LA SIRÈNE
Nous avons montré plus liant (jue les types de la statuaire funéraire s’ébauchent , pour ainsi dire, dans les figurines d offrande déposées à I intérieur de la tombe par la piété des survivants. Avec le temps, ils sortent de l’obscurité du tombeau; prenant corps dans des staiues de marbre ou de pierre, ils deviennent des emblèmes extérieurs, visibles aux yeux de tous, et assurant à la commémoration une plus longue durée. Il en est ainsi pour le type de la Sirène, et si I on se reporte à sa signification primitive, il est possible de suivre l évolution d’idées et de croyances qui lui a assigné ce rôle1.
On sait déjà comment l’art de la Grèce archaïque emprunte à l’Egypte le t\pe de 1 oiseau à tète humaine qui, dans le symbolisme égyptien, représente l ame du mort. On le voit, dans les monuments égyptiens, figuré sur la stèle, ou même quelquefois posé sur le pilier funéraire2 3. Il esta peine besoin de rappeler que c’est là une création de l’art égyptien, et qu’il ne faut pas chercher ailleurs l’origine de ce type de I oiseau à tête humaine dont l’art grec a fait très fréquemment un usage décoratif. Qu d ait eu en Grèce, dans les figurines d’offrande, le même sens symbolique, on n’en saurait douter. Les nécropoles grecques du vif et du vT siècle nous ont livré des figures de terre cuite représentant ce type qui es1 devenu celui de la Sirène2; le fait s’explique par la survivance, consciente ou non. de très anciennes croyances. Cette image de
1. Voir surtout l’ouvrage de Weicker, Dcr Seelcnvogel, p. 85 et suivantes.
2. Ohnefalseb-Piicliter, Kypros, pl. 3g, 4- Perrot, Hisl. de l’Art, I, p. 58, fig. 38.
3. Cf. Winter, Die Typen der figürlieUen Terrcikolten, I, p. 226 et suivantes.
LES FIGURES SYMBOLIQUES
l'oiseau à tête humaine, c’est celle même de l ame du mort ; c’est la forme matérielle (jui invite 1 âme à s’y réincorporer, à y résider, et le retient dans le tombeau pour affranchir les survivants de la terreur des apparitions. N est -ce pas de la même préoccupation que procède 1 usage de placer à l’extérieur du tombeau 1 image de ! âme sous la ligure d’une Sirène? Taillée dans le marbre ou dans la pierre, elle remplit le même office que la statuette de terre cuite. Mais, de plus, elle prend une valeur prophylactique. Placée sur le tombeau, elle devient un apotropaion et écarte les autres âmes errantes en quête d’une sépulture.
C est dans la Grèce orientale, et dans les pays soumis à son influence, que se propage tout d’abord le type statuaire de la Sirène dressée sur une base, pilier ou colonne. Une épigramme funéraire, attribuée tantôt à Homère, tantôt à Gléoboulos de Lindos, fait parler une statue qui s’élevait sur la tombe d’un roi de Phrygie, Midas. peut-être le fils de Gordios, le premier des souverains étrangers qui, au dire d Hérodote, eût envoyé une offrande à Delphes '. « .le suis, dit l’ épigramme, une vierge d airain, et je repose sur le tombeau < le Midas1 2 ». Si, comme on l’a conjecturé3, cette statue était celle d’une Sirène, ce serait le plus ancien exemple, connu par les textes, d’une Sirène funéraire jilacée sur un tombeau ; nous aurions, de plus, la preuve que le l\|>e s’est développé en Asie Mineure, sans doute sous 1 influence des modèles ioniens. 11 est certainement familier à 1 art ionien du vi' siècle, car nous le trouvons dans un monument qui, pour être d origine lycienne, n en relève pas moins du style de la ( irèce orientale. Nous reproduisons un bas-relief du Bntish Muséum auquel nous avons déjà fait allusion, et qui décorait le fronton d’un tombeau lycien 4 5 (fig. 4i). Entre deux hommes barbus, assis, appuyés d une main sur un bâton, et faisant de I autre un geste de prière, se dresse une colonne cannelée. surmontée d une Sirène. Celle-ci est représentée de face, les ailes déployées, les bras étendus, sans aucun attribut. Le type se rapproche ainsi de celui de 1 oiseau à tète humaine dont les fouilles de Grèce nous ont livré de nombreux exemplaires, et que les bronziers ioniens utilisaient pour la décoration des vases et des bassins de métal .
1. Hérodote, I, i4. Ha chronique d’Eusèbe le fait vivre dans la \u Olympiade.
2. Anthol. Pal., VII, 1 53 . Cf. Weisshâupl, Die Grabijedichtc der gricch. Anthologie, p. 81-82. Perrot, Hist, de l Art, V , p. 181 .
•>. Benndorf, Griech. und Sicil. Vascnb., p. 3q.
4. A. H. Smith, Catalogue of Sculpture, T, Ç)3. 4\eicker, Der Seelenvogel, p. g6, lig. 2.4.