‹ Les statues funéraires dans l'art grecChapitre 193 sur 212 · I. — ÉROS, THANATOS ET HYI'NOS · texte numérisé non relu

I. — ÉROS, THANATOS ET HYI'NOS

Dès l’époque archaïque, la sculpture funéraire grecque a fait une place, à côté des effigies des délunts, à des figures symboliques ou allégoriques, et leur a attribué le rôle soit de traduire 1 idée de la mort dont elles apparaissent comme les démons, soi! de protéger la sépulture, soit de personnifier le deuil des proches. Ainsi les sphinx sont des génies malfaisants qui enlèvent les âmes ; les Sirènes chantent le tlirène funèbre ; les pleureuses gardent la tombe de leurs maîtres. Assurément, pendant la période qui nous occupe, tout souvenir de ces t\pes anciens ne s est pas effacé. Les sphinx et les Sirènes se montrent encore sur les stèles, comme épithèmes des piliers funéraires, cl les Sirènes en terre cuite se trouvent en grand nombre dans les tombeaux de Mvrma. Mais d autres types les remplacent dans la statuaire tombale. Délaissant ces symboles vieillis, la sculpture se tourne vers d autres conceptions plus conformes aux goûts du temps. C’est à des figures gracieuses, juvéniles ou enfantines, issues de créations allégoriques ou poétiques, qu elle confie la mission de personnifier la mort sous des traits idéalisés. L époque hellénistique et grécoromaine manifeste une prédilection marquée pour les Eros funéraires, pour les images du sommeil et de la mort, et multiplie ces svmboles de deuil dont la mélancolie est atténuée par 1 élégance et. pour ainsi dire, par I euphémisme de la forme.

Sur les sarcophages romanis de I époque iiTqjénale, on voit se répéter, jusqu’à en devenir banal, le t y j >e d un Eros apjiuvé sur une torche renversée, les jambes croisées, la tète inclinée sur I (Miaule, dans I altitude de la rêverie on

du sommeil1 (fig. 308). Il est le plus souvent reproduit symétriquement aux

deux extrémités de la lace principale. Mais en vertu d’une sorte de loi que nous avons déjà plus d’une lois constatée, le tvpe traité en relief apparaît aussi dans les statues tombales, et tout porte à croire qu’il a d’abord pris forme dans la sculpture en ronde bosse.

Une statue du Musée des Ollices, à Florence. nous en montre en effet un exemple très caractéristique, si on la débarasse des restaurations malheureuses qui en faussent le sens2 3 (lig.

209). C’est un adolescent ailé, dontle visageencore enfantin, à 1 expression pensive, s’encadre entre de longs cheveux bouclés. Il est debout, les jambes croisées, la tète inclinée sur I épaule gauche vers laquelle est ramené le bras droit. Les répliques sont assez nombreuses pour qu’on puisse en toute sécurité restituer, au lieu de l’arc, une torche renversée, la flamme touchant le sol '.

1. Sarcophage d’Endymion, Glvptothèque Ny-Carlsberg, Robert, Die antiken Sarkophag-Reliejs, II, pl. 11,3; d’Adonis, Musée du Latran, Helbig, Fiihrer, I2, 698, Robert, ouvr. cité, II, pl. L\, i83 ; d’Endymion, Ny-Carlsberg, Robert, ouvr. cité, III, pl. XIV, 49- Fragments de sarcophages au \ atican, Amelung, Sculpt. des Vatican. Mus.. 1, n° 29, pl. 91 ; n° i34, pl. io4- Il est. superflu de multiplier les exemples.

2. Amelung, Fiihrer durchdie Antiken in Florenz, p. 54; n° 78. Phot. Alinari, 9660. Toute la partie inférieure et le bras gauche avec l’arc sont restaurés.

3. Nous nous bornerons à en citer quelques-unes, Vatican, Musée Pio-Clementino, Clarac-Reinach, pl.

Phot. Insf. arch. Homo.

Fig. 208. — Amour appuyé sur une torche. Cippe funéraire romain (Rome, Villa Borghèse).

LES FIGURES ALLEGORIQUES

L’une d’elles, bien que mutilée, offre I intérêt d’avoir été trouvée à Samos dans la nécropole de Tigani'. Bien que le travail un

peu sec et le modelé poli à 1 excès accusent la date de l'époque impériale. la statue de Florence ne nous en offre pas moins un bon spécimen de cet Eros à la torche qui a passé, à titre de figure accessoire, sur les sarcophages romains.

A n en pas douter, le type a pris naissance dans ! art de la Grèce hellénistique. Les génies funèbres romains se rattachent, par une filiation directe, au\ Eros que modelaient, pour être déposés dans les tombes, les coroplastes d Asie Mineure. A Mvrina, la nécropole a livré en grand nombre des petites figures d’enfants ailés, encapuchonnés dans leur manteau. et inclinant tristement la tête, comme les « pleurants » de nos tombeaux du xvf siècle'

1 86 1 . Oxford, ibid.. pl. 65o B. i5o4 A. Louvre, i b id . , pl. 3oo, 862; Madrid, Hübner, Ant. Rildwerke in Madrid, nos 70, 71. Cf. S. Reinach.

Repart, stat.. Il-, p. 48g, 6, 7, 8; p. 4yo, 1 . 2, 3.

Stephani, Compte rendu pour i8tà8, pl. III, 2.

Cf. sur ce type, Furtwaengler, art. Eros, Le.riknn de Roscher, p. 1 36g et notre article Cupido, Dirl. des Antiquités grecques et romaines.

r. 5\ iegand. \then. Mittheil. , \\\. igoo.

[). 200, nn 102.

2. Pottier et S. Reinach, La nécropole de Mvrina. p. 1 cuite du Musée impérial ottoman, ri05 23g5~2,i3li .Wintrr, 75

Phot. Mina ri.

.. 20g. — Eros funèbre (Florence, Musée fies Offices).

50-102. et, pl. ATI. Mcndel, Calai, des figurines de terre pender fiig. Terrakottcn. II, p. 321, 4 ; p. 325, 1, 8.

33a L’EPOQUE HELLENISTIQUE ET GRECO-ROMAINE

(fig. 2 1 o ) . Quelle signification donner à ces Eros? Ont-ils simplement mission de prolonger, auprès des défunts, le deuil de ceux qui les ont pleurés ? Ou bien esl-ce là un souvenir cl’une ancienne tradition, suivie par les peintres des lécythes blancs d’Athènes, qui prête à [l ame, à Yeiclôlon, la forme d’une petite

figure ailée 1 ? Nous croyons volontiers, avec M. Pottier, que ces Éros voilés, si souvent associés aux Sirènes plaintives, personnifient « les âmes des morts enfermés dans le tombeau ». Au reste, cette formule plastique, très souple, se prête à d’autres attributions. A la même époque, on voit apparaître un type différent, mais très nettement caractérisé, d’Eros funéraire, celui-là même que nous a conservé la statue de Florence, celui que les sculpteurs romains transporteront dans le décor des sarcophages. Une terre cuite de la Cyrénaïque, appartenant au Musée du Louvre, nous met sous les yeux un type également familier aux ateliers de Myrina : un Eros debout. les jambes croisées, s’appuyant sur une torche retournée vers la terre, symbole d’une vie humaine qui s’éteint2 (fîg. 211). Ainsi I art trouve une conception toute nouvelle pour traduire l’amer regret de l’existence perdue, qui est le thème habituel des épigrammes funéraires à l’époque hellénistique. L’idée 11e prend-elle pas plus de force encore, si celui qui pleure sur le défunt, désormais privé des joies de la vie, est précisément le dieu de I amour P

Dès lors, sous l’empire de l’évolution de sentiments dont témoignent ces récentes créations tle l’art grec, la statuaire des tombeaux adopte, surtout à l’époque romaine, ces élégantes figures d’enfants ou de jeunes gens tenant la torche, dont les unes restent ailées, tandis que d’autres sont dépourvues d’ailes. On a proposé d’y reconnaître tantôt des Eros Itinéraires, tantôt des personmfi-

F10. 210. — Eros funèbre. Terre cuite de Myrina (Musée du Louvre).

Page 1