IV. — LES FIGURES DE FEMMES. LE TYPE PLEUREUSE
Nous désignons ainsi le type qui a trouvé sa première forme au siècle, avec la Pénélope du Vatican. La peinture céramique n’a pas tardé à 1 adopter
et à le populariser. Les lécythes attiques montrent parfois la morte assise sur les degrés de la stèle, dans une attitude recueillie'. Il est d ailleurs hors de doute que cette pose convient aussi bien aux femmes qui se lamentent. sur le tombeau1 2 3. Cette formule d art a une portée très générale, et nous aurons à le constater en étudiant les statues de pleureuses. Mais il est certain que l’art du iv' siècle l a appliquée aux figures de défuntes, et, sur ce point, le témoignage des stèles est significatif. C est bien la morte qui, dans la stèle de Lowther Castle provenant d Acharnés, est assise sur un siège richement orné, la tête inclinée, écartant d une main les plis de son voile (fig. 112). Il suffit de comparer celte figure à la Pénélope pour mesurer tout le changement qui, sans
Fig. i 12. — Stèle attique provenant d* Acharnes (Lowther Castle). D’après les Attischen Grabreliefs.
modifier sensiblement la donnée géné-
rale. \ a introduit une expression nouvelle. Tandis que la pose de la Pénélope trahit seule son affliction, ici le
1. Voir la vignette en tète de la notice des planches \V, \M, WII de la Collection Sabouroff.
2. Voir sur cette question, E. Pottier, dans Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèce propre, I, p. 387. La femme qui se désole sur un lécythe du British Muséum (Murray, White Athenian Vases, pi. X) est sans doute une survivante.
3. Conze, AU. Grabreliefs, n° 572, pi. CXIY , CXV. M. S. Reinach la donne à tort comme une statue. Ripert, stat.. Il2, p. 684, 3. La morte a une attitude analogue dans un beau fragment de stèle du Louvre. Hamdv Bey et Th. Reinach, Nécrop : royale de Sidon, p. 239, fig. 7.
LE IVe SIÈCLE.
LES IMAGES DES DEFUNTS
visage s’empreint cl une mélancolie profonde; I atlitude est lasse, abandonnée; il semble que la morte s apitoie elle-même sur son propre sort. Est-ce là, comme onia dit. l’indice que 1 idée de la mort a subi une évolution dans lame grecque, et crue les sculpteurs ont voulu répondre au sentiment populaire en traduisant une sorte de conception pessimiste, celle du clélunt ce prévoyant dès cette Me sa triste destinée '» ? Il \ a quelque subtilité dans cette hvpothèse, cl peut-être est-il plus simple de chercher l’explication clans un fait cl ordre plus général, clans le mouvement qui entraîne I art du ive siècle vers la recherche du sentiment et de 1 émotion. Est-d besoin de rappeler longuement quelle place l’art de Scopas ménage au pathétique et comment les critiques anciens font honneur à Praxitèle d’avoir c< mêlé an marbre les passions de l ame? c<
Si nous ne trouvons pas en Attique de statues dérivées du même type que celui de la stèle d Acharnes, il ne faut I attribuer qu’au hasard des d (‘couvertes. Nous connaissons au moins des œuvres qui en dérivent. C est certainement aux ateliers d’Athènes crue les modeleurs de Chypre ont emprunté le l\pe de la morte assise clans l’attitucle du deuil. Les nécropoles ch vpriotes, en particulier celles de Marion- Arsinoé, ont livré une nombreuse série de grandes statuettes en terre cuite, hautes parfois de om,8o, où il faut reconnaître à coup sur des images de défuntes. Distinctes des figurines il offrande, qui sont de dimensions plus faibles, elles ont été déposées clans le couloir ou rfromos qui donnait accès à la sépulture, et remplissaient l'office de statues funéraires1 2 3. Elles datent en général du ive et du uie siècle, et reproduisent, souvent avec quelque gaucherie, des modèles at tiques du ive siècle. Nous reproduisons ici une de ces grandes statuettes qui appartient au Musée du Louvre et provient de la nécropole de Marion (fig. ii3). A travers les déformations imputables au modeleur chypriote, on reconnaît sans peine I mutation d une de ces statues qui peuplaient le Céramique d’Athènes. L’expression clu visage, empreint cl une douceur praxitélienne, la pose de la tète inclinée et soutenue par la main gauche, la forme delà draperie, tout trahit! influence du style attique, el permet d attribuer le monument à la première moitié du iv‘ siècle.
1. De Ridder, L’idée de la mort en Grèce à l'époque classique, p. i8l).
2. Voir Herrmann, Das Graeberfcld von Marion auf Cypern. 4 k‘J Progr. znm Winckehnannsjeslc. 1888, p. 4o suiv. Cf. Winter, Tvpen der Jiqilrl. Terrakotten, I, p. i.xxxix et suiv. Ohnefalsch-Richter, h y pros, pl. CLXXXV- VII. Myres, Calai, of lhe Cyprus Muséum. n°> 3 22 7- Deonna, La statuaire céramique à Chypre, p. 16.
3. Croquis dans Herrmann, Das Graeberfcld. p. 43, fig. 26. Cf. Mon. Piot. I\ , 1898, p. 228, (ig. 2. Tête analogue, Herrmann, ouvr. cité, pl. II
LES STATUES FUNERAIRES DU V ET DU 1VB SIÈCLE
Les grandes statues assises étant fort rares, il convient de faire une place importante a un groupe plus grand que nature conservé au Musée gréco-romain d Alexandrie 1 (fig. i if\). Il est sculpté dans un Lloc de ce calcaire nummulithe,
pétri de coquilles et d’un grain friable, que les artistes alexandrins ont souvent employé à l’époque hellémst ique; c’est donc une œuvre exécutée en Egypte, au temps des premiers Ptolémées. La nature de cette pierre ne se prêtant pas au travail serré du marbre, I artiste a procédé par grandes masses, simplifiant le modelé, laissant le revers à peine dégrossi, et visant surtout à l’eflet d’ensemble. Mais le groupe n’en est pas moins d’un beau caractère. Sur un siège carré recouvert d’un coussin est assise une femme dont les formes ont toute l'ampleur de la maturité. Ses pieds posent sur un tabouret muni de supports ligurant des pattes de lion. Le bras droit, mollement fléchi, retombe inerte sur le genou ; le
Fig. i i 3 . - - Femme assise. Statuette en terre cuite provenant de Chypre (Musée du Louvre).
des [dis du manteau, soutient le menton. Si mutilé qu il soit, le visage garde une expression songeuse, rendue plus intense par la direction du regard levé vers le ciel. Aux côtés de la femme assise, une lillette se tient debout, un bras ramené sur la poitrine, la main
i. Signalé par C. Schmidt, Arch. Jahrb., XI, 1896, Arch. Anzehjcr , p. q3. .l’ai publie ce groupe. Mon. Piot , IV, 1898, p. 12 1 - 2 3 1 , pl. XIX. Il est reproduit également dans le Journal, internat, darch. et de numismatujue , pl . K , p. 433-437 (Dulilh et Svoronos). Cf. Expédition Ernst Sieylin. I, Die Nekropole von hôm-esch-Schukdfa, par Th. Schreiber, p. 273, li g. 208.
Lias gauche relevé, et enveloppé
LE IVe SIECLE.
— LES IMAGES DES DÉ EL ATS 187
gauche tenant un rouleau <le papyrus, hile regarde, elle aussi, vers le ciel, et semble unie à la morte dans une étroite communauté d affliction. C est la fille de la défunte. Mais 1 absence de toute caractéristique individuelle nous autorise à écarter l'hypothèse émise par M. Dutilh 1 . Nous avons peine à reconnaître ici Bérénice II. femme de Ptolémée 111 E vergète, pleurant sa fille, morte en 238. Dans un monument commémorât 1 1 de la mort de feulant . la hllette n occuperait pas cette place secondaire. La figure principale est colle de la femme assise, c est-a-dire de la morte, et c est pour le tombeau de quelque dame cl ’A1< ‘xandrie que cette effigie funéraire a été sculptée.
E11 dépit d un travail
peu poussé, le groupe
i. Journal infernal, d'arch. et <le numumat. . art. cité. M. Svoronos a accepté cette hypothèse fondée sur un rapport très douteux entre la tète de la statue et les monnaies de Bérénice II.
LES STATUES FUNERAIRES DU Ve ET DU IVÜ SIECLE
rappelle les meilleures tradilions de l ai l. Si le sculpteur l’avait exécuté eu marbre, avec tout le soin dont d était certainement capable, on songerait à un maître du iv' siècle, se rattachant d une laçon plus ou moins directe à l’école de Scopas. Cette figure douloureuse a comme une parenté lointaine avec la célèbre statue de Niobé. et n’étaient la provenance cl la matière employée, on serait tenté d v voir une œuvre appartenant à la seconde moitié du ive siècle. Mais elle est nécessairement postérieure à I année 332. date de la fondation d Alexandrie, et I emploi de la pierre calcaire 11e permet pas de remonter plus liant que le 11C siècle. L intérêt du monument n’en est point diminué. Il nous dire un nouveau témoignage du prestige qu’exerce la sculpture funéraire attique, et de l’empressement avec lequel ses modèles sont imités dans l’Egypte des Ptolémées. C est en outre un exemple assez rare dans la statuaire des tombeaux de ce groupement de deux figures si familier aux sculpteurs des stèles athéniennes '.