LE MONUMENT DES NÉRÉIDES. — LE MAUSOLÉE
Jusqu ici nous avons dirigé notre enquête vers les régions proprement helléniques. Nous y avons rencontré des statues tombales représentant soit le mort, soil des figures accessoires, mais ayant toujours avec la tombe une étroite relation. Les formes, d ailleurs assez simples, de 1 architecture funéraire en limitent l’emploi. Il en est tout autrement en Asie Mineure, où se développent certains types de sépultures beaucoup plus ambitieux, plus fastueux, dont le monument des Néréides de Xanthos et le Mausolée d Halicarnasse nous offrent les exemplaires les plus célèbres. Ce sont de véritables temples-tombeaux, auxquels s’adaptent à la fois l’ordonnance architecturale et la décoration plastique des temples grecs. Les frises, les statues d entrecolonnements, v sont prodiguées. Le sculpteur a le champ libre. Tandis qu’en (frèce il s en tient au répertoire des types purement funéraires, ici il lui est permis de puiser dans le riche trésor constitué au ve et au iv‘ siècle par la sculpture décorative, d y choisir des sujets qui n ont point été nécessairement créés pour la décoration des tombeaux. Pourtant c’est bien à cet objet qu ils les font servir. Nous ne jiouvons donc négliger 1 étude de ces sépultures monumentales érigées en I honneur des dynast.es à demi hellénisés de la Lycie et de la Carie, billes sont I oeuvre <1 artistes grecs ; des maîtres renommés y ont mis la main : les statues qui les décorent ont une éminente valeur d’art, et comptent jiarmi les plus beaux spécimens de la statuaire des tombeaux que nous ait laissés I art hellénique. \ ce titre, elles doivent retenir notre attention.
On sait qu’en Lycie I architecture funéraire oflre des (ormes très particu-
LES STATUES FUNÉRAIRES L)U Y1 ET DU [V1 SIÈCLE
hères '.Il esl à peine besoin Je rappeler les tombeaux h façade creusés dans le roc et les hauts sarcophages à couvercle ogival si fréquents dans la région. Nous n’avons pas à nous y arrêter, non plus qu’à l’hérôon de Gieul-Baschi Trysa, qui a lourm à une mission autrichienne une riche moisson de frises sculptées en relief ". Les rares débris de statues retrouvés à Trysa sont insuffisants pour nous apprendre quelle pari revenait à la statuaire dans la décoration de 1 hérôon ". Elle triomphe au contraire dans le monument des Néréides de Xanthos, 011 se mandeste neltemcnt I înlluence de I art ionien.
11 nous suffira d en rappeler brièvement 1 histoire. En i838. dans une première exploration de la Lycie, sir Charles Eellows découvrit, sur une colline voisine de Xanthos, les ruines d un grand édifice funéraire. Au cours d’une seconde expédition, en i84o. il compléta ses recherches, et en i84a il put rapporterait British Muséum un abondant butin, membres d architecture, colonnes, Irises, statues, débris de frontons et d’acrotères *. La restauration proposée par Eellows ne prête pas à la discussion, au moins dans son ensemble ’. Le monument se composait il un soubassement en pierre, long de io"‘,oi, large de 6,n. 75 , et décoré de deux Irises. Cette sorte de base colossale supportait la colla d un temple-tombeau entourée d une colonnade ionique. Une frise sculptée courait sur I architrave : une autre ornait extérieurement, à sa partie supérieure, le mur de la cella. Deux frontons en relief et des groupes d’acrotères couronnaient T édifice. Enfin, dans les entrecolonnements prenaient place les statues féminines où \\ . Lloyd reconnut le premier des Néréides, et qui donnent leur nom au monument.
Quelle date convient-il d attribuer à ce luxueux tombeau, et pour qui avait-il été construit ? La question a été souvent débattue. Pour soutenir que le monument appartient aux dernières années du v‘ siècle1’, on a fait valoir des arguments de six le, et invoqué la parenté des frises avec celles de 1 hérôon de
1. Nous renvoyons à l’étude de Benndorf, Reisen in Lykien und h arien, par Benndorf et G. Niemann, I, Vienne, 1 884 - Cf. Perrot, liisL. de l’Art, V, p. 36o et suivantes.
2. Benndorf et Niemann, Dns Heroon von Gjôlbasclti-Trysa, Vienne, 1889. Cf. notre Hist. de la sculpture grecque, II, p. 202-2i5.
3. Dns Heroon von Gjdlbuschi-Trysu , p. 36, 3-, fig. 24-26. Benndorf restitue une statue de Nike au-dessus de la porte de l’hérôon, je 4i, lig. 3i.
4. Voir l'cllows, The Xanlhian marbles, their acquisition and transmission in England, i848.
5. Fellows, Account on thc Ionie Trophy monument ercavated al Xanthos, 1848 ; Travels and Researches in Asia Minor, 1 85 1 , et Muséum of Classieal Antiquities, I, p. 25/.
6. Benndorf et Niemann, Dus Jleroon von Gjôlbaschi- Trysa, p. 220. Cf. Furtwaengler, Meisterwerke , p. 220; Amelung, Roern. Mitllieil., IX, i8q4, p. 169. V . Klein, Geschichte der gricch. Kunst, II, p. 197.
LES GRANDS TOMBEAUX D’ASIE MINEURE
T ry sa. D’autre part M. Six. qui s était déjà prononcé pour le iv1 siècle, a apporté dans la discussion un argument fort important. Il a découvert, sur un des caissons du plafond, une figure peinte1. Or, c’est là I application d'un procédé décoratif imaginé par un peintre du iv' siècle, Pausias, dont la période d’activité se place entre les années 377 et 365 environ. Voilà un fait précis, et il donne une singulière lorce à la théorie qui ramène au îv" siècle la date du monument. Si 1 on v souscrit , il devient possible de désigner le titulaire du tombeau. Ce serait le chel lycien Déridés. D abord dxnaste de Limyra, il s était emparé, vers 37.), de la ville «le Telmcssos qui bu assurait I accès de la mer, avait conquis toute la Lvcie, et haussé même ses ambitions jusqu à rêver de s'affranchir delà suzeraineté du roi de Perse2 3. Nul doute que le dynaste victorieux ait établi sa résidence à \anthos. E11 raison des concordances chronologiques, n'est-ce pas à lui qu’il faut attribuer ce tombeau vraiment royal. «I une richesse exceptionnelle, exécuté peut-être de son vivant
Nous ne nous arrêterons pas aux Irises. Ou sait que. celles du soubassement représentent des scènes de combat et les épisodes «le la prise «I une xi Ile traités avec une sorte de goût local par des sculpteurs s inspirant «le modèles grecs. Celles de l’ordre et du mur de la cella montrent des scènes empruntées à la vie Ivcienne, sacrifices cl banquets de victoire, défilés «Je tributaires, chasses à I ours et au sanglier. Quant aux sculptures en rebel des trouions, elles nous mettent sous les yeux, à l’Ouest, «.les scènes de combat, à 1 Est, le clic! Iveien et sa leinme entourés «le personnages, sunant une conception <pn rajipclle < I « ‘ très près la composition des stèles attiques.
La statuaire revendique sa place d abord avec deux groupes «pu tonnaient certainement les acrotères. Ils sont par malheur assez mutilés. Chacun d eux se compose d’un personnage masculin, jeune et imberbe, enlevant une tomme, auquel d faut joindre deux ligures féminines jilus jielites. qui semblent courir * (t i g . 1 5q ). Nous 11e vo vous jias «I b vpot lièse jilus jilausible q ue de recon naît re ici les Dioseures enlevant les tilles «le Leulxijipos, tandis «pie les comjiagncs « I < ‘ s
1. .t. Six, Arch. Jahrb. . XX, 1900, 1 ». 1 53. Pline allirmc que Pausias inaugura ce système de décoration. Xat. Mit.. XXX Y . 1 4 4 - Cf. .1 Six, Journal oj Helten. Slwliex. XIII. 1892-189.$, p. «33 La date du i\ '' su t le avait déjà été proposée par Michaelis, Annali. 1 8 — f) . p. 170. Cf. notre llisl. de lu sculpture grecque. II, p. 07.
2. Babeton, Monnaies grecques de la Bibl. nationale. Inlrod.. p. <.x. t n texte de riiéopompc fait allusion a la prise de Telmcssos. Fragmenta lli.it. grâce., éd. Ridot, J, p. 29.», p. 1 1 1. Cf. Michaelis, Annali. 187b, p. 170.
3. Mon. ined., X, pl. 12, fig. XVI-XVII. Calai, of üculpl. lirit. Muséum. II. n"" 926-928. Cf. Furtxvaengler, Arch. Zeilung. 1882, p. 3/17.
LES STATUES FUNERAIRES DI V' ET DI IV- SIÈCLE
deux jeunes filles s’enfuient effrayées. Il est. difficile de déterminer les raisons qui
ont, pour le sujet, guidé le choix de I artiste. Au surplus, il s’agit, ici d’un groupe purement décoratif, analogue à celui de Borée enlevant Orithyie, qui formait I acrotère d’un temple de Délos'. Peut-être le sculpteur n’a-t-il cherché qu’une silhouette hardie, en s’inspirant d’un procédé de composition récemment mis en vogue par les maîtres de la lin du ve siècle.
Nous retrouvons ti 1 hérdon de Xanthos les lions funéraires. Fellows en a rapporté deux à Londres1 2.
Traités avec une sorte d affectation d archaïsme, les lions sont représentés rampant, le corps ramassé, les flancs maigres et creusés, l’échine et les côtes saillantes, prêts à hondir(fig. 160).
Si le st x le garde certains
Pliot. Mansell. , > , • 1
caractères conventionnels.
Fig. i5q. — Figure d’acrotère provenant du Monument des Néréides
(Britisii Muséum). I exécution est libre et vigou-
reuse. Il ne faut pas chercher ici d autre idée que la vieille conception du lion gardien du tombeau, et c est
1. Homolle, Bull, rie corrcsp. Iiellén., III, 187g, p. 5i5-5'i6, pl. X, XI, XII.
2. Gatal. of sculpture Brit. Mus.. Il, nos 929-980. Cf. Mon. inediti. X, pl. 12, fig. XVIII. Brunn-Bruckmann, Dcnkmaeler, n° 2i<). Un lion analogue à celui de Xanthos, trouvé à Borne, a été acquis par le Musée métropolitain de Xc\v-\ork. Bull, of Me trop. Mus.. 1910, p. 210.
LES GRANDS TOMBEAUX D’ASIE MINEURE a/17
pourquoi nous replacerions volontiers ces figures d’animaux soit à l’entrée de la colla, soit au pied du soubassement.
C’est pour les statues des entrecolonnemcnls que les décorateurs 1 le 1 hérôon avaient réservé leur effort et leur invention. Le Brihsli Muséum en possède une dizaine, plus ou moins complètes, avec les fragments de quelques autres1.
Phot. Mausell.
Fig. 160. — Lion provenant du Monument des Néréides (Brilish Muséum).
Leur caractère de divinités de la mer est nettement accusé parles attributs marins sculptés sur les bases, ici un oiseau de mer. ailleurs un crabe, un dauphin, un coquillage. Sous I abri de 1 entablement, elles formaient autour de la relia un chœur harmonieux de danseuses, mais de danseuses qui glisseraient à la surface des Ilots, ouvrant comme des voiles leurs manteaux au souffle de la brise. Le vent de mer agite les souples étoffes, fouette les tuniques, creuse 1rs vêtements de plis larges et profonds. On ne saurait trop admirer avec quelle virtuosité et quelle variété 1 artiste a fait là de surprenantes études de draperie, refouillant et comme distendant le marbre avec une remarquable sûreté de ciseau. Une des Néréides paraît nue. tant est fine et translucide I étoile du chiton sous laquelle se modèlent les formes de son corps (lig. i(ii ). I ne autre s avance,
1. Catalogue of Sculpt. Brit. Mus.. nos r)0»)-9 3.3 . Mon. inecl., X, pi. ij-12. Brunn-Brmkmann, Denkmaeler. Mos 2 I 1-2 l3.
248 LES STATUES FUNÉRAIRES DU Y* ET DU IV' SIÈCLE
Phot. Manscll.
Fit;. i 0 i . — Divinité' marine. Statue provenant «lu Monument des Néréides (Brilisli Muséum).
Que signifient au juste ces figures, et comment
un pied relevé, comme une Nike qui prend son essor, tendant d’un beau geste son Initiation que gonfle la brise (fig. 162).
Celle-ci, le sein découvert, fait les gestes d’une danseuse qui jouerait avec son écharpe. Celle-là s avance à grandes enjambées, et son corps jaillit, pour ainsi dire, de la masse épaisse des vêtements refoulés par le vent (fig. i63). Avec ces mouvements rythmés, dans un flottement de draperies, les danseuses semblent voler sur la crête des vagues quelles ellleurcnt de leurs pieds légers. A n en pas douter, ce sont des G recs, et des Ioniens, qui ont conçu et exécuté ces œuvres d un style facile et brillant, apparentées de très près à la Niké olympique de Paiomos, et dans lesquelles a passé également le souille atti- < | u e «pu anime I Iris et la Niké du fronton oriental du P art b énon.
expliquer leur présence
Fig. 162.
Divinité marine. Statue provenant du Monument des Néréides (Britisli Muséum).
LES STÀTl ES FUNÉRAIRES Dl V1 ET 1)1 IV- SIÈCLE
Phot, Mansell.
Fig. i F) 3 . — Divinité marine. Statue provenant du Monument des Néréides (Britisli Muséum).
sous la colonnade cl un monument funéraire:' Depuis le temps où W. Lloyd y reconnaissait des Néréides, diverses interprétations ont été proposées. Pour M. J. Six, elles représenteraient les « brises océamdes »
(oj'/.£aviO£ç aùpai), dont parle Pindare, et « qui soufflent autour des îles des Bienheureux 1 » . M . C . Robert, se souvenant que les vaisseaux grecs portaient des noms féminins, est tenté de voir dans ces jeunes femmes la personnification des navires composant la flotte du dynaste lycien". Toutefois, la présence des attributs marins fournit , semble-t-il, des arguments décisifs pour leur laisser leur nom de Néréides. Mais pourquoi ces divinités de la mer entourent-
i l’iiidare, Olyrnp.. I l, 70. Cf. J. Six, Journal oj Hcllen. Studies , \ 1 1 1 , 1892-1893, p. i3i-i36. 2. C. Robert, 2iv Hallisches W inckelffiannsprograrn.nl, p. 34-
LES GRANDS TOMBE AI \ D’ASIE MINEURE
elles 1 hérôon ? Eont-elles allusion, comme on 1 a supposé, aux îles des Bienheureux, séjour réserves au dvnaste liéroïsé 1 ? Et dans ce cas, les artistes se sont-ils inspirés d une croyance grecque? Peut-être, pour résoudre le problème, a-t-on trop regardé du coté de la Grèce, et pas assez vers la Lycie. Les monuments lvciens peuvent, croyons-nous, suggérer une solution fort plausible. Ils nous apprennent , en effet, que les danses en I honneur du mort faisaient partie du rituel funéraire2. V Trvsa, deux danseurs sont sculptés eu relief sur les montants de la porte de 1 hérôon; des femmes dansant figurent plus d une lois sur des sarcophages U l n sculpteur ionien a pu s inspirer d une coutume toute locale pour assigner ce rôle aux Néréides, que la poésie grecque conçoit comme de véritables danseuses marines '. Mais il y a été conduit par la recherche d une allégorie propre à Hat ter l’orgueil de celui qui s était fait aménager cette belle sépulture. Si le monument funéraire est bien celui de Périclès, le conquérant de la \ 1 1 le maritime de Telmessos. Es figures de Néréides ne peuvent personnifier que la mer lycienne dont le dvnaste s est, par ses victoires, assuré I empire. Et ainsi, comme les Irises en reliel rappellent ses exploits sur la terre ferme, I unité de la décoration seul jiturale reste entière. Les Néréides glorihent les conquêtes maritimes du chef lvcien. Ce sont elles qui accourent pour mener, suivant la coutume du pays, le chœur des danses Junèbres autour du tombeau oii repose le maître de la mer.
Avec beaucoup j»lus d ampleur, un art jdiis achève', et des particularités de construction tout à fait originales, le Mausolée d Mahcarnasse se rattache au type d hérôon connu parle monument des Néréides. Ici. des textes anciens, précis et explicites, nous renseignent suri histoire du monument. Kapjielous brièvement I essentiel. On sait que, depuis I année 38^. la Carie avait été incorjiorée à 1 empire perse, sous le gouvernement du satrajje Ifécatonmos . originaire de Mvlasa. Son lils Mausolos. qui lui succède en d". transporte sa cajntale ii llahearnasse. Sous la suzeraineté plus nominale que réelle du roi de Perse, Mausolos lait ligure de souverain indépendant. S il jiorte olliciellemenl le titre de satrape, il est à peu près son maître. Il a H i cl îe des goûts de jirince j > 1 1 1 1 1 1 el I è ne ,
i. G’esl l'hypothèse soutenue par Micliaclis, \nnnli. 187;), p. 180.
•1. Benndorf. Dos Heroon von < ijiilbrisv-hi-Trysa . p. 70. Cl. pl. ^ I.
3. Sarcophage de Xanthos, ouvr. cité. pl. \ W1X. 1, p >22. Cl sarcophage d Vnlipliellos. Jexier, Hescr . de V Asie Mineure, lit, pl. iq8.