‹ Les statues funéraires dans l'art grecChapitre 147 sur 212 · I. — L’ HÉ R OÏS A T ION DU MORT · texte numérisé non relu

I. — L’ HÉ R OÏS A T ION DU MORT

Ce qui caractérise le plus nettement le culte des morts à h époque hellénistique, c’est que, loin de s’effacer, l’ancienne idée de Ihéroïsation prend une force nouvelle1. Lille est, ou le sait déjà, fondée sur la croyance au pouvoir des morts. Elevés à une condition supérieure, les défunts sont des héros ; comme tels ils peuvent agir sur les destinées des vivants ; ils ont donc droit à un culte. Jadis, I héroïsation était réservée aux morts illustres, aux ancêtres de la race et de la famille. V partir de la lin du in' siècle, elle est prodiguée, surtout dans les pays où vivent les traditions aristocratiques. En fait, devenue banale, elle n est qu une forme plus relevée de l’hommage rendu à la mémoire du mort, un moyen de proclamer les mérites et les vertus qui l’élevaient ou étaient censés I élever au-dessus du vulgaire. A Théra, où I héroïsation (à©Y]5(odjiç) est très fréquente à partir de la fin du nc siècle, le défunt est souvent héroïsé pour K sa vertu el sa sagesse 2 ». Parfois, c’est la cité qui la décerne, et c’est le peuple qm honore le héros '. D’autres fois, elle est attribuée au défunt par une association religieuse, tlnase ou érane. Une inscription du Pirée, datant du 11e siècle avant notre ère. mentionne I héroïsation d un prêtre de Dionysos, laite par les membres d’une association de Dionysiastes ; son image, sans doute une statue, doit être placée dans le sanctuaire du dieu4. Enfin il arrive aussi qu une famille héroïse un des siens.

i. Voir sur cette question, Erwin Rohde, Psyché, 3e éd . , II, p. 358 suiv. Thera, II, p. 238 et suiv. ( Dragendorll). Roscher, Lcxikon, art Héros (Deneken), p. a5i6 et suivantes.

a. laser, (jraec. insul., III, Théra, nos 871, 8^3.

3. Inscr. (jraec . insul., XII, Amorgos, nos 466, 467. Cf. III, Théra, nos 870, 872, 873 et suivants.

4- Corpus inscr. allie., IV, 2, n° 628. Voir le commentaire de Koehler, Athen. Miltheil., IX, 1 884 , P- 288 et suivantes.

LE CULTE DES MORTS 269

L héroïsation entraîne souvent I institution d’un culte en I lionneur du dé- funt. Un exemple bien connu d’une fondation de ce genre nous csl fourni par le testament d’une femme, Epictéta. appartenant à une noble famille de J liera. Une inscription nous a conservé ce texte qui est un document capital pour I histoire du culte des morts1 2. Epictéta csl veuve de Phoenix, qui a fait aménager de son vivant, pour la sépulture d’un fils défunt, Cratésiloclios, un enclos funéraire ou téménos. Dans cel enclos, il a fait construire un édifice consacré aux Muses, un Musée (Mouaeîov) et I héroon, c’est-à-dire la chapelle funéraire de son (ils, avec sa statue. Il a confié à sa femme le soin d ériger pour Immème un héroon et une statue. U11 autre f ils . Andragoras, étant mort après son père, Epictéta lui a rendu les memes honneurs. Elle lègue à son tour à sa tille Epit éleia I enclos funéraire avec ses monuments «pu ne doivent être m modifiés ni aliénés. Pour assurer la célébration du culte des « héros » c’est-à-dire de son mari . de ses deux fils, et d elle-même, elle institue une communauté composée « des hommes du parentage » (àvSpstou tôv a'jyysvôv) qui a mission de célébrer tous les ans, pendant trois jours, au mois Delplumos, des sacrifices aux Muses,

« aux héros Phœmx et Epictéta » et à leurs fils. Un banquet réunira les membres de la communauté. Les frais seront couverts jiar le revenu d une somme de 3 000 drachmes qn Epictéta lègue en propre à cette communauté. Le sacerdoce des Muses et des héros sera héréditaire dans la descendance masculine de la fille d Epictéta , Epitéleia. En nous renseignant sur les cérémonies du culte des morts, le testament d Epictéta nous fait entrevoir par surcroît I aménagement d un téménos funéraire. Le culte des défunts est associé à celui des Muses, auxquelles est consacré le l/e.svVqm est en même temps un hou de réunion pour la communauté. Chacun des défunts a son héroon et sa statue. Suivant toute vraisemblance, ces statues sont celles que I inscription désigne comme étant dans le téménos. Les antres statues mentionnées sont sans doute celles des Muses, et leur jilace naturelle est dans le Musée1.

Le testament d Epictéta se jilace vers la lin du m siècle, ou au début du

1. Iriser, rjraee. insul., III, 33o. Cf. Dareste, Haussoullier, et 1 h. Reinach, Inscriptions juridiques rjrccqucs, II, p. 77 et suivantes. Thera, II (Dragcndorll'), p. «3q-24o.

2, Col. II, 1. 12 i3. L’inscription distingue entre les statues qui sont dans le Musée, ev -<ï> ij.ou'jeiw, et celles qui sont placées dans le téménos, èv tco t;;jcevei twv 7)pf;>o>v. Ailleurs, 1. i:j, elle mentionne séparément celles des Muses et celles des héros : •/.»> Oe’|aev ~i: ~.i Moé Ta: y. ai to; àvootâvTa; v.oî'. tz r^pioa. M. Dragendorfl (7/ierci. Il, p. 23g) suppose que les statues des morts devaient se trouver dans le Musée. On comprend beaucoup mieux qu elles soient en rapport avec les héron .

27o L’ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE ET GRÉCO-ROMAINE

siècle suivanl. V celle date, I héroïsation a encore un caractère exceptionnel, et ici elle s’explique par le fait que les morts ainsi honorés appartiennent à une famille illustre où elle est connue un droit héréditaire. Mais avec le temps, cet honneur est prodigué au point de perdre tout son prix. Le liire de héros devient banal ; c’est simplement le synonyme du mot « défunt ' ». Héroïser un mort revient à dire qu’on lui donne la sépulture. Le mari héroïse sa femme, la femme, son mari, le lils, son père; les parents héroïsent leurs enfants 2 . Les mots fjoex ypYjaTè yaXpi sont gravés sur les tombes les plus modestes. C’est la formule courante à l’époque gréco-romaine.

Cette renaissance de I ancienne idée d héroïsation, I extension qu elle prend en se Militarisant, exercent une influence réelle sur la forme de la tombe liellérustique. Si la stèle reste en usage, la chapelle funéraire devient plus fréquente. Que la sépulture soit modeste ou luxueuse, elle est qualifiée d’hérôon (rjpûov); ce terme revient constamment dans les inscriptions de basse époque3, et il traduit bien I idée que le mort est élevé à une condition supérieure. Si I on veut mesurer à quel point cette croyance est devenue commune, il suffit de considérer les changements introduits par la plastique dans la manière de figurer les défunts. Tandis que les stèles attiques les montrent au milieu des survivants, unis à eux dans une tendre familiarité, au 11e siècle et plus tard, les bas-reliefs funéraires les représentent isolés des vivants, avec des attitudes de statues, comme revêtus de la dignité héroïque. A n’en pas douter, c’est la statuaire qui fournit les modèles. On comprend aisément, en effet, que la décoration de l’hérôon. conçu comme une sorte de petit temple, exige une effigie tombale sculptée en ronde bosse. L’examen des formes architecturales dans la tombe hellénistique confirmera cette conclusion.

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