? Ne souf-

« frons-nous pas chaque jour ce qui est contraire à nos

a désirs, et ne voudrions-nous pas des choses que nous

« ne pouvons jamais^ faire? Il ne nous est jamais donné

«c d'être ici-bas tout à fait libres, nous n'y sommes jamais

<sc non plus dans un esclavage absolu. Dans la vie future,

« au contraire, l'élu sera tout à fait libre, le réprouvé

«c contraint en tout. L'élu sera semblable aux anges,

« comme nous Vattcste l'Apôtre. Rien na peut arrêter

a les anges» rien non plus ne peut les contraindre d'aï-

a 1er où ils ne veulent pas. De môme, notre volonté ne

a subira nulle violence, et nul élément, nul obstacle ne

<« contrariera notre essor... En un mot, dans la viefu-

« ture, les justes ne seront contraints à rien qu'ils ne

w veuillent eux-mêmes, ils seront aussi toujours libres

« de réaliser leurs désirs * . »

3* mruE. -.L'HONNEUR.

LHonnewr ou distinction suprême ( honarificentick )

^ S. Anselme, De SvmilitudinibiLS, c. lui. On lit aussi dans le /îoseton;(( Replebilurenim illic in bonis desiderium nostrum; omne enim quod nolemus deerit> et omne quod volemus aderit. Nam m illis duobus juxta Auguslinum bealiludo principaliter consistit.,. » — Li aussi, deux jouissances,, (fewa; privilèges, dma? biens, qui sont raccomplissemenl des désirs et l'absence de toute contrainte.

occupe la troisième place ; mais THomieur est dans^ saint Anselme la quatrième. des béatitudes de l'âme et en même temps la onzième dans le rang des quatorze sœurs. Dans la gradation établie par ce théologien, l'Honneur suit la Concorde et l'Amitié nées toutes deux sans doute après la Sagesse. Après THonneur vient la Puissance, ensuite la Sécurité. Enfin, la pure Jouissance ferme la marche de ce cortège glorieux.

L'Honneur est une belle statue, toute semblable par sa pose h celle de la Liberté. Le manteau des vierges chrétiennes S la longue tunique des anges dérobant les pieds dans ses plis, composent toute la parure de cette jeune et belle reine. Toutes les statues du cordon portent ce même vêtement: sœurs par la consanguinité, les Béatitudes célestes le sont aussi par le costume. Mais k la souplesse des plis, à la mollesse du tissu, on reconnaît le vêtement de gloire qui semble de toutes parts rayonner.

Comme sa sœur la Liberté, THonneur a le bras droit mutilé, la main entière a disparu, il n'y a plus de trace du sceptre ou bâton pastoral qui lui fut donné. L'écu que porte sa main gauche a dans son champ deux des mitres larges et basses particulières à l'époque, et le pallium révéré.

« La mitre, dit Innocent III, est sur la tête du pontife la représentation mystique de la mitre de Jésus-Christ, c'est à dire, de l'honneur infini dû à son humanité en

* On voit le manteau sur toutes les statues des Vierges sages et des Vierges folles sculptées sur les églises du moyen âge.

Yue de l'essence divine à laquelle elle a élé unie. La mitre est la traduction matérielle de cette parole du psaume : « Seigneur, vous l'avez couronné d'honneur et de gloire; vous l'avez établi en autorité au-dessus de tout ce qui est sorti de vos mains ^ %>

<x Le palltum, dit ailleurs ce pontife^ est le privilège or- (linaire des métropolitains, des patriarches et des primats ^»

« Le pallium, dit-il encore, est l'attribut des évèques du premier ordre [majores episcopi): il figure la discipline à laquelle ils doivent assujettir les autres et qu'euxmêmes doivent observer. En recevant lepaMiwm, l'évêque reçoit ce collier de prix, partage du triomphateur, et mystiquement désigné dans ce passage des Proverbes... (Prov. i.)...

a Le palliumy dit-il enfin, est le complément et la plénitude de l'autorité du pontife, incomplète tant qu'il n'en est point investi. Car le métropolitain, avant de l'avoir reçuinepeut ni conférer les ordres, ni sacrer aucun pontife, ni consacrer aucune église, ni porter le nom d'archevêque '. »

* Innocent m. (De sacro altarismysterio, i, 44.)

^ Pallium autein, quod metropolitanorum et primatum et patriarcharum est proprium privilegiatam obtinere dignitatem. (Innocent, m. De sacro cUtaris mysterio, i, 10.)

3 Pallium, quo majores utuntur episcopi significat disciplinam, qua seipsos et subditos archiepiscopi debent regere. Fer hanc, acquiritur torques aurea, quam légitime certantes accipiunt, de qua dicit Salomon in parabolis, etc

Diçiturautem pallium plenitudo pontificalis officii, quoniam in ipso et cum ipso confertur pontificalis officii plenitudo. Nam antequam me-

Telles sont les, paroles d'Innocent III sur la mitre et le paUium; mais elles n'expliquât pas tout. Pourquoi a-t*on inyesti la statue de l'Honneur des insignes particuliers aux seuls èyéques majeurs plui6t que de ceux de la puissance royale? — Il est facile de répondre. C'est que le domaine spirituel est d'un ordre plus élevé que le doDiaine de la terre; on sait d'ailleurs combien d'honneurs, même temporels , entouraient le clergé au xm"* siècle. Or, il s'agissait ici d'exprimer l'honneur le plus grand, le plus haut et le plus sublime, que la pensée pût concevoir ; l'art voulut donc choisir son type dans le monde spirituel , oh le champ est illimité , ou l'espace est, pour ainsi parler, sans bornes.

Cet écu porte deux mitres.,

Ces deux mitres ont leur raison. De même qu'il est, selon saint Anselme, deux privil^es qui constituent la liberté, il est aussi deux sortes d'honneurs en ce monde : les louanges et les dignités. Après avoir décrit ce^ deux genre&d'honneurs, saint Anselme rabaisse et déprécie les uns elles autres, il en montre la vanité et fait ressortir par contraste les honneurs durables de l'autre vie. <& L'homme, dit-il, est insatiable de deux sortes d'honneurs terrestres ; il aspire çiux dignités, iUouhaite les louanges humaines. Mais que poursuit-il dans sa soif? un éloge, une dignité, dispensés par un ver de terre....! — Mais dajis la céleste cité les honneurs seront infinis par leur

tropolitanus pallio decoretur, non débet clericos ordinare, pontifiees coBse^raie, vel ecclQ»a$ dedieare, nec arcbiepiscopus af^llari. (Innocent m, De.smro altari mysterio, i, 62.)

TAiiiliié.

principe et par leur naiure... S » Dans le chapitre suivant» saint Ansdime compare Yhonneur eélmte aux graur deurs de la royauté dont Thomme le plus misérable serait tout à coup investi.

Telle est l'infinité de gloire qu'exposait aux âmes ardentes et altérées de distinetiosis la statue de Y Honneur eéleite.

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