‹ Les Steppes De La Mer Caspienne, Le Caucase, La Crimée Et La Russie MéridionaleChapitre 14 sur 27 · Attelage de trois cheyaux · texte numérisé non relu

Attelage de trois cheyaux

4\ù CUAP1TR£ XXI.

vaux marchaient contînuelleinttit dans Teau pour ne

pas eDlioiicei daus un soi qui ondule comme la mer au moiodre vent. De distance en distance, nous trouvions des villages cosaques presque ensevelis sous des vagues de sable , et beaucoup de cabanes complète* ment abandonnées. Cet envahissement, qui gagne tous les ans eu étendue, changera bientôt les rives déjà si tristes ,du Volga en un véritable désert. £n face de la stérilité et de la désolation de ces lieux, on ne peut qu'admirer la résignation de ces Cosaques anVontanl, sans se décourager, un fléau dont les rapides progrès les chassent d'une année à Tautre de leurs cabanes et les forcent à en reconstruire de nouvelles. Sur un espace de plus de soixante verstes, on se trouve ainsi resserré entre le lit du fleuve, et des collines mouvantes qui attristent profondément le regard par leur aride monotonie. Mais c'est pendant la nuit surtout que Tesprit s*effraie, et ne peut envisager de sang- Iroid une situation qui parait alors environnée de nouveaux périls. On avouera du reste que la crainte est assez permise à qui songe qu'une horde nomade, avide de pillage, peut se trouver là, en embuscade, derrière ces déhlés que l'obscurité rend encore plus menaçants ; toutefois les postes cosaques que le voya* geur rencontre de temps en temps sur sa route, contribuent grandement à calmer ces appréhensions.

Ces Cosaques, originaim du pays du Don, furent primitivement envoyés par le Gouvernement pour

faire le service des frontièi'es du Volga et les défendre contre les incursious des peuples nomades. Ils viureat s'y établir avec leurs familles, fondèreDt plusieurs TÎIlages, et plus .tard peuplèrent Samara, Saratof et d'autres -villes. Il ne reste maintenant de ces colons qu'une population organisée militairemeut, dont le ser vice se borne à surveiller dé loiu les mouvements des Khirguises et à protéger les Toyageurs. Le sol ne lui offre aucune ressource pour l'agriculture , mais la pèche suffit à ses besoins.

Depuis notre départ de Sarepta^ nous étions fort surpris de trouver sur cette route si peu fréquentée de bien meilleurs chevaux qu on n*en rencontre sur les grandes ligues de poster les stations nous semblaient aussi plus vastes, plus icommodes, d'un style plus él^nt : tout y annonce une sollicitude spéciale de la part du Goiiveinement.

A mesure que l'on s'approche d'Astrakhan , les collines de sable qui emprisonnaient la vue s'abaissent insensiblement et permettent d'embrasser un vaste espace. Toute celte partie du steppe, dégarnie de forêts ne présente qu'un sol salé sablonneux, coupé çà et là par des flaques d'eau et des touffes d'absinthe* Rien ne rembrunit plus Fimagination que ces dunes de sable que le moindre souiïle du vent agite et dé> place , pour leur donner mille formes aussi bizarres que passagères. Gomme la mer, cette contrée a ses moments de repos ou d'orage, son immensité et ses

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grands borizotift. Aucun bruit n'en Tient troubler le

silence, si ee n'est le cri perçant des pétrels et des oies sauvages qui peuplent le bord de ses étangs. De loin en loin seulement nous rencontrions des troupes nombreuses de chameaux allant s'abreuver aux eaux limpides du \ olga, ou errant au milieu des kibitkas kaimoukes éparses dans k steppe.

Arrivés à ravant-demière poste, nous fûmes tout à coup interrompus dans notre déjeuner par les sons d'une musique militaire qui mil en un instant toute la maison en révolution. Fort intrigués nous-mêmes d'un pareil incident, nous quittons bien vite la table; nous courons^ et qu'apercevons-nous sur le fleuve?... un pyroscaphe, un vrai pyroscaphe avec sa lai^e cheminée, ses bouffîes de iumée noire et ses roues faisant bouillonner les eaux tranquilles du Volga, toutes surprises de cette perturbation insolite. Son pont ga> lamment pavoisé était encuuibré de passagers, el nous envoyait ces fan&res éclatantes qui étaient ve* nues si magiquement frapper nos oreilles. Il passa devant nous, je ne dirai pas fièrement, mais trèslourdement, car son allure disgracieuse ne ressemblait en rien à celle de nos él^ants bateaux à vapeur. Au lieu de raser l'eau avec la légèreté d'une hirondelle, il nous lit Teffet d ua ^l us et lourd canard se fiant pour la première fois aux vagues periides des eaux.

A la vue de la nombreuse société qui couvrait le pont du bâtiment, nous eûmes comme un pressen-

tinieot que cette apparition ne devait pas nous être totalcmeat iiidillérente. Le pyroscaphe venant d'Astrakhan, il était à présumer qu'il emportait plusieurs des personnes que nous devions voir dans cette yille. Mais nos eoojectui*es étaient encore bien loin de la vérité; et notre coosternation devint réelleuieut indicible, lorsque Técrivain de poste nous apprit que ce bateau à vapeur conduisait toute la société d'Astrakban chez un prince kalmouk» qui a l'habitude de donner de brillantes fêles à celte époque de i auuée: pour ajouter encore à notre désespoir, le hasard voulait que maintes personnes nous eussient entretenus de ce prince, en nous recommandant vivement d'aller lui rendre visite.

il était impossible de trouver une occasion plus JSivorable pour satisfiiire notre curiosité; pourtant il fallait y renoncer, faute d'un podorœhm^ qui nous permit de prendre des chevaux de retour. Les Russes ont un esprit si formaliste, que les circonstances les plus importantes ne peuvent les déterminer à s'écarter de la lettre de leurs instructions, à moins que leur intérêt ne soit puissamment en jeu. Notre maître de poste, par un guignon que nous ne pûmes trop dé-

1, Le podorochni est une espèce de £euiUe de route qui vous donne le droit de prendre des cbeveuK de poste, et que l'on vous délivre contre une certaine somme déteiminëe par la distance que vous voulez parcourir et le nombre de chevaux qu'exige votre voiture.

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plorer , énmi hônnète homme à «a manière, c'est-k-

du e t|u il aiinail mieux nous désespérer que de Iranftiger avec soa règlement. Les offres d'ai^ent, le& supplicaUons fureot impui«fiaales à triompher de son stupide entêtement , et nous dûmes dire adieu au séduis*uil piojet de nous leadie chez le priuce dont nous avionâ aperçu le palais peu d'heures auparavant, à une quarantaine de verstes à peine de la station où nous nous trouyions.

Le meilleur parti à prendre daus cette circuustaucc eût été de héler le bateau à vapeur et d'y montei*; mais nous ne nous avisâmes de cet expédient qu'après avoir déjà perdu beaucoup de temps en pourparlers» et malgré la marche leute du pyi oscaphe, il était alors trop loin de nous pour qu'il nous fût possible de le rejoindre. Plus tard, lorsque nous racontâmes notre mésaventure au gouverneur d'Astrakhan, il nous blâma beaucoup de n'avoir pas eu de suite une idée si simple.

Tout espoir étant déûnitiyement peitlu, nous nous résigo&mes à continuer notre route» mais avec l'intention de revenir sur nos pas le lendemain munis d'un nouveau podorochni. Calcul lait du temp& qu'il nous fiiUait pour anÎTer à Astrakhan, pour en repartir et pour atteindre la résidence du prince Tumène, nous avions la certitude d'assister au moius à la dernière féte, qui ne devait avoir lieu que le troisième jour. Mais, malgré cette perspective consolatrice, nous ne pouTJOOs nous empêcher de fixer un regard de pro-

fond r^ret sur 1â colonne de famée qui s'éloignait de plue en plus de nous, et à laquelle se rattachaient, par un singulier hasard» de si vlTes impressions. C'était bien là le cas de dire, alors ou jamaîs/que notre espoir sea allait en fumée.

Sur les quatre heures du soir de ce même jour nous nous trouTions en foœ d'Astrakhanl.*., Je ne saurais exprimer la profonde sensation que cette ville produisit sur nous, lorsque, embarqués dans un immense bateau , nous pûmes embrasser d'un seul coup d'œil son beau panorama, ses^lises, ses oou^ pôles, ses forts ruinés, devenant de plus en plus Tisbbles à nos yeux ! Située dans une ile au milieu du Volga, ses aleatouES ne sont pas, comme ceux des grandes cités, couverts de villages et de cultures; non, elle est seule, entourée de sable et d'eau; tonte or^ gueilleuse de sa souveraineté sur ce beau fleuve, et du nom gracieux d'étoile du désert, dont l'a baptisée la poâique imagination des Orientaux.

Une fois à terre, nous eûmes mille difficultés pour trouver un logement. Malgré l'aide d un oflicier de police, nous passâmes plus de deux heures à courir d'un quartier à l'autre, essuyant partout des refus. Pour couper court à tous nos embarras, nous étions sur le point d'aller nous réfugier dans un caravansérail persan, quand le hasard vînt enfin à notre secours. Une dame polonaise, dont nous fîmes la rencontre, s'empressa de m^tre toute sa maison à

notre disposition : elle le fit avec tant de bonne gràoe,

que nous ne dûmes même pas souger à laii e des façons. D'ailleurs, nos voyages ea Russie. nous avaieat déjà habitués à Ja sympathie qu'inspire aux Polonais tout ce qui est français. Les derniers éyëneœents politiques noat pas encore eu le pouvoir d'affaiblir en eux ce sentiment de bienveillance; ils nous regardent comme des frères, et sont prêts à nous le prouver en toute occasion.

Excepté quelques bâtiments de la couronne, congStruits pour les employés russes, rien à Astrakhan ne rappelle une domination étnmgère. La ville a«conservë complètement la physionomie asiatique qu'elle doit à son ciel, à son passé et à sa population variée. Bâtie en partie sur une oolline, en partie dans la plaine» die étend plusieurs de i ses anciens quartiers dans des basfonds entrecoupés de marais , où ils se trouvent exposés aux crues du fleuve^ et pendant l'été à des miasmes très- malsains. Un canal bordé de quais la traTerse

dans toute sa longueur.

Le premier soin de mon mari, après une lapide installation , fut de se rendre chez le curateur général des Kalmouks,Hi* Fadiew, pour tâcher d'obtenir le plus promptement possible un podorochni. Il revint au bout d'une l»ciirc m'apprendre que nous partirions le soir même dans un bateau de l'amirauté qu'on mettait à notre disposition. Le gouverneur, M« Fadiew, ramiral du port et toute la haute société de la ville,

étaient allés rendre visite au prince, comme on nous Tavait annoncé; maisM.°'^Fadiew avait été retenue chez elle par îrne indispositioiiy et cette dame , dont le nom reparaîtra aoimnl dans nos sou-renir» d'Astrakhan, s'élait empressée de nous aplanir toute difficulté. Nous allâmes prendre le thé avec elle avant de nous embarquer, et dés oe moment nous pûmes apprécier ses rares qualités et le charme de son esprit rdiaussé par les connaissances les plus variées.

À neuf heures du soir nous nous embarquâmes dans la chaloupe préparée pour notre Tojage : elle était conduite par six robustes rameurs kalmoulcs et un pilote tatar. Nous comptions arriver dans la matinée du lendemain chez le prince; mais par une bizarrerie inexplicable, je me sentis saisie tout à coup d'une terreur qui , malgré notre vif désir d'atteindre le but de notre course, ne nous permit pas d'aller plus loin, La nuit était très-obscure; le fleuve, dont les lames sourdes imprimaient à notre barque de fortes secousses, me paraissait alors sans bornes : mais tout cela était néanmoins insu (lisant pour expliquer cette folle frayeur qui me dominait de plus en plus. Plusieurs voyages sur mer et de longues promenades sur le Bosphore de Constantinople, dans ces f^ers Caïques que le moindre mouvement fait chavirer, auraient dû m'aguerrir' contre toute émotion de ce genre; mais la frayeur est un sentiment qui né raisonne pas, et qui nous prend à Timproviste sans être motivé par I. 27

un danger réel. Cependant, pour acquit de oonscieDce, je dois ajouter que de fréquents éclairs et la (>esaateur de l'atmosphère annonçaient un orage prochain, el influaient sans doute sur Vétstl nerveux où je me trouvais.

Quoi qu'il en soit, je n'eus de repos que lorsque j'entendis mon mari donner Tordre de reg^ignei; le port, et la suite prouva que c'était vraiment le meilleur parti à prendre. La nuit fut horrible; une de ces bourrasques, si fréquentes et si dangereuses sur le Volga, éclata peu d'instants après notre débarquement, et me fit bénir cet effroi , que je m'étais d'abord reproché comme une (àiblesse d'espiit, et que maintenant j'étais tentée de prendre pour un pressentiment secret du danger qui nom menaçait.

Le lendemain , au lever du soleil, nous partîmes en poste et nous côtoyâmes jusqu'au soir ce fleuve, où je venais d'éprouver de si vives émotions. Par cette iraiche et calme matinée, il présentait un aspect peu d'accord avec mes terreurs précédentes. La journée avait cet éclat qui suit toujours une nuit d'orage dans les pays du midi. Grâce à notre disposition d'esprit, notre petit voyage fîit des plus agréables. Le maître de poste, qui la veille nous avait si cruellement contrariés, ne put se dëlendie d une vive surprise en nous voyant reparaître, il examina avec un soin minutieux notre nouveau podorochni; s'étant assuré que tout j était parfaitement en règle, il se prit soudain pour nous

d'une profonde comidéraiion ; la célérité avec laquelle nous avions obtenu le papier était à aeB yeaic une preuTe manifeste que nous devions être des gens de haute importance.

Vers le soir nous quittâmes notre voiture de poste pour nous embarquer ^ car nous avions encore une douzaine de verstes à hlre sur le fleuve avant d^arriver chez le prince; mais tous les fantômes de la nuit précédente s'étaient dissipés à l'édat du soleil, et je me hâtai d'entrer dans la barque, ne songeant qu'au plaisir d'une longue promenade sur les flots limpides du Volga.

Mais là nous attendait une dernière contrariété , et une contrariété si vive, que nous en lûmes compIÀement déconcertés : on eût dit qu'un malin génie s*amusait à déjouer toutes oos prévisious, dans le seul but de nous iaire renoncer à cette visite, à laquelle nous attachions tant de prix.

Tout notre désir était d'arriver chez le prince a vaut le départ du bateau à yapeur; car quant aux fêtes, nous en avions déjà fait le sacrifice. D'après ce que nous avait dit M.*^ Fadiew, nous avions l'esprit fort en repos, et nous ne doutions nullement de trouver toute la société réunie dans le palais kalmouk. OiTon juge donc de la consternation dont nous fûmes frappes en avançant sur le Volga, lorsque soudain notre ra« meur s'écria : la vapcui i la vapeur] laadis que de sa rame il nous montrait une i^ère fumée qui sortait

du milieu des arbres. Obi pour le coup, c'était une Téritable latalité; et quant à moi, quoique peu superstitieuse» je ne pus m'empècher d'en être TÎTement frappée. Ce deroier contre -temps nous enlevait tout d*UQ coup la plus grande partie du plaisir que nous nous étions promis dans ce malencontreux Toyage; et cela au moment même où nous nous félicitions d'avoir vaincu tous les obtacles! Le bateau passa fier et Inooipbaot à peu de distance de nous, avec sa joyeuse musique, qui semblait insulter à notre déception. Notre pauTre petite barque, ballottée comme une cot|iii!le de noix par les vagues que soulevaient autour d'elles les roues de cette macbine deux fois maudite, n*eut pas même Tbonneur d'être aperçue au premier abord. Cependant quelqu'un se décida à nous remarquer; une lunette fut braquée de notre côté) et nous apprîmes ensuite que notre apparition avait donné lieu à une foule de conjectures, qaï, bien entendu , n'eurent leur solution qu'à Astrakhan.

Tl ne nous restait plus qu'à prendre pbilosopbiquemeat notre parti; c'est ce que nous fîmes, convaincus que le sort nous ayait été jusques-là trop hostile, pour qu'il ne s'opérât pas un revirement quelconque en notre faveur. Oubliant donc le bateau à vapeur, sa musique et sa brillante société, nous ne songeâmes plus qu'à accorder toute notre attention au spectacle qui s'offrait à nos regards, et qui , certes, valait beaucoup mieux que la perspective du prosaïque pyroscaphe.

CiiAlUTRE XXI. AU

Lllot qui apputieal au prinoe Tumène, se trouve ûolë au milieu du fleuve : à le voir de loio baigné

par les vagues, on dirait un nid de verdure, n'attendant qu'un soufïle pour a ainindonner au coui's rapide du Volga; mais à mesure que Ton aVanoe, la plage se déroule, les arbres se groupent , le palais du prince laisse apercevoir une partie de sa blanche layadu et les galeries à jour de ses toui^lles. Tous les objets prennent des formes plus arrêtées, plus pittoresques; tout parait en relief, depuis la coupole de la mystérieuse pagode, qu'où voit s'élever à travers les arbres, jusqu'à l'humble kibitka, qui resplendit sous les teintes magiques du couchant. Ce paysage, tel qu'il s*offirait successivement à nos yeux, encadré par la nappe immobile du Volga» présentait un caractèi^ calme, étrange, mais profondément mélancolique. Cela n*aTaît aucune analogie avec nos autres souvenirs; c'était un monde nouveau que la fantaisie pouvait peupler à sa guise; une de ces îles uiyslérieuses qu on rêve à quinze ans , quand on a lu les Mille ei une mUU; une chose, enfin, comme on n*en retrouve pas deux fois sur ses pas de voyageur, et dont nous jouissions avec tout le ravissement qui s'attache à l'imprévu. Mais il fallut bientôt redescendre dans les réalités de la vie, et laisser pour un moment tous les charmants fantômes évoqués par notre imaginalioa; nous étions airivés. Notre rameur amarra son caïque dans une touffe d'ajoncs; et tandis que mon mari se rendait

au palais avec son interprète, je restai dans la barque, partagée entre le plaisir de oontempler des choses

aussi extraordinaires qu'en promettait uue résidence kalmouke, et lappréhension involontaire qu'avaient soulevée en moi tous les incidents qui se rattachaient à cette visite.

Cette dernière sensation dura peu; quelques uiinutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de mes compagnons, que je les vis revenir avec un jeune homme en uniforme, qui me fat présenté comme l'un des princes Tumène. Ce fut avec aulaiil de ojrâce que de savoir-vivre qu'il m'introduisit dans le palais, où je marchai de surprise en surprise. Rien ne m'avait préparée à ce qui frappait mes regards, et véritablenjciil en traversant deux salons qui unissaient à la richesse asiatique tout ce que le goût européen peut offrir de plus él^^t; en voyant tout à coup une jeune dame s'approcher de moi, et me souhaiter la bienvenue en excellent français, j'éprouvai un tel saisissement de joie, que je ne pus lui répondre autrement qu'en l'embrassant avec effusion! De cette manière, une connaissance est bientôt ikite.

La pièce où l'on nous servit le thé, se remplit bientôt d'offîciers russes et cosaques, attii^ par les fêtes, et prit ainsi une physionomie européenne, à laquelle nous étions loin de nous attendre après le départ du bateau à vapeur. Mais était-ce bien là ce que nous étions venus chercher? Était-ce pour voir

des officiers russes, des meubles femtliers à nos souvenirs, pour prendre du ihé de caravane sui au plateau d argeul, et pour causer français, que nous avions quitté Astrakbaa? Ces réflexions firent bientôt place au plaisir secret de retrouver i*BurDpe jusque chez des Kalmouks, et de pouvoir, sans le secours d'un drogman, manifester à ia diarmante Poionaise qui nous fiûsait les honneurs du salon, la satislfaction que nous causait sa présence. Le yieux prince Tumène (le chef de la iamille) vint se joindre à notre société, et nous remercia avec les foripes de la plus eîquise politesse de notre gracieuse tîsite.

Après les premières civilités, on me conduisit dans une fort belle chambre, dout les croisées s ouvraient sur une yaste galerie* J'y trouvai une toilette en ar^t, des meubles d*une grande élégance et beaucoup d objets aussi rares que précieux. Ma surprise en face de ce luxe aristocratique allait toujours croissant. Bn vain cherchais -je quelque chose qui me rappelât les Kalmouks; rien, autour de moi, n*avait la coulcui locale; tout semblait plutôt annoncer la demeure d'un riche nabab d Asie; et avec uu peu d'imagination il eût même été fiuâle de se croire transporté dans le monde merveilleux des fées , â la vue de ce magnifique palais entouré d'eau, Luul biodc au dehors de balcons et d'ornements bizarres, tout rempli intérieurement de velours, de tapis, de cristaux, comme s'il n'avait fallu qu'un coup de baguette

pour foire sortir toutes m merveilles du seia du

Volga ! Et ce qui complétait l'illusion , c'était la |>eoâée que Tauteui' de tous ces prodiges était ua prince kalmouk, un chef de ces tribus à demi sauvages qui errent dans les plaines sablonneuses de la mer Caspienuc; enfin, un adorateur du gratid l^ma, un sectateur du dogme de la métempsycose, un de ces êtres presque fabuleux pour nous, tant leur nom réveille dans Tesprit de légendes mystérieuses.

M."* Zakaicvitsch m'eut bientôt mise au courant de tout ce que je désirais savoir sur les princes Tumène et sur elle-même. Son mari, loi^^temps curateur des Kalmouks, est mort depuis quelques années victime de la probilé qu'il avait apportée dans son administration. Les employés y furieux de ne pouvoir voler à leur aise, s'entendirent pour le faire mettre en jugement, et le poursuivirent de leurs basses intrigues jusqu'à son dernier moment. Depuis lors sa ièmme, qui a le caractère passionné des Polonaises, s'occupe activement à l'éhabiliter son nom. Le temps, l'argent, les voyages, elle emploie tout avec une persévérance admirable. Une ancienne amilié la lie au vieux prince Tumène, chez qui elle passe une partie de Tété avec sa fille et une dame de compagnie.

Le prince Tumène est le plus riche et le plus influent de tous les chefs kalmouks. En 1815 il leva à ses frais un r^iment, qu'il conduisit lui-même jusqu'à Paris. Plusieurs décorations le récompensèrent d'un

CBAPITBE XXI. 42â

àcte de dérouement aussi méritoire. Aujourd'hui il a

le laug de colouel, et il fut le premier parmi ccë peuples oomades qui échangea sa kibitka coutre uae demeure européenne. Maître absolu dans sa famille (les fibres aînés chez oe peuple sont respectés à l'égal du père), il n*u8e de sou autorité que pour If bonheur de œui qui l'entourent. Il possède environ un million de dédatines de terres et plusieurs centaines de familles; ce qui lui forme un revenu considérable. Sa race, qui apparlieat à la tribu des koschoUes, est une des plus anciennes et des plus respectées d'entre les Kalmouks. Eprouvé à plusieurs reprisés par de cruels chagrins, son esprit s'est tourné complètement du côté de la religion : les pratiques superstitieuses auxquelles il se livre » lui donnent une grande réputation de sainteté parmi ses compatriotes. Un pavillon isolé, coiisli ait à quelque distance du palais, lui sert de demeure habituelle. C'est là qu'il passe sa vie en prières et en conférences religieuses avec les prêtres les plus célèbres du pays. Excepté ces derniers, persoiiue ne peut être admis daus son sancluaire mystérieux ; ses frèi'es eux-mêmes n'y ont jamais péuéti^é. Il faut avouer que c'est là une singulière existence, surtout quand on la compare à celle qu'il pourrait se faire au milieu du luxe dont il a embelli son palais, et qui annonce un ordre d'idées bien supérieur à ce que Ton doit attendre d'un Kalmouk. Ce sacrifice volontaire des voluptés de la terre, cet ascétisme causé

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par des souifraiioes morales » rappelle singulièrement

le christianisme et l'origine de nos ordres religieux. Comme les plus fervents catholiques, ce sectateur de Lama demande à la solitude, à la prière, à Taustérité et à l'espoir d'une autre vie, des consolations que toute sa fortune est impuissante à lui donner! N'est-oe pas là l'histoire de plus d'un trappiste ou d*un chartreux? '

La position du palais est parfaitement choisie, et révèle un sentiment du beau aussi développé que celui des peuples les plus civilisés* Il est construit dans le style chinois, et posé coquettement sur la pente douce d'une colline , à une centaine de pas du Volga. On peut apercevoir de ses nombreuses galeries toutes les parties de l'Ile et la surfsu» imposante du fleuve, dont les flots Tiennent mourir sur la plage sablonneuse. De l'un de ses angles, la vue plonge sur un massif d'arbres où brillent la coupole et la pomme d'or de la pagode. Ën &ce quelques centaines de tentes jetées irrégulièrement, s'étendent jusqu'au bord de l'eau. De magnifiques prairies, entrecoupées de bouquets d'arbres, des champs bien cultivés, déploient leurs tapis de verdure à gauche du palais, et forment diflerents plans que le regard peut embrasser à la fois. Tout cela est animé par des cavaliers kalmouks, par des chameaux errant çà et là à travers de beaux pâturages, par des officiers portant d'une tente à l'autre les ordres du chef. C'est un beau spectacle.

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aiuû varié dans ses détails qu*hannoiiieux dans son ensemble.

M.'"" Zakarévitfich, après selre fait expliquer les motiis qui nous avaient empêchés d'arriver deux jours plus lài^ nous surprit trës-agréablement> en nous assurant que le prince avait rintention de faire recouimeucer pour nous les ièles. Déjà des com liers avaient été chai^ de ramener au palais les prêtres qui avaient assisté à la solennité, afin que nous pussions voir leurs cuicnionics religieuses. La journée étant assez avancée , nous eu consacrâmes les dernières heures à visiter le palais en détail, et à nous reposer des fiitigues de notre voyage.

Le lendemain M.""' Zakarévitsch vint nous chercher de bouue heure pour nous conduire chez la belle-sœur du prince, qui, durant la belle saison, habite sakibitka de pi^érenoe au palais. Rien ne pouvait nous être plus agréable que celle proposition. J'allais donc voir eutiu les mœurs kalmoukes^ sans mélange d'ha« bitudes étrangères. Chemin faisant j*appris que la princesse passait pour très-belle et très-savante parmi sou peuple , el maints autres détails qui contribuèrent encore à augmenter ma curiosité. Nous arrivâmes à sa tente en assez nombreuse compagnie, et comme elle était prévenue de notre visite, nous jouîmes en entrant d'uu spectacle qui dépassait de beaucoup nos prévisions. Lorsqu*on eut soulevé la portière de la kibitka, nous nous trouvâmes dans

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uae pièce ciixniiaire assez yaste, recevant le jour d'en haut, tendue d'un damas rouge» dont le reflet colorait tous les objets d'une tante ardente; le sol couvert d'un riche tapis iixic et l'air chargé de pailums. Dans cette atmosphère embaumée, au milieu de cette lueur empourprée, nous aperçûmes la princesse, assise sur une estrade au fond de la tente, revêtue d'étofifes brillantes et aussi inunobite qu'une idole. Une \ingtaine de femmes en grande parure, accroupies sur leurs talons, formaient autour d'elle un cercle aussi bizarre que varié. C'était une véritable scène d'opéra improvisée sur les bords du Volga. Lorsque la piiiK^^sse nous eut laissé le lenips de Fadmirei- , elle descendit Icutcmcnt les degrés de l'estrade, vint à nous avec dignité, me prit par la main, m'embrassa affectueusement et me conduisit à la place qu'elle venait de quitter. Elle fil de même à régaid de M.™* Zakarévitsch et de sa iille; puis, saluant gracieusement les personnes qui nous aooooH pagnaient, elle leur désigna un large divan en face de l'estrade. Une maltresse de maison à fîriris n'eût pas mieux ai^i. Quand luut le monde fut placé, elle vint s'asseoir à côté de moi, et me fit transmettre, par un Arménien parlant très-bien le russe et le kalmouk, mille compliments, qui me donnèrent une très-haute opinion de son espiit. En nous servant du même moyen, nous pûmes nous adi^ser mutuellement beaucoup de questions; et malgré l'ennui d'avoir

recours aux services d'un interprète, noire conversation fut loin de languir » d'autant que ia princesse était fort avide de renseignements, de toute nature. .Doué d'une humeur eojouëe, TArménien s'établit de sa propre autorité grand-maltre des cérémonies , et débuta dans ses lonctions en conseillant à la princesse de donner ordre qu'on ouvrit le bal. Aussitôt, sur un signe de cette dernière, une des femmes d'honneur se leva et fit quelques pas, en tournant lentemeut sur elle-même; une autre, toujours accroupie, tira d'une balalaïka (guitare orientale) des sons mélancoliques, très-peu appropriés à la circonstance. Au reste, les poses et les mouvements de sa com* pagne ne s'accordaient pas davantage avec les idées que nous attachons à la danse. C'était une pantomioie dont je n'ai pu me faire expliquer le sens, mais qui, par sa monotonie languissante, n'exprimait en rien le plaisir ni la galté. Plusieurs fois la jeune danseuse étendit les bras et se mit à genoux, comme pour invoquer un être invisible. Cette représentation dura assez longtemps, et ajant profité de ma liberté de spectatrice, pour examiner attentivement la princesse, je ne m'étonnai plus qu'elle jouit dans 6ua pays d'une grande réputation de beauté, âa taille est imposante et fort bien prise, autant que je pus en juger à travers ses nombreux vêlements. Une bouche en cœur, ornée de belles dents, une physionomie pleine de douceur, une peau un peu brune, mais d'une

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finesse remarquable, (eraieut d'elle une fort jolie femme même en France, si la coupe de sou visage et la disposition de ses traits étaient tant soit peu moins kalmoukes. Néanmoins» malgré Tobliquité de ses yeux et les pommettes saillantes de ses joues, elle trouTerait encore plus d un admirateur partout ailleurs qu'en Kalmoukie* Son r^rd surtout respire une inefiable bonté ^ et, oomme toutes les femmes de sa race» elle a un air d'humilité caressante, qui ne la rend que plus touchante.

Passons à son costume. Sa robe d'étoâ'e persane, fort riche, toute gpilonnée d'ai^gent, était recouTerte d'une tunique en soie légère, ne descendant que jusqu'aux genoux et s'ouvrant sur le devant; le corsage montant, tout à fait plat, étiucelait de broderies d'aiigent et de perles fines» qui recouTraient toutes les coutures. Elle amt autour du cou un fichu en batiste blanche» dont la coupe me parut semblable à celle du col d'une chemise d'homme; il était retenu ]»ar un bouton en diamant. Ses cheveux, très-noirs et très<-abondants, tombaient sur sa poitrine en deux magnifiques tresses d'une longueur remarquable. Sur l'extrémité de sa téte était coquettement posé un bonnet d'étoffe jaune, bordé d'une riche fourrure et semblable, de forme, au bonnet carré d'un juge. Mais ce qui me surpdt le plus dans spn costume, ce fut un mouchoir en batiste brodée et une paire de mitaines noires. Ainsi les produits de notre industrie se

glissent jusque dans la toilette d*uiie gtamle dame kalmoule. Au nombre des ornements de la princesse,

je ne dois pas oublier une grande chaîne d'or qui, après avoir entrelacé ses belles tresses , venait se rattacher, en passant sur sa poitrine, à des anneaux du même métal suspendus à ses oreilles. Tout cela for^ mait un ensemble beaucoup moins barbare que je ne m'y étais attendue. Les dames d'hoiiiu-nr, quoique Têtues moins richement, avaient la même coupe de robe et le même bonnet; seulement elles ne s'étaient pas émancipées jusqu'à mettre des mitaines.

Au bout d'une demi-heure la danseuse alla toucher Tépaule d'une de ses compagnes, qui prit sa place et recommença les mêmes figures. Quand celle-ci eut achevé son rôle, l'Arménien insista auprès de la prin* cesse pour que sa fille, qui jusque-là s'était tenue cachée derrière un rideau , donnât, elle aussi, un échantillon de son savoir-faire; mais il existait une dilfir . eùlté. Aucune dame dlionneur n'avait le droit de la toucher, et, suivant les usages, cette formalité était iuçlispeosable. Alois l'Arménien prit son parti : il a'âança- gatment au milieu du cercle et se mit à danser d'tme manière si originale, que chacun l'ap* plaudit à l'envie. Ayant ainsi satisfait à l'étiquette kalroouke, il se dirigea du côté du rideau eL posa légèrement le doigt sur l'épaule de la jeune ûlle, qui ne put se refuser à une invitation laite dans toutes les formes. Sa danse nous parut moins ennuyeuse que

celle des dames d'hoaneur , grâce à sa jolie figure et

à ses poses timides et langoureuses*. A son tour elle fut toucher son frère, beau jeune homme de quinze ans, vêtu a la ooaaque, qui parut au désespoir d'être obligé de placer sur sa tète le bonnet kalmouk, pour rendre la danse dans toute sa nationalité. Deux fois il jeia à lerre sa coitlure avec un tlépil des plus comiques; mais sa mère exigea sévèrement qu'il la reprit* Autant la danse des femmes est humble et moao> tone, autant celle des hommes est impérieuse et animée; la domination se monlre dans tous leurs gestes, dans l'expression hardie de leurs r^ards, et dans la manière noble avec laquelle ils se présentent. Je ne pourrais décrire toutes les évolutions qu'effectua le jeune prince avec autant de grâce que de rapidité. L'élasticité de ses membres était aussi remarquable que la mesure parfaite qui râlait ses pas les plus compliqués.

Après le bal vint le concert. Les femmes se passèrent successivement la balalaïka et chaulèrent ensuite en chœur. Mais leur musique est aussi peu variée que leur danse. Enfin, on nous présenta, sur de larges plateaux d'argent, différentes espèces de koumîs et de confitures.

En soriaut de la kibitka, le beau-frère de la princesse nous conduisit près d'un haras de chevaux

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