Pottier, Bull, de corresp. hellén., XXIV, 1900, p. 5ai
L’ORIGINE DES STATUES FUNÉRAIRES
milière, si fréquents dans la tombe grecque du vf siècle, ne tardent pas à disparaître. En épurant les conceptions relatives à la vie future, le progrès des idées morales conduit à l’abandon des figurines d’offrande faisant allusion aux besoins matériels du mort. Pourtant, tous les sujets ne sont pas éliminés. Le type de la pleureuse trouvait sa place dans le cortège du défunt. Or, loin d’être abandonné à l’époque classique, il est adopté par la sculpture funéraire comme un des thèmes les plus familiers aux artistes. Il importe donc de montrer qu’il a bien réellement , comme l’image même du mort, ses origines dans les figurines d offrande1.
Les nécropoles de Béotie et celles de Tliéra ont livré un certain nombre de figurines nettement caractérisées par leur attitude comme des pleureuses2 3. Elles offrent cet intérêt de former une série chronologique où I on peut suivre le développement du type. Nous choisirons quelques exemples caractéristiques. Voici d’abord une terre cuite de type primitif, appartenant au Louvre, et provenant de Béotie, probablement de Tanagra 1 (fig. 3). Elle représente une femme, la tête levée, la main gauche ramenée vers la tête, la droite posée sur la poitrine avec un geste de douleur.
Le modelé du visage, des bras et du buste est tout à fait rudimentaire. Le buste se soude a une partie inférieure évasée en forme de cloche,
façonnée au tour, et fermée à la base. Le vêtement, un chiton à ceinture, est peint au brun rouge avec des traces de couleur jaune. Nous empruntons encore au Louvre la figurine suivante 4 (fig. /i) . Le costume est le même que dans la
Fig. 3. — Pleureuse, terre cuite de Bcotie. H. om,a4 (Musée du Louvre).
1. Vous avons déjà Iraité la question dans un article de la Revue des Éludes grecques, t. XVI, iyo3, p. 299-
322. De l'origine du type des pleureuses dans l’art grec. Vous ne faisons ici que le résumer.
2. Cf. DragendorfT, Tlwra, II, p. 2), fig. 5 6-5 7 et p. 121. U inter, Die Typen der Jîgiirl. Terralc., pl. 22, fig. 7-8, pl. 3a, fig. 3.
3. Rev. des Élud. grecques, art. cité, p. 3oo, fig. 1. Louvre, salle L. MNB, 535.
4. Rev. des Étud. grecques, art. cité, p. 3oi, fig. 2. Louvre, salle L. G A, ag5. Tanagra. Cf. Musée national
d’Athènes, n° 4i5~, et une terre cuite de Berlin, Anliquarium. \A inter, pl. 32, fig. 3.
LES TYPES DE L’ART ARCIIAIQUE
terre cuite précédente, mais le geste des deux mains, ramenées vers la tête, est différent. A coup sûr, ces figurines, dont le trait essentiel est I aspect de la partie inférieure modelée en forme de cloche, se rattachent encore aux plus
anciennes productions des ateliers béotiens. Elles succèdent immédiatement aux « idoles » à décor géométrique 1 et aux terres cuites offrant déjà une ornementation onentalisante, et se placent vers le vif siècle environ.
L évolution se poursuit avec des types plus récents qui nous conduisent jusqu’au ve siècle. Une terre cuite du Musée national d’Athènes nous montre déjà, avec des négligences d’exécution, des formes qui sont celles du st\le sévère2 3. D’autres, avec les bras relevés et ployés, les mains réunies et posées à plat sur la tête, accusent, par leur costume, le style du ve siècle; les traits du visage, le rythme du mouvement, trahissent l’influence manifeste de la grande sculpture (fig. 5). Elles témoignent qu’au ve siècle, les Béotiens n’ont pas abandonné l’usage de dans la tombe des figures de pleureuses, et des terres cuites du beau style tanagréen attestent que cette coutume a duré plus longtemps encore.
Comment ce type s’est-il formé, et quelles en sont les origines ? S il faut en croire certaines théories, il conviendrait de remonter fort loin, jusqu’à la civilisation mycénienne, pour retrouver, dans des essais de plastique tout à fait rudimentaires, comme l’ébauche du type de la pleureuse. Ou connaît les figurines trouvées à Mycènes, à Tirynthe, à Chvpre, et qui offrent souvent l’image sommairement modelée d'une femme vêtue élevant les deux bras (fig. G)A Elles ont été généralement interprétées
1. Cf. les idoles en forme de cloche étudiées par M. Holleaux, Monuments Piot, I, Figures béotiennes en terre cuite, p. 21-42.
2. J’ai publié cette terre cuite et les suivantes, Revue des Etudes grecques, art. cité, p. 3o2-3o3, fig. 4, 5, 6. D’autres types sont reproduits par Winter, Typen der fig. Tcrrakotten, pl. 6o.
3. Voir par exemple, Schliemann, Myc'enes, p. 187, fig. g4, 96 ; p. i4o, fig. ni. Heuzey, Fig. ant. de terre cuite, p. i48. Winter, Typen der Jig. Terrakotten, pl. 2, fig. 1, 3, fig. 1, 2, 3, 8.
déposer
Fig. 4- — Pleureuse, terre cuite de Béotie. H. om, 18 (Musée du Louvre).
L’ORIGINE DES STATUES FUNÉRAIRES
comme des divinités. M. Max. Meyer est le premier qui ait proposé une autre explication1. Pour lui le culte des morts serait seul en cause. Ces prétendues idoles, dont plusieurs semblent se livrer à une mimique expressive, seraient des pleureuses ; déposées avec le mort dans la sépulture, elles perpétueraient le souvenir des lamentations qui 1 avaient escorté pendant le convoi. Reichel a soumis à un examen critique la théorie de de M. Max. Meyer, et il en a restreint la portée2.
Si quelques-unes de ces figures, caractérisées par
les gestes des bras relevés, lui paraissent avoir des droits au nom de pleureuses, les autres seraient, non pas des imitations de statues de culte, mais des simulacres d idoles religieuses, spécialement destinés au culte des morts.
Ainsi limitée à une série de figurines, l'interprétation de Reichel nous paraît encore douteuse. Le
geste des bras levés n’est pas nécessairement l’expression d’un sentiment pathétique, et il reste permis de l’expliquer soit comme un geste d’adoration, soit simplement comme une attitude indiquant le caractère divin de 1 idole . On le retrouve dans des monuments dont la destination purement religieuse est certaine, ainsi dans des idoles mycéniennes trouvées par M. Halbl îerr à Prima1, et dans les idoles découvertes à Cnossos, dans
Fig. 5. — Pleureuse, terre cuite de Tanagra (Musée national d’Athènes).
Fig. 6. — Terre cuite de Chypre (Musée du Louvre).
j. Max. Meyer, Mykenische Beilraegc, Arch. Jahrbuch, VII, 1892, p. 189. M. Dragendorff souscrit à cette interprétation, Thera. II, p. ia3. Cf. p. 122, note 1 3g , l’hypothèse suggérée par M. Loeschcke et d’après laquelle une curieuse tête en marbre d’Àmorgos (Wolters, Athen. Mittheil. , XVI, 1891, p. 48), provenant d’une tombe primitive, serait celle d’une pleureuse portant sur les joues les traces sanglantes des meurtrissures rituelles.
2. Reichel, Ueber vorhellenische Goctterculte, p. 68 et suivantes.
3. Sam U ide, Mykenische Goetterbililer und Idole, Athen. Mittheil. . XXVI, 1901, p. 247-267, pl. XII.
LES TYPES DE L’ART ARCHAÏQUE
une chapelle consacrée au culte de la double hache1 2. Les terres cuites chypriotes et béotiennes de l’époque archaïque prouvent que cette formule plastique
a survécu à l’époque mycénienne, et que I attitude des bras levés a conservé le sens d’un geste divin \ Il convient d ailleurs de faire des réserves sur la valeur expressive de la mimique dans les figures primitives. M. Salomon Reinach les a exposées en des termes auxquels on ne peut que souscrire. « Nous pensons, écrit-il, que, dans tout les arts primitifs, le geste est chose indifférente, c’est-à-dire qu il se produit une certaine quantité de types, indépendants de toute conception psychologique, où l’attitude des bras et des jambes n’est qu’un effet de l’ inexpérience de l’artiste, de son désir d’être compris de tous, de sa tendance naïve a la symétrie3. »
Les idoles de Mycènes et de Tirynthe ne sont donc pas nécessairement ., o . . , , , i t, des pleureuses. L’art mycénien ou
Mo. 7. — Statuette de bronze. U. om,i9- 1 J
(Musée de Berlin.) acliéen a-t-il ignoré ce genre de sujets?
La question s’est posée au sujet d’un monument très familier aux archéologues. Nous voulons parler de la figurine du bronze du Musée de Berlin représentant une femme en costume mycénien, une main ramenée sur la poitrine, l’autre étendue à la hauteur des yeux (fig. y)4 * *. Pour certains savants, c’est bien là 1 attitude de la lamentation. Furtwaengler a défendu cette interprétation, en rapprochant de la figurine de Berlin une
1. A.-.i. Evans, The palace of Cnossos (Extrait de V Animal of the British School al Alhens, VIII, 1901-1902),
l>. 99, lig. 36.
2. Voir Heuzey, Fig. ant. de terre cuite du Louvre, p. 49- M inier, Typen der Jiij. Terralcotten, pl. 66, 1.
3. S. Reinach, La sculpture en Europe (extrait, de ['Anthropologie , 1894-1896), p. 74-75.
4- Arch. Jahrb. , Arch. Anzeiger, IV, 1889. p. 94,6g- 7. Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de l'Art, VI, 6g. 34g-35o.
llelbig, La question mycénienne (extrait, des Mémoires de V Acad, des Iriser., t. XYXV, 1896), p. 3 1 5 , fig. 179, 17C
Furtwaengler, Berl. pliil. Wochenschrift, 1896, p. iSig-iSao.
L’ORIGINE DES STATUES FUNERAIRES
terre cuite de Crète1, el un fragment d’un bronze mycénien trouvé dans les environs de Smyrne2; ce dernier représente une femme ramenant la main gauche vers le front par un gesle 1res caractérisé. D’autres critiques ont reconnu clans l’attitude du bronze de Berlin un geste rituel d orante ou de prêtresse3. Il semble cpie le problème soit éclairci, grâce au témoignage des monuments découverts en Crète. Sur un anneau d’or de Cnossos, une femme, certainement une orante, prie devanl un sanctuaire 4 5 6 ; or, ses gestes soûl identiques à ceux de la figurine de bronze. Mais s’il n’est pas permis d’affirmer que l'art mycénien ait créé le type île pleureuse auquel succède celui des terres cuites béotiennes, il reste possible de rattacher ces dernières à un prototype mycénien, au point de vue des formes et même de la mimique. On l a déjà remarqué: en ce qui concerne les choses religieuses, la Béotie a conservé bien des survivances de la civilisation mycénienne \ Les plus anciennes pleureuses béotiennes, dont le trait essentiel est f évasement en forme de cloche de la partie inférieure du corps0, accusent sans doute le souvenir des idoles à base cvhndnque, telles qu elles se rencontrent à Prima, à Gournia et à Cnossos ; peut-être des modèles comme celui de forante à la jupe évasée ne sont-ils pas restés étrangers à la formation du type. Les coroplastes béotiens ont pu, sans trop de difficulté, adapter à l’expression de la douleur les gestes et les attitudes des ligures mycéniennes.
Il nous faut donc descendre jusqu’à l’époque doricnne pour trouver des représentations de pleureuses nettement caractérisées. Les poèmes homériques nous renseignent suffisamment sur le rôle dévolu aux pleureuses dans les cérémonies des funérailles. Il est à peine besoin de rappeler les textes qui mentionnent le thrène funèbre et la lamentation des femmes7. On sait d’autre part que,
1. Monumenti anlichi dell’ Accacl. dei Lincei, VI, p. 171, 178, fig. 3, 4-
2. Furwaengler, N eue Denkmaelcr àntiker Kunst. Sitzangsber. der bayer. Akad.. 1900, p. 58o, fig. 1. L’interprétation de Furtwaengler a été suivie par Max. Meyer, Arch. Jahrbuch, VII, 1892, p. 127. Cf. Hamdy Bey et Théodore Reinach, Une nécropole royale à Sidon. p. 244, note 2.
3. M. Perrot y voit « un geste rituel dont la signification nous échappe, faute d’un texte qui l’explique » (ouvr. cité. p. 75 1 ).
4- Milani, Studi r materiali, II, 3. A. .1. Evans, Journal of Hellenic Studies. XXL 1901, p. 170. Dussaud, Les civilisations préhelléniques, p. 235, fig. 176.