‹ Les Steppes De La Mer Caspienne, Le Caucase, La Crimée Et La Russie MéridionaleChapitre 3 sur 27 · CHAP1TA£ L · texte numérisé non relu

CHAP1TA£ L

lais, de mosquées, de blancs minarets et de verts

plalaaes illuminés par les rayons éclalants d'un soleil d'Asie. Quelle description pourrait peindre ce merveilleux spectacle? Gomment en donner même l'idée? Ne serait-ce pas, comme l'a dit M. de Lamartine, (aire injure à fa création que de comparer Constantinople avec quoi que ce soit au monde.

Cependant nous avançions dans le Bosphore, et les deux riTes, toutes bordées jusqu'à la mer Noire de palais et de villages à demi cachés sous les noirs ombrages des cyprès, sollicitaient aussi nos regards lixés encore sur la grande cité, qui semblait fuir derrière nous. Le Bosphore lui-même présentait un coup d'ceil Irês-animé. Mille Caïques aux voiles blanches glissaient légèrement sur les flots et se croisaient sans cesse d'une rive à l autre. A mesure que nous avançions, le Bosphore s'élargissait davantage, et bientôt nous entrâmes dans cette mer Noire, dont le nom sinistre s'accorde si bien avec les orages qui la bouleversent incessamment. Une foule de navires de toutes formes et de toutes grandeurs avaient jeté l'ancre à Te^^trcmité du Bosphore, en attendant un vent favorable pour sortir de ce canal , qui offre à lui seul plus de dangers que la navigation de toute la mer INoire.

Au commencement du printemps et à la iin de l'automne 9 d'épais brouillards viennent augmenter encore les difficultés de ce passage; la science devient alors inutile , et de fréquentes catastrophes jettent la

ooQSternation dans les ports de ia mer Noire. Un nombre incalculable de bâtiments sont déjà venus se

bristii ainsi contre les rochers à ]>i€ qui hérissent celte côte redoutable. Notre pyroscaphe passa ûèremeat au milieu de tous ces navires immobiles, et poursuivit sa route, malgré l'effort d*un vent contraire.

Le trajet de Constanfînople à Odessa se fait en 50 heures sur les bateaux à vapeur russes , qui partent deux fois par mois de chacun de ces ports. Les personnes habituées à Tél^noe, au confort, à la minutieuse propreté des steamers de la Méditerranée et de rOcéan, sont vraiment scanthi listes eu se Iruuv.mt ù bord d'un bâtiment russe. Rieu ne saurait exprimer la saleté et le désordre qui r^^nàient sur notre pjroscaphe. Le pont, déjà encombré dans toute sa longueur de marchandises et de provisions de bouche, était envahi eucore par une foule dégoûtante de pèlerins, de moines mendiants, de juifs, de femmes russes ou cosaques, couchés pèle-mèle et dormant à leur aise, sans se soucier des autres voyageurs. Ils venaient pour la plupart de Jtîi usalem; le peuple russe a la manie des pëleiinages au plus haut degix;. Tous ces mendiants s*en vont les pieds nus, le bissae sur le dos, le chapelet dans les mains, demander à Dieu lai rémission de leurs péchés, et sollicitent, chemin faisant , des hommes les mo^^ens de continuer cette vie vagabonde et misérable, qu'ils préfèrent aux devoirs de la vie de famille. /

Nous avions là som les yeux ua triâte échautillou du peuple que nous allions visiter, el nous nous sentions surtout une TÎve rëpugoaace pour ces Mos-

covites au souvenii de la race turque, dowl la veille encore nous admirions la noblesse et la beaulë.

Notre navigation ne fut troublée par aucun aod-* dent : elle se fit fort tranquillement, comme si nous avions navigué sur le lac le plus paisible du monde.

D'ailleurs les bateaux à \apcur uc laissent plus aucune chance à l'imprévu. On sait à quelques minutes près le moment de TarrÎTée, le nombre de nœuds qu'on doit filer à l'heure, la ligne invisible que Ton a à suivre d'un port à l'autre, sans être expost> à ees nombreuses épisodes de voyage qui animent, avec les bâtiments à voile, toute longue course en mer.

Le deuxième jour, dans la matinée, nous aperçûmes à notre gauche une petite lie, appelée , par les marins^ lie des Serpents* Les Russes lui ont conservé le nom grec de Fidonisi; elle s'appelait autrefois Leucée ou Miduurone (lie des Bienheureux) et était consacrée à Achille; Ton y avait élevé un temple, où les navigateurs venaient déposer des offrandes. Cette lie. liaule d'une ti^taine de mètres et composée de roches calcaires, n*a pas plus de 600 mètres dans sa plus grande élendue : elle est depuis longtemps inhabitée. On y YoiL encore quelques ruines, dont l'étude ne serait pas sans intérêt, à en juger pai* une inscription que Ton y a d^à découveite.

CUAPITB£ I. 5

Bientôt après des falaises coupées horizontalement

par des bandes rouges et blanches dous anuoncèrent enfin la Kussie et le Toisinage d'Odessa. Hien de plus triste que ces côtes basses et désertes et d*un aspect uniforme, qui s*éteodent à perte de vue dans un horizon brumeux. Nulle y^ëtation, nul accident de terrain, aucune trace d'habitalion; partout une muraille calcaire et argileuse, haute de trente à quarante mètres, au pied de laquelle s'avance une plage aride, sablonneuse, balayée sans cesse par les flots de la mer. Mais à mesure qu'on s'avaace, la côte devieut plus accidentée. D'énormes masses de calcaire et de terre, détachées autrefois de la Êilaise, forment tout le long de la -mer une ligne de contre-forts, dont les monticules sont plantés d'arbres et couverts de charmantes maisons de campagne.

Un phare s'élève à quelque distance des murs d'enceîote d'Odessa et sert de premier point de reconnaissance aux naTigateurs.

Une heure après nous nous trouvions en face d'Odessa. L'£urope reparaissait à nos yeux, et de bien doux sourenirs se réveillaient en nous à la vue de ces promenades alignées, de ces maisons à large façade, de ces monuments sévères. 11 nous semblait, après une loDgue absence, reprendre eulin possession de r£urope et de la France. .Tout se revêtait à nos yeux de couleurs et de formes longtemps familières, que les voyages avaient momentanément effacées de notre

esprit. Conslantinople même, qui tout à l'heure encore remplissait notre imagitiatioD, ne s offrait déjà plus à noUe iomoiiii que euninie uo brillatii ujirage, que nous avions reucoatré par hasard et dout i'édataote chimère s'était hientdt éTanouîe.

Du port de la quarantaine, où le pyroscaphe amt jeté Fancre, Odessa se présente sous un aspect trèsavautageux. Le regard peut embrasser à la fois le bou> levart, la bourse, l'hôtel du comte Woronzof, le port de pratique, la douane; et sur le seooud plan quelques ^lises à toit yert et & dômes dorés , le théâtre, la jolie maison gutliique du comle^de AViLl ; eufin, de grandes casernes , que leur architecture grecque ferait prendre volontiers pour d'antiques monuments.

Derrière la douane, des escarpes de roches calcaires, s\ levant à une hauteur de viui;i mètres environ, supportent la quarautame, qui domme Oèrement Odessa tout entière. Une forteresse et des bastions couronnant la hauteur, protègent la ville. Tous les édifices remarquables d'Odessa se trouvent ainsi en \ue (lu port et donnent d'abord à la ville une grande apparence qui fi-appe vivement le r^ard.

Le jour de notre arrivée était un dimanche; nous étions entrés dans le port sur les quatre heures du soir, à [instant de la promenade, et toute la partie de la ville voisine du port offrait alors le coup d'œil le plus pittoresque qu'on puisse imaginer. Nous distinguions sans peine les nombreux promeneurs q|ii

Digitizca by Liu..- . «v.

remplissaient les allées du boulevart , et nous ciUeudioQS le bruit des drosckjs et des équipages à quatre dieraux» qui roulaieat dans toutes les directions; enfin » les sons d'une musique militaire, stationnant au milieu de la promenade, nous arriiraient distinctemeiiL et augmentaient encore pour nous le charme de cette belle soirée. C'était bien là une ville européenne, pleioe de Inxe, de mouvement et de g^té. Mais hélas! notre cnriositë et noire désir, si Tiirement excités, ne devaient pas être de long temps satisfaits. La formidable quarantaine était là , en face de nous, comme pour nous avertir que ses droits passaient arant tous les autres, et à coup sûr elle n*était nullement disposée à les oublier en notre faveur. Déjà un de ses employés était venu prendre les lettres, les joui iiaux, les passe-ports, et nous engager à passer dans une grande maison de bois, placée au bord de la mer comme une sentinelle voilante. Il fellut donc nous arracher au spectacle brillant qui s était offert à nous^ et aller subir quelques formalités préliminaires dans une pièce enfumée, tovte remplie de marins et de passage, attendant avee Fimpassibtlité commune aux Russes, que leur tour fût venu d*étre interrogés. Ainsi, au lieu d*aller prendre notre part à cette agitation , à cette gai lé que nous avions devant ks yeux; au lieu d'aller jouir comme les autres de ce beau jour de fêle, il nous fallut quitter ce panorama vivant, et après avoir contemplé un instant cette brillante apparition de la vie

8 CHAPITBE I*

eui opéeiiiie, nous résigner à subir toutes les horreurs du SpoUo,

k pàue entrés à la quaraotaine , on noua sépara les uns des autres, et chacun s*âoîgna de nous ayec rempressement qu'on mettrait à fuir de paurres parias

dont l altoucheiiieiit serait legaidé comme immoude. Tous nos effets furent consignés pour YÎngt-quatre heures, et Ton nous prêta provisoirement des vêtements si grotesques ët si ridicules , qu'après nous en êtie aiïublés, nous ne pouvions nous regarder sans éclater de rire. Nous nous hâtâmes de faire Finspectien de nos chambres, qui se trouvèrent miraculeusement pourvues des choses les plus indispensables. Mais ce qui fit véritablement notre conquête , ce fut une cour ornée de deux beaux acacias, dont les branches, chargées de fleurs , ombrageaient nos croisées. Notre gardien, qui n'avait pu conserver sa gravité de soldat russe devant la scène comique de notre trayestissement , nous adressa cj[uelques mots en français f qui nous causèrent une vive surprise. À force de baragouiner, il nous apprit qu'il avait £iit la campagne de 1815, qu'il n'était jamais si heureux que lorsqu'il rencontrait des Français. Sa physionomie nous plut tout de suite, et pendant les quinze jours que dura notre quarantaine, nous n'eûmes qu'à nous louer de son zèle et de son empressement.

Les premières heures que nous passâmes en quarantaine, nous furent très-pénibles et très-longues, à

cause de la privation de tous nos effets. Les Htks,

les papiers, les objets tle premièie iiéceasili-, tout uous fut eolevé pour subir une fumigatioa de deux jours entiers. Mais, ensuite le temps s'écoula avec assez de vitesse, et je n'aurais jamais cru qu'on pût se trouver aussi bien en prison. Sans les grilles et 1^ triples serrures qu'il fallait ouvrir chaque fois que nous voulions sortir de nos diambres, nous aurions pu nous croire à la campagne. Un beau jardin, un exedlent cuisinier, des livres, la vue de la mer, que pouvait^ on souhaiter de plus? Il nous était permis de nous promener dans tout l'établissement, sauf à nous tenir à distance respectueuse de quiconque passait de notre côté, et à être constamment accompagnés de notre gardien. D*un des angles du rocher sur lequel s'appuie la quarantaine, on domine la iQer, le port et une partie de la ville. Une petite plate-forme, ornée d'ar^ bres et de divans, offre un délicieux reposoîr aux reclus. Nous y passions souvent des heures entières, plongés dans la contemplation du beau spectacle que nous avions en face de nous.

Bien n'impressionne plus vivement l'imagination qu'une grande étendue de mer animée par de nombreux navires. Il y a là des aspecU, des effets, des perspectives aussi cUÛiciles à traduire par la parole que par la peinture.

Le mouvement du port , les chaloupes portant d'un

bâtiment à l'autre des provisions et des passagers ; les

différents pavîtlons qui flottent sur les mikts les plus

élevés; le brick sapprêlaiil à parlii avœ ses voiles au veat et sou équipage chantant à tue -tête autour du cabestan, à mesure que Tanm se lève; une Toile paraissant tout & coup à rhoriion , éclairée par le soleil et grandissant peu à peu comme un oiseau qui étend ses ailes; les zones de lumière et d'ombre qui glissent sur ia suriàce de la mer et lui donnent mille aspects diffiâreiits; la c6te aTee ses caps, son pliare, ses déchiquetures, sa large plage et sa ceinture de rochers : toutes ces choses forment un ensemble qui absorbe complètement les facultés* On envie le bonheur de ceux qui partent, qui vont au delà de cette nappe d*eau immobile, sans autre limite que le dd, chercher de nouveaux rivages et de nouvelles impressions. On leur dit adieu du geste et de la voix comme à des amis; on leur souhaite bon vent, bonne traversée, comme s'ib pouTaienI tous entendre.

Nous étions alors dans le beau mois de juin ; la mer, calme et souiiante, suivant l'expression d uii de nos poètes, était aussi limpide, aussi brillante que le del; l'acada entrait en pleine floraison et embaumait les airs de son parfum délicieux, répandu au loin sur les eaux. Toute la ville d'Odessa est remplie de ces arbres, et lorsqu'ils donnent leurs fleurs, lorsqu'ils se couvrent de leurs grappes odorantes, les rues, les places, les quartiers les plus misérables prennent une physionomie charmante, un air de fêle inaccoutumé:

la ville se mëlamorphose tout entière en un riant et 9uave jardin.

Nous devons d^ailleurs rendre témoignage à la parlaite orgauisaliou de la quaiaulaine eL ;i 1 amialjle Ijienyeilianœ que Toa rencontre chez ses adminisUateurs. Situé aux portes de Gonstanlinople, le lasaret d'Qdeaaa peut servir de modèle, et Feioellenoe du système qui y est eu vigueur est démontrée par les heuieux résuluts que Ton a obtenus, La quai-autaine n'y e^t que de quinie joiuv pour les Toya|^urs; et les niarchandises, après une fumigation au dilore de quarante-huit heures, sont immédiatement rendues à la circulation ; cependant» depuis que cet établissement existe, im ne oompte pas un seul cas de peste qu'Odessa puisse attribuer à ses règlements sanitaires euxmêmes. On est foroé de reconnaître que , sous le rapport quarantenaire, la Frauce est aussi arriéiée que possible. Le lazaret de Marseille est exactement aujourd'hui ce qu'il était au commencement du dernier siècle. Toutes nos découvertes en chimie et en médecine ont été impuissantes devant les vieilles institutions, et jusqu'à présent» eu dépit des réclamations du commerce, il a été impossible de modifjet les dispositions sanitaires en usage dans nos ports de la Méditerranée. Marseille est située à six cents lieues des pays ravagés par la pe.sle, et les navires, après vingtcinq jours de navigation, uy sont pas moins soumis à quarante-cinq jours de quarantaine , et leurs mar-

chandbea exposée» ea plein air pendant le même laps

de temps. 11 a ëtë plusieurs fois question d'établir un nouveau système de quarantaines, plus en harmonie avec les progrès de nos oonnaissanoes acquises; mais il parait que les efforts du GouTernement ont toujours échoué devant les préjugés des habitants du midi. Espérons iiéaiiMioiris que l'expérience des autres nations ne restera pas toujours stérile pour la France; que nous finirons aussi par nous rendre à TéTidenoe des fidts, et que nous adopterons enfin les amâiora* tions dont la Russie méridionale et les principautés du Danube ont pris Tiniative avec autant de courage que de succès.

GHAFITftB

CHAPIÏKË 11.

Sortie de la qaannti^. — Douane» ~ Edm dXMMM. — Toorbinom de poonière. — Mb, — Dénuement et diefl^ de» LAtekt — Odessa la ville par excenenoe pour lea Russe*;. — Ourâgan. — Hiver. — Climat. — Néoeasité des voitiireS} — le Droscbky. — Monuments, promenades.

Le jour du départ de la quaiantaine fut comme le jour de l'arrivée» le spolio exœpté, tout gros d'embarras et d'ennuis. Combien nous regrettions la liberté de rOrient] Là, aucune entrave , aucune formalité n*attend le voyageur, qui peut, en sortant de son bâtiment, courir à sa faataisie dans la ville, sans avoir affaire aux douaniers, aux officiers de police, aux employés de toutes sortes, dont il est assailli dans les pays soi-disant cÎTilisés. Mais c'est surloùt en Russie qu'il doit maudire mille fois toute cette aiiuée d'oiseaux de proie, qui ioud sur lui avec une avidité vraiment intolérable* Je ne sais par combien de formalités nous dûmes passer, depuis l'heure fixée pour notre départ de la quarantaine jusqu'au moment où nous pûmes enfin nous tirer des griffes de la douane et respirer librement. Mais notre ennui et notre mauvaise humeur firent place à ime véritable stupéfeetion, lorsque nous entrâmes dans la ville. Était-ce bien là cet Odessa, qui nous était apparu si brillant duhaut de la quarantaine, et qui s'oifrait maintenantà nous sous un aspect si misérable? Pouvait-on même

14 CHAPITRE n.

appeler du nom de ville Teadroit où nous nous .lrouvions alors, et les rues que nous avions devant les yeux? Cëtait une grande place sans maisons, remplie de cliaiiettes et de bœufs se roulant dans la poussière en compagnie d'un pèie-mèie de paysans russes et polonais, qui donnaient là tous ensemble sous un Soleil de plus de 26 degrés Rëaumur.

Des tourbillons de poussière, qu'on ne pourrait comparer qu'à de véritables trombes, obscurcissaient l'air à chaque instant et balayaient la place avec une fureur incroyable. £n avançant, nous entrâmes ensuite dans une rue plus large que nos roules de France; elle était burdcc de petites maisons à un étage et séparées les unes des autres par des terrains en friche. Enfin, la population, composée de Juife dont la malpropreté est devenue proverbiale en Russie, acheva de dégoûter nos regards, qui ne savaient plus où se poser {)our cchappci à un aspect si repoussant. Cependant, à mesure que nous approchâmes du centre de la ville, les rues se garnirent peu à peu de maisons et de magasins; la population devint un peu plus variée. Mais malgié le^ (Njuipages et les drosckys qui passaient rapidement à nos côtés; malgré les trottmrs en pierres de taille et Tarchitecture grecque des magasins de blé, nous arrivâmes i l'hAtel de la nouvelle Russie, sans avoir pu nous réconcilier avec l'aspect général de la ville. Là, nous atleudaieol de nouveaux désappointements. Au dire de plusieurs per-

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soiiues que nous avioii6 connues à CousUotinople, les hôtels d'Odessa devaient tenir le j[Mreimer rang parmi ceux de rEurope. Ce fut donc une Tî^e surprise pour uousy de se trouver dans celui où nous venions de descendre, aucune des choses indispensables au yoyageur. Point de linge, point de sonnettes ^ point de domestiques à nos ordres; c'est à peine si au bout d'une demi -heure d'attente nous pûmes obtenir une carafe d'eau. La chambre où nous étions, exposée en plein midi, n'avait pour tout ameublement qu'un bois de lit, une commode et quelques chaises, sans un seul petit, rideau pour amortir ces rajons ardents qui brûlaient nos jeux» Encore, pour être logés ainsi, devions-nous payer huit roubles par jour. Mais notre stupéfaction fut à son comble, lorsqu'après avoir donné ordre de garnir le bois de lit qui figurait si piteusement dans cet agnbble logement, nous entendîmes le mattred'hôtel nous répondre que chaque objet se payait à part. Comment, lui dis je toute indignée, ne donnons-nous pas huit roubles par jour? — Sans doute, Madame, mais les accessoires ne sont jamais compris dans le loyer de la chambre. Au reste, Madame n'est pas forcée de prendre un lit complet. iMous avons là des généraux et des comtesses qui se contentent d'un simple matelas.— Nous n'eûmes nulle euTie de suim l'exemple de ces Excellences, et il nous fallut bien passer par les conditions de notre hôte. Cependant je dois ajouter, pour qu'on ne m'accuse

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pas d'iujuslice, que les circonstances dans les(|uplles nous anivioas à Odessa, motivaieiit, jusqu'à un certain point, une cherté aussi exorbitante; Vempereur Nicolas et sa famille étaient attendus- d'un moment à Tautre, et les hôtels se trouvaient naturellement encombrés de militaires de tous grades et d'une foule d'étEan^^rs*

Odessa a maintenant droit de cité parmi les villes européennes; sa position sur la mer Noire, l'accroissemeDt rapide de sa population, ses commerciales y sa brillante société, tout concourt à lui assigner en Russie le premier rang après les deux capitales de l'empire. Quoique son origine date à peine de quarante ans, elle a laissé bien loin derrière elle ces cités moitié slaves, moitié talares, Kiow la sainte, la grande Nowogorod, Wladimir, célèbres dans Thistoire sanglante des tzars, et qui étaient déjà vieilles lorsque Moscou et Saint-Pétersbourg n'existaient pas encore.

Odessa, avec sa physionomie coquette, ses allures vives et hardies, son origine bouigeoise, n'a aucune ressemblance avec les autres villes de l'empire. On y parle toutes les langues, ou y suit tous les usages, excepté ceux du pays. Néanmoins les Uusses préfèrent Odessa même à Saint-Pétersbourg. Ils y jouissent d'une liberté plus grande, l'étiquette les laisse un peu respirer, et n'absorbe pas les trois quarts de leur vie, comme dans la capitale. Odessa possède de plus un

CRAPiTEt: n. i7

grand aurait pour les dames russes el polonaises, qui trouvent dans la franchise de son port le moyeu de satisfaire leurs fontaisies de toilette et de luxe, yéri" tablement mineuses à Saint-Pétersbourg : Odessa est leur Paris ; Luules veulent y venir, au moins une fois eu leur vie, quelle que soil la distance qui les en sépare. La réputation d'Odessa a même franchi les frontières russes, et Ton a été jusqu'à lui donner à rétranger le gracieuic surnom de Florence rasse; mais je ne sais en vérité pour([iioi. 11 n y a eu effet à Odessa ni arts, ni artistes; le dilettante même y est à peu près inconnu : Tesprit de n^^oce, qui domine dans cette Tille, laisse peu de place au sentiment du beau, et les coiiiinerçants y piennent ibrt peu de souci de l'art. Cependant M. Vital, français, peintre de dislincLion, a essayé de fonder, sous le patronage du comte Wolonzof, une académie de dessin, mais il est douteux que ses efforts obtiennent du sucoès. Odessa n*ea occupe pas moins un rang dans la lashion européenne: le bruit de ses fêtes et de ses noms aristocratiques va retentir jusque dans le faubourg Saint- Germain , et le touriste inscrit nécessairement cette TÎlle au nombre des choses curieuses qu'il doit visiter dans ses voyages. Comme le nombre des voyageurs qui vont explorer rOrient augmente chaque année, Odessa reçoit par ricochet une certaine quantité de ces étrangei s ; elle en est toute fière et les accueille avec beaucoup d'empressement.

18 CHAPITRE n.

L'engouement des Russes pour Odessa est porté au plus haut degré, et ils ne peuTeat comprendre qu'on oe le partage pas. Comment, en effet , ne pas s*extasîer devant une ville qui possède un opéra italien, des magasins de mode, de lai^ges trottoirs, un club anglais, un boulevard, une statue, deux ou trois rues pavëes, etc.? En yëritë, il &ut être barbare ou envieux, pour voir tout cela sans admiralioa. On s'explique du reste facilement cet enthousiasme des Russes : habitués à leurs déserts de neige et de boue, Odessa est pour eux un véritable eldorado, qui renferme toutes les séductions et tous les plaisirs du monde.

A eutenJie les Uusses, la neige n'y est qu'un accident, et ils s'étonnent de bonne foi chaque hiver, en voyant reparaître les traîneaux. Mais cela n'empêche pas que le thermomètre ne se maintienne pendant plusieurs mois de 25 à 26 degrés Réaumui au-dessous de zéro, que toute la mer ne soit qu'une glace polie, et qu'il ne devienne indispensable d'avoir des doubles fenêtres, des poêles et des pelisses, tout comme à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Quelle est donc la surprise du voyageur, qui, sur la foi de son doux surnom, croit retrouver à Odessa un soleil d'Itahe, et qui ne rencontre à chaque pas que des figures gelées et des traîneaux! Qu*on ajoute à ces i igueurs du froid pendant l'hiver, les ouragans continuels, qui désolent toute la contrée pendant ce que l'on appelle ailleurs la belle saison. Puis, à ces variations atmosphériques

Tient s'ajouter un fléau plus cruel encore; je tcux

parler de la poussière, qui rend la ville presque inhabitable peudaut uue partie de l'année. La poussière est ici une calamité, un cauchemar qui ne vous laisse aucun moment de repos. Qu'on se figure des Tagues de poussière que soulève le moindre Tent» et qui tousenvelopjx nt avec une furie croissante, jusqu'à ce que vous soyez étouffé, aveuglé et que tous ne puissiez plus fiûre un seul mouvement. Les coups de vent sont si violents et si subits que toute précaution pour s'en pré^ munir devient inutile. Ce n*est qu'au soleil couchant qu'on peut aller eaûn respirer l'air de la mer sur le boulevard, ou se promener dans la rue Richelieu, dont les lai^ trottoirs sont alors envahis parla foule élégante.

Plusieurs causes naturelles entretiennent ce terrible fléau. D'abord , la nature argileuse du sol , la sécheresse de l'air, la force du vent, la largeur des mes; puis la mauvaise qualité du pavage, la grande âendue des teniiins en friche qui se trouvent encore dans l'intérieur de la ville, et le nombre prodigieux des voitures. L'administration locale a essayé tous les systèmes imaginables, afin de remédier à cette poussière; elle a même fait venir des pierres d'Italie pour le pavage de certaines rues; mais tous ces essais sont demeurés infructueux. Enfin , en désespoir de cause, ne s'est-on pasavisé de transformer en macadame les belles dalles des rues italienne et Richelieu? Cette opération n'a eu d'autre résultat que d'augmenter prodigieuse*

20 CUÀPITAE il.

ment la poussière, comme on deyait naturellemeDt s'y attendre. On parle maintenant d*un pavage en bois,

confié aux soins d'un Français, et il paraîl que ces premiers essais ont pariaitemeot réussi.

Pour , donner une idée de la violence des ouragans qui désolent ce pays , je citerai un phénomène dont je fus nioi-méme témoin. Après une journée Irès-cbaudc de l'année 1840, on vit à Odessa, sur les quatre heures du soir, Pair s'obscurcir graduellement, et dérober bientôt aux regards les objets placés à vingt pas de distance. La pesanteur de l'atmosphère, le calme plat, la couleur sioislrc du ciel, loul jetait les esprits dans une consternation profonde, et iiaùsait présager quelque borrible catastrophe* Pendant plus d'une heure et demie on put suivre les progrès de cette éclipse d'un • nouveau genre, doul oii n'avait encore eu aucun exemple dans ce pays; le thermomètre s éleva au chiffre énorme de 32 degrés Réaumur. L'obscurilé était alors complète; bientôt éclata la tempête la plus furieuse qu'il soit possible d'imaginer, et quand les ténèbres se dissipèrent, on aperçut sur la mer une trombe d'une élévation et d'une grosseur prodigieuses, qui, se tenant en équilibre à plusieurs pieds de la surface de l'eau, s'éloignait lentement et alla se perdre enfin à plusieurs milles des côtes. Celte éclipse et celte trombe n'étaient autre chose que de la poussière, et ce jourlà Odessa fut balayée comme elle ne le sera probablement jamais.

Digitizcû by LjO^i .l^^

Pendant l'hiver, cette poussière se ohange ea uàe boue liquide, où l'on eofonoe à mi -jambe, et où Ton

pourrait même se noyer, pour peu qu'on eu eût ia fantaisie. Une soude ne serait pas inutile pour se diriger au milieu des abîmes fongeux qui remplissent certaines rues. Autrefois, c'est-Â-dire il y a une quinzaine d*années, les dames se rendaient au bal dans des charrettes attelées de plusieurs bauts. Aujourd'hui les principales rues sont payées et éclairées, et Ton peut aller en soirée dans un'équi page un peu plus él^nt; mais le pauvre piéton n'en a pas moins toutes les peines du monde à se dépêtrer de cette fange épaisse qu'il trouve pailout sur son passage; aussi les gens qui n'ont point de Toiture à Odessa, sont-ils obligés de ▼irre dans une solitude absolue. Les distances sont aussi grandes qu à Paris, et la seule voiture qu'on trouve à louer, est ce qu'on appelle en Russie un droscÂfy, c'esl^-dire une espèce de selle portée sur quatre roues, où les hommes se mettent à cheval, et où les dames sont très-embarrassées pour prendi*e une posture convenable. L'on n'y est garanti ni de la boue, ni de la poussière, ni de la pluie^ le droscAfy est bon tout au plus pour les hommes d'affaires et les Russes, qui ne sortent jamais sans leur manteau, même au plus fort de l'été.

Odessa ne renferme aucun édifice remarquable. On a prodigué pour beaucoup de maisons particulières et pour la plupart des magasins de blé, le style grec,

qui ne oonYH$nt ni au dimat, ni surtout aux matériaux qu'on emploie dans les oonstructions. Toutes

ces colonnes, ces frontons, ces façades régulières, dont le regard est bien vile rassasié, sont en plâtre, et ils se détériorent avant même que l'édifice smt achevé. Il fout en renouréler les moulures chaque année, et malgré ce soin, la plupart des maisons et des églises ont un air de degiadaliou qui les fait ressembler à des ruines , plutôt qu'à des palais et à des temples. La métropole elle-même ne se distingue que par sa dimension. Du reste, on ne doit chercher ni les règles de rarchiteclurc, iii 1 élégance des formes, ni la gràoe des détails dans les monuments religieux; ils sont d'un caractère monotone et d'une mesquine ordonnance. L'intérieur eu est éclatant de pântures et de dorures, mais rappelle le faux goût du bas empire. Ces saints, à accoutrement bizarre; ces scènes de la Bible travesties d'une façon si grotesque; cette profusion de clinquant, ces couleurs rouges, vertes, bleues, plaquées les unes sur des autres aussi crâment que possible, sont trop choquantes et trop désagréables à la vue, pour pouvoir inspirer des idées graves et pieuses.

On trouve encore à Odessa quelques synagogues, une église catholique, un ou deux temples protestants, que leur humble apparence ferait prendie volontiers pour des maisons particulières. Odessa ne possède qu'une seule promenade, le Boulevard, qui

damine tout le port, et qui, par sa situation, est exposé à de fréquents ëboulements. Aux environs de

cette promenade se trouve le plus brillant quartier de la ville. Le théâtre, la bourse, l'hôtel du comte Woronzof, celui de la prîooesse Nariskin, une ligne de maisons très-ël^antes, la foule des équipages, tout y annonce la présence de raristocratie. On travaille depuis deux ou trois ans à construire un escalier gigantesque, qui, s'ouvrant sur le Boulevard, descendra par une pente très-douce jusqu'au bord de la mer. Cette construction , fimtaisie aussi dispendieuse qu inutile, a déjà a!)S()i bt- des sommes énormes, et doit coûter près d'un million. On veut Toroei du vases et de statues; mais de fortes lésardes font déjà craindre la destruction prochaine de ce grand escalier, qui du reste ne servira jamais qu'aux seuls piomeneurs du Boulevard.

CHAPITAË m

Arrivée de U HuDUIe impériile à Odem. » Plrépiratilb de réception, un Te Dtum à la cathédrale.— Cluaite rdigiew ranes.-' Grande féte, bel à la Bourse. — Société d'Odessa, le comte et te «ontesse Woron/of. — Anecdote sur la comtesse Braniska. — Théâtre de sodété. — fvalun du eooBttl général d'Aoglelerre. — M.U« George à Odessa. — Bivalité d'actenn.— Tamalle au Ibéllre.

Les fêtes brillantes qui eurent lieu à Tamy^ de la

femille impériale ftirent pour nous une yéritable bonne fortune cl uous mirent à même de voir beaucoup de personnage célèbres. Tous les étrangers de distinction qui aTaieot assisté aux fameuses reTues de Vosnéoensk , arriTèrent à Odessa à la suite de l'empereur et y piolongcrent leur séjour après son départ. Toute la ville était en révolution. Les maisons de couleur douteuse furent récrépies avec un soin, extrâme^ et ron poussa la précaution jusqu'à badigeonner des pans de murailles à demi écroulées. Le premier jour de l'arrivée de leurs majestés un Te Deum fut chanté à la métropole; Tempereur et son fils aîné y assistèrent: tout le clei^ russe, revêtu de ses plus riches habits et conduit par rarchevéque; était allé au devant de sa majesté jusqu'à la grande porte de Téglise. L'empereur parut âccompaguc d'une longue suite de courtisans et d'officiers, dont les broderies d'or, les crachats, les broches chargées de décorations, rivali-

«lient de richeue et d*ëclat avec les magnifiques costumes des popes et des enlànts de choeur. Les deui princes, en uniforme des gardes, se dislinguaieiil par leur tenue sévère au milieu de tout ce faste de leur cour et du clergé. L'empereur f^ppait tous les yeux par sa beauté màle et régulière et Texpressîon hautaine de ses traits. Il représentait iioblemciiL \v pouvoir absolu, el à le voir ainsi, debout, immobile, le front orgueilleux I on reconnaissait tout d'abord le Czar, maître absolu de toutes les Russies et de la vie de 60 millions d'hommes. A la fin de la cérémonie, il se prosterna trois lois tomme un simple mougik, et ce fut un moment vraiment solennel. Par cet acte il rendait hommi^ devant sa cour et son peuple à un pouvoir plus grand que le sien ; et de la part d'un pareil souverain cette humilité avait quelque chose Je digne et de touchant à la fois. Son fils, le grand-duc, limita» et aussitôt commença le Te Deum, dont l'exécution me sembla d*une incomparable beauté* Il faut entendre la musique religieuse des Russes pour connaître tout le pouvoir de Tharmonie. Ce sont des notes si pleines, si graves, d'une douceur si pénétrante, d'un volume si étendu» et toutes ces voix, qui semblent sortir des profondeurs de Tédifice, s'accordent si merveilleusement entre elles , qu'aucune expression ne saurait peindre l'effet de cette puissante musique et l'émotion profonde qu'elle fait éprouver. J'avais entendu plusieurs fois parler avec enthousiasme des

diaoto roligjieuz nuêes , mais tout oe qu'oo m'ea avidt dit était biea surpassé par oe que j'euteudais alors.

Après le Te Deum , l'archevêque présenta son anneau épiscopal au Czar et au Grand-Duc, qui le baisèrent reapectueusement. Le cortège sortit ensuite de r^;Ufle au milieu des flots d'enoens, et à travers la foule immense qui remplissait la plaoe de la métropole. J*admirai alors la tenue décente du peuple russe dans les ^lises, et sou profond respect pour toutes les oérémonies religieusea. La foule s'écoula ailencieusemeiit> sans préci|»tatioa, sans oohue, et Tintenrention des cosaques, chargés de maintenir le bon uidie, ue iut pas nécessaire un seul moment.

Le aoir il j eut grande illumination , réception diei rimpératrîoeetreprésentatîonextraordinaireauthâitre. Tonte la famille impériale y assistait. On remarqua que ])cadant toute la durée du spectacle, l'empereur se tint assis derrière sa femme et ne s approcha pas une fois du devant de la loge. Aussi n'y eut-il pas un seul hourra, et chacun eut l'air d'ignorer la présence de sa majesté. Le leudeinaia les n^ociants offrirent un grand bal à la famille impériale. Cette soirée fut très -brillante : les salons de la Bourse étaient tout pleins d'altesaea et d'eicellences ; les pauma n^oeiants faisaient une assez sotte figure au milieu de tous ces umlormes brodés, qui les coudoyaient dédaigneusement. Par excès d'étiquette, ils avaient adopté la culotte courte, le claque et un soiniisant uniforme

arec Vépée au côté; mais ce costume ne valait pas à beaucoup prés Thabit noir» auquel ils eusseut œrtainement mieux fiiît de se tenir. On avait arrangé

pour 1 luipératrice un boudoir, tout tapissé de vignes , d'où pendaient de belles grappes de raisins , comme pour inviter sa main royale à les cueillir.

On dansa dans un seul salon, la cour d'un côlé, la ville de l'autre. Parmi les personnages remarquables qui faisaieut foule autour de leurs majestés, on distinguait Farchiduc Jean d'Autriche, le prince royal de Bavière, le prince Paskévitcb , le comte I^iesseb-ode, le marquis de la Roche4h]gin , le duc de Leuchtemberg , le général ÎNariskin, un pacha de Constantinople et un général anglais. La France seule n'y était pas représentée officiellement , notre consul étant retenu dans son lit par une indisposition. Le bal se termina par un grand souper servi sur plusieurs tables; celle de l'impératrice, placée sur une estrade assez élevée, réunit toutes les allasses; les autres tables furent remplies indistinctement par les ezcelknoes, les consuls et les négociants. Une foule immense stationna toute la uuit sur les boulevards , qui étaient illuminés, ainsi que la façade de la Bourse.

La famille impâ>iale ne resta que dnq à six jours k Odessa et partit ensuite en bateau à vapeur pour la Crimée , où l'attendaient de nouvelles fôtes et de nouveaux hommages. L'impératnce et sa suite s'installèrent dans le palais des Khans, à liaghtschi-Sarai^

28 CHAPITRE m.

tandis que Tempereur et le grand-dac héritier eoati- i

nuaioit leur tournée dans la Russie méridionale. En i

général, Timpression que laissa leur passage à Odessa

leur fui très-tavorable el détruisit eu graade partie "

ridée que Ton jr ayait de la sévérité de Tempereur; tous

ceux qui eurent Thonneur de rapprocher» rendirent i

justice à ses grandes qualités et à sa haute impartia- i

lité dans l;i distribution des grâces et des faveurs. Les i

D^ociauts étrangers qui iui furent présentés en re- «

çurent tous un aocueil très-flatteur. De son c6té, l'impératrice exerça sur les esprits Taimable influence d'une femme àcîeuse et distinguée, unissant à la dignité d'une souveraine les manières élégantes et rafiabilité d'une femme du monde* Son empire sur le cœur de Nicolas est tout-puissant, et leur union ofire Texemple, si rare en Russie, d'une affection inaltérable et d'un bonheur constant.

11 nous reste à dire quelques mots sur la société d'Odessa. Cette sodété se compose de tant d'éléments hétérogkieS; qu'elle n'a point de physionomie qui lui soit propre: Framais, Vllemands, Russes, Anglais, Grecs, Italiens, tous y apportent leurs opimons, leurs habitudes, leur langage, leurs intérêts et leurs préjugés. Le salon de la comtesse Woronzof est le rendes- ▼ous général de ce monde aristocratique, commerçant et voyageur , dont on ne trouve le mélange que dans quelques villes d'Italie. La même conliislon existe parmi les iemmes; la noble et fière Nariskin s'jr

reocoDtre auprès de la femnae du courtier de commerce: saog pur, saog mêlé, on trouve là toutes les nuances, tous les tons, toutes les physionomies possibles.

Le comte Woronzof est un ^éri table grand-seigneur^ il d^»ense en représentations plus de 150,000 francs diaque année. Son nom , son immense fortune et son influence à la cour, lui dunnent le pas sui la plupart des faToris de l'empereur, l^levë en Angleterre, où son père a été ambassadeur pendant plus de quarante ans, il semble être plutôt Anglais que Russe, et n'a conservé de sa nationalité que son dévouement pour l'empereur et l'exquise politesse qui distingue les seigneurs russes. Homme spirituel , affable et d'une grande lacilité de caractère, il a de nombreux admirateurs parmi les Odessiens et les étrangers. Nicolas ne pouvait mieux choisii ca K nouiiiiaiiL gouverneur général de la nouvelle Russie. Ses goûts fastueux et ses grandes richesses donnent un grand relief au rang qu'il occupe» et le font 1*^1 des seigneurs les plus magnifiques de l'Europe. Sa femme est fille de la célèbre comtesse Braniska, dont la fortune colossale fut longtemps un objet d'étimnement pour les Russes eux-mêmes. Cette dernière est morte à l'âge de quatre-vingt-quinze ans, il y a fort peu de temps, laissant son immense fortune à un fils unique; ses deux filles, n'ayant eu, suivant les lois russes, que la quatorzième partie de ce magnifique héritage. Son avarice fut aussi célèbre que sa fortune,

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et l'on dte d'elle des traiu qui dépassent de bien loin tout ce qu'on a dit sur les plus fameuir aTares.

Je me bornerai à en raconter un seul, dont l'authenticité m'a été garantie par un témoin oculaire.

Quelques affiûres d'intérêt ayant conduit diez cette dame M* Dantz, un de nos amis, celui-ci, en arrivant, laissa son briska dans une cour où se ti ouvaieui cpelques bestiaux. Une grosse botle de ioiu , destinée à ses chevaux, était placée derrière la Toiture, selon l'usage en Russie. Introduit dans un salon dont les fenêtres donnaient sur cette cour, il se mit à discuter iriyement avec la comtesse : celle-ci ne voulait se rendre à aucune de ses raisons , et bientôt, perdant patience, elle se lève, comme pour terminer l'entretien, et s^pprocbe d'une croisée. Mais à peine a-t^[le jeté un regard dans la cour, qu'elle reprend lous les poials de la discussion, l'un après Vautre, semblant prête à céder, et tient en suspens pendant plus d'une demi > heure M. Dantz, qui ne sait à quoi attribuer ce revirement subit. Vivement intrigué, celui-ci suit tous les mouTcments de la comtesse, et s'apei^oit que de temps à autre elle jette un coup d'œii rapide dans la cour ; il s'approche alors sans affectation de la croisée, et que voit -il? deux ou trois vaches effroyablement maigres, occupées à dévorer le loin jjlacé derrière sa voiture. La comtesse avait prolongé l'entretien et tâché de gagner du temps, afin que ses vaches eussent tout le loisir de se nourrir aux dépens d'autrui. Aussitôt que le dernier

brin de foin eut été déyoré, elle reprit toute 8a hauteur, trancha la discussion d'un seul mot et donoa son congé à M. Dantz.

Pendant l'hiver , la comlesse Woronzof donne les lundis et les vendredis des soirées dansantes, qui se terminent par un souper servi sur une infinité de petites tables, à la manière anglaise. Nulle femme à Odessa ne peut lutter contre la comtesse en matière de goût et de coquetterie. Aimable, gracieuse, magnifique, elle sait conserrer, dans un lige latal aux autres femmes, toutes les sÀluctîoDS de la jeunesse. Outre les bals de ia eaar, c'est ainsi qu'on nomme Fentourage de la comtesse, Odessa offre encore ceux de la Bourse et du Casino, et quelques bals dëguisës* On Toit qu'Odessa est une ville de plaisir et de luxe. Les femmes j ruinent, dît-on, leurs maris par leur coquetterie et par leur amour excessif pour ia parure.

Pendant le carême , les concerts et les jeux innocents remplacent les soirées dansantes. Chaque année la cour donne elle-même, au bénéfice des pauvres, des représentations au grand théâtre. Tout ce qu'Odessa renferme de noms aristucraiiques et d'étrangers de distinction, prend part à ces amusements, qui produisent des sommes considérables. La comtesse Woroncof elle- même avait d'abord donné l'exemple, en se chargeant d y jouer un rùle; mais un ordre de l'empereur lui défendit de se montrer ainsi en public, et depuis ce temps elle se contente d'organiser ces

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représeutalioiis et de distribuer les rôles. Le public 8*y porte en foule, et chaque représeatatioa rapporte quatre ou cinq mille roubles» Il est impossible de trouver chez de vrais comédiens plus d'ensemble que chez ces illustres acteuis : finesse, aisanœ, raillerie légère y causticité, naïveté, manières de cour; tout y est rendu ayec une rare perfection. Mais il n'y a rien là d'étonnant; car on sait à quel point les Russes possèdent l'esprit d'imitation ; tout ce qu'ils voieul, ils le reproduisent aisément et sans aucune étude. Il est inutile d'ajouter que ces représentations se font en français, et que les pièces sont tirées de notre répertoire. M. Scribe en fait presque tous les frais: peutêtre noire spirituel vaudevilliste n'est -il nulle part aussi goûté qu'en Russie.

Le salon le plus remarquable d'Odessa est celui du consul général d'Angleterre : on y trouve une société choisie et moins mêlée que partout ailleurs; tous les étrangers de distinction s'y rencontrent ; on y cause beaucoup, avec esprit et agrément. Quant à nos compatriotes, leur nombre est ti'ès4inûté. Mais du moins la 1 1 aiice est dignement représentée par M. Challaye , aussi recommandable par son caractère privé que par la haute considération dont il jouit. Nous citerons encore M. Lemaire, attaché comme médecin à la célèbre N...., qui sous le règne d'Alexandre a joué pendant si long-temps le rôle d'impératrice, et M. Taitbout de Marigny, malheureusement trop peu apprécié, malgré

tous les aenrioes qu'il a rendus à la sdence. Nous aurons souTeni occasion de parler de ce dernier dans

le cours de notre ouvrage.

Odessa possède le seul th(;àlrc italien qui existe en Russie. Une troupe généralement bien composée donne pendant toute Tannée des représentations assez peu suivies, malgré l'engouement qu'affectent les Odessiens pour la musique italienne. Ce n'est (jue pendant la saison des bains de mer» lorsque les Polonais envahissent la yiUe» que la salle offre un coup d'ceil un peu plus animé. Tout le reste de l'année les loges soul presque désertes, et les juifs seuls remplissent le parterre. Ën 1840 M."' Georges prit un engagement de six mois au théâtre d'Odessa, et arriva avec une troupe nombreuse, qui comptait quelques acteurs d'un màrîte vraiment remarquable. Cependant, malgré sa célébrité eurupéeiuie et la richesse de son répertoire, elle aurait eu beaucoup de peine à couvrir ses dépenses, sans le zèle empressé d'un de ses anciens adorateurs, le général N.^, qui la reçut comme si quinze aiià u avaient pas passé sur leur liaison : son hôtel, ses voitures, sa bourse, sou crédit daus le monde, il mit tout à sa disposition, avec la galanterie vraiment chevaleresque qui distingue les Russes.

Mais tous ses efforts ne purent ramener l'opinion publique, qui s'était prononcée tout de suite trèsdéfavorablement contre sa prot^ée. Malgré le talent supérieur avec lequel elle remplit encore certains rôles, I. 3

54 CHAPiTKË m.

elle ne fut appréciée que par ud très-petit nombre de personnes. MJ'*Georges quitta Odessa ayec un très-grand

mépris pour un public qui, prcléraut le moiudie vaudeville à tous ses ëclals de passion , lui f aisait presque une guerre ouverte. Une chose jusqu'alors inouïe en Russie eut lieu à la dernière représentation que donna cette troupe française : il se forma une yéritable cabale , qui souieva de très -vives passious. Toute la Tille s'était partagée en deux factions, l'une pour M."* Georges, et l'autre pour M. Montdidier , un de ses meilleurs acteurs. Notre tragédienne, à ce qu'on prétend, était fort jalouse de cette préférence, et ne laissait échapper aucune occasion de mortiiier son rival* Elle choisit donc exprès pour cette dernière représentation deux pièces où il n'avait aucun r6le» Le public , fort mécontent de ne pas voir le nom de son acteur chéri sur raiïiche, se rendit au théâtre dans une disposition hostile et ne tarda pas à la manifester par des murmures très-significatifii. Cependant tout se passa assez bien jusqu'à la fin de la dernière pièce; iiiais alors un grand nombre de voîx demandèrent Moutdidier, et, malgré les efforts de la police, la coterie du général îi**** et la présence du gouverneur général, tout le parterre exigea à grands cris que cet acteur parût sur la scène. Cet incident , qui u avait été nullement prévu par la direction , la mit dans un très-grand embarras; personne ne savait où était Montdidier. Enfin > voyant le tapage aug-

* Uigilizecl by

menter, le comte W. lui-même ordonna au commissaire de police de se rendre à rhôtel de Montdidier et de l'amener moi l ou vif. On trouva celui-ci profondément endormi et ne se doutant guère de toute Fagitation qu'il causait au thâitre. Il arrive, Teut se présenter sur la scène» mais la troupe entière, M.^** Georges en tête, s'y oppose, sous prétexte que ce serait là une innovation contraire aux règlements du théâtre. Bref, il y eut un moment de tumulte impossible à -décrire. Le parterre se leva tout entier et ne cessa ses clameurs qu'à la vue de Montdidier, qui vint en courant sur l'avant-scène et dans un dtsordre annonçant assez la lutte qu'il avait eue à souiepir derrière le rideau. Alors une explosion d'applaudissements rem^ plaça les cris$ toutes les loges retentirent de bravos prolongés, et l'on vit même le comte Worouzol liapper des mains, en riant comme un fou. Chacun avait quasi perdu la tète. Aussi le général ^.***, tout déconcerté dans le fond de sa loge, disait-il à un de ses amis, en montrant le théâtre: «Voyez ces Français; ils n'ont qu'à paraître pour bouleverser tous les usages et tous les principes. Avec eux arrivent le désordre, la i^llion, Tesprit révolutionnaire, qui gagnent bien^ iM les gens les plus sensés. * A la vérité, on n'avait encore rien vu de pareil à Odessa, et toutes les rivalités des primissima donna n'avaiont jamais causé la vingtième partie du trouble qui signala cette mémorable soirée.

Gotuiucroe de la lucr iioh'e, — FuuUatiua de khcrson et d'Odes&a. — Orgainttlkm douanière; système probilûtif* — Destruotion du contmcroe de transit des prèTÎnc» transcaucasiennes. — létabUnenieat des AnglMe à

Ttrbizoïule. — Contrebande. — Obstacles anx développements ngricolr et coaimen ial de la Russie nit'rîdionale. — M.uivais état des voi<'S de communication.— Concurrence des principautés du Danube. — Terres couikquées sur les Ptol<Mius. — Commcree d'Odessa; organisation de la lïanqoe impi' rialc de celte ville. Zaportalion et importation de la Russie méridBoiialOi — RéflcxioflssurleoointtiMeod'échaneeet sur la situation des nqjocMnts d'Odessa.

Depuis la destruction des colonies génoises de la Crimée en 1470 jusqu'au traité de Aainardji, c'est-àdire pendant l'espace de Xvois cents ans, la mer Noire., interdite aux peuples de TOocident, lîit pour la Turquie un yérîtable domaine, dont tout le littoral appai leuait soil aux sultans de Conslanlinople, soit aux khans de la Crimée. Les Turcs et les Grecs de l'Archipel, sujets de la Porte ottomane, aVaient seuls le droit d*y naviguer, et tout le commerce européen avec cette partie de l'Orient, se trouvait exclusivement entre les mains de ces deruiers. Les conquêtes de Pierre le Grand, et plus tard celles de la célèbre impératrice Catherine II, changèrent cet état des choses. Les Russes descendirent vers le Midi, et bientôt la mer d'Azov^', la Crimée et toutes les côtes septentrionales de la mer Noire, enlevées à la domination musulmane, passèrent sous la loi moscovite. Néanmoins

ce ne fiit que le 21 juillet 1774, après six campagnes consécutives et plusieurs yictoires remportées par les

Russes sur terre et sur mer, que fut s'iffné le tri if*/ de Kainardji, qui, leyaat l'ioterdiction du Bosphore et des Dardanelles « opéra une véritable réroluUon dans les relations oommerdales de l'Europe, et acquit définitivement à la Russie cette immense influence qu'elle exerce encore de nos jours sur les destinées de rOrieat. Le traité de Kainardji ne tarda pas à recevoir une plus grande extension. L'Autriche, la France et sucoessiTenient toutes les autres puissances, participèrent aux bciK'fices de la navigation de la mer Noire. La Russie mérita donc à juste titre la reconnaissance de l'Europe par les nouveaux débouchés qu'elle ouvrait à son commerce et à son industrie.

Une fois maîtresse de la mer Noire et libre de communiquer avec la Méditerranée, Catherine II s occupa activement de la fondation d'un port à la fois militaire et commercial. L'embouchure du Dnieper, un des plus grands fleuves de la Russie, attira d'abord son attention : en 1778, par ses ordres, le général Hannibal y fonda la ville de Kherson, et en 1783, un Français, plus tard anobli par Louis XVI, éublit la première maison de commerce étrangère, et entreprit de fouriiir aux arsenaux de loulou du chanvre et des bois de construction, qui avaient descendu le Dnieper. Kherson ne prit cependant pas un aussi grand développement qu'on aurait pu l'espérer. La volonté de Timpé-

ratrice fut impuissante devant les exigences du système douanier de l'empire» et ii fut impossible d'obtenir pour le port de Kherson les franchises si nécessaires à une ville nouvelle et à l'exteusiou Je son commerce.

Le partage de la Pologne imprima une nouvelle direction aux idées commerciales de Catherine IL Le port de Kherson fut abandonné ou à peu près, et l'on donna en 1796 la préférence à Odessa, dont la position, plus à l'ouest sur le littoral de la mer Noire, ikcilitait considérablement Texportation des produits ^riooles, principal commerce des palalinats de Braslaw, de Podolie, de Volhynie et des autres proyinoes nouvel leuîf ni mcorporées aux possessions l usses. L'organisation des douanes ne subit cependant aucune modification, et ce ne fut qu'en 1803, sous le règne de l'empereur Alexandre, qu'on se décida à diminuer d'un quart les droits établis par le tarif général sur les marchandises d'importation et d exportation dans tous les ports de la mer Noire : en 1804 fut établi à Odessa un entrepôt pour les marchandises qui arri* ▼aient par mer et dont l'entrée était permise en Russie. Elles pouvaient rester dans les magasins de cet entrepôt dix-huit mois sans payer de douane. £lles n!aoquittaient les droits d'entrée et de nuigasinage que lorsqu'elles étaient Tendues et sur le point d'être transportées dans l'intérieur de l'empire. Cette faveur était alors d'aulaut plus importante, que les droits d'importation étant considérables, il aurait fallu, pour

les acquitter, que les négociants se découTrissent d'une forte partie de leur capital. Par un oukase de la même époque, daté du 5 mars, il fut aooordë que toutes les iiiarcliandises étrangères dont l'importation par mer était permise à Odessa, et celles qui venaient des autres Tilles de la Russie pourraient passer en transit franches de tout droit; pour la Moldavie et la Valadiie, par les douanes de Mohiiew et de Doubassar; pour TAutriche, par celles de Uadzivilovv; pour la Ru^ie, par celles de Kézinsky; et que les marchandises étrangères expédiées à Odessa par Içs quatre susdits bureaux de douanes, y jouiraient d'un libre transit par mer. Ces libérales institutions, dictées par un esprit éminemment éclairé, firent faire à la prospérité d'Odessa d'immenses progrès, et ce port attira bientôt les regards de tous les spéculateurs.

Vers Tannée 1817, les marchandises étrangères furent frappées dans la mer Noire d'une nouvelle augmentation de droits; mais à la même époque Odessa fut définitivement déclaré port franc sans restriction. Cet état des choses dura jusqu'en 1822; ce fut pendant ce laps de temps que vinrent s'établir à Odessa tous ces n^ociants éti'augers, et que s'y formèrent toutes ces grandes maisons de commerce, dont quelques-unes existent encore aujourd'hui. Le commerce de la Russie méridionale avait alors atteint son apogée. Après les grandes guerres de l'empire, l'Europe, si loiigtemi)s louléc el ravagée par les armées, avait uue agriçuitme extré-

mement souffrante, et aes productions agricoles se trottvaot iosufiisanles, elle dut forcémeat recourir à la Russie pour ne pas manquer de céréales. Odessa

devint ainsi rapidement, sous la sage ad luiaist ration du duc de Uichelieu, une des villes les plus commerçantes de TEurope orientale; la population s'y accrut prodigieusement; le luxe et le bien-être, en s'y développant, donnèrent une nouvelle activité au commerce de l'importation, et chaque année des centaines de nayires arrÎTaient dans son port pour y duuqger des produits agricoles en tous genres.

Ébloui par cette prospérité commerciale jusqu'alors sans exemple en Russie, et la croyant sans doule établie sur des bases inébranlables, le gouvernement russe Toulut alors revenir à son système prohibitif; et, soit par ignorance soit par incapacité, le ministère se plut à ruiner lui-iiiènie la richesse conmierciale de la Russie méridionale. Eu 1822, au moment où Ton s'y attendait le moins, un oulcase supprima la franchise du port d'Odessa, ^ imposa aux négociants l'obligation de payer les droits de douane pour toutes les marchandises en magasin. L'alarme lut grande, et comme on se trouvait dans l'impossibilité totale de solder immédiatement des droits aussi énormes que ceux qui étaient exigés par le tarif général de l'empire, les commerçants réclamèrent éuergiquemenl et menacèrent tous de faire faillite. Le gouverneur de la ville, effrayé des désastres qu'allait produire la mise en

exécution de la loi, prit une prorogation sous sa responsabilité, et des commissaires lurent eoToyés à Sainl-Pétersbourg, afin de faire connaître à l'empereur l'état du coiiiiuerce d'Odessa. Alexandre, toujouis animé des meilleures iuleutions, et qiii sans doute avait été trompé par de ùaxx rapports, s*empre88a d'annuler l'ouiuise. La franchise d'Odessa fut donc rétablie, mais non pas avec son extension première. L'admiuiëtration des douanes obtint des concessions; les marchandises à Odessa forent frappées du cinquième des droits eiigés dans les autres ports russes, et à leur sortie pour l'intérieur, les articles non prohibés durent payer les quatre au Li es Liaquièmes. Les limites du port franc furent aussi considérablement réduites, et Ton forma deux lignes de douanes, l'une autour du port, l'autre autour de la Tille* Ces lignes existent cucoie aujouid liui.

Les victoires de la douane ne s'arrêtèrent pas là, et de nouvelles mesures, sans doute arrachées parla ruse, furent mises en vigueur. Nous avons déjà parlé de la liberté du commerce de transit par les villes de Doubassar, Radzivilow et Odessa. Ce commerce était en voie d'acquérir un immense développement; tous les mardiands de l'Asie occidentale commençaient à prendre la route d'Odessa, pour aller faire leurs emplettes aux grandes foii es de l'Allemagne. Odessa pouvait devenir un des principaux points d'arrivage et d'échange pour tous les produitsde l'Europe et de l'Asie.

Les proYÎooes transcaucaaieDiies jouissaieDt à cette époque d'une franchise oommefciale très-vendue, en ▼ertu d'un oukase promulgué le 20 octdïre 1821.

Fiedoutkalé , situe à reiTil>ouchure du Phase sur les côtes de la Mingtéiie, était alors le port où se rendaient par mer toutes les marchandises de Leipsik ; de là elles étaient dirigées sur Tiflis, Érivan, puis distribuées dans tous les pays limitrophes, eu luiquie, en Arménie et jusqu'au fond de la Perse. Les Arméniens s'étaient presque eidusirement emparés de ce commerce; ils parurent pour la première fois à Odessa en 1823. L'année suivante ils poussèrent jusqu'à Leipsik, où ils acheLèicnt pour plus de G00,000 iVaucsde produits des manufactures européennes; en 1825, le chifire des achau s'éleva à 1,200,000 fr«, et en 1826 à 2,800,000 fr« Toutes ces marchandises étaient transportées par terre jusqu'à Odessa, et là embaKjuées sur la mer iNoire pour Redoutkalé. On comprend facilement quelle heureuse influence un pareil commerce aurait exercée sur l'agriculture et l'élère du bétail de la Russie méridionale, et par suite sur le bien-être et la richesse des populations occupées à ces transports. Mais tous ces admirables éléments de prospérité devaient échouer deyant les étroites idées du ministère des finances. La franchise des provinces caucasiennes, après avoir duré pendant dix ans, ial tout à coup supprimée le 1 " janvier 1 832. Le système prohibitif le plus rigoureux fut mis en vigueur; on

ceotralifla les douanes à Tiflis» cafMtale de la Gëoigie, à S50 Idlomètres de la mer Noire, et toutes les mar-

chaudises destinées à celle partie de l'Asie durent passer par cette ville pour y être examiaéeset acquilter les droits.

Par toutes ces mesures Tiolentes et exclusÎTes, le gouyemement crut encourager Findustrie indigène; et en proscrivani l'entrée des mardi i m lises d'Allemagne, de France et d'Angleterre, il espéra pouvoir imposer aux pronnoes tianscaucasieniies les produits russes. Le commerce de transit fut naturellement proscrit à la même époque. Par une première ordonnance on força tous les marchands à déposer à la frontière , dans les bureaux de Radzivilow, le double de la Taleur de leurs marchandises , argent qui ne pouTait leur être rendu qu'à Odessa , vérification laite de leurs balles. 11 est évident que des négociants, quelque riches qu'ils soient, ne peuvent consentir à emporter avec eux, outre le capital destiné à leurs achats, une somme double de la valeur de leurs marchandises de transit. Aussi ce nouveau règlement fut-il suffisant, à lui seul, pour anéantir le commerce de transit. Les Persans et les Arméniens abandonnèrent totalement cette route et en choisirent une autre, au grand détriment de la Russie. Aujourd'hui le mouTcment du transit se borne au chiffre de 180,000 à 200,000 fr.; il consiste en grande partie dans le transport des ambres jaunes, que la Prusse expédie à la Turquie. Des

juifil, moyeanant quinze francs |>arTingl kilogrammes, se chargent de donner des garanties à la douane, aTcc

des litres de propriété qu'ils louent à cinq et six pour cent, et ils expédient directement eux-mêmes les mardiandises à Odessa.

L'Angleterre, toujours prompte à saisir les occasions , profita des fautes de la Russie. Elle s*empara de la position de Trébizoade, et ses n^ociants, ne reculant devant aucun sacrifice, y formèrent un immense entrepôt, d'où ils ne tardèrent pas & enyojer les produits de leurs manufectures dans toutes les provinces de l'Asie. Trébizonde fait aujoiiid Imi pour plus de 50,000,000 dei'raucs d aÛaires , et communique avec Constantinoplc par deux services de bateaux à Tapeur.

La Russie perdit ainsi une des lignes commerciales les plus importantes du monde, et par Taugmentation démesurée des droits d'entrée, elle supprima complètement, dans les provinces du Caucase, le commerce d'importation légale. Mais les marchandises anglaises et étrangères n'y pénètrent pas moins par contrebande, et les employés du gouvernement euxmêmes sont les premiers à en profiter; car plus encore que les indigènes ils éprouvent le besoin d*avoir de bons produits manufacturés et surtout à bon marché. Les mesures prohibitives de la Russie oui donc réellement tourné contre le gouvernement lui-même, et le trésor y perd considérablement, non-seulement dans

CUAPITUE IV. 45

le Caucase, mais aussi sur les IronUères européenoes, où la contrebande devient de jour en jour plus audacieuse. La ville d'Odessa, grâce à sa franchise, a naturelleiueut moius à souffrir des effets désastreux du système prohibitif et trouTe dans sa propre oonsommation et dans celle de ses environs quelques ressources commerciales. INéaumoins, comme celte consommalion, malgré la contrebande parfailemeut organisée par les juifs et même par les classes les plus élevées, n'est nullement en rapport avec Texportatioa; et comme d*autre part le commerce des échanges est tiès-lmiilé, il s'ensuit que les navires étrangers quittent peu à peu la mer ^oire; leurs frais de transport deviennent d'ailleurs trop coûteux par Tobligation où ils se trouvent presque tous de se rendre sur lest dans les ports de la Russie méridionale. Enfin , I eloignement de la mer Noire, un reste de terreur qu'elle inspire , les dépenses exorbitantes nécessitées par les quarantaines, la multiplicité des formalités administratives , rimpossibilité de trouver des noHs ailleurs qu'à Odessa, la rigueur excessive de l'hiver et les ports ordinairement gelés pendant trois et quatre mois de ranaée : tout contribue à éloigner les navigateurs; il n*y aurait donc plus qu'un bon marché extraordinaire et de grands bénéfices qui pussent décider les commerçants à aller charger dans les ports de la Russie méridionale.

Ainsi repoussées par le système prohibitif de la

Russie^ plusieurs oatious cherchent à établir leurs comptoirs d'un autre côté, dans des contrées qui pré»

sentent des débouchés à leurs produits; et nous voyons depuis quelques années TAnglelerre exporter ses cuirs dans 1* Amérique méridionale, et ses laines dans la NouTelle- Hollande. Il faut remarquer aussi que depuis le rétablissement de la paix générale, l'agriculture s'esl admirablement développée et perfection^ née en Europe, et que par conséquent les exportations de céréales ont considérablement diminué. Iitéanmoins nous croyons que la Russie méridionale, malgré son système douanier, aurait peu perdu de ^ou importance agricole, si le gouvernement, au lieu de rester stationnaire, était entré sincèrement dans la voie des améliorations.

Dans la Nouvelle -Russie toutes les circonstances semblent réunies pour que les productions du sol soient aussi économiques que possible, et puissent victorieusement soutenir la concurrence de tous les autres pays. La terre y est vierge et en grande abondance; la main d'œuvre à bon marché et le prix du bétail extraordinaire meut modique; d'autre part, le servage, qui oblige des milliers d'hommes à employer au moins la moitié de leur temps au profit de leurs seigneurs, doit avoir pour effet naturel de diminuer les prix des céréales. Malheureusement les moyens de communication ont été totalement n^ligés, et le gouvernement n'a pris aucune mesure pour fiiciliter les

traDsports ; aussi les prix des céréales, bieo loin de diminuer, ne font-ils qu*augmenter, et les négociants

De veulent plus en acheter qu'en cas de disette. Les blés qui arrivent à Odessa de la Khivie, de la Volhynie, de la Podolie, de la Bessarabie, y sont envoyés par des chariots traînés par des bœufe. Ces Tojages sont longs , car les conyois ne sauraient faire plus de viugl-cinq kilomètres par jour, et coûteux, car le transport d'un tchetverte ou deux hectolitres de blé varie de quatre à six roubles; de plus, ce transport ne peut se &ire que depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre, vu le triste état des chemins pendant les sept autres mois de l'année. 11 résulte de là que les blés, quoiqu'ils soient fort bon marché dans les provinces que nous venons de citer, reviennent à Odessa à des prix comparativement l'ort élevés , et les spéculateurs étrangers n'y trouveul plus un bénéfice capable de compenser la longueur des voyages de la mer Noire, le déboursé de leurs capitaux et les frais énormes causés par les quarantaines, auxquelles plusieurs des produits sont soumis. En outre, Odessa est le seul port qui offre au commerce quelques iacilités; Kherson , situé au milieu d*un pays fertile et productif, n*a plus qu'une douane de sortie, et le commerce de cette ville ne saurait prendre aucune extension ; car les navires destinés à chaijger dans ce port doivent préalablemeut faire leur quanuDitaine à Odessa. Tous les propriétaires sont donc obligé d'expédier à Odessa leurs blés, s'ils veulent

48 CHAl'lTRE iV.

avoir quelque chanoe de débiL Mais, comme nous rayons d^à fait observer, les moyens de oommuni-

catiou mauquent partout : il est bien vrai que la construction de chaussées en pierre présente de graves difficultés; dans toutes les plaines de la Russie méndionaie les matériaux sont rares et le plus souvent de mauvaise qualité : la pierre y est composée d'un calcaire friable. Mais ne pounait-ou, par i lutermédiaîre du Prutb , du Dniester et du Dnieper , amener à Odessa les produits d'une grande partie de la Pologne et de toute la Nouvelle-Russie?

Tous les transports du Dniester consistent aujourd'hui dans quelques radeaux de bois de construction et de chauffage, provenant des montagnes de laGallicie autrichienne. Le gouvernement russe a voulu, à diverses reprises, développer la navigation de ce fleuve et satisfaire aux réclamations des populations riveraines. Une exploration fut faite en 1827 et renouvelée en 1840. Malheureusement toutes ces études, exécutées par des hommes peu capables, demeurèrent sans résultat. Eu 181! 9, un ingénieur fut paiement chaigé de faire un devis et un rapport sur les travaux nécessaires pour rendre praticable le fleuve à Jampot, où il se- trouve embarrassé par une petite dialne de granit. La dépense fut évaluée par lui à 185,000 francs. D'autre part il fut secrètement constaté que 10,000 francs suffiraient et au delà* Le projet fut alors abandonné. Cest ainsi que le gouvernement, avec les

meilleures intentions, les l'ésolutions les plus louables, se voit continuellement entravé dans ses plans d'amélioration, soii |iar rincapacité, soit par la mauvaise foi et l'avidilé de ses employés. L'année dernière on s'est de nouveau occupé de la navigation du Dniester, et Ton prétend même que le gouvernement russe a commandé deux bateaux à vapeur destinés à parcourir ce fleuve.

Les travaux du Dnieper ne sont guère plus avancés que ceux du Dniester. On sait qu'au-dessous d'Élcaterinoslaw, le cours du fleuve est traversé par une chaîne

de granit, qui s'étend entre cette ville et Alexandror sur une longueur de plus de quinze lieues. Lors de la conquête de la Crimée et du littoral de la mer Noire, il fut question de rendre navigables les treize rapides qui forment ce que l'on a appelé improprement les cataractes du Dnieper. Des travaux furent entrepris à différentes époques, mais toujours abandonnés: sous le règne de l'empereur Nicolas on les reprit pendant quelque temps avec une nouvelle ardeur; mais le gouvernement ne tarda pas à se décourager devant les énormes dépenses qu'il lui iàilait supporter, et surtout devant le pillage de ses employés. Tout le travail se résume aujourd'hui dans un mauvais canal de dOO mètres de longueur, plus dangereux pour le passage des barques que le rapide lui-même. Ce canal a été terminé en 1838. Lors de notre départ de la Russie, en 1841 , on n'avait pas encore repiis les tra- I. 4

vaux. Les rapides du Dnieper sonl d4mc toujours mm impraticables qu'autrefois, et ce n'est qu'aux crues du prinlemps, pendant un mois ou six semaines, que

les bàiques se décident à les traverser; encore est-il rare que ces voyages ne soient pas désastreux. Plus de 80 hommes y périrent en 1839, et une infinité de barques et de radeaux de transpoit furent brisés contre les rochers. Les marchandises qui descendent ainsi le Dnieper se composent piesque exclusivement de bois de construction et de chauffîige, et de fer de Sibérie. On n'y fait jamais d'expédition de céréales; car en cas d'accident il n'y aurait pas de sauvetage possible. Mais ce qui paraîtra réellement incroyable, c'est que les colons allemands établis au bas des cataractes du fleuve, sont obligés de transporter leurs produits jusqu'à la mer d'Azow , pour trouver quelque débit; aussi la plus grande partie du gouvernemeut d'Ëkateriuosiaw^ celui de Poltava et celui de Ischernikof, riverains du Dnieper, sont-ils dans une dé> tresse perpétuelle, quoiqu'ils aient du blé en abon-. dance; et les paysans , dans la plus profonde misère, sont-ils réduits chaque année à iaire des vuvages de 500 lùlomètres et souvent plus, pour aller gagner six à sept francs par mois, aux gs^ des propriétaires du littoral de la mer Noire. La partie orientale du gouveraement d'Ekateriouslaw profite du voisinage de la mer d iVzow, et tâche de placer ses céréales à iagau> rok, à Marioupol et à Berdiansk, port nouvellement fondé par le comte Woronzof.

Ce coup d'œil général sur les moyens de transport doDt dispose la Russie méridionale , suffît pour faire comprendre que le commerce des céréales de ces contrtkîs doil en grande pailic son nninense développement à des circonstances fortuites , et que Tabsenoe de communications faciles, ainsi que le système prohibitif y tendent à le ruiner davantage d'année en année. Voici quels ont été^ à Tulzin, un des points les moins éloignés de la Yothyaie, les prix des blés sur place et les frais de transport jusqu'à Odessa , pendant les années 1828 à 30, et pendant 1839, 40, 41.

Prix dc« 100 kilos de blé mr les lieux. , 15.30 rmibl. . «3.70roabl.

Fnis de transport joaqv'à Odena. . . 1.66 — . 2,SÙ —

Droite d'cxpofflatioD 0.30 — . 0.39 —

Total 17.25 rouU. . 60.59 ronbL

Ou 19'88«, . . . ra'57*

On voit, d'après ce tableau , que les prix ont sin-

gulièiement augmenté pendant ces dernières aimées. Cependani nous devons iaire remarquei' que les années de 1828, 29, 30 ont élé extraordinairement produotiTcs, et que les diiffres qu'elles indiquent sont loin d'être une moyenne. Mais de toutes manières il est aisé de voir qu'avec de pareils prix et le déliml absolu d'importation, le commerce de la Russie méridionale doit nécessairement périr. En 1841, les n^ociants n'ont pu offrir aux capitaines marchands que 2 % francs par charge pour Marseille, et Ùl peine ceux-ci peuventils réaliser quelque bénéfice lorsqu'ils en reçoivent 4.

Pour Ti ieste, on âe bornait à 20 el aiéme à 18 kreuUer, et il en faut au moios 60 pour qu'on puisse trouver un bénéfice. Les armateurs ne seront plus tentés désormais de chercher fortune k Odessa. Les capitaines

auglais seuls ont obtenu des nolis passables.

Ajoutez à toutes ces causes de ruine , les frais éooriues auxquels sont soumis les n^ociants; ceux de première classe paient, et toujours d'avance, une patente de 3000 roubles : les ports de lettres se montent à des prix exorbitants; il y en a à qui leur correspoudaoce annuelle coûte jusqu'à 10, 15 et 20^000 roubles: une simple lettre pour Londres rerîent à 7 et même 8 roubles. D*ùn autre côté y les grands n^ociants, ne voulant pas rester les bras croises, entretiennent par leurs achats les prix élevés : ils peuvent sans doute gagner quelquefois à ces spéculations, mais ils perdent le plus souvent; témoins les désastres et lesfeillites de Tannée 1841. Quelle chance de prospérité peut avoir uu commerce qui, au moment du départ de la marchandise^ ne laisse presque jamais de bénéfice avec les prix courants des lieux de destination, et qui par suite vit sur Vespoir d*une hausse éventuelle? Que sera-ce donc dans quelques années, lorsque les canaux el les chemins de fer projetés en Allemagne seront achevés? Dès aujourd'hui, les blés de rjurembeig et de Bamberg se rendent en Angleterre par la voie d'Amsterdam.

Mais sans aller aussi loin, la Russie méridionale voit grandir dans la mer ]Noii*e une concurrence

qui deTÎeDt de jour en jour plus redoutable : grâce aux Iranchises et aux privilèges dont les a dotées le traité d'Àndriiioplc, les priucipautés du Danube ODi fait depuis dix aas d'immenses progrès. Galatz et Ibraïla expédieot maintenant une quantité considérable de céréales à l'étranger, et malgré la remonte du Danube, les capitaines préfèrent se reudie dans oes ports, à cause de lew*s facilités administratives, et surtout des ressources commerciales qu*y offre rimportation. En 1839, Marseille a acheté sur les places de Galatz et d'Ibiaila plus de 4000 hectolitres de blé, et à peine le port d'Odessa lui a-t-il fourni le double de cette quantité. Nous reviendrons plus tard sur la question du Danube, à Tartide de la Bessarabie.

Une auli-e mesure fatale au commerce des céréales , fut la décision prise par le gouyemement relativement aux terres confisquées sur les Polonais. Après la révolution de 1831 , plus de 423,000 paysans furent séquestrés au profit de la couronne. Ces paysans occupaient des contrées extrêmement fertiles et très-rapprochées d'Odessa: Ouman, propriété de M. Alexandre Potocky, en faisait partie. Le gouvernement confia d'abord l adniinislraLiou de ces leires à des employés, principalement choisis parmi les oiiiciers en retraite ou mis hors de service par des blessures. Sous un pareil r^ime, le pillage et rincurie la plus absolue se trouvaient à Tordre du jour; il en résulta que les pro-

54 CHAPITBE IV.

priëtésne produmreatabsolumeDt rien à la couronne, et ne servirent qu'à enrichir leurs administrateurs. Fatigué de ce désordre, le gouvernement prit en (830 le parti de détacher de ces terres près de 93,000 paysans pour les incorporer dans les colonies militaires. Il ne s*arréta pas là, et en 1840, sous le préteite de couper touie ressource aux exactions de ses employés, il ne laissa aux nouveaux colous que la faculté de cultiTcr rof|^ et Tavoine, et il leur défendit d'ensemencer du froment d'exportation. Ces ordonnances, malheureusement motirées par la corruption générale des employés, que la volonté impériale est impuissante à réprimer, eurent de tristes conséquences pour le commerce d'Odessa, et cette rille se trouva tout à coup privée des produits agi'icoles qu'elle recevait ainiuellement des fertiles contrées d'Oumaii.

Nous devons maintenant entrer dans quelques considérations qui se rapportent directement à la place d'Odessa. Le crédit dont jouit cette ville à l'étranger, est singulièrement limité par les privilèges de la banque impériale; privilèges excessifs, qui lui donnent même le droit de n*admettre , en cas de faillite, aucun concours, et de se payer immédiatement par la vente des biens meubles et immeubles de son débiteur, sans avoir égard aux autres créanciers du môme individu; de se payer : l.*" du capital prêté; 2.° d'une surcharge de 8 pour cent, nommée rechange, provenant des frais de courtage et du renouvellement

des billet» Unis les trois mois; 3.", enfm, d'un iatëiêt sur le capiUl et la surchai^e de t /, pour cent par mois jusqu'à l'entier acquittement. On conçoit les funestes effets d'une pareille organisation; aussi les n^ociants d'Odessa peuvent-ils rarement éublir un crédit sur des maisons étrangères.

Quant auTt avantages de la banque, ils consistent: 1 à escompter des effets de la place qui ne dépassent pas quatre mois de terme; 2." à prêter sur dépôt de marchandises; 3." à servir de caisse de placement pour les diverses maisons; 4.'* à donner des transferU pour sommes quelconques sur les autres baacpies de l'empire, et à payer également les transferts des autres banques sur elle-même; 5." à accepter des soiuuies à intérêt de tous ceux qui veulent y placer des fonds.

Les transferts étaient d'une très^rande utilité pour le commerce, surtout pour les envois de fonds, entre Saint-Pétersbourg, Moscou et Odessa : ils s'exécutaient au moyen d'un quart pour cent, tandis que les expéditions par la poste reviennent à 1 pour cent, non compris le port. Cette facilité a été malheureusement abolie en 1841. Les frais de transfert s'élevanl actuellement à 6 pour cent, les opérations de ce genre sont devenues par conséquent impossibles. C'est probableinent dans Vintérèt des revenus de la poste que cette sage mesure a été adoptée par le ministre des finances.

Comme chacun sait, pour qu'une banque d'escompte soit utile à elle-même et au commerce, qu'elle

86 CHAnTRE IV.

est destinée à soulager, il faut qu'elle opère sur des effets de commerce rëeU. Les o^octanta ae connaisseot poiir .«ffeU rëels et esoomptables que les tniîtes faites par les autres places pour opérations de banque, et les billets sur place pour vente de marchaudises à terme. Or, Odessa D'éUnt pas une place de baoque, ne pratique pas Tacoeptatloo proprement dite. ConsUntinople est presque la seule ville qui tire sur Odessa, encoreest-cepourdessommesassez limitées, et comme ces acceptations sont à yiogt-uo jours de date, elles s escomptent très-rarement. Les ventes de marchandises à terme contre billets sont aussi peu pratiquées, et nous croyons, d'après tous les renseignements que nous avons recueillis, qu'elles doivent entrer pour bien peu de chose dans le chiilre des opérations de la banque d'Odessa. Dans celte ville on achète généralement les marchandises» de confiance et sans billet Sur quelles bases ont donc reposé jusqu'ici les opérations de la ljan(pie d Odessa? 11 nous semble qu'elles ont reposé plutôt sur le commerce fictif que sur le réel. Dès le commencement de son établissement, la banque, forte de ses privil^es, a cru faire du bien au commerce, en encourageant les escomptes; et les facilités qu'elle accordait engagèrent beaucoup de personnes à ae servir de ce moyen de crédit Chacun sait à Odessa combien de malheurs s'en sont suivis. Un n^iociant voulait-il foire une spéculation , acheter un chargement de blé de 300,000 francs, par exemple.

Digitizca by Liu..- . «v.

s'il n'avait qu'an capital de 80 à 100,000 roubles, il s'adressait à un ou plusieurs de ses amis pour avoir

leurs signatures , et la banque lui avançait immédiatemeut toute la somme nécessaire à trois mois de terme. Le négociant était donc forcé de se défaire au plus îAt de ses marchandises, afin de payer la banque au terme fiïé : entravé , inquiété dans ses opérations et craignant de compromettre ses amis, il devait souvent s'exposer à de grandes pertes, et après quelques semblables spéculations, sa ruine et celle de ses amis étaient în- Êiillibles. Voilà où en sont arrivés beaucoup de n^ciâuts par suite de cette malheureuse facilité qu'ils ont eue à se procurer de l'argent. La banque aurait dû comprendre qu'au lieu de Téritables effets de commerce, elle n'escomptait que des circulations pures, et qu'il y a une immense différence entre l'escompte pour la réalisation d'affaires faites et celui pour la réalisation d'a£Bures encore à fiiire. Sans doute la banque, à la vue des malheurs qui lésullèrent de son oi^nisation , dut modifier son système; mais elle n'est pas sortie de sa voie primitive, et si elle en sorliiit sans un changement radical d'institutions, les opérations d'un éta* blissement monté inir une aussi vaste échelle deviendraient tout à hit insignifiantes.

La banque d'Odessa a donc jusqu à présent manqué complètement son but : elle a fait mliniment plus de mal que de bien au commerce, et de plus, ses énormes privilèges ont discrédité la place à l'étranger.

58 CHATITRE IV.

L'aboliUoa seule de ces privilège pouirait réparer les fautes et les tristes résultats du premier établissement:

il (ail rirait pratiquer alors l'escompte sur des effets réels de commerce, et agir évidemmeut sur une moins grande échelle, par suite même du retrandiement des privil^^. Mais les opérations de la banque, pour être limitées, n'en seraient que meilleures pour ellemême et pour le commerce; chacun travaillerait avec plus de mesure dans la limite de ses moyens; les faillites ne seraient plus si ruineuses pour les créanciers, et cette nouyelle banque, en relation avec celles de Saint-Pétersbourg et de Moscou, en continuant les transferts comme dans le principe et eu acceptant des dépôts à quatre pour cent, suffirait à tous les besoins de la place. Malheureusement, à en juger par la dernière mesure prise pour les transferts , il n'est nullement à espérer qu'une nouvelle banque soit établie, ni que la banque actuelle reçoive les améliorations que le commerce réclame; cependant, si le gouvernement russe , qui persiste dans son système prohi> bitif, veut éviter la destmction coaiplèle du couiraerce de la Russie méridionale, il iàut absolument qu'il change de ligne de conduite, qu'il s'occupe activement des moyens de communication, et qu'il rende les transactions commerciales d'Odessa aussi faciles et aussi économiques que possible. Ce qu il y a de plus triste en Russie , c'est que la vérité n'arrive jamais jusqu'au chef de l'État , et qu'un employé croirait se

perdre, en déclarant la situation réelle des choses; aussi, dans tous les mémoires, rapports et tableaux adressés à l'empereur, le bien seul est avoué, et le mal est toujours déguisé. Une fois engagés dans cette 'Toie de dissimulation et de mensonge , les administrateurs rendent les amt^liorations iiiipossibles, et en sacrifiant toujours l'avenir au présent, ils fout uu mal incalculable au pajs. 11 est maintenaiit question d'enlever à Odessa ses dernières franchises et d'assimiler son port aux autres places commerciales de l'empire. Si le comte Cancrine u a pas encore réussi à le faire, la ville en est redevable à la protection et à Tinfluence du comte Woronzof.

Nous allons donner le tableau de l'exportation et

de l'imporlalion des différents ports et douanes de la Russie méridionale pendant les années 1838 et 1839.

Exportation,

Marrliandhfï. Nttirit'rairr. Marc hanilijc». XiiiTiér»irc.

Odessa 38,300,872 3,730 ... 48,551,077 50,400

bnaèl (sur le Danube)... 3,913,494 9,915 ... 2,793,^44 ^

fteDy(Mir le Danube).... 718,040 50,773 ... 609,541 77,745

,?»ovoscIitza 1,078,172 163,808 ... 3,277,660 8f.8ns

En Bessarabie Skoullauy. 829,002 525,638... 737,462 540,018

(Uovo.... 90,832 00,537 ... 50,906 30,709

TiSumlu 7,066,943 a ... 6,219,648 *

Marioupol 4,152,710 * ... 0,808,526 «

Berdiansk 2,971,420 i ... 4,107,038

Kertsch 226,999 s ... 123,082 «

Théodosie 1,281,244 « ..^ 055,168 s

Eupatorie. 2,299,365 « ... 2,304,867 s

Bàkmdm s « « s

ToTM 64,435,690 814,461 . . . 78,637,759 703,346

CHAPITHE IV.

Importation*

VUtchudita. NunM^aire.

En Bessarabie

Itinael (sur le Danube) 253,407

Beny (sur le Danube) . 50,193

NovoséliUu 221,324

Skoaliaiiy. 222,507

UotO. . . . 52,336

Taganrok 5,887,901

Marioiipol 300

Berdiausk «

Kertscfa 175^21

Théodosie 673,535

Eupatorie 185,480

Balouclava.- 6,605

1,415,596 640,6<50 7bV-i2

Mmrchaadiae*. Numéraire*

ToTAi» 25^212,834 13,226,132 . . 26,520,171 16,281,242

Total des dniitt de douane». 8,402,074 8,215^420

Le chiffre des marchandises étrangères qui sont entrées dans Tinlérieur de l'empire , en 1839, par la Toie d'Odessa, s'est élevé à 9» 130, 148, ce qui, chose assez curieuse» ne fait pas même la moitié de Timportation totale de ce port. On peut juger par là de la consommation d'Odessa et en même temps de l'éteadue de la contrebande.

Nous Toyonsy d'après ces tableaui, qu'il n'existe aucun équilibre dans le commerce d*Odessa. Chaque année la Russie méridionale absorbe plus de quinzé millions de numéraire étranger, et le chiffre de l'exportation est le triple de celui de l'importation, il est érident qu'un pareil commerce ne repose sur aucune base solide; que sa prospérité n*est due qu*à des ciroon-

stâDces accidentelles , el que les navires abandoiiuei ont peu à peu la mer Noire, pour se porler partout ailleurs où le déTeloppement agricole se trouTera acocmi^ pagnë d'un système douauier moias eirolnsif. Dans letat actuel des choses, il suffirait de la cullure des céréales en Égypte, pour ruiner immédiatement tous les ports de la Russie méridionale. En présence de pareilles éventualités, lorsque la prospàité de tout un pays se trouve en cause , le gouvernement russe devrait i elléchir avant de persévérer obstinément dans son organisation douanière. Les navigateurs n'aiment pas les parties septentrionales de la mer Noire, et une fois qu'ils les auront abandonnées, ils n'y reviendront plus. iSous avoiis dtîjà dit dans quelles InsLes conditions se trouvent les nolis depuis 1840 : nous reprendrons cette question en entrant dans des détails circonstanciés sur l'emploi des bâtiments marchands de la mer Noire. L'année 1839 a été la plus remarquable pour la place d Odessa. L'exportation, presque uniquement composée de céréales, s'est élevée au chiffre de 48 millions de roubles assignations. La production du pays avait été très-considérable, et comme les récoltes en Europe prouiellaient fort peu, les demandes furent, dans le principe, tellement encourag^ntes, que les n^odants se jetèrent dans les spéculations les plus audacieuses. Les premières opérations furent heureuses; mais les désastres ne tardèrent pas à suivre, et les maisons que Ton sup-

posait avoir réalisé des millions de l>énëiice, fireot faillite un au ou dix-huit mois après. Depuis lors le commerce a toujours été en périclitant. DéjÀ en 1840, aou8 rinfluence encore subsistante du mouvement de Vannée précédente, il y eut une Uuuinution de 7,184,021 roubles, et eu 1841, le premier trimestre seul présentait, relativement à celui de 1840, un déficît de 6,891,332 roubles.

En examinant un tableau général de l'exportation de la ville d'Odessa, depuis son origine jusquà nos jours, nous voyons que pendant les guerres de Tempire son commerce, complètement stationnaire, ne dépassa pas 5 à 6 millions de roubles. Âprés les événements de 1815, pendant reiliojabic disette qui ravagea toute l'Ëurope occidentale, le chiffre de l'exportation s'éleva en 1817 au delà de 38 millions. £u 1818 il retomba, sans transition, à 20 millions. Pendant la guerre de 1828 k 29 il descendit jusqu'à 1,G73,000. Après le traité d'Andrinople, la Russie méridionale se trouvant en comblée de joroduits, l'exportation remonta au chiffre de 27,000,000» Elle varia oisuite entre 20 et 30 jusqu'en 1839, où elle présenta 48,000,000, le chiffre le plus fort qu elle aiL jamais atteint. !Nous avons déjà expliqué les causes de cette augmentation factice. D'après ces données, nous voyons que l'activité du commerce d'Odessa a toujours reposé sur des circonstances fortuites et accidentelles , qui deviennent de plus en plus rares, et qu'elle n'est nullement le résultat du développement progressif des

richesses agricoles ; le pays est doDc complétemeal slationnaire. Les moyens de coinmuDicalion ae sont pas deTenus plus faciles, les prii de transport ont doublé, et les spéculateurs ne peuvent espérer réaliser quelques béuéiices qu'en cas de disette dans quelques contrées de l'Europe. Aussi faut -il voir avec quelle ardeur les Anglais , les Français et autres désirent les années stériles. Sans doute, comme nous l'ayons déjà lait observer, toutes ces grandes maisons de commerce, ne voulant pas rester dans Tinaclion, ont continué leurs opérations » même pendant les mauvaises années. Mais aujourd'hui elles sentent parfidtement avec ce système leur ruine est inévitable, et qu il iàut se plier aux circonstances. Elles ont d'aïUeuis devant les yeux des Êdllites tellement désastreuses» qu'il n'y a plus moyen de se fidre illusion sur le véritable état des ehoses.

Bu reste, il est facile de juger par comparaison que le commerce de la Kussie méiidionale est bien loin d'être en voie de prospérité. £n Tannée la plus productive , les douanes n'ont rapporté en tout que 8,215,426 roubles; et dix ports de mer, répartis sur plus de 400 lieues de côtes, ainsi que trois douanes de terre, ne rendent, terme moyen» que 45 à 55 millions en exportations, et à peine le tiers de cette somme en importations , tandis que la seule place de Trébizonde expédie annuelieoieal pour plus de 50,000 millions de marchandises anglaises dans les différentes contrées limitrophes.

CHAPmE V.

IS'avigatiou el emploi de& bâlimeats ilan» la iiier iS'oire. — Prix des oolis pour les difierenis poftc de la M^dilemu^

De tout le littond maritime de TOrienl, les côtes de la mer Noire sont celles où les nolissements se

trouvent être le plus élevés; différeutes circonstances concourent à ce résultat : 1.° rimporlation étant peu ooosidërable , la plus grande partie des bâtiments doit y arrivei' sur lest, ou bien avec une cargaison très-limitée; 2.** les bâtiments sont exposés à de fort longs retards dans l'arcbipel, et surtout aux Dardadaoelles et dans le Bosphore. On peut évaluer à cinquante jours la durée moyenne de la traversée de Marseille, de Gênes, de livoume ou de Trieste à Odessa, 11 ne faut pas plus de temps pour se rendre des mêmes ports en Amérique par une navigation à la fois moins pénible et plus lucratiye; 3.° la mer Noire est située à Textrémité des mers intérieures de l'Europe, et ses côtes, généralement yva < ommerçanles, surtout entre elles, oilrent peu de ressources aux ualires marchands, de sorte que, si Odessa ou Taganrok ne présente pas quelque avantage, un bàtime&t n'a d'autre alternative que celle d'accepter un nolis ruineuir ou de s'en retourner sur lest, à quelques centaines Je milles eu ariière, par la même route où il a déjà

éprouvé tant de retards. Certains négociants profitent souyent de la malheureuse situation des capitaines, et depuis plusieurs années une partie des bénéGoes sur quelques mai cliaiiiiises envoyées dans laMëdilei ranée, a été prélevée sur la réduction forcée des nolis. 4/ le passage du canal de Gonstantiaople met en quaran* taine les bâtiments qui ont chargé dans les ports russes pour ceux de la Méditerranée, ce qui , outi^ une perte de 35 à 40 jours , entraine toujours de gr ands frais. On compte ordinairement qu'un bàtim^ent parti d'un des ports de la Méditerranée pour Odessa, n*aoQom> plit son Toyage, l'aller et le retour, et ne rentre en pratique qu'au bout de 6 mois, en adDicUaiii même qu'il soit passablement favorisé par les vents, et qu'il trouye presque immédiatement de l'emploi dans la mer Noire, ce qui par malheur arrive bien rarement. Or, im bâtiment de la Méditerranée mûlé en biick, de la portée de 275 tonneaux ou 2000 tschetvertes, a un équipage qui lui coûte au moins 800 roubles pour gages et nourriture. En ajoutant pour usure de son gréement, pour assurance et frais de port, 400 roubles, nous aurons plus de 1200 roubles par mois de frais oixliuaires, sans, compter ceux que les tempêtes ou d'autres aeddents peuvent causer. Les dépenses d'un voyage de Q mois s'élèveront ainsi à 7200 roubles.

Avant 1838, le terme moyen des nolis calculés en roubles et par tschetvertes (2 hectolitres) pour 2000 tschetvertes ou 275 tonneaux, a été :

66 CHAprmB v.

Pour Coastanliuopie . . . . de 1 . 40 ■ . . 2,&Ù0 rovbles.

Trieste dé 3.33 . . . 4,606 —

LiToarne de 2 .60 . . 5,333 —

— Gènes d.> 1.25 , . . 8,500 —

— Marseille de 2.40 . . . 4,800 —

— HoUandc de â.75 . . . ti^Ot —

— l'Angleterre àê 7.00 . . . 14,000 —

Il résulte de ce tableau que les nolis n'oat pas payé les frais ordinaires des bàtimeats» à Texoeption de eeui qui font Yoile pour l'Angleterre, la Hollande et Gênes, sous pavillou saide.

Odessa n'a presque point de l'elatious a?ec les parties du littoral de la mer Noire soumises au sultan; mais elle offre assez souvent des noltssements pour les rives du Danube aux bâtiments dont le tirant d'eau ne dépasse pas 4 mèti'es. Ces navires vont ordinairement à Galatz et à Ibraila. Ceux qui n'ont pas de chaigement de retour, passent par Toultsdia et Isacktflcha, pour y prendre du bois de chaul^ige; d'autres se nolisent à Galalz el Ibraïla pour Conslantinople et la Méditerranée. Les emplois du Danube sont pour la plupart avantageux» surtout depuis quelques années* Les |)i ogrès agricoles des principautés, les facilités que l'on trouve dans leurs ports, y atlirent les capitaines étrangers, et plusieurs d'euti-eeux ont entièrement renoncé à Odessa, donnant la préférence à Galatx.

Les fournitures du gouvernement» la guerre du Caucase et les spéculations particulières, donnent aussi de l'emploi à un certain nombre de bâtiments entre Odessa et les provinces russes de la mer Moire et de la

Digitizca by Liu..- . «v.

mer d^Azow. Les prii de ces nolis dépendent de la recherche plus ou moins grande des bâtiments pour l'étraoger, naais ils sont toujours très-bas à cause de la concurrence des lodkas (gros bàteaux de cabotage) de Khersoa. Ces lodkas naTÎguent à fort bon marché; mais ils présentent des risques qui devraient leur faire préférer des bâtiments mieux construits, et surtout mieux commandés. Les trajets d'Odessa à Tagaorok sont longs et coûteux, principalement pour des nayirès qui sont obligés de prendre des allées, afin de passer le détroit de Kertsch, où les eaux sont peu profondes, et doivent ensuite mouiller sur la lade de Taganrok, à 15 ou 18 kilomètres de terre. On peut hardiment porter à deux mois la durée d'un Toyage à Taganrok, en y comprenant le retour à Odessa.

Ainsi la naTigation n'est guère plus heureuse que le commerce lui-même. Si elle a conservé jusqu'à présent ime partie de son activité, il faut l'attribuer au grand nombre de navires que possède la Méditerranée, à rinfluence d*un passé fertile en bénéfices et à la routine commerciale. Néanmoins peu à peu la révolution 8*opère, et déjà plusieurs bâtiments qui fréqu^taient autrefois les ports russes, ont trouvé à s'employer avantageusement sur FOo^n. Dans les journaux étrangers on remarque leurs noms sous la rubrique des places maritimes de l'Amérique et de rinde, et il est probable qu'ils y sont tout aussi heureux que d'autres qui n'ont pas encore voulu visiter les côtes de la Russie méridionale.

CHAPlTKb; VI.

CoiisidéraU<Kn car IHnduslrie agricole ci namtfiwluTière de la Kuwie ridlonale. — Fabriques de Mosemu — Prodndiont niiiénalek — Ovfriets russes. — Tableau général de l'indaclrie} eouttoaunsUion. — Commerce de la France avec Odessa.

Le gouvernement, pour justifier son système prohibitif, met en avant la protection et rencouragement qu'il doit à Tinduâtrie indigène. H est érident d*abocd qu'une exclusion absolue ne peut favoriser l'indusirie. Le tarif ëlevt^des douanes semble, il est vrai , assuiei uu débouché certain aux manufactures russes; mais il en résulte que ces manufactures, privées de toute concurrence f restent plus que stationnaires» parce que les fabricants , dont le nombre est très-limité , s'entendent entre eux jxjur produire exactement dans la même proportion et d'une façon identique. Moscou est aujourd'hui le centre de toutes les fiibriques d'ëtoffiss de soie, de coton, de laine, de schals, etc.; cependant, malgré tous les pi iviléges que l'organisation de la douane accorde à ces fabriques, un grand nombre d'entre elles n'en ont pas moins fait faiUite ces dernières années; leurs produits étaient devenus tellement mauvais , qu'ils ne trouvaient plus de débit en présence des marchandises de contrebande. En 1840 ou 1841, l'empereur fit exprès un voyage à Moscou^

Digitizca by Liu..- . «v.

pour présider la réunion industrielle; misilheureuae-

ment les oukases et les ordonnances sont insuffisants et ne peuYeDt créer l'iuduslrie ; la sollicitude impériale ne changea en rien la face des choses. . n existe aujourd'hui en Russie deux grandes industries manuAicturières : Tune employant les matières premières que fournit le sol , tels que le fer, le cuivre , les métaux, appartient en propre à la Russie, et ne redoute aucune concurrence de la part de Tëtranger. Les produits de la quincaillerie russe, il est vrai , ne sont pas très-remai rjuables , mais ils trouvent un débit assuré , les populations tenant, bien plutôt au bon marché qu'à la qualité. Les manufactures les plus importantes de ce genre se trouTCnt établies à Toula et dans le gouTemement de Nijni-Novogorod; la Sibérie leur iburuit les luaténaux nécessaires à la fabrication.

L'Oural est une des chaînes les plus remarquables du globe par l'étendue et k variâi de ses richesses minéralesMe ne parlerai pas de ses mines d'or, d'argent et de platine; elles ajoutent trop peu à la prospérité réelle du pays pour qu'il en soit £ût mention ici. Les minerais de fer de la Sibérie sont généralement d'une. nature supérieure; néanmoins, comme les méthodes de traitement sont assez vicieuses, les fers y possèdent, rarement toutes les qualités qu'ils pourraient avoir. Dans ces dernières années l'exploitation des mines de lèr a été assez n^ligée, l'attention des propriétaires s'étant principalement portée sur les

métaux précieux ; auaai, dans la Russie méridiooale^ qui oonsomme eidusiTemeDl te fer et la foute de Sibérie, les prix ont-ils coasidéiablemenl augmenté. Les transports pour celte partie de l'empire se font par terre, d'uo oôté par le Volga, le Don et la mer d'Âzow, et de l'autre par le Dnieper. Ces voyages sont loDgs et coûteux; souvent même ils ne peuvent pas s'effectuer à cause d'une irrégularité soit dans les arrivages, soit dans les crues des fleuves. Les 100 kilor grammes de fonte coûtent aujourd'hui de lÔ à 20 fr., et le fer en barres de 44 à 45 fr., à Kherson et à Odessa. J'ignore les prix sur les lieux, mais quels qu'ils soient , ces chiffres font Toir combien il reste encore à feiie à la Russie pour faciliter les moyens de communication. Quant aux cuivres, plomb, etc., la Russie, malgré les frais de transport, n'en exporte pas moins pour l'étranger une quantité assez nolable.

Non contente de ces richesses admirables, qui suffiraient à une vaste industrie toute nationale, la Russie a voulu se créer une industrie manufacturière coinnuî il tu existe daus les autres contrées de l'Europe , et pour y arriver, elle a imaginé le système pro** hibitif le plus absolu* Jusqu'à qudi point a* t -elle réusâ? Parmi les pays européens la Russie est sans contredit dans les circonstances les plus défavorables pour entrer en lutte avec les manufactures éliaugères. Jetée qu'elle est à l'extrémité de l'Europe , les arrivi^es y sont longs, difficiles et dispendieux ; d*un autre côté,

comme les msDufacAnres d^offet, de soieries, etc., se

' trouvent toutes conceiUi éesà Moscou, les frais pour les transports sont énormes. Ainsi les cotons débarqués à Odessa se reodent d'abord à Moscou, puis reTienoeot au sortir des manufaiïlures dans les gouveroemeuts de la mer Noire. Le manque d'ouvriers capables et intelligents est aussi un des plus puissants obstacles à rétablissement des fabriques; le paysao russe est essentiellement agriculteur, et il ne connaît les métiers qu'autant qu'ils lui seiTent dans ses travaux journaliers; puis, pai sa nature, par suite de ce long esclavage qui a pesé et pèse encore sur luï, ses idées sont natuiellement bornées, et ne s'appliquent jamais qu'à un seul objet. L'unique talent qu'il possède à un degrë réellement remarquable, c'est celui de l'imitation. A Toula on imite parfaitement le travail émaillé en noir du Caucase, et à Lou^^n, dans le gouvernement d'Ékaterinoslaw, on fiibrique sur des modèles prussiens de forts jolis objets en fer de Beriin. Ce talent d'imitation est i»ans doule précieux daii^s les usines où l'on fabrique constamment les mêmes objets et avec les mêmes procédés; mais dans l'industrie des étofo , oû il faut aans cesse innover et perfectionner les procédés, il deTÎent complètement insuliisaiil : auasi voyons-nous toutes les grandes manulactures, d'abot^ dirigées par des cbefs et des ouvriers étrangers , tomber peu à peuen décadence, dès qu'elles sont abandonnées aux mains indigènes. C'est l'imagination et l'esprit d'in-

72 CUAPITAE VI.

Teotion qui manquent esseatieUemenl aux Russes; puis le penchant des ouTriers à la paresse et à l'ivrognerie ,

est ou lie peut plus fatal à l'induslrie. L'ouvrier cherche toujours un prétexte pour éviter le travail : il a son ■calendrier à lui, où le nombre des fêtes est doublé; il célèbre ces fêtes par rivresse, et leurs lendemains en cuvant ce ([ii il a bu la veille: il en résulte qu'il passe la moitié de l'année à ue rieu iaire, qu'il s'efforce de faire payer ses journées le plus chèrement possible et que le temps du travail , élant ainsi indéterminé , il devient impossible de fixer le terme de la production. Ce Irisle étal moral des ouvriers est le inème dans toute la Russie, et peut èti^ considéré comme une des grandes plaies de Vindustrie indigène, k ces obstades, qui proTÎennent de la nature même de la population , se joignent des dillicultés nialérielles toul aussi grandes. £n France, comme en Angleterre et eu Allemagne, lorsqu'une manu&cture quelconque s'établit, elle se repose toujours sur. des industries déjà existantes et dont elle ua pas à s'occuper. Eu Russie, au contraire, pour réussir dans une branche de fabricalioU) il faut en même temps créer tout ce qui s'y rattache. Chacun sait quelle immense quantité de laines mérinoset autres la Russie méridionale fournit au commerce , et il semble an premier abord que de toutes les labriques, celles de drap doivent y offirir les plus fortes chances de succès. l\ n'en est cependant pas ainsi : j'ai visité sur les bords du Dnieper deux ou trois manu&ctures

Digitizca by Liu..- . «v.

GHAPiTRË VI. 73

de drap appartenant à des étrangers et dirigées par

eux ayec une habileté au-dessus de tout éloge; elles ne se soutenaient nëanmoms qu avec la plus giaude peine et par le trayail personnel de leurs propriétaires. Le gouTemement lui-même avait élevé il y a quelques années , à Ékaterinoslaw, une des plus grandes manu* factures de drap dont j'aie connaissance; deux machines à Tapeur imprimaient le mouvement aux mëlierS) et plusieurs oentaines d'ouvriers travaillaient dans les ateliers. Uétabliasement n*en fut pas moins fermé au bout de trois ans d'existence, et j'ai vu moi-même vendre à vil prix tout sou matériel.

. Le nombre des fabriques et manufactures de la Russie s*élevait, en 1839, à 6855, et celui des ouvriers employés à 412,931, sans compter ceux qui travaillent dans les mines, ainsi que dans les usines qui en dépendent, tels que hauts- fourneaux, foiges, etc. Nous citerons comme les branches les plus importantes de Findustrie russe :

Us fidw^iics de dnp eiautic» àoflîBftde laiiift. . 606

^ dewim ^

— de colonnades 467

— de toiles daulmfiBbrieats de lin . . 216

T;innfTi<>s ......>.. 1918

t tmdi in s de suif 554

Faliriqucs de cliandelles 444

— de savon 270

— ^objets en métal 466

Dans ce tableau les fabriques de draps , de soieries

74 CBAUTEE VI.

et de cotonnades ne ûgnrent que pour un chiifre de

1300, et cependant c'est en grande partie aux prétendus encouragements que le gouTernement veut donner à oette inductrie, que la Rusaie est rede¥able de son organisation douanière; car, sauf quelques objets de luxe, la FUissie, pour tous les autres articles, n'a rien à craindre de la concurrence étrangère* Certes, si rindustrie des étoffios de soie et de colon pouvait eseroer une influence heureuse sur la prospérité et le bien-» être du pays, elle était nécessaire à la satisfaction des besoins de toute la population, on comprendrait jusqu'à un certain point l'exclusion dont les mardiandises étrangères sont frappées^ mais les produits des manufactures de Moscou iic bont destim'.s qu'à l'aristocratie et surtout à la boui^eoisie, et les 40,000,000 d'esclaves dont se compose la population européenne de la Russie, n'en consomment qu'une partie insignî* fiante, car ils confectiounent eux-mêmes tous leurs vêlements.

Il ne Êiut donc pas s'étonner si toutes les manufootures se sont concentrées à Moscou; car c'est effectivement là que la population aristocratique et bourgeoise est le plus considérable, et que les débouchés sont le mieux assurés. Partout ailleurs elles auraient peu ou point de chances de succès : témoin la Russie méridionale, où toutes les tentatives industrielles onl échoué jusqu'à présent, malgré les avauLages que lui donnent ses ports de mer. Les trois gouvernements

Digiiizuu Ly ^i^j^.>-j.i^

dont elle se compose ne comptent aujourd'hui que 2000 ouTriers, même en y comprenant ceux qui» oonune maoceurm, traTaiilent dans les oorderiea el les fonderies de suif.

D'après des documents authentiques, le chiffre de la noblesse et de ia classe marchande et bourgeoise ne d^Miase pas 3 millions. Â moins de réformer com* plëtement les mœurs et les habitudes des paysans, il est donc impossible d*espërer que Finduslrie des étoffes puisse jamais atteindre un grand développe* ment, et il aurait infiniment mieux valu abandonner celte ressource à Timportation ; le trésor impérial y aurait gagné, et les relations plus actiTesairec Fétranger auraient offert de précieuses garanties à la prospérité du pays* Mais la Russie s'est laissée séduire par Tindustrie la plus brillante de notre temps; elle aussi elle a touIu avoir ses cachemires, ses soieries, et sans songer que pour elle Tagriculture est la plus féconde, la plus positive de toutes les industries, elle n'a reculé devant aucune mesure prohibitiTe, afin de faroriser quelques manufiictures indigènes. Je le répète, la Russie est avant tout un pays de productious premières* L'agriculture, en y comprenant l'élève du bétail, forme évidemment la base de la prospérité nationale, et ce n'est qu'en Êicilîtant son extension et ses débouchés, que la Russie peut espérer garantir l'avenir de sa population.

Si aujourd'hui l'établissement de nouveaux villi^

7ii CHAPITRE VI.

dans la Russie méridionale devient si difficile, ce

n'est pas que la terre y manque, mais c'esL que les paysans n*oiit aucun mojea de trausporl làcile pour leurs produits, et que d*un autre c6ié le dëlaut d'impbrtalîons, exerçant naturellement une grande influence sur le piix des céréales, restreint singulièrement les demandes de Télranger. N'est-ce pas en eSel une choBe déplorable que de voir les gouvernements les plus fertiles, les plus productifs de la nouvelle Russie, réduits à une profonde misère pai rabseiice des voies de communication » et par suite de riucurie de Tadministration des ponts et chaussées, qui les prive de la navigation des fleuves? Le gouvernement finira-l-il par comprendre dans quelle voie vicieuse il s'est engagé? Ou ue peut guère l'espérer. Tous les rapports commerciaux de l'empire font tellement voir les choses en heau, les employés s^entendent si bien pour i a Lisser l'opinion publique, que l'empereur, séduit par le brillant tableau qu'où lui met sans cesse sous les yeux, ne peut que persévérer dans le Êital système adopté par ses prédécesseurs.

Que conclure de tous les détails dans lesquels nous venons d'entrer, sinou que nos relations commerciales avec la Russie méridionale sont encore peu importantes et que notre exportation y est forcément trèslimitée ; aussi longtemps que le système pi oliibilit de la Russie sera en vigueur, il n'y aura aucun changement possible dans cet état de choses. Je ne connais

pas au juste la quantité de marchandises que la Franoe expoite annuellement pour la Russie méridionale; mais le tableau suivant peut donner une idée du peu d activité de notre commerce dans cette partie de l'Europe.

Importation d'Odessa en 1839.

Vins de France 577,122 fr.

Olives de France, dp Grèce et d'Espagne. . . 113,279 —

Haile de Provence et de Grèce 1,404,610 —

Tissus de laines de France, d'AnglOorre, etc. 1,033,535 —

Soieries, idem 026,173 —

Colonnades, idem 1,351,534 —

Objets de toilette, idem 144,041 —

livra, labkani. et eartes , idem 30,643 — ^

Total 5^289,077 fr.

Je doute fort que Veiiporlaliou française dépasse la moitié de ce chiilre^ et quant à notre navigation, elle se borne au maximum à deux, trois navires par an. Certes, si nos mardiandises de luxe pouvaient entrer en Russie, sans payer les droits énormes dont elles sont grevées, aucun pays de l'Europe ne pourrait nous ofifinr des débouchés plus vastes et des ressources plus grandes que cet empire. Les produits manu&e» turés de la France jouissent chez les Russes de la plus grande faveur et sont extrêmement recherchés; et de son c6té, la Russie, en perfectionnant ses moyens de communication et en portant toute son attention sur l'industrie agricole, nous donnerait eu échange ses céréales, ses bois de construction, ses uiàts, «es laines,

etc. Oa ne saiinit le nier, en fixant abstraction des principes et des antipathies politiques, une alliance

commerciale avec la Russie, fondée sur des bases libérales, offrirait aux deux pays des avantages iaoonfestables* Malheureusement les passions haineuses , soulevées par notre révolution de juillet, n'ont pas encore élé étouffées, et 1 insurrection pulonaiso n'a fait que raviver le profond sentiment de répulsion que les che& du gouvernement russe éprouvent contre la France.

GBAimE vn.

Départ d'OdesMi. — Organtsaiion de la po«;tP impériale. — Comment on voyage en Russie. — Nikolaïtl". — Aiuiraulé de la mer Noire. — Ruines d'Olvia. — Otscfaakof. — Inscription grecque. — Khcrson. — Décadence de MU» voie. — Pofrailatioii jim ^ BaMiwMMBte fras^aiB. ^ Acpeetdv Duflper. — Le général Potier. — Toaibcaux des andens babilanl* dû pays. — Steppes de la mer Noire. — Industrie des moutons mérinos. — IJil village russe. — Hiver. — Chasse -neige, — Moyens de cbauSiage. — Asphyxie. — L'ne famille russe. — Occupation des femmes.

Après quelques mois de séjour à Odessa, nous partîmes avec le général Potier, Français d origine, pour noua rendre à sa maison de campagnoy où nous de- TÎons passer rhiver. On ne ▼oyagenùt nulle part phis rapidement qu*en Russie, si les relais de poste y étaient un peu mieux organisés et plus exacts à ibumir leurs dievaux. Le pays est oomplétement plat, et l'on peut parcourir plusieurs centaines de lieues sans rei^ contrer une seule colline. Ajoutez à cela que le cocher russe est impitoyable pour ses chevaux; dussent-ils tomber morts sous son fouet, il faut qu'ils galopent sans cesse. Une autre raison qui contribue k la raindité de la poste , c'est qu'on n'attèie jamais moins de trois ou quatre chevaux à la voiture la plus légère. La calèche du général étant un peu lourde, noua en avions six, qui nous laisaîent fidre jusqu'à quinze verstes (trois lieues et demie) à l'heure. Nous trouvâmes les chambres des stations de poste beaucoup

80 CHAPITRE vn.

plua ël^^tes que nous ne nous y étions alteadus; mais œla tenait au Yoyage de la famille impériale, pour qui on les ayait métamorphosées complètement. Les plafonds et les murs étaient repeints à neuf avec le plus grand soin , et nous rencontrions partout de belles glaoeSy des divans et des portraits de Tempereur et de l'impératrice. Notre voyage , gi-ace au passage de leurs majestés, se fit doue aussi agréablement que possible; du reste, on doit se résigner d'avance à toutes sortes de privations et de désagréments lorsqu'on entreprend une longue excursion en Russie. Les villes y. sont si rares et les villages si dépourvus de ressouroes, qu'on risque gjrandement de mourir de feim en route, si l'on n'a pas eu la précaution de se munir de provisions. Les stations ne vous offrent absolument que de l'eau chaude pour laiic le thé et un banc pour vous reposer. Les seigneurs russes et polonais 4|ui voyagent, n'oublient jamais d'emporter avec eux un lit complet, une batterie de cuisine et d'aboudautes provisions de bouche. De cette manière ils vont d'une ville à l'autre, sans se douter de la triste 'position où se trouve l'étranger qui parcourt leurs immenises' déserts. On dira à cela que celui-ci est libre de suivre leur exemple; mais ce u'est pas chose si facile. £n supposant même qu'il possédât tout cet attirail de ménage, les frais de transport seraient certainement suffisants pour Tempèdier de le traîner à sa suite; tandis que les Russes, voyageant la plupart

Digiiizuu Ly ^i^j^->\^i^

CHAl'liftE VU, 81

avec leurs chevaux, peuvent en avoir une douzaine» sans augmenter leurs dépenses. Quant à cràx qui ont

recours à )a po^le, ils s'inquiètent fort peu d'économiser, et pourvu qu'ils aient un bon diner, apprêté par leur cuisinier, un lit moelleux et toutes les jouissances matérielles, ils sont satisfaits, et ne songent guère à eu calculer le jjrix. Mais pour en reveuir à 1 étranger qui voyage dans ce pays, le désagrément que je viens de citer est peu de chose encore, en comparaison de toutes les contrariétés que lui vaut son titre d'étranger. N'ayant nul droit légal d'administrer des coups de bâton aux écrivains de poste, il doit s'attendre de leur part aux vexations les plus scandaleuses, et bien souvent il est obligé de passer quarante-huit heures dans une station, iaule de pouvoir se soumettre aux conditions qu'on lui impose; les menaces, les supplications, le temps perdu, rien ne peut décider l'écrivain à lui fournir des. chevaux, si cela ne lui convient pas; l'épilhète de pariicular tsc/iélme/i , qu'on donne en Russie à quiconque ne porte pas i'épauletle, et qui signifie un peu moins que rien, est une réponse catégorique à tout ce que le voyageur peut dire de

plus éloquent.

Avant d'arriver à Kherson, nous nous arrêtâmes à Nicolaïef, jolie ville, qui depuis quelques années est devenue le siège de l'amirauté, autrefois établi à

Khersoji , et qui s'accroU de jour en jour aux dépens de sa rivale. De vastes chantiers de construction na- I. 6

82 CHAPITRE vn.

Taie atlirent dans mb murs toute une populatiou d'ou- TTÎers, en augmente rimportaoce et la richeMe.

Sa position sur le Boug, ses maisons neuves et ses jolies promenades plantées de peupliers, en font la ville la plus agréable de ce gouyemement. A notre passage on Tenait d*adieTer un magnifique TaÎMeau de ligne à trois pouls, qui n'attendait plus que la cérémonie du baptême, pour aller prendre sa place dans la flotte de la mer Noire.

Quatre à cinq lieues au-dessous de Nioolatef, sur la rive droite du Boug, vers son embouchure dans le Liman ^ du Dnieper , on remarque les ruines dOluia ou Œviopoiif, colonie milësienne, fondée environ 500 ans avant Jésus-Christ. Des inscriptions, des médailles n'ont laissé aucun doute sur l'origine de ces débris; plus bas sur le Liman du Dnieper, non loin de la mer, s*élève la forteresse d*Otschakof , qui appartenait autrefois aux Turcs sous -le nom d*(hou et formait alors une ville très -considérable. Les troupes russes s'en emparèrent deux fois : le 13 juin 1737, sous le com> mandement du maréchal Munich , et le 6 décembre 1788, sous celui du prince Potemkin. Aujourd'hui il ne iCdle plus daus cette ville aucun vestige de la do-

1. La dénomination de Liman, mot tatarc qui signifie port, a été donnée à ces espèces de lacs ou plutôt à ces golfes que forment les principales rivières de la Russie méridionale avant de se jeter dans la mer.

mination turque. Toutes lesconstfactions musulmanes

ont été abattues, pour faire place à un sieppc, où l'on a jelé quelques baraques russes et une cmquantainc de misérables boutiques. Les euTiroiis d'Otschakof offrent aussi des traees du séjour des anciens Grecs* Dans l'été de 1833 on a dëcuiiyer t un iïagment de bas-relief assez bien conservé, le torse d'une statue d'bomme, et une offrande de oertaina chefs militaires grecs à ÂdiiUe, dominateur des c6tes septentrionales delà mer Noire, portant l'inscription suivante : Bonne fortune à Achille , dominateur du Pont. Sous l administration de KtMisthène^JUs de Satire, les chefs mUàakres Minodore, JUs de Pontiqae; Nmfoxoê, fiJU de Noumine; Achille y fils de Sintrofe; l udagos , fils de Kouzea , ont fait cette offrande pour le bonheur de la ville et pour leur santé»

Otsdiakof a été fondé i la fin du quinzième sidcle par le khan de Crimée, Menait Ckérei, sur les ruines ô^Alektore, petite ville qui appartenait à une reine des Savromates, et qui fut détruite probablement par les Getes en même temps qu'O/t^âi^ oent ans avant Jésus- Christ. Alektore devait naturellement posséder des ouvrages grecs, mais ils disparurent eu servant aux Tartares de matériaux pour la construction d'Otschakof.

Kherson, où nous arrivâmes sur le soir, n'a plus rien de son ancienne opulence, ni de l'importance que lui valaient, il y a à peine cinquante ans, son

84 GHÂPITKE VU.

oommeroe, son port et son amirauté; elle prtente actuellement le triste spectacle d^une yille eotièrement

ruinée; elle De compte pas plus de six à huit mille âmes. Odessa et Nioolaïef lui oatporté deux coup& mortels , et mainteDaot elle ne se soutient plus que par son entrepôt des diverses productions de Tempire, qui y sont transportées sur le Dnieper, et qu'elle transmet à Odessa par le cabotage. £Ue a même perdu sa douane, d'entrëe; on ne lui a oonseryë que celle de sortie, et encore les bâtiments destinés à j charger doivent -ils faire préalablement leur quarantaine à Odessa. D'un autre côté les fièvres et les juifs compromettent ^lement sa prospérité. Chassés de Micolaïef et de Séyastopol , les israélites se sont abattus comme un véritable lléau sur Kherson, dont ils forment presque toute la population. Rien n'est plus hideux que Taspect des juifs en Russie. Vêtus d*un costume uniforme, qui consiste en une loogue robe de calicot noir, fermée par une ceinture de laine, en un caleçon de toile et en un chapeau noir à larges bords, ils offrent tous un type si dégradé > que le regard s'en détourne avec un d^oût profond. Leur saleté ne saurait se dé> criic ; un seul juif dans un appartement suilit pour en vicier soudain l'atmosphère.

À Odessa nous avions déjà eu occasion d'observer dans quel état d'avilissement ce peuple est tombé en Russie; iiiai> il nous iallait venir à Kliorson pour le voir dans toute son abjection. Quel contraste présentent ces

figures Mèmea, encadrées d'une' barbe dtSgoâtanle et

d'une clievelure donl les mèches inégales sunl collées sur la peau, ce vêtement souillé, cet air abruti, cette humilité rampaate, avec l'aisance, la dignité, la beauté les nobles traits et le costume él^ant des juifs de Constanlinople! On iie peut croire qu'il existe rien de commun eulre eux , qu'ils appartiennent à la même race, qu'ils aient les mêmes mœurs , la même langue, la même religion. Hais la cause qui a produit une telle différence entre deux Li auclK s d'un même peuple, se rattache à une question de politique et de * philosophie d*un ordre trop élevé, pour qu'il nous soit permis d'en parler id; tout ce que nous pourons dire, c'est qu'eu vuvaul les juifs de Kheisoa et en les comparant à leurs frères d'Orient, nous avons compris jusqu'à quel point les gouvernements et les institutions peuvent avilir la race humaine.

Les 1 ues de Khei .soii suul encombrées de ces misérables Israélites : ils exploitent tous les genres d'mdustrie et ne reculent devant aucun métier, pourvu qu'il soit lucratif; leur misère est si grande, que moyennant quelques copeks on peul les iiiire courir d un bout de la ville à l'autre; et sous ce rapport ils sont on ne peut plus utiles ài-étrai^ger, qui serait fort embarrassé s'il ne les avait sous là main prêts à lui rendre tous les services possibles. Aussi, dès qu un voyageur arrive dans une auberge de la Nouvel le~Uussie, il est assailli, persécuté sans relâche par ces officieux hommes d'af-

filires, qui TieDDeDl lui offrir leurs marchaiidifles , leurs personnes, tout ce qiàils ont et tout ce qu'ils n'ont pas. 11 a beau les meaaoer, les chasser cent fois: les mauTaiA traiiements leur imprtent fort peu; ils n'eu restent pas moins là assis par terre, en face de Totre porte, attendant avec ud phlegrae imperturbable le moment d'entrer et de renouveler leurs offres* Que de fois nous avons vu des juife passer ainsi quatre ou cinq heures de suite dans l'attente , sans témo^ner la moindre huiueui , sans avoir l'aii de regretter ce temps, qu'ils auraient pu employer d'une manière plus lu* Gtative, et s'en aller enfin satisfoits d'emporter avec eux quelques copeks.

C'est dans le gouveraeiiieiiL de Kherson que l'on a eu pour la première l'ois eu Russie l'idée d'organiser des colonies juives* Plusieurs furent établies dans les districts de Kherson et de Bohrinetz, et en 1824 on y comptait neuf villages, avec une population de 8000 âmes, réparties sur 55,333 hectares de terre. Tous les nouveaux colons y jouissent pendant dix ans de rimmunité de tout impôt; mais ensuite ils retombent dans la catégorie des autres paysans de la couronne; à cela près y qu'ils restent pendant cinquante années eiempts du service militaire*

lot colonisation de ces juifs n'a pas été une chose (jSKsile, et dans le principe ou a dû les soumettre à la surveillance la plus rigoureuse, aiin de les empêcher de quitter leurs villages. Tous ces colons dépendent

aujourd'hui du gouverneur géuërai de la Nouvelle- Rumîe, et chacun de leurs yiitages est placé sous l'ad*

iriinistralion d'un sous-oniciei de rarinée. J'igaore complètement dans quel but le gouvernement a fondé ces colonies, qui, sous le rapport agricole, ne sauraient rendre aucun service au pays. Serait>«e dans un but philaiillii opiqiif ? Je ne le pense pas. Je croirais plulôl qu'on a eu en vue les i*essoui ces militaires que ces colonies promettent d'offrir le jour qu'elles seront soumises aux lois du recrutement. Celte opinion, je la fonde sur la nécessité où se trouve depuis plusieurs années le gouvernement russe, d'enrôler par force des juifs dans les équipages de la marine. Ces malheureux israâites sont principalement utilisés comme ouTriers, et j'en ai rencontré un grand nombre dans les arsenaux de Sévastopol ^et de ^icolaïef.

L'aspect de Kherson est aussi triste que celui de Nioolaïef est brillant et animé. Partout on y rencontre des maisons délabrées, des terrains abandonnés qui lui donnent Tapparenoe d'une ville dévastée par la l^uenre. Cependant, en la voyant de loin s'élever en amphithéâtre sur les bords du Dnieper , avec ses nombreux clochers, ses casernes et ses jaidius, on ne se douterait guère du spectacle qu'elle offre dans Tintérieur de ses murs. On ne peut comprendre surtout qu*une ville dans une telle position, ayant à sa portée un fleuve où les l>àiiiîicnls de guerre pourraient naviguer, ait été ainsi abandonnée. Mais telle a été la

Tolontë impériale, et Kherson , oomplétement sacrifié à

Odessa, le seul poil privilégié de la mer Noire, assiste maioteiiaui à sa propre dëcadeaoe» n'ayant plus pour ainsi dire de vie que dans ses grands lavoirs de laine, qui contiennent des centaines d'ouvriers , et dans son trafic de détail , iiioiiupolisé par les juifs. La seule chose que cette ville ait conservée de sa grandeur passée , est son titre de capitale du gouvernement et ses tribunanir. Le gouverneur Thabite» bien malgré lui sans doute; mais tant qu'un oukase de sa majesté impéiiale n enlèvera pas à Khcrsoa ce dernier fleuron de sa couronne, il sera forcé d'y exercer ses fonctions administratives. Beaucoup de grandes familles ont qui lté la ville en raison des fièvres qui y régnent une partie de l'année et qui y sont plus pernicieuses que dans toute autre contrée. Elles dégénèrent le plus souvent en fièvres maligne et typhoïde , presque toujours mortelles. Ces maladies sont occasionnées par les grandes flaques d'eau que forment les inondations du Dnieper, et qui, ne trouvant plus d'issue pour s'écouler, lorsque le fleuve rentre dans son lit, croupissent au milieu des roseaux, jusqu'à ce que les rayons du soleil soient assez forts pour. les absorber. Alors des exhalaisons fétides et pestilentielles s'élèvent de ces marais, et répandent bientôt dans la ville ces lièvres terribles dont tant de personnes sont victimes.

La population, de Kherson est , comme celle de

toutes les villes de la Russie méridionale, 'un composé de juilis, d AriDéiiieiis, de Russes, de Grecs, d'Itaiieus, etc. ; quelque» Français y sont établis d^uis longtemps et "j ont acquis de la fortune : les uns font le commerce de bois , qui peut encore o£frir des chances de succès; d'autres sont à la lête des lavoirs que j'ai mentionnés plus haut et dont la direction rapporte de forts bén^oes. Pàrmi ces derniers nous dterons un Parisien , qui , en layant et en relayant des laines , et qui plus est, pour le compte d'un autre, a su amasser, en moins de huit ans, une fortune de près de trois cent mille firancs. Les lavoirs de MM. Vassal et Potier sont les plus considérables de Kherson ; ils occupent journellement plus de six cents ouvriers. Nous allâmes les visiter avec le général. A voir le nombre infini des jeunes ouvrières qui les remplissent, le mouvement et Factivité qui y régnent, l'ordre admirable qui préside au travail, on pourrait se croire au milieu d'un des principaux établissements de nos villes manufacturières.

Le Dnieper, vu de Kherson, ressemble à un immense lac parsemé dlles; ses aspects sont fort beaux et se rapprochent beaucoup des sites maritimes. La propriété où nous nous rendions étant située de Tautre côté du fleuve , nous eûmes le plaisir de faire une quinzaine de verstes par eau , au milieu de ce labyrinthe d'tles, qui déroulait devant nous ses points de vue les plus enchanteurs. Des chevaux commandés d*avanoe

nous atteDdaîent mr la riire opposée : ils nous conduisirent eu luoius (ie quati'e heures à Clarot ka, but de noire voyage.

Ce Bi. Potier 9 propiiétaiiie de Clarofka, est un an* cien élève de Téeole polytechnique, envoyé par Napoléon , avec trois de ses collègues (Basin, Destrème et Fabre), à Saint- Pétersbouii;, pour y oi^^^aifier une école de Toies et communiGationa. Loit des éféoements de 1812 le gouremement, craignant qu'ils ne se joignissent aux l i aurais, les expédia sur les Irontières de la Chine , où ils furent retenus pendant plus de deux ans. Lorsque nos troupes eurent évacué la Russie, et que la présence de ces jeunes gens ne fut plus à redouter , l'empereur Alexandre se hâta de les rappeler et leur donna à chacun une pension annuelle de six mille roubles pour les dédommager de leurs années d'exîl. Depuis cette époque ib firent tous trois un chemin rapide dans la fortune et les honneurs. M. Potier, pour sa part» a été longtemps directeur de l'institut des voies et communications , arec le gnâ» de lieulenant-général. L'empereur Nicolas , qui l'estime beaucoup, a voulu, mais en vain, l'atlaciier complètement à sa cour par un poste des plus émiaents. Le général Potier a toujours refusé et a fini par obtenir sa retraite , qu'il sollicitait depuis longtemps. Il est le gendre de M. Bouvier, devenu populaire en Russie et même en France, pour avoir fondé le premier établissement de moutons mérinos dans la Russie méridîo-

GHAPlTaE VII. 91

oale. M. Potier 8*est jetë lui-mênoe dans cette industrie et possède dans sa propriété plus de vingt mille moutons.

Cëoonomie de M. Vassal, beau-fils et successeur de M. Bouvier, n*est qu'à une douzaine de Tersles de

Clarofka. Elle est plus vaste que bien des duchés d'Aileiuagrie; mais au lieu des champs iértiles et des riches villages qui embellissent la Germanie, elle n'offre au r^ard qu'un vaste dësert, accidenté par de nom* breux tumuius, duë lacs salés et par quelques bergeries. Les tumulus, véritables taupinières de dix à quinze mètres de hauteur, constituent les collines du pays, et paraissent être les tombeaux des Scythes^ autrefois maîtres de ces coulrées. On en a ouvert plusieurs, où Ton n'a trouvé que quelques ossements, des monnaies de cuivre à Teffigie des rois du Bosphore, et de grossiers ustâ^siles de terre. Cependant en Crimée la fouille de semblables tombeaux a mis au jour des objets de la plus grande valeur, sous le rapport de la matière et du travail artistique ^ On n'a pas lieu , du reste, de s'étonner de la splendeur des uns et de la pauvreté des aut res :lescoloiiif s mildsiennes, qui occupaient une partie de la Crimée il y a deux mille

1. Plus tard, lonqu*0 sen question de la Taiuride , nous don* nerons quelques détails sur les importantes découvert» &ites pendant ces dermères années dans les environs de Kertoch, l'ancienne Panticapée des Bosphoriens.

92 CHAPITRË VIL

ans, avaîeDt répandu dana toute la presqu'île le goût de l'opulence et des beaux-arts : leurs tombeaux devaient donc fie ressentir du degré de civilisatioa où elles étaient parvenues. Elles ayaient un gouyémement régulier, des princes, tout ce qui constitue un royaume; tandis que nos pauvres Scythes, divisés en tribus nomades, comme le sont encore aujourd*liui les Khirguises et les Kalmouks, menaient une TÎe grossière au milieu des troupeaux, qui ftiaaient leurs seules richesses.

L*agriculture n'a jamais pu être d'une grande ressource dans ces steppes, où les pluies sont extrêmement rares pendant Tété, où il n'y a ni ruisseaux

m sources pour alimenter la végétation, et où des vents brûlants dévastent tout pendant la plus grande partie de la belle saison. C'est seulement au bord des rivières que la végétation reparaît, et que le regard se repose sur des champs cultivés et de iraiches prairies. On trouve bien encore çà et là quelques dépressions où l'herbe se conserve verte une partie de l'année, et où quelques arbres rabougris étalent leur maigre ramure au-dessus d'un sol moins ingrat que celui du steppe; mais c'est chose rare, et il faut souvent faire des centaines de verstes avant de rencontrer un seul arbrisseau sur sa route. D'après cette configuration générale du pays, on peut s'imaginer sans pcnic combien est triste et sévère l'aspect de ces vastes plaines, sans autres accidents de terrain que leurs tumulus, sans autres bornes.

que la mer ; et celui qui n'est pas habitué à cette nature monotone, ne peut en supporter longtemps l'influence. Ces Tnomès. solitudes hii font Fefiet d'une prison incommensurable, où il s'agite Yainemeat, sans avoir l'espoir d'en soitir* £n vain interroge-t^il les quatre points cardinaux; en vain court-il de côté et d'autre, c'est toujours la même uniformité, toujours les mêmes horizons, la même immobilité et la même solitude! Toutefois ce sol plat et infertile, dont l'oeil se détourne avec tant de mépris, est devenu une source de richesses pour ses propriétaires actuels , par l'extension qu'a prise dans le principe I mdustrie des mérinos. Ce lut M. Rouvier qui le premier eut l'heureuse idée de chanfi^r en pâturage des steppes jusqu'alors sans rapport. L'empereur Alexandre, toujours prêt à accueillir les idées libérales, ne se contenta pas de lui avancer une somme de cent mille roubles; il lui donna même un navire de l'Etat pour aller faire des achats de m^nos en Espagne, et à son retour de cette expédition, il lui concéda une immense étendue de terrain, où les troupeaux, se multipliant rapidement, rapportèrent en peu d'années une fortune considérable à M. Rouvier. Ses beaux-fils , le général Potier et M. Vassal, en héritèrent et lbrmèi*ent ces grands établissements dont nous avons parlé plus haut. Depuis lors l'industrie des moutons mérinos se propagea daus la Nouvelle^Russie avec une incroyable rapidité. Mais il en résulta bientôt une baisse énorme dans les prix

94 CHAPITRE vn.

des laines, et aujourd'hui nombi^ de propriétaires en sont à réciter les sacrifices qu'ils (mt iaiU pour cette brandbe d*économie rurale, et cherclient à se défairede leurs troupeaux. Les béliers , qui se vendaient en 1834 et 1835 cinq cents et six cents francs , ne valaient en 1841 que deux cent cinquante et trois cents. En 1842 , un propriétaire de notre connaissance était décidé à céder ses plus beaux béliers de pure race à cent quarante et même à cent francs. L'exportation des laines a néanmoins augmenté pendant les deux ou trois dernières années de notre séjour en Russie. Mais cette augmentation n'a eu lieu que parce que les propriétaires, après une longue hésitation, se sont TUS forcés de traiter à cent pour cent au^lessous des prix qui existaient il y a quelques années, et de livrer au commerce des kiiiK s qu*ils tenaient depuis longtemps en magasin. £acoi'e ici nous aurions à signaler les tristes conséquences du système prohibitif de la Russie; elles ont été aussi latales à l'industrie des mérinos qu'à celle des céréales.

ClarofiuL est un village composé de quinze a vingt maisons, contenant diacune deux fiunilles de paysans. Il est situé à une certaine distance de Téconomie, qui renferme à elle seule plus de mojidc et plus de logements que tout le village.

La maison de l'intendant, très-basse et très-longue, aTcc de petites fenêtres à la russe et un toit de terre, s'élève au bord d'un grand étang, dont les exhalaisons

CHAPITRB VII.

fétides sont très^^malsaînes pendant les chaleurs. Quelques saules pleureuTs laissent flotter leurs branches

sur SCS eaux immobiles el en augiuentcnt ciicoi-e la mélancolie. Il est fréquenté par une multitude d'oiseaux aquatiques, tels que sarcelles, mauTes, canards, pélicans, kourlis, qui ont leurs nids dans les nombreux roseaux dont il est entouré. A côté de la maison se trouvent, selon l'usage russe, les cuismes et toutes les dépendances, glacière, basse-cour, buanderie, cave pour les fruits et les l^pimes, etc. Un peu plus loin sont les écuries et remises, renfermant une quantité de voitures, calèches, drosckys, briskas et une douzaine de chevaux, toujours prêts à être sellés ou attelés; d'autres bâtiments contenant la caserne des ouvriers, la forge, la demeure du jardinier, celle du meunier, sont jetés yà et là d'une manière irr^;ulière. Deux grands moulins à vent élèvent leurs ailes gigantesques sur le chemin qui conduit -au village : tout cela a peu d'apparence; mais ce qui annonce un véritable luxe de grand seigneur, c'est un jardin immense qui s'étend derrière la maison et fidt presque oublier le steppe, tant ses allées sont belles et touffues. On ne peut comprendre par quel miracle ce parc, où s'élèvent de si grands arbres, où mûrissent de si beaux fruits, où l'on s'^^ avec tant de volupté, a pu sortir ainsi de cette terre aride et brûlée, qui attend des mois entiers quelques gouttes d'eau pour se couvrir d'une verdure passagère? £t en vérité,

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pour créer 6ur ce sol ingrat une pareille oasis, il a fallu non paA un mirade, mais des miracles de persévérance) de travail et de volonté, secondés par tous les mojeus dont dispose un seigneur russe. Toutes les variétés de fruits s*y trouvent réunies; nous avons compté plus de cinquante espèces de poiriers dans une seule allée. Des vignes et des treilles de chasselas, des bordures de fraises ananas, des carres d'asperges d'uue saveur incomparable, tout ce que le goût le plus capricieux peut désirer, y croit avec uoe telle abondance, qu*en face de toutes ces choses on se croit léellcineut transporté au milieu des contrées les plus favorisées du ciel.

Comme je l ai dit, il n'y a qu'un seigneur nisse qui puisse opérer de pareilles métamorphoses* Possédaut une pupulaLion d'esclaves, il n'a jamais de maind*œuvre à payer, et des iantaisies qui deviendraient ruineuses pour d'autres, ne coûtent à lui que la peine de vouloir. Pendant la sécheresse , qui dure souvent plus de cinq mois, des machines à dia|>eleL, uiises en mouvement par des chevaux, arrosent, au moyen de canaux, toutes les parties de ce vaste jardin , et sup^ pléent ainsi à ce qu'un del avare lui refuse. Les travaux du printemps exigent uidinairement plus de deux cents ouvriers par jour, et pendant le reste de l'année une soixantaine de paysans sont constamment occupés à émonder les arbres, à arracher l'herbe qui envahit rapidement les allées, à laïUer les vignes, à soigner

les fleurs. Mais.aussi le général a la «atisfaclion de yotir sa table eouverte des plus beaux fruits, des meilleurs

légumes, des compotes les plus exquises, et quand ou habite ua dé^rt> ces choses-là oat biea leur prix. Âu reste, Glarofka est un véritable pays de cocagae pour la bonne chère : les steppes fourmillent de gibier de toute espèce, depuis le coq de bruyère jusqu'à la majestueuse outarde. Un chasseui* est. attaché à l'économie» et pourvoit journellement la table de tout ce que cette contrée offre de plus délicat en ce geare. La mer, de son côté, fournit les jioissons les plus exquis. Ou voit que sous le point.de vue gasUonomique il serait difficile de trouver une résidence plus avantageuise; mais ce mérite, tout précieux qu'il est, ne suffit pas pour faire supporter le proloud eiuiiu que l'on éprouve à Glarofka. Grâces au jardia, on peut encore oublier les steppes pendant la belle saison; et puis on à la pécbe, la ressource d'aller ramasser des coquilles au bord de la mer; le leuips s'écoule encore: mais que deveuir pendant ces tristes journées d'hiver, quand la. neige tombe en tdle abondance qu'on ne sait plus où sont les maisons, quand surtout le métei bouleverse tout le pays. Aucune expression ne saurait donner une idée de ces métels ou tourmentes. Ce sont des tourbillons, des sifflements, des tempêtes si furieuses et si continues, un ciel si sinistre, des vents si désordonnés, que les ouragans de la mer n'ont rien de plus effrayant. Tantôt la neige s'élève en montagne, tantôt

elle se creuse en profondes vallées, tantôt elle s'étend en yagues pressées, en larges ondulations; ou bien,

elle se laisse emporter dans Tair comme un long voile blanc qui s'allonge et se replie jusqu'à ce que le vent en ait chassé devant lui les derniers lambeaux. On est forcé, pour aller d*une maison à l'autre, de s'ouvrir dans la neige des sentiers cpii ont souvent plus de deux mètres de profondeur. On a vu des troupeaux entiers de moutons et même de chevaux, surpris par la tempête loin de leurs bergeries, se laisser entraîner vers la mer et s*y noyer. En présence d'uu pareil danger, leur instinct les pousse d'ordinaire à se grouper en rond et à former une masse compacte, pour offrir moins de prise au métel. Mais la violence du vent les forçant à avancer peu à peu, ils se rapprochent de la plage, le terrain leur manque, et ils finissent par disparaître jusqu'au dernier dans la mer. A ces tourmentes succèdent habituellement un calme plat et un froid très-vif, qui ont bientôt changé toute la surface du Dnieper, ainsi que le littoral de la mer, en un immense miroir. C'est le moment le plus agréable de l'hiver* Toutes les cornlULiiiications recomuicncent entre voisins; les grandes chasses, les promenades en traiueaux, les réunions, se suivent presque sans interruption. Malgré Tinten*sité du froid , les Russes le préfèrent infiniment i une température plus douce, qui mettrait obi>tacle à leurs aiikires comme à leurs plaisirs. Les grandes foires

de Tempire ont généralemeiil lieu en hivei'; car alors

les lleuves el les lacs, tilanr gelés, devienneul pour les habitants des moyens de coiuniumcatiun au^ sûrs que rapides. lis franchisseat aiasi des distanoes immenses, sans sortir de leurs traîneaux, et sans même s'apercevoir s'ils sont sur l'eau ou sur la terre ferme. Linveloppës de leurs iburrures, ils bravent impunément trente degrés de froid pendant plvsieurs jours de suite, sans autres auxiliaires que reau-de-vie et le thë , dont ils font une coasommation \ raiiucaL tih ayante. Pendant notre hivernage à ClaroliLa , nous pûmes nous conTaincre qu'on souffre beaucoup moins du froid dans les pays du nofd que dans cein du midi.

A Constantinopie , où nous avions passé l'hiver préoédent, le fraid et la nei^ nous avaient paru insupportables dans oes légères maisons de bois, ouyertes

à tous les vents, où 1 on ne trouve pour toute ressource qu'un mankal, bon tout au plus à rôtir les pieds et les mains, en laissant geler le reste du corpfl|. Mais en Russie, au cœur de l'hiTer, le mougik lui-même a constamment dans sa cabane près de vingt degrés de chaleur. La manière d'obtenir celte température est aussi iacile qu'économique. On pratique dans le mur un poêle en briques, composé d'un foyer de chauffage et d'un long système de tuyaux quadrangulaires, qui aboutissent à la cheminée et servent de passage à la fumée. On emploie, pour le chauffer, du

100 cuAmuE vu.

kirbUseh^ ou des i'08eaui[. QuaDd ces matières sont

entièiemeot coosuriiées, oa ferme hermétiquement le conduit qui fait communiquer les tuyaux du poêle avec la cheminée» et l'air chaud se répand dans la chambre par deux ouyertures ménagées à cet dfet. Les maisons des riches n'ont pas d'autre appareil. Par leur genre de construction, un seul poéLe sullit à deux ou trois chambres* Les vestibules, les escaliers, les logements des domestiques, ont tous la même tem- |>érature. Mais il laul de grandes pAtîcautions pour éviter les dangers qui peuvent résulter de ce mode de chauffi^. Un hasard providentiel a seul empêché qu(^ j'en fusse yictime. 11 était nuit; je dormais déjà depuis plusieurs heures, lorsque je fus tout à coup réveillée par la voix de mou ûls, qui me demandait à boire. Je me lève aussitdt, sans prendre le temps d*allumer une bougie. Je m'apprête à verser de Teau dans un verre; mais à peine ai-je fait quelques pas, que le veri*e s'échappe de mes maui^, et que moi-même je tombe comme frappée de la foudre : tout fut suspendu en moi : le sentiment, Tidée du danger, la vie même. Plus tard, j'eus bien uu souvenir confus

1. Le kJrbitsch se compose de fiente de bétail réduite en briquettes, que l'on dessèche peodaut le courant de Tété. Il forme, avec la paille et les roseaux, les seul^ ressources pour le chauffage domestique. A Odessa on fait cependant venir du bois de la Bessaralùei nuiis la toise cube coûte jusqu'à quatre> vingt-dix francs.

GBAPITEË VU. 101

de cris qui in*aTaieiit paru Yemr de très-loio; mais

pendant di ax minutes au moins je restai complétemeat iaaaimée, et je ne repris connaissaoce que lorsque mon mari m'eut emportée dans une chambre glacée et étendue à terre sur les dalles. Mon fils fut encore plus malade que moi; par un hasard singulier mon mari n'avait absolument rien l'cssenti» et c'est là ce qui nous sauva. Cette alerte nocturne n'avait d'autre cause que l'imprudence d'un domestique, qui avait fermé le poêle avant que tout le kiibit^ch ne lût consumé. U n'eu faut pas davantage pour que l'atmosf^ère derienne mortelle. Tous les gens de la maison furent plus ou moins indîposés.

La température de serre chaude tju on luaiiUient dans tous les appartements, ne peut manquer d'avoir une influence fôchéuse sur la santé. Pendant plus de dix mois, l'air extérieur ne pénétrant jamais dans les maisons, il eu résulte pour les éliaogers un malaise, une pesanteur, une espèce. de torpeur, qui leur laisse à peine la Êiculté de penser. Quant aux Russes, qui j sont habitués dès leur enfonce, ils en sentent moins l'inconvénient; cependant bien des njuladie^ peuvent avoir leur source dans cette chaleur artificielle, aussi énervante pour le corps que pour rintelligence. C'est à cette cause, sans doute, qu'il fout attribuer le manque total de fraîcheur des dames russes. Incapables de supporter le moiudrc changeaient de température, elles ignorent complètement la jouissance

102 CHAPITBE Vn.

qu'on trouve à respirer un air ftais, et à braver, par un exercice violent, la rigueur du froid. Sans la danse, qu'elles aiment avec passion, leur vie s'écoulerait dans une immobilité presque absolue; car je n'appelle pas se donner du mouvement, que de (aire des promenades en voiture. Il n'est pas de pays où les femmes marchent moios qu'en Hussie, et nulle part elles ne mènent une vie plus artificielle. Nous eûmes à Glarofka, pendant deux mois, une femilie russe revenant des eaux du Caucase, et attendant, pour s'en retourner à Moscou, que le traînage fût délinitivement établi. Cette famille, composée de trois personnes, le mari, la femme et sa sœur, lut pour nous d'une très-grande ressource pendant une partie de l'hiver. M."" Bougamsky est une jeune femme trèsspirituelle, aussi bien au courant de nos œuvres littéraires que de toutes nos frivolités parisiennes. Mais la toilette et le jeu sont pour elle les deux grands intérêts de ia vie, et tout le reste n'est qu'accessoire. Je ne crois pas qu'elle soit sortie trois fois pendant * les deux mois de son séjour à Claroflia. L'habitude du monde et de la représentation était si fort enracinée en elle, que, sans s'en douter, elle faisait trois ou quatre toilettes par jour, tout comme si elle se fût trouvée dans son salon de Moscou. J'appris par elle que les dames russes aiment le jeu autant que la danse, et que beaucoup s'y ruinent. En général, il y a peu de poésie, peu de romantisme dans l'existence

CHAPITBE vn. 105

des femmes du moode en Russie. Les hommes, fout

en conservant vis-à-vis d'elles les formes de la politesse et de la galanterie la plus exquise , s'en occupent très-peu au fond. Ils aiment mieux chasser, fumer, jouer et boire, que de leur prodiguer des soins, qu'elles méritent cependant à plus d'un titre. Les dames russes ont généralement peu de beauté; leur fraîcheur, comme je l'ai dit, est déjà passée à l'âge de vingt ans; mais si elles ne possèdent qi.la perfection des traits, ni l'éclat du teint, elles ont en revanche dans toutes leurs manières une distinction remarquable, et quelque dbose de séduisant et de coquet, qui les rend quelquefois irrésistibles. Avec une figure pàle, une taille un peu frêle, des poses nonchalantes, une physionomie hautaine, elles parviennent à faire dans un salon plus d'effet que maintes femmes d*uoe plus grande beauté.

Tremblement de terre. — Anecdote à re sujet. — Promenades en traîneau. Chasse. Passage dangereux du Dnieper. — Débâcle des glaces; le printatnpt. — Costumes , moura et usages des IVtiti Biiminmi ï<oi fêtatdé Piques. — Le dergé.

Pendant ce même hiver nous eûmes, le 1 1 janvier, à dix heures du soir, un tremblement de terre ^ qui

s'aniiOiiya d une manière très- menaçante, mais sans causer toutefois aucun dëgàt dans cette partie des steppes. Nous étions à une table de whist, lorsque tout à coup un roulement bruyant , rapide à se rapprocliei', nous lit tomber à tous les caries des ujaius. On eût dit une énorme Toiture de roulier roulant sur . le pavé. Notre surprise dura à peine deux secondes : un ébranlement subit parcourut toute la maison , agita tous les meubles avant que l'idée d'un tremblement de terre nous fût venue à l'esprit. Cette première secousse fut suivie d'une autre, qui dura plus longtemps , sans être aussi effrayante. C'était comme l'ondulation des vagues, lorsqu'elles cherchent à reprendre leur assiette ordinaire. L'épouvante s'était répandue partout, eicepté au salon; la surprise pour nous l'avait emporté sur la peur, et nous étions restés immobiles' comme des statue*; , tandis que tout le monde s'élançait hors de la maison. Ce tremblement de terre, dont

plimeuTB joumaui ont parlé, donna lieu à une histoire Irès-plaisâute qu ou nous raconta quelques jours après.

Un paysan du général, déjà TÎeux et la conscience chaiigée sans doute de quelque gros péché, s*imagina,

en sentaut sa ruaisou dauseï conjrue un bateau sur les yagues, que c*était le diable eu personne qui venait rayertir de se tenir prêt à raooompagner au plus profond des enfers. Voilà notre homme qui s'arrache les cheveux, qui crie, (|in iait mille signes de croix, qui coulesse tout haut ses péchés; enfin, qui se livre à la terreur et au désespoir les |dus violents. la ménagère, non moins efiPray^, accuse son mari; le mari accuse sa femme; bref, la uuit se passe dans une confusion inexprimable. Le jour arrive, mais sans apporter de ooDsolalion au malheureux pécheur, dont Tesprit avait fermenté comme du vin nouveau. Intimement convaincu que le diable va venir d'un instant à laulre le preudre dans ses griffes, il ne songe guère à aller travailler. Quand on est sur le point d'être jeté en pâture à des flammes étemelles, autant vaut ne rien ÙLire. De son côté la femme se garde bien de vaquer aux soins du ménage : qu'a-t-^ie besoin de préparer le kach, quand elle et son mari doivent sans doute déjeuner avec Lucifer? Les voilà donc en lace Tun de l'autre, attendant le moment fatal avec une anxiété qui aurait tini par les pétrifier, sans un incident inattendu. Tous les autres paysans, doués probal>lement

106 CHAPITRE Via.

d'une oontcieiioe plus l^ère, ëtuent depuis le matin dans les champs à ikire leur oonrëe; le chef du yil* lage s'aperçoil de l'abseuce de Pélrovilch et de sa femme; il les attend une heure, deux heures; mais enfin, surpris et irrité d'une n^iganee aussi inouïe, il s'achemine vers leur Icftte, calculant dans sa tète le nombre des coups de kaout qu'il doit leur administrer. Il entre; on n'a pas Tair de s'apercevoir de sa venue. Pétrovitch, les yeux fins et vitreux, reste aocronpi sur lui-même dans un coin de la chambre , tandis que sa femme, agenouillée devant l image de S. Nicolas, n'iU' terrompt pas un seul instant ses signes de croix et ses lamentations. Ah çà, vous autres, avei^Tous perdu la tète, avec tos mines de trépassés, s'écrie le dief du village, et ne savez -vous pas que l'heure d'aller au travail est passée depuis longtemps? ^ Àh Ivan Iva* novitchi c'est fini : je ne travaille plus.— Tu ne travailles plus; c'est ce que nous allons voir! Allons en marche, Dourak! Et Ivan Ivanovitch s'apprête à lui appliquer sur le dos une demi-douzaine de coups de knout, que le paysan attend avee une impassibilité tout à fint philosophique. Oh! battez -moi, ça m'est bien égal. Ce n'est pas quand on va rôtir avec les démons qu'on s'inquiète de quelques coups de plus ou de moins.— Biais enfin, reprend l'autre, au comble de la curiosité, dis-moi , Pétrovitch , ce qui t'est arrivé et ce qui t'a ainsi trou])lé 1 esprit ? — Àara<;/ït? , karacho^ je connais mon affaire; j'en ai reçu l'avertissement

cette nuit. — Iteq, qui se rappelle tout à coup le

tremblement de terre et qui pense y trouver le uiot de rénigme ^ se met à rire de si boa cœur, qu'il reste un inatant incapable de s'expliquer. — Oui, ricE, riez à Totre aise, tous ne savea pas que je suis un grand pécheur et que le diable est venu cette nuit réclamer mon âme. — Le chef du village , après s être bien amusé de sa frayeur^ eut toutes les peines du monde à lui persuader que les autres maisons avaient éprouvé la même secousse que la sienne, et que le diable n'était pour rien dans cette ai£iire.

Les promenades en tndneau sont un des plus grands pUdsirs de Tbiineren Russie. Les cberaux , aiguillonnés par le froid, vous emportent à travers la plaine avec une fougue qui ne saurait se décrire. En un clin d'œil on a Iranchi la surfiMse d'un lac glacé, mesurant plusieurs Tentes de longueur. Cest une Traie course au clocher : la vivacité de l'air, la rapidité de la course, les cris du cocher qui anime encore ses chevaux , cette plaine qui grandit à mesure que Ton aTanoe, tout cela cause une surexcitation qui rétablit l'équilibre dans les organes engourdis par la vie indolente des steppes. Plusieurs fois nous traversâmes le Dnieper de cette manière, pour aller nous promener dans les rues de Kherson, où toute la société se donne rendez-vous de midi à deux heures. Cest un exercice aussi agréable pour les Husses que pour les étrangers; le plus mince propriétaire ou le plus petit employé de

chaDoeHerie, qui gagne à peine quelques oentaioes de roubles par an, doit avoir son traîneau et ses deux chevaux, quille à mourir de faim une partie de Tannée. Au moment de la promenade on peut compter pltts d'une œntaiae de traîneaux de toutes formes, la plupart couverts de tapis cl de riches fourrures, se poursuivant dans toutes les rues, chacun avec une dame, son cavalier et un cocher fourré de la téte aux pieds. La coquetterie gagne beaucoup à ce genre de plaisir. Rien n'est plus gracieux que ces femmes enveloppées de pelisses et cachées sous leur voile de blonde, qui TOUS apparaissent ainsi un instant et vont se perdre dans une atmosphère .vaporeuse, entraînant à leur suite plus d'un doux regard et plus d'un hommage secret.

Je dois également dire quelques mots des chasses telles qu'on les pratique dans les steppes. À cet efifet on a une voiture très- longue et très -basse, appelée dans le pays dolgouckka, où Ton s'assied dos à dos et qui peut contenir plus de quinze personnes. Une banquette placée de chaque côté de la voiture, à un pied du sol , soutient les pieds. Derrière le cocher se trouve une grande caisse dcstmée à coulemr les provisions et tout Tattiraii des chasseurs. Un autre caisson est fixë à Textrémité de la voiture pour recevoir le gibier. Rien n'est plus commode à la campagne que ce genre de voilure. Quatre chevaux y sont attelés de front; les oiseaux s*en mé6ent beaucoup moins

CHAPiTJi£ vm. 409

que d'uQ chasseur à pied. Ils s'eo approdient assez iacilemenl pour qu uu puisse tirer sans se dërauger. Pendant l'hiver les chasses aux loups , aux renards et aux lièvres réunissent souvent plusieurs centaines de chasseurs, tant seigneurs que pajsanst le théâtre ordinaire de ces chasses est une île dëserle, appartenant au général Potier. On commence par Mre une hattue générale dans les steppes; alors les animaux délogés , se réfugient dans Itle, en frandiissant le plaiicher de glace qui recouvre le petit bras de mer, et croient ainsi avoir échappé aux balles des traqueurs; mais bientôt leur retraite ' est envahie par une meute nombreuse. Les chasseurs forment un cordon autour de l'ile, et alors Louiuience un carnage qui délivre pour quelque temps le pays de ces mangeurs de moutons. On £iit habituellement deux ou trois chasses de ce genre par an, surtout en vue de détruire les loups, qui viennent en troupes porter répouvante jusqu'aux portes des bergeries.

Parmi les incidents exceptionnels qu'offipent encore les plaines de la mer Noire, il ne feut pas oublier ces vastes incendies qui ont régulièrement lieu dans le courant de Thiver» et qui, par leur grandeur, rappellent les scènes dont bien des voyageurs ont été témoins dans les prairies de TÂmérique. En Russie, ce sont les habitants eux-mêmes qui mettent le feu au steppe; et en débarrassant ainsi le sol des herbes dessédkées, ils croient favoriser ledéveloppement d'une

liO CUAPITAË VIU.

nouTelle y^tatioo. Mais oès iaoendies, que des ychIs

\iolents propagent souvent dans toutes les directions et sur d'immeoses suriaces, occasionnent quelquefois de déplorables sioistm, el Ton a tu des bei]|;eries et des troupeaux entiers devenir la proie des fhunmes.

Dès la lin de mars le dégel commence à se faire sentir sur ie Dnieper. 11 est précédé pai* de sourds cvaquenientSi des bruits intérieurs , annonçant que le fleuve, longtemps endormi sous sa eroùte de glace, se réveille et songe à briser sa prison. Pendant plus de six semaines y toutes les communications entre les économies et Kberson sont interrompues; des postes de Cosaques, plaoës de distance en distance sur la glace, annoncent le danger de la traversée : comme la tem[>érature varie alors continuellement, la débâcle définitive n*a lieu que fort tard.

Au eommenoement du d^l nous persistâmes , malgré tous les avis contraires, à nous rendre à Kherson. Loi'sque nous nous présentâmes sur le bord du Dnieper, en manifestant le désir <le le traverser, tous les marins nous regardèrent stupéfection, et aucun d eux ne voulut nous louer son traîneau. Leur vieille expérience restant sourde à nos suppiicationo, nous allions renoncer à notre projet, lorsque nous aperçûmes sur ie Dnieper deux ou trois messieurs se dii igeanl à pied de notre côté et suivis d'un traîneau vide. Arrivés sur la rive, ils nous apprirent que le fleuve était débarrassé d^une partie de ses glaces

eo £ioe de KhmoO) et qu'il y aurait un très-grand

danger à tenter Je le j)assei (n train eau. Partis de Khei^on à six heures du matm (il en étail alors dix), ils étaient restés tout ce temps à acoompiir leur trajet; ik fie joignirent aux marins pour nous dissuader d'entreprendre un tel voyage, d autant plus dangereux en ce moment que le soleil avait pris beaucoup defbroe depuis le matin; mais tout fut inutile. Leur traîneau qu'ils mirent à notre disposition levant tous les obstacles, nous nous embarquâmes gaîraenl, précédés d'un maria que notre exemple avait encouragé, et qui devait sonder la glace devaift nous. Un soleil éclatant ruisselait sur cette nappe immense de glace, d'où s'élevait une vapeur bleuâtre, que le cocher et le guide considéraient avec une vive anxiété. Ën dépit de leur mine inquiète , nous n'allions pas moins bon train, et le marin était plus souvent sur le traîneau qu'à son poste d'éclaireur. Cependant des craquements de plus en plus fréquents commencèrent à assombrir un peu notre imagination, et à nous fiiire Graindi:e de trouver plus loin des obstacles sérieux. Nous voyions la glace fondre en quelque sorte sous les layons du soleil, et se détacher peu à peu du rivage des Iles que nous côtoyions alors. Ce qui augmentait encore notre inquiétude, c'était l'âastîcité de la glace à laquelle notre traîneau impiiujait un mouvemeaL très-sensible. Ën la voyant ainsi se soulever et s'abaisser graduellement, ont eût dit la respiration du fleuve,

\ 12 GHAPIT&E Vm.

dcYenant de plus ea plus distincte à mesure que la

glace diminuait d'épaisseur. INotre guide allant toujours en avant, nous n'avions d'autre parti à prendre .que celui de le suivre, et noua arrivâmes ainsi à un bras du Dnieper, très-redoutë des marins en raison de son courant, dont la rapidité ue permet jamais à la glace d'acquérir beaucoup de solidité, même lors des plus grands froids. Pour le franchir, chacun mit pied à terre, et manœuvra a sa guise sur une surface aussi unie que celle d'un miroir. Enfin, malgré nos zig-zags, nos chutes et les craquemeiUs du ileuvç, nous nous trouvâmes tous au delà du périlleux passage, fort heureux d'en être quittes à si bon marché, et surtout de nous sentir sur la terre ferme. iVous avions alors plus de deux verstes à làire dans une ile avant de parvenir en face de Kherson. Nous remontâmes donc avec la plus grande sécurité dans le traîneau, et nous voilà de nouveau lancés de toute la force de nos chevaux sur une neige molle, dont la surfoce fondait rapidement au soleil. Mais c'est toujours lorsque l'esprit est le plus tranquille, que les accidents se font un malin plaisir de venir nous surprendre à l'improviste et de déjouer toutes nos prévisions. Une forte . crevasse, que le cocher n'eut pas le temps d'éviter, se présenta soudain en travers du traîneau; aussitôt celui-ci s'y engagea, et patatras nous voilà tous culbutés. Mon mari, qui était assis au sommet des paquets, resta complètement étourdi

GHAPiTiie Vin. H5

sui le coup. Le cocher et le guide, lancés à une assez grande distance du traîneau ^ ne . bougeaient pas davantage; quaat à moi, je me trouYat roulée dans ma pelisse au milieu d*un buisson. Lorsque je me décidai à jeter un regard sur mes compagnons d'infortune, ils conitru^nçaient à se remuer, à se tâler et à s'interroger. Cétait à qui se relèTerail le dernier; leur mine était si piteuse, que je ne pus m*empèeher de rire de tout cœur. Malgré nos meurtrissures, nous iiiiues bientôt tous sur pied , avec la certitude qu'aucun de nos membres n'était cassé. Le . cocher reg^a son si^e en boitant, tout étonné de ne pas recevoir une sévère correction poui sa nialadi esse. Si cette mésaventure fût arrivée à des Russes, le pauvre homme n'en aurait pas été quitte à moins d'une bonne bastonnade. Nous fumes plus magnanimes, et nous mimes tout bonnement sui le compte du hasard un accident qui, du reste, était diiiicile à éviter.

Notre voyage se continua sans de trop vives alertes jusqu'au moiment 'où nous quittâmes Ttle, pour traverser le large bras du Dnieper, qui nous séparait encore de la ville, âon immense surlàce présentait un coup d'œil réellement e£Prayant. Des bancs énormes de glace commençaient à s'ébranler, et avaient déjà laissé à découvert une grande parlie du fleuve. D'un autre coté, la glace qui conservait encore sa ibùté, était tellement sillonnée de fentes, que nous ne pouvions avancer sans un dang^ réel. Notre position i. 8

444 CHAPITRE y m.

devenait de plus en plus critique, et nous fûmes sur le point de r^agner l'Ile que nous Yenious de quitter» pour y attendre le moment de n<»us reùdre à Kherson en bateau; cependant, conime il y avait peut-être autant Je danger à rélrogradei qu à continuer notre route, nous primes ce dernier parti , en usant de toute la prudence possible. Après le premier enivrement de Taudaee, nous étions oondamoés à expier chèrement notre témérité. Le plancher qui nous séparait de Tabime, nous semblait si traître, qu'à chaque instant noua désesp^ons d'arrÎTcr. Cette per« plexité dura plus d'une heure; enfin» nous parvînmes à aileindre les bàliuients retenus dans les glaces à quelque distance du port. Là, nous étions sauvés, et nous terminâmes en chaloupe notre pénlleuz voyage. Deux jours après, le vent du midi avait presque entièrement balayé l'immense nappe de glace qui retenait depuis tant de mois les eaux du Dnieper captives. Tous ces blocs monstrueux, toutes ces montagnes qui s'entrechoquaient avec tant de iîirie dans leur course désordonnée, dispaiureut comme par enchantement, et allèrent se perdre au sein de la mer Noire. Cette dëbàde se fit avec une telle rapidité, que le fleuve se trouva libre, sens qu'on eât pu suivre les phases de sa dtHivrance. Au bout de huit jours, il ne restait plus aucun vestige de glace, et nous retournâmes à Cbrofka, sans éprouver aucune des émotions qui avaient accidenté si vivement notre

première expédition, aussi teaiémii'e que pittoresque. Mais celte douceur de ratmosphère» très-extraordinaire pour le mois de mars, fit bientôt place à des froids piquants, qui rendirent au Dnieper son manteau d'hiver, et ue cessèrent complélement qu*à la fin d'avril. A cette époque, les steppes commencent à se revêtir d'une magnifique végétation. En quelques jours ils prennent l'aspect d'une immense prairie, où tout a hâte de uaitre et de jouir. Le thym, l'hyacinthe, la tulipe, l'œillet et une infinité d'autres ûeurs, y croissent à la grâce de Dieu, avec des parfums et des couleurs dont la douceur et l'éclat ne le cèdent en rien à ceux des remes de nos jardins, cultivées avec tant de soin. Des milliers d*alouettes nichent dans . rherbe, et poursuivent partout le promeneur de leurs joyeuses chansons. La mer se ressent aussi de la fôte commune. t)es coquillages soul plus beaux, plus nombreux, ses teintes plus variées, ses murmures plus doux. Mais pour comprendre toute rinfluenoë que le printemps exerce sur la nature animée, il faut voir surtout les nombreux troupeaux de moutons, les génisses suivies de leurs petits, les juments et leurs poulains courir dans le steppe, se rouler sur Therbe et faire retenti i 1 tir de leurs voix joyeuses. En face de ces plantes et de ces animaux, qui s'empressent de vivre et de se reproduire, on dirait qu'ils pressentent le peu de durée de leurs beaux jours. Ailleurs, Tété n'est souvent qu uue continuation du printemps, les fieurs se

i-eaouveliciit , la uature conserve plus loogleoips sa piiUsaDce yitale; mais ici, quinze jours ou trois semaines suffisent pour métamorphoser la fraîcheur des champs en une immense solitude brûlée par le soleil. Dans toutes ces contrées, il n'y a réellement que deux saisons; on passe d*un froid rigoureux à une chaleur de Sénégal , sans que le corps ait eu le temps de s*habituer à ce changement subit de température. Les brises de la mer peuvent seules faire supporter les chaleurs, qui, aux mois de juillet et d'août, montent presque toujours à 27 et 28 degrés Réaumur.

La chose à laquelle Tétranger a le plus de peine à habituer ses yeux en Uussie , c'est Thorrible peau de mouton dont les hommes, les femmes et les enfants s*affuhlent en toute saison. Cette fournira, à peine tannée et dont la laine est tournée en dedans, leur donne un aspect sauvage, qu augmentent encore chez les hommes la longue barbe et les moustaehes, qu'ils portent inrariablement. Cependant on yoit de belleà figures parmi les paysans russes, et sous ce rapport ils sont beaucoup mieux traités de la nature que les femmes, qui sont généralement fort laides. Le costume de oe11e»-GÎ se compose d'une chemise montante à larges manches, brodée en coton de couleur, et d'une jupe s'attachant sous le sein. Les jeunes ûUes portent habituellement, au lieu de la jupe, un morceau d'étoffe de laine qui vient se croiser, sans former un seul pli, sur le devant de la taille, où il est retenu

par uae sei vielle longue el étroite, brodée à ses e^itrémités. Leurs jambes sont eatièremeal nue8> et tout mouYemeat un peu brusque peut entr'ouTrir leur singulier Tètement d'une manière asser compromettaiile. Les jours de féte, elles ajoutent à leur toilette une grande casaque en indienne, ainsi qu'un tablier de la même étoffe,: orné d'un lai^ falbalas. Leurs cbeyeux sont séparés en deux tresses garnies de rubans, qui tombeal le long des épaules, ou se relèvent en forme de couronne sur la tête, qui est toujours nue. En se mariant^ elles perdent le droit de se parer de leur ehe?elure; un moucboîr de couleur tranchante lornie alors leur coiiTure habituelle. Nous ne parlons ici que des Petites-Kussiennes; mais les femmes de la Grande-Russie ont oonserré le costume national, appelé sérafine, qui est très-pittoresque, et qu'on porte encore à la cour dans les grands jours de réception. Laissant de côté tous ces détails de toilette, qui d'ordinaire n'intéressent qu'autant que la femme elle-même leur donne un «ertain relief, disons quelques mots pour motiver le jugement sévère que nous avons porté sur nos paysannes. Les Petites-Russiennes, habituées dès leur enfance à travailler à la terre, et se mariant le plus souvent à quinze ou seize ans, sont vieilles avant d'avoir atteint leur trentième année; ou plutôt on ne peut savoir quand finit pour elles b fraîcheur du premier âge, vu qu'elle n'a jamais commencé. Qu'une femme russe ait quinze,

m CHAPITBE VIH.

vingt ou treule ans, c'est au bout du compte toujours la même chose. Au sortir de l'enfanoe^ ses membres sont aussi virils , ses traits aussi hardis, sa peau aUssi hàlëé, sa Yon aussi rude que dans un âge plus STanoé. On a tellement écrit sur le relâchement des mœurs des paysans russes et sur leur ivrognerie, qu'il serait oiseux de revenir sur un pareil sujet. Nous dirons seulement que leur passion déplorable pour les liqueurs fortes va toujours en augmentant, et que la plupart des jeunes femmes s'y adonnent autant que les vieilles, n aiTive fréquemment qu*un paysan et sa femme aillent le dimanche au kaback, s'y gorgent d'eau-devie, et à leur retour tombent ivres-morts dans quelque ravin, où ils passent toute la nuit sans s'aperoevoir de. leur changement de domicile*

Le goût de la danse forme aussi un trait distinctîf du caractère de ce peuple. Après le travail^ on voit souvent une foule d'individus des deuT sexes se rassembler et danser en rond pendant toute la soirée. En général, les Petits- Russiens poussent la galté et l'insouciance au plus haut degré. Se reposant sur leurs maîtres du soin de les nourrir et de les loger, ils ne se préoccupent jamais de Tavenir, qui de la sorte n'eseroe aucune influence fâcheuse sur leur esprit. Une fois leur corvée achevée, ils ne songent qu'au i-epos, et ont rarement l'idée de travailler pour eux. Quand on traverse leurs village, on ne voit jamais les paysans occupés à r^arer les haies, à cultiver un

oiAPiTRE vni. 449

jaidia, à raccoiuiiioder leuis lusti uinents aratoires^ à rien faire, eaiio, qui indique que les occupations du ménage aient quelque intérêt |M>ur eux. Non, le fiusse ne trairaille que parce qu'il y est forcé; rentré chez lui , il dort étendu sur sou poêle ou va s'euivrer dans le kaback Toisin. Une singulière habitude que j'ai remarquée dans la Russie méridionale et qui est eommune à toutes les classes, est celle de mâcher du matin au soir des graines de pastèque et de tournesol. Pour satisfaire ce goût, chacun fait sécher au soleil les graines de tous les fMistèques qu'il mange pendant Fêté, et ces provisions sont mises en réserve pour l'hiver. J'ai vu beaucoup de femmes de pometschik (propriétaires nobles) passer leur journée entière à savourer ces incroyables friandises»

En Russie, comme dans tous les pays peu civilisés , les solennités religieuses ont conservé toute leur ancienne puissance. Elles sont pour le peuple une époque de réjouissances et d'émancipation qui lui foit oublier un moment son esclavage , pour le plonger dans une ivresse passagère. Plein de superstitions et paresseux à l'excès, il attend impatiemment cet instant de relâche, qui lui permet de se livrer à ses penchants Caiyoris. Pour lui toute féte religieuse se résume dans la cessation du travail et dans des pratiques extérieures de dévotion qui rappellent une grossière idolâtrie. Le Russe croit parfaitement compi^dre sa retligion , eu multipliant des signes de croix et des

120 CHAPITRE vm.

géuuilexioas devant l'iiuage euluniée qui décore soo isbas y et en observant avec une scrapuleuse attention ces deux commaudements de l'Église' : Jeûner et faire maigre. Sa conscience alors est parfaitement à l'aise, fût-elle d'ailleurs cbai'gée des crimes les plus atroces. Le vol, rivresse, le meurtre même, éveillent chez lui beaucoup moins d^borreur que Vidée seule de rompre liu jeûne ou de faire gras un vendredi. Observateurs du rite gi^, les Russes proiesseut une Irès-graode vénération pour les images des saints et les fêtes nombreuses de leur calendrier. Leurs prêtres, presque aussi aljrulis qu'eux, ont un intérêt puissant à les entretenir dans une honteuse superstition.

Rien ne peut se comparer à la démoralisation du clei^é russe : son ignorance ^1e ses penchants yideux. La plupart des moines et des prêtres passent leur vie dans une honteuse ivresse, qui les rend incapables de remplir décemment leurs devoirs religieux. L'état de prêtre est envisagé en Russie non comme une mission sacrée, mais comme un moyen d'échapper à l'esclavageet d'arriver à la noblesse. Cette ioule de moines, de diacres, de popes, encombrant les églises et les monastères, est presque toute composée de fils de paysans qui se réfugient dans le sein de l'E^lisc ytoui ne plus être exposés au knout et surtout au malheur d'être soldats. Mais, tout en acquérant par là le droit de rançonner les serfs et de les catéchiser à leur manière, ils ne |>euvent effacer, aux yeux delà noblesse.

la lâche de leur origine, et resleal exposés au souverain mépris qu'elle professe pour tout ce qai ne sort pas de sa caste. La grande et la petite noblesse s'ac* cordent paiiaitement à cet égard, et il n'est pas rare de Yoir un pometchik lever la maia sur un pope, tandis que celui-ci courbe humblement la tète pour reoeroir la correction. Cette. résignation, qui serait exemplaire, si elle était en vue de l'humilité évangélique, n'est ici que le résultat du caractère bas et rampant de TesclaYe dont le prêtre russe ne peut se dépouiller, même au milieu des plus éminentes fonctious de sa vie spirituelle.

L'aspect des popes ou curés soulève dans l'esprit autant de dégoût que d'étonnement. A yoir ces hommes, dont la barbe inculte, la figure ayinée et le sale vêtement annoncent une absence complète de tout respect humain, on ne peut croire que ce soient là des apôtres de la parole diyine. Comme chez les Grecs, ils se marient et ont presque tous une nombreuse famille. On cherche vainement dans leur intérieur quelque trace du caractère dont ils sont revêtus. Quelques images de saints, grossièrement enluminées, et quelques rieux liTres traînant dans un coin de là chambre où est entassée toute la famille, ra{>pellent seuls l'état du propriétaire. Comme ils ne reçoivent aucune rétribution du gouvernement, ce sont les malheureux serfs qui doivent alimenter leur ménage et même fournir à leurs habitudes de bonne chère et d'ivrognerie. Cest

422 GUAPiTftfi VIII.

surtout à la veille d'uae grande fête que le prêtre russe a beau jeu pour faire une abondante moisson de volailles, d'oeuls et de gruau. Fanai ces fêtes, celles de Flkques sont les plus remarquables et durent une semaine entière. Pendant le carême de sept semaines qui les précède, le Husse ne doit manger ni œufs, ni Tiande, ni poissons, ni builei ni beurre, ni fromage. Toute sa nourriture consiste alors en oonoom* bres salés, en I^;umes cuits à Teau et en différents gruaux apprêtés de la même manièi^. bon coursée à soutenir une aussi longue pénitence prouve toute la puissance d'une idée religieuse sur ces âmes grossières.

Dans les derniers jours qui précèdent la fête , il ne lui est permis de prendre quelque nourrituie qu'au coucber du soleil , et Ton peut dire alors que Teau-devie est un véritable bien&it pour lui.

11 est impossible de se figuier tous les débats qui ont lieu eutre le pope et les paysans pendant ces solennités. Comme le Russe doit alors bon gré mal gré accomplir ses devcurs de religion, il se trouve à la merci du prêtre, qui, bien entendu, lui fait payer le plus cher possible sou absolution, et tient un véritable tarif y où sont cotés minutieusement les méfaits et les punitions. Ainsi , pour un vol, tant de douzaines d'œufs; pour l'oubli d'un jeûue, tant de poules, etc. Si le serf se montre récalcitrant, la puuiliou est doublée, et rien ne peut l'empêcher de la subir; jamais il ne lui viendra à l'esprit de se plaindre à son seigneur

de TaTidité du pope; car, à coup sûr, il se croirait damué pour réternité.

Lorsque oes fêtes anÎTèrenti nous étudi&ines avec soin les curieux détails qui s'j rattachent; nous allons en repiodiiiie (quelques -uns, en thchant de rendre dans toule leur simplicité ces mœurs du nord , qui ont comme les autres, leur c6té pittoresque* Cest alors seulement qu'on peut bien juger de cette ancienne hospitalité moscovite, si célèbre autrefois, mais dont les traditions s'effacent de jour en jour.

Tant que durent ces fôtes, les seigneurs tiennent table ouTcrte, et chacun peut Tenir ê*j asseoir et prendre part au lesliu. C'est ainsi que iàisaientces knias (princes) et ces boyards qui vivaient en souverains dans leurs demeures féodales, et dont rhospitalités'ëtendait sur tons les étrangers, sans distinction de pays ni de naissance. D'après ce que préleudcut plusieurs voyageurs, cet usage patriarcal se pratique encore dans quelques femilles de la Grande-Russie. Mais ici , excepté leurs jours de gala, la plupart des pometchiks Tivent avec une mesquinerie qui donne une triste idée de leur fortune ou de leur caractère.

Pour en revenir à nos fêtes de Pâques, la dernière semaine du carême est consacrée à faire une immense quantité de gâteaux , de brioches et de pains de Pâques, et à teindre des œufs de toutes les couleurs. On fit Tenir exprès de Kherson un peintre pour cette dernière opération. 11 en peignit plus d'un millier, la

424 CHAPITRE Vin.

plupart chargés de chérubins , d'anges boui&s , de viei'ges et de tous les saints du paradis. L'économie eatiére était bouleversée ^ les travaux interrompuB, rautorilé de riortendant suspendue; dans une telle circonstance chacun voulait pai licipcr aux préparatifs de la féte : les uns plaçaient des escarpolettes , d'autres arrangeaient la salle de danse; ceux- ci faisaient leurs dévotions, ceux-là allaient presque s*asphyxier dans des bains de vapeur, qui sont un des plusgi iud.^ plaisirs du peuple msse : tous, eniin, s agitaient de foçon ou d'autre. Un joueur d'orgues était retenu longtemps d'avance, et aussitôt qu'il arriva, toutes les physiouoiules s'épanouirent. Les Russes aiment la musique avec passion. Lorsque leurs travaux sont liais, on les voit pendant les longues soirées d'été se mettre en rond et chanter avec un ensemble qui annonce chez eux un sens musical très -prononcé. Leurs airs sont fort simples et remplis de mélancolie. Quand on les entend le soir s'élever plaintivement du sein d'une profonde solitude, on ressent une émotion que beaucoup de musiques savantes ne font pas toujours éprouver.

Bnfin le jour de Pâques arriva. Dès le matin nous fûmes très -surpris de trouver notre salon rempli d hommes qui nous attendaient , en iatsant de fréquentes libations d'eau-de-vie« La veille on nous avait envoyé, avec deux bouteilles de cette liqueur ^ une grande corbeille de gâteaux, de fruits secs et d'oeufs

peints , flans nous prérenir à quoi tout cela nous servirait. Mais en Toyaat ces paysans endimanchés, à

qui un domestiqué versait continuellement à boire, pour leur faire mis doute attendre plus patiemment notre arrivée , nous comprimes l'utilité d'une pareille précaution.

Aussitôt que mon maii parut, toutes ces barbes rousses vinrent chacune à leur tour lui présenter gravement un craf peint, en aoeompagoant ce don de trois robustes baisers. Pour se conformer à Vusage du pays, iiioii mari dut à son tour leur (lonuci un œuf et tremper ses lèvres dans le verre d'cau-de-vie qu'il leur présentait lui-même. Mais la cérémonie ne se borna pas là : Kouda barêgni, Kùoda barégni (où est madame), nada ischio (il faut aussi), et voilà que je fus forcée de venir au milieu d eux recevoir ma part d'œufs et d'embrassades. Pendant toute la semaine de PSiques, le paysan a le droit d*embrasser qui il lui plaît, sans que l'empereur et l'impératrice puissent se soustraire à l'accolade. C'est un reste des anciennes mœurs patriarcales, qui se conservèrent si longtemps intactes dans tout le nord de l'Europe. En Russie surtout, où les extrêmes se touchent, on voit encore aujourd'hui le serf tutoyer le czar face à lace et lui donner le nom de père.

Lorsque nous fûmes débarrassés de ces étranges visiteurs, nous nous lendimes dans la salle à manger, où le repas du matin était servi avec une profusion

digae du temps de Pantagruel. Au beau milieu de la table on Tojait un cochon de lait, flanqué de plusieurs jambonneaux, de saucissons, d'andouilles, de boudins et de plusieurs grosses pièces de gibier. Un magni6que pâté» oontenapt au moins une douzaine de lièvres , se dressait en forteresse à l'extrémité de la table, el paraissait fort capable de soutenir la la^e des assaillants. Lesoudag et le sterlet, ces beaux poissons de la Russie méridionale, couverts dlierbes odoriférantes , annonçaient le voisinage de la mer. Qu'on ajoute encore toutes les li(|iieurs possibles, des cristaux remplis de coniilures , une multiludc de brioches eu forme de tours avec la plate-forme glacée et diai^ée de bonbons, et Ton aura une idée du luxe de comestibles qu'étalent les seigneuis russes en pareille circonstance.

Le général Potier, eu véritable graad-seigueur, était entouré de tous les employés de sa maison , et de quelques autres convives, attendant impatiemment l'arrivée du pope, dont la bénédiction était indispensable pour commencer le repas. A dix heures précises il arriva, suivi d'un moine, et se mit à psalmodier un alléluia, en feisant deux ou trois fois le tour de la table; puis, bénissant chaque mets l'un apiès l'autre, il finit par attaquer bravement le cochon de lait, dont il se servit la meilleure pait. Ce fut le signal : chacun prit sans fiiçon ce qui lui convenait; le pàtë, les jambonneaux, les poissons , tout y passa. Pendant plus d'un quart d'heure ce ne Ait plus qu'un bruit de fourchettes,

de mâchoiies el de yenes s'eali'echoquaDt sans ioterruption. Le pope donnait l'exemple, et sa âgure rubiconde témoignait assez du plaisir que lui causait un tel exercice.

Les Russes soot généralement d'une gloutonnerie qui n'a peut^re pas d'exemple ailleurs. L'âpreté de leur climat et leurs lîicultés digestives, leur com* mandent une uournlure presque continuelle. Ils font einq repas par jour, mais si copieux et si substantiels, qu'un seul suffirait pour nourrir largement un habitant du midi.

Pendant le repas un chœur de jeunes filles vint se placer devant les iéuétres et chanta plusieurs airs nationaux avec beaucoup d'ensemble et de charme. On leur fit ensuite la distribution accoutumée de noisettes, qu*elles reçurent avec des transports de joie. £scla^es de leurs habitudes, les Russes conservent religieusement tous les uss^es de leurs aSeux, et à leurs yeux y les fttes de P&ques ne pourraient exister sans œufs ni noisettes.

En sortant de table nous nous rendîmes à l'endroit oà la fête a?ait lieu. Mais je n'y vis rien qui annonçât cette joie frandie et ce plaisir ytf qui assaisonnent ailleurs toute fête populaire. Les Petiles-Russiennes , vêtues de leurs plus beaux atours, se suspendaient aux escarpolettes, je ne dirai pas gracieusement, mais très -hardiment et de manière à fiûre honte aux hommes, qui préféraient au plaisir de les regarder

438 CHAPITRE vm.

celui de se gorger d'eau-de-vie daus leurs kabacks eafumés. D'autres dansaieet au son de Torgue atcc des cayaliers dont les fréquents zig^zags accusaient les nombreuses libations. Quelques vieilles femmes ivresmortes allaient d'un groupe à l'autre chantant des chansons obscènes et tombant ça et là au milieu du chemin» sans que personne songeât à les relever.

Nous rcmarquâiiics en cette circouslance une chose qui caractérise esseutieilement le peuple russe : c'est qu'au milieu de cette ivresse générale il n'y avait aucune rixe , pas même à coups de poiogs. Rien ne peut faire sortir les IWisst s de leur apathie; rien ne peut leur fouelLer le sang dans les veines : ils sont esclaves jusque dans leur ivresse.

Le lendenuiin nous aliftiùes dîner diez un voisin du général , qui nous reçut avec une sompluosilé des plus remarquables. Avant de nous mettre à table, on nous fit passer dans un petit cabinet dont le dressoir était chargé de viandes froides , de caviar, de concombres salés, de liqueurs; tout cela pour nous mettre en appétit. Cette collation , que les Russes appellent sagouska, précède toujours leurs repas. CSomme on le voit , ils ne se fient pas à leur appétit naturel et ont encore recours à des excitants pour faire meilleui'e contenance, à table.

Tant que dura le repas, quarante jeunes, gens nous firent entendre de beaux morceaux d'harmonie et quelques airs cosaques qui nous piureut beaucoup.

Le fleigneur chez qui nous nous trouvions est un des plus riches propriétaires de la Nouvelle > Russie et a

conservé dans sa manière de vivre beaucoup des ancieas usages. Ses musiciens sont des esclaves dirigés par un Italien, qui depuis nombre d'années est attaché à sa maison en qualité de maître de chapelle.

Telles sout les fêles de Pâques. On voit qu'elles consistent en somme, à manger et à boire outre mesure. La semaine entière s*écoule ainsi ^ et pendant tout ce temps l'autorité des maîtres est à peu près méconnue. Le cocher déserte 1 écurie ^ le cuisinier sa cuisine, la témme de charge le klodavoi, tous sont ivres, tous sont en fête , tous veulent jouir d'une liberté si impatiemment attendue.

Les réjouissances eu ville sont les mêmes : le Katchelini, espèce de foire qui dure trois jours, réunit toutes les classes de la société. Les nobles et les emplojcs s'y promènent en voiture, mais le peuple n'y fait pas autre chose qu'à la campagne; seulement il a la satisfaction de s y enivrer en meilleure compagnie.

De» éUBmolci condilioiii ikla todété en HiittM.~OifMUMli<Mi ei hiinrw cfaie de la noblesse. — Mécontcntemenl de I* vieille aristoenUe. — La

classe des naarcfirin-l-. — Le «iprvagp • les pay^ms ih^ la couronne et les paysans des terres seigneariales ; leur état moral «t inteUedudj leur émancipation,

Ea Russie, la nation se dmse en deux grandes

classes : rarislocralie , qui jouit de tous les privilèges, et le peuple, qui supporte toutes les charges.

11 ne fout pas cependant nous faire de Taristocratîe russe Tidée que nous avons de cdle de TAllemagne ou de Tancienne France. La noblesse, en Russie, n*est pas exciust¥emeiit, comme dans les autres États de TEurope, une oonséquenoe de la naissance. Chaque homme libre peut devenir noble, en serrant l'Ëtal soit dans le civil, soit dans le mililaiie, avec cette seule différence que le lils d'un noble obtient un grade peu de temps après son entrée au service, tandis que celui d*un roturier ne l'obtient qu'au bout de douze ans , à moins qu*il n'ait loccasion de se distinguer; occasion qui du reste est facile à trouver pour ceux qui veulent ou peuvent Tadieter.

Les premières modifications sérieuses apportées à l'organisation de la nublesse sont anlét ieures à Pierre ie Crand, et Foedor Âlexievitz, en brûlant les chartes

CHAHTAË IX. 151

et les privilèges de Taristocratie > essaya le premier d'anéantir la distinctiou que les boyai-ds voulaient établir entre la grande et la peùie noblesse : chose extrêmement curieuse , à ravéDement au tréne de ce smnnerain, les rangs eux-mêmes étaient héréditaires en Russie et il nVlait pas raie (ju'oq se privât des services d'un homme qui eût pu iàire un excellent général» parce que ses ancêtres u'aTaîent pas occupé ce posfte élevé, que des militaires sans talents obtenaient par droit de naissance. On a souvent cité dans ces derniers temps cette célèbre formule : Les boyards ani M ^a»is et le Czar a ordonné, et on en a fait le thème de violentes accusations contre l'usurpation des souverains moscovites. Cependant, comme les faits hiatoriques le démontrent, le prétendu pouvoir de la noblesse a toujours été illusoire, et cette institution tant vantée, tant regrettée, ne servait en définitive qu'à décharger les czars de toute responsabilité personnelle. L'esprit de résistance, quoi qu'on en dise, n*a jamais été un trait Caractéristique de la noblesse russe. Sans doute , il y a eu de fréquentes conspirations en Russie; mais ces conspirations, uniquement dirigées contre la vie du souverain, ne changeaient en rien k nature des institutions* La facilité avec laquelle le christianisme s'introduisit dans le pays, nous donne d^ailleursune preuve frappante de l'aveugle servilité du peuple russe* Un jour Wiadimir fit publier dans la ville de Kiew, que tous les habitants mœnt à se

i 52 CtiA]>lTftE IX.

rendre le lendemain sur les bords du Dnieper pour

receroir le baptême, et le lendemain, sans secousse ni eoutrainte^ à Theure désignée, tous les habitants de kiew furent chrétiens.

Les institutions actuelles de la noblesse russe remontent au l ognc de Pierre le Grand. Les innovations de ce souverain avaient alors eicité de violents mécontentements y et la noblesse, non encore laçonnée au régime qui pèse aujourd'hui sur elle, inspirait de sérieuses inquiétudes au chef du gouvernement. Le mojren que Pierre 1." jugea le plus propre à réduire la vieille aristocratie à la nullité, fut d'ouvrir la carrière des honneurs à tous ceux de ses sujets qui n'étaient pas serfs. Cependant, afin de ne pas trop heurter les esprits, il fixa entre les nobles et les roturiers une dififêrence dans la durée du service nécessaire pour parvenir au premier grade qui devait les rendre égaux. Tl établit ainsi la hiérarchie des rangs et les conditions du passage de l'un à l'autre; et voulant consacrer par son exemple ses institutions, il feignit de s'y soumettre lui-même, et de parcourir successivement les différents degrés de l'échelle nobiliaire qu U venait d'instituer.

Par le grade d'officier dans le militaire on acquiert te titre de gmtilhomme, c'est-à-dire la noblesse héréditaire; mais dans le civil cette qualité u'est que personnelle jusqu'au rang d'assesseur de coll^.

1* même hiérardiie se retrouve dans les deux car-

rières. Voici les rapports qu*oiil entre eux leurs gracies respectifs : Celui de régistrateur de collège ou de la quatorzième classe (qui est la deruière) , équivaut au raug d'enseigne; celui de ifecréiaire du gouvernement, à oeluî de sous-lieutenant; secrétaire de collège, lieutenant; conseiller honoraire, capitaine; assesseur de collège, major; conseiller de cour, lieutenant-colonel ; conseiller de collège f colonel ; conseiller d'État, brigadier; conseiller ^Aat actuel, gènéral-major ; conseiller prhé, lieatenant-gênèral ; conseiller privé actuel , général en chef,

Uae fois admis daos la quatorzième classe, Fou devient noble et Ton jouit de tous les priyil^es accordés à la noblesse sur le même pied qu'un comte de l'empire, à cela près, qu'on ne peut avoir d'esclaves à soi avant d'être parvenu au grade d'assesseur de ooU^y à moins qu'on ne soit né gentilhomme.

11 résulte de cette organisation qu*en Russie la considération ne s'allache pas à la naissance elle-même, mais seulement aux grades» qu'on évalue suivant leur degré d'élévation. Comme on passe de l'un à l'autre , après une période de temps fi^é par les statuts, et surtout par la laveur dont on jouit, il n'esl pas un régistrateur de collège^ quelle que soit son extraction, qui ne puisse aspirer à gagner le pas sur les premières familles de l'empire, et les exemples de ces élévations ne sont pas rares. Il faut néanmoins avouer que les anciennes familles ont plus de chances d'avancement que les autres; mais elles doivent cet a van-

i54 CHAPITRE IX.

tage plutôt à leur fortune qu'à leur influeiioe personuelle.

Ces instiUiliuus étant encore en ligueur, on voit que l'organisation de la noblesse est iofiniuieat plus libérale en Russie que partout ailleurs, et que ses titres ne sont en râJitë que des récompenses accordées au service. Toutefois les lois de Pierre le Grand n'en ont pas moins servi admirablement la politique des souverains moscovites. L'ancienne noblesse a perdu toute espèce d'influence, et ses grandes familles, reléguées pour la plupart à Moscou, ne peuvent plus que protester par leur inaction et leur éloignement de la cour contre Tëtat d'impuissance auquel on les a réduites; derniers et inutiles efforts d'un pouvoir qui nest plus, et qui n'a aucune chance de reuallre.

Si, pour parvenir à la noblesse, on eût dû fatalement passer par la triste condition de soldat, il est évident qu*il n*y aurait pas aujourd'hui la dixième partie des genliishomnies qui cucomhreul la surface de Tempire. Malgré leur état de servitude et d'abjeo> tion, bien peu de roturiers auraient eu le couragie de songer à s'anoblir en se soumettant volontairemeut aux épreuves d'un noviciat de plusieurs années sous les aimes et le bâton. îliiais il leur restait U voie du service oivil, qui menait au même but, sans être semée d'autant d épiaes, et qui leur présentait, même comparativement, bien plus d'avantages qu'à la uo- Itlesse* Tandis que Ijes, nobles, en embrassant la car-

rière militaire, faisaient seulement une courte apparition de forme daas les rangs de soldais, pour être reçus aussitôt sous-olliacrs el j^eu de mois après officiers, ib étaient astreints dans le civil à travailler au moins deux ou trois ans comme àttachës à une admiuislralioa, avant d'être promus au premier grade, il est vrai que le service des roturiers était lixë à douze ans; mais on a déjà parlé des Êuâlités qu'ils avaient pour abr^;er cet apprentissage.

Mais d'un autre colë, cette trop grande facilité à obtenir les privilèges de la noMesse, a donné naissance à une aristooratie subalterne la plus insupportable et la plus oppressive qu*il soit possible * d*ima«giner, et a multiplié à l iafini le nombre des employés attachés aux différentes admmistratious. iout iiusse qui n'est pas serf, doit naturellement servir, ne fût-ce que pour obtenir le rang de la quatorzième classe; car autrement il retomberait, à peu de chose près, dans la cat^orie des esclaves, ne jouirait plus d'au- . Gune protection sérieuse, et se trouverait exposé aux vexations continuelles de la noblesse et des admiuisliatioiis. Aussi, bien des individus s'estiment-ils heureux d'accepter soixante francs de traitement annuel pour avoir la permission de travailler dans un bureau, et il en résulte que les employés subalternes seul loict;8 de voler poui pouvoir subsister. Telle est une des principales causes de la vénalité et du triste état des administrations de la Russie*

13G CBAPITUE IX.

Les règlements de Pierre le Grand ont, sans doute; élë excellents dans le principe , el ce souveraia aurait eu peine à trouver un moyen plus efficace pour mattriser la noblesse et la mettre à ses pieds. Mais aujourd'hui que le résultat est obtenu, que le but est largement atteint, ces iustitutious demandent à être modifiées; car le pays étant placé dans des conditions toutes différentes, elles ne serrent plus qu*à augmenter outre mesure le chiffre d'une funeste bureaucratie et à entraver le développement de la bourgeoisie et du tiers-état. Toute lambition d'un fils de prêtre ou de marchand consiste à devenir noble, et il làut qu'il soit complètement dénué de ressources , pour ne pas se résigner à travailler dix ans de sa vie dans un bureau, afin d'obtenir un rang dans la quatorzième classe. Cette ambition est du reste parfaitement mo* tivée par la triste condition de tout ce qui n'est pas noble. Il n'est pas de pays où les industriels et les marchands soient moins considérés qu'en Russie. Ils sont journellement soumis aux insultes et aux affronts des derniers employés d'une chancellerie, et c'est seulement à force de Huaucer qu ils parviennent à arracher le moindre acte de justice. Que de fois j'ai rencontré, dans des stations de poste, de malheureux n^^ants qui, sans oser se plaindre, attendaient depuis quai^nte-huit heures et plus, le bon plaisir d'un écrivain. Leurs papiers avaient beau être en règle, le noble de la quatorzième classe s'en moquait ; et ne se déci-

ciUPiTRË IX* 437

dait à donner des cbeTaux , qu'après avoir fortement raoçonué ceux que dans son orgueil aristocratique il appelait des particulars Tschelevecks. Les mêmes désagréments attendent Tëtranger qui, se fiant à sa feuille de route ) entreprend un voyage sans décoration à sa boutonnière et sans aucun titre à faire valoii . J'en parle par expérience; car plus de deux ans passés à parcourir la Russie comme simple particulier» m'ont mis à même d'apprécier Tamabilité de la noblesse de la quatorzième classe. Plus tard, chargé d une mission scientifique par le gouyernement russe, je pris successivement le rang de major , de lieutenant-colonel et de colonel; et alors je n'eus plus rien à désirer; les écrivains de poste et les autres employés me recevaient avec toute la politesse imaginable, les chevaux ne manquaient nulle part> et comme le titre dont j'étais affublé me donnait le droit de distribuer impunément quelques coups de cravache, mes désirs se réalisaient avec une promptitude vraiment magique.

Sous l'influence d'une pareille oi^^nisation, Faristocratie se développerait à l'infini dans un pays libre. Mais il n'en est pas de même en Russie, où le chiffre des hommes qui peuvent parvenir à un grade est extrêmement restreint, au milieu d'une population composée surtout d'esclaves. Ainsi la noblesse béré* dilaire et persouuelle ne compte pas plus de 363,653 têtes mâles, et cependant comme le service est le seul moyen d'arriverà une influence et à une considération

réelles, les Russes d*eitractioii libre embrasseat tous', soit la carrière militaire, soit la carrière civile, et se inamlieuueul à leur posle le plus longlemps possible; car une fois reatrés daas la yie privée, il n'y a plus pour eux qu'oubli et abaudoo : dès qu'il a endossé le costume bourgeois, le fonctioniiaire le plus recoin* mandable se voit exposé aux yesations du dernier des employés; les subalternes f»<ennent alors leur revancbe, et ils ne laissent passer aucune occasion d'abuser de leur position à Tëgard de leur supérieur d'autrefois.

De pareilles institutions sociales oui iatalement contribué à exciter une antipatbie des plus prononcées entre lancienne aristocratie et les parvenus, et l'empereur accorde naturellement sa préfîirence et ses faveurs à ceux qui iui doivent tout et dont li n'a rien à redouter. De la sorte, la noblesse nouvelle a insen* siblement supplanté les vieux bojaids. Mais les places qu'elle occupe et les traitements pécuniaires qu'elle reçoit, la rattacbent naturellement au gouveroemeat établi, et par conséquent elle n'offre aucun élément révolutionnaire. Également mal vue des nobles de race qu'elle a détrônés et des paysans qu'elle opprime, elle est d'aillem s trop peu nombreuse pour pouvoir agir par elle-même. D'un autre c6té, la hiérarchie des rangs et la haute importance qu'on attache aux distinctions sociales, empêchent toute union véritable, toute sympathie morale entre les différenlâ membres de cette classe de la société russe. Le ciar, qui connaît

parlai temeot Tesprit de cette noblesse, ne se fait nullement illusion sur sa vénalité et sa corruption; 8i dans

les circonsUiiiœs présentes il l'honore d'une bienveillance spéciale, c'est uniquement parce qu'il trouve en elle une abn^tion plua absolue ^ une obéissance plu9 aveugle que dans la vieille ariatocratie, dont les anciennes prérogatives et les prétentions ambitieuses ne peuvent être qu'en opposition avec la volonté im^ périale. Quant aux révolution» qui pourraient résulter du mécontentement de cette dernière, il ne £aiut pas s*y méprendre, elles ne s'attaqueront jamais au régime politique et moral du pays, elles seront toujours ce qu'elles ont toujours été, uniquement dirigées contre le cbef du gouvernement lui-même. Bn Russie, il n'j a de possible aujourd'hui que des conspiiaUuus, et ce qui le prouve, cest Fimpuissanoe et l'avortement de la colère que les souverains ont soulevée chez .les seigneurs toutes les fois qu'ils ont voulu toucher à la question de Fémaucipation des esclaves.

Les czars n'ont pas été moins habiles que les rois de France dans leurs luttes contre l'aristocratie, et ils ont eu sur oeux-d l'avantage d'être beaucoup mieux servis par les circonstances. Nous voyons les souverains russes s'appliquer, comme LouisXl, à abaisser les grands feudataires de la couronne; mais entre l'ceuvre des deux monarchies il y a cette différence, que les nobles fraiivais pouvaient avoir et avaient souvent des armées sur pied, tandis que les nobkss en Russie n'ont que

440 CHAPITBE IX.

des oohspirations secrètes à opposer à la puissance de leur dominateur, et ne réussiront jamais à soulerer

leurs pavsaiis contre rautorilé inipéi iale.

Maintenant quelles sont les destinées réservées à la noblesse russe, et quel rôle jouera- t-elle dans Thistoire future du pajs? Tl nous semble, nous TaTouons, qu'elle présente peu de lessuurces et peu de vitalité, et nous doutons que Ton puisse attendre d'elle une r^nératioa radicale pour Tempire* L^influenoe européenne lui a été fatale; elle a touIu s*înitier trop TÎte à nos progrès; elle a cherché à se mettre, sans transition aucune, de niveau avec les autres nations, et de ses efforts il n'a dû forcément sortir que de la corruption , de la démoralisation et une civilisation factice, . superlicielle, qui, en abâtardissant le pays, lui a enlevé tout ce qu'il avait de force nationale.

Sans doute il existe en Russie comme ailleurs des bommes aux sentiments nobles et patriotiques, et qui s'inléi'essent vivement à Taveuir et à la grandeur de leur pays; mais ils se sont peut-être engagés dans une lausse voie; et il est à craindre qu'en adoptant dans toute leur extension nos principes libéraux, et en cherchant à les appliquer chez eux, ils fassent plus de mal encore que les conservateurs obstinés, qui se laissent tranquillement emporter par le cours du temps et des circonstances.

Aussi, après avoir étudié l'influence de la civilisation européenne sur la Russie, nous comprenons parfaite-

ment les efiorU que fait Tempereiir Nicolas pour

isoler autant que possible son pa^s, et pour lui iciidic sa naliooaiité primitive. Désespérant de Favenir de sa noblesse, il yeut sans doute prëserrer de l'écueil contre lequel elle s*est heurtée, le tiers-état dont le développement s'effectue) a iiiinian(|nablement tôt ou tard. Et certes, ce n'est pas dans quelcjues milliers de nobles qu'il peut espérer trouver des éléments de gi<andeur et de prospérité pour le pr^nt et TaTcnir.

Après la noblesse Tiennent les uiaicbaiids et les boui^^eois. Au nombre d environ un million et demi, ils constituent aujourd'hui le premier nojau du tiersétat. Ils sont exdusiTement absorbés par le commerce et les intérêts pécuniaires. On compte pai nii eux des hommes fort riches, et ils peuvent remplir les fonctions inoffensives de maires dans les villes. La noblesse professe pour cette classe presque autant de mépris que pour les esclaves, et ne lui épargne ni injustice ni avanie; mais le marchand russe est letre le plus calme, le plus patient que Ton puisse imaginer, et en présence de Tesclavage et de la triste condition des soldats, il regarde son sort comme l'idéal du bonheur. Jusqu'au règne d'Ivan iV, les marchands jouissaient en Russie de privil^es assez étendus. Ils étaient, il est vrai, placés, comme de nos jours, après la dernière classe de la noblesse; mais on les considérait comme partie constituante du gouvernement : on les appelait aux grandes assemblées de la nation, et ils y donnaient leurs suffrages comme les boyards.

i42 CHAPITRE IX,

Uemperenr Niooh» a cherché daiu ces dernières

années à relever leur corps dans l'opiuiou publique, en leur accordant plusieurs prérogatives qui n^appartiennent qu'à la noblesse : se» efforts toutefois n'ont eu jusqu'à présent que peu de résultats; le seul moyen d'eiiLouier de considération cette classe importante, serait de lui ouvrir la carrière de la noblesse , sans l'assujettir au serrice du gouTemement* Et certes, un individu qui contribue à développer le commerce et l'industrie de son pays, a, pour le moins, autaul «le droits aux titres qu'un écrivain de chancellerie, dont la vie se passe à tromper ses supérieurs et à voler les malheureux qui ont albire à lui. Si jamais Tem* pereur prenait une pareille résolution, il en résulterait un autre avantage, bien plus important encore; celui de détruire peu à peu tous les-abus de l'organisation nobiliaire actuelle, et de débarrasser immédiat ment les administrations de tous ces employés do bas étage , qui encombrent les bureaux uniquement dans le but d'obtenir un rang dans la hiérarehie de la noblesie.

Les marchands russes et étrangers établis dans le pays sont partagés en trois catégories distinctes, appe-

Ceux de première guilde doivent justifier d*un car

pital de 50,000 roubles. Ils ont droit de ]r)Osséder des manuiactures , des maisons de ville et de campagne et des jardins. Leur commerce peut s'étendre à Tinté-

rieur et à Textérieur de l'empire; iU sont affranchis des peines corporelles; enfin , comme les nobles héré*

ditaires, ils ont la liberté d'atteler quatre chevaux à leur voiture; mais ils payent '6000 roubles de patente* Ceux de seconde guilde sont tenus de lldre preuve d*un capital de 20,000 roubles; ils ne trafiquent que dans l'intérieur de l'empire. Ils peuvent être propriétaires de fabriques, d'hôtels, de bateaux; mais il leur est défendu d'avoir plus de deux chevaux à leurs voitures.

Ceux de troisième guilde, dont on n'exige qu'un capital de 8000 roubles, font le commerce de détail dans les villes et les campagnes, tiennent des aubeigies et des métiers de febricatÊon, et fréquentent les foires comme boutiquiers.

Les paysans qui se livrent au commerce ne sont astreints à justifier d'aucun eapitah

Tableau des marchands des diverses gmides en 1839.

Harabaïuk de 1." svîlde 880

— . de 2,« 1874

— de a.*^ 33808

VajtÊin ayant pernuMoii de faire le orauncroe . . 6209

Cammi 8345

Total 50215

Les esclaves ibrment la classe la plus considérable de la population russe : tant paysans de la couronne et des apanages, que serfs des terres seigneuriales, ils

soDt au nombre de plus de 45,000,000 jchiffi^ énorme, lorsqu'on le compare à celui de la noblesse.

Nous a'eatreroDS dans aucun détail historique sur l'origiDe du servage en Russie; chacun sait que son

institution est assez moderne et que la servitude, quoique existant depuis longtemps de lait, n'a été légalement établie dans l'empire qu*en vertu d'un oukase promulgué par Boris Godounof. Nous nous bornerons à faire connaître l'organisation du servage tel qu'il existe aujourd'hui.

Les esclaves se partagent en deux catégories distinctes : ceux qui appartiennent à la couronne et ceux qui appartiennent à des particuliers. Les premiers sont aujourd'hui administrés par un ministère spécial, dit des domaines de la couronne, créé le 1." janvier 1838, et présidé par le général comte Kizilew. D'après la loi ils doivent payer annuellement en imposition à la couronne quinze roubles par âme màle; mais, grâce à l'avidité des employés, cette taie s'élève presque toujours à trente et trente-cinq roubles. Outre ces contributions, ils sont soumis à des corvées pour l'entretien des routes et les travaux publics; ei de plus, ils peuvent être mis en réquisition pour le transport et la nourriture des soldats. Quant à ces deux dernim services, ils en sont, il est vrai , rétribués par des reçus payables sur le U ésor ; mais jamais ces billets ne sont acquittés. Enfin, vient le recrutement militaire, qui, dans ces dernières années, a pris jusqu'aux six millièmes de la population màle dans les gouvernements de la Nouvelle-Russie.

Ed échange de toutes ces charges , le paysan reçoit de la couronne la terre qui lui est nécessaire pour sa subsistance. Dans la Russie méridionale on lui accorde au moins huit hectares; mais on n'est pas aussi généreux dans la Grande-Russie, où la population est plus considérables Quoi qu*on en ait dit, le serf de la couronne n'est ni malheureux, ni misérable, et l'esdavage ne peut être que favorable à la vie matérielle et animale, la seule qui soit encore comprise par la plus grande partie des Russes* A part les années de

1. Dans les provinces qui s'étendent au pied du Caucase, dans les steppes des gouvanements de Saratof, d'Orenbourg, de Kherson et deTauride, on aecorde généralement à cbaque indi- TÎdu màle Jusqu'à 10 et 11 déciatînes de terres dans le gouyernement d'Ekaterinoslaw, arrosé par le Dnieper , dans ceux de Novogorod et de Nijni-Novegorod, 8 à 10 déciatînes; dans les goayernemenfs de Pcrm et de Viatka , au pied de l'Oural , dans ceux de Kostroma et de Penza, dans la Volhynie, et enfin, sur les bords de la mer Baltique, en Livonic, à 8 déciatincs; dans la vaste région qui embrasse une grande partie des provinces centrales, comme les gouvernements de Casan, de Riazan , Tambof, Voronège , Kalouga , Orcî, Kharkoi , Kiev, Mohilef, Smoiensk, Vilna, Tver, Wladimir, Saint-Pétersbourg, etc., 3 à 5 déciatînes; dans les environs immédiats de l'ancit nnc capitale, c'est-à-dire dans les gouvernements de Moscou , de Vologda , d'Olonetz, de Kourzk, de, Toula, de Tschcrnikof, de Jaroslaw, de Vitepsk et de Minsk , 2 à 3 déciatines; enûn , dans les régions boisées et marécageuses du gouvernement d'Arkhangel, dans la riche Podolie, dans le gouvernement de Grodno, et en Courlande, 1 à 2 déciatines.

146 caAPiTiiE IX.

grande disette, qui déciment aouyent le pays, le paysan a son existence assurée, sou chez lui ^ son bétail, son champ el son sai i^in, et si Ton veut juger du bien-être par l'absence des souffiranoes morales et physiques, il peut être considéré comme plus heureux que les paysans libres des autres Etats de TEurope. Nourri selon ses besoins, bien chauûe pendant TbiYer, l'espril d^^agé de toutes ces inquiétudes d'ayenir qui remplissent cfaei nous la vie du prolétaire , doté par la nature d*une constitution robuste, il possède tous les éléments de ce bonheur négalif qui repose sur rignorance et sur le sommeil de tout sentiment de dignité humaine. D'un autre côté , TeadaTe est si sobre, il lui faut si peu de chose pour vivre , ses besoins sont tellement bornés, que la pauvreté comme elle existe dans nos pays civilisés, est une exception des plus rares en Russie. Mais toutes ces conditions d'existence forment une vie essentiellement brutale, et l'être le plus malheureux de la France ne voudrait certainement pas échanger son sort contre celui du paysan moscoTÎte.

On ne saurait cependant le contester, les esclaves de la couronne jouissent d'une liberté presque complète. Simplement attachés au sol, ils sont maîtres de leur temps et peuvent même obtenir la permission d'aller dans les villes et chez les propriétaires exercer une industrie quelconque. Aussi, uetait-ce en raison des diihcultés que présente l'affranchissement des serfs

GHAPlTftElX. 447

particuliers, les paysans de la couronne pourraientiis être dès aujourd'hui déclarés indépendants sans aucune espèce de danger pour l'empire. £a d^nitive, Torgaaisation matérielle du servage de la couronne n'a rien qui puisse naotiver tant de récriminations; elle est eu parfaite harmonie avec l'état actuel de la civili> sation des paysans. Si dans certaines contrées les serft Impériaux gémissent dans la misère et le dénuement , cela tient uniquement soit à Taviditéel à la corruption des employés et des administrateurs , soit au manque de débouchés pour les produits du sol, et non à la loi même qui règle l'esclavage.

Su us )e rapport moral, comme sous le rappoil matériel , la condition des esclaves des terres seigneuriales est moins satisfaisante que celle des esdaves de la couronne. Ils sont soumis à l'arbitraire et à des vexations vSans nombie, surtout lorsqu'ils appartiennent à de petits propriétaires , ou qu'ils sont sous la dépendance immédiate des intendants. U existe bien, il est yrai , des règlements très-sévères pour les protéger cuiilie les exigences de leurs seigneurs; mais ceux-ci, par leur position sociale et les emplois qu'ils occupent, n'en sont pas moins touirpuissants ; et quelque abus qu'ils fassent de leur autorité, ils sont toujours sûrs de l'impunité : grâce à la y(. ualité de la justice, ils savent que tout recours contre eux devient, inutile. Il n'est guère qu'un seul cas où le paysan puisse espérer qu'on fesse droit à ses réclamations :

c'est lorsqu'il existe quelque inimitié entre son mailre et les admiaiâtrateurs; mais ii faut qu'il soit bleu maU heureux pour oser ae plaindre, car il n'ignore pas que tôt ou tard il aéra toujours la victime de sa rébellion. Nous devons toutefois le reconnaître, les seigneurs se conduisent souvent à l'égard de leurs serfs avec la plus grande humanité, et ils ont fini par comprendre qu'en s'intéressant à leur bien-être, ils travaillent à l'augmentation de leur propre fortune. Il est seulement à regrettei' que leurs etlorts soient presque constamment paralysés par les rapines et Tinsatiable avidité de leurs intendants et de leurs hommes d*affiiires.

Les esclaves particuliers, dont le nombre s'élève à peu près à vingt- trois millions, paient à la couronne huit roubles d'imposition par tète mâle et doivent donner la moitié de leur temps à leurs maîtres. Ib Il a^aillent ordinairement pour ceux-ci trois jours par semaine, et pour eux-mêmes les trois autres jours. De son côté , le propriétaire leur accorde cinq à six hectares de terre et souvent plus; et tous les produits qu'ils en retirent leur sont acquis légalement en pleine et entière propriété. Ils sont, eu outre , tenus de fournir tous les gens nécessaires au service domestique de leur maître et de se soumettre à une foule de corvées qui dépendent entièrement du caprice de ce deinier. Un paysan ne peut quitter son village qu'avec la permission de son maître, et s'il exerce un métier, n'importe où, il est astreint à payer une redevance annuelle, qui

atteint aouTent un chifire fort considérable, selon les bénéfices qu il est censé pouvoir réaliser. Cette redevance s'appelle VOhrock, et s'élève, terme iimyeu, poulies agriculteurs et les hommes de peine ^ à ciuquaute roubles par an. Mais, quelque position que le serf parvienne à acquérir par son babilelé et son esprit, il 11 eu est pas moins dans la dépcudauce la plus absolue, et à la première sommation il doit tout quitter pour retourner dans son village. On m'a cité plusieurs n^ociants de Moscou des plus riches , qui sont d'origine esclave; ils ont offert des ceulames de milliers de roubles sans pouvoir obtenir leur liberté. L'orgueil des grandes familles -patriciennes est flatté de compter au nombre de leurs serfs des hommes de méiite, et beaucoup d'entre elles envoient de jeunes esclaves dans les villes, où elles leur fournissent tous les moyens de suivre une carrière honorable et lucrative.

Tous ces colporteurs qui vont de village en village, de château en château, depuis les bords de la ^ëva jusqu'en Sibérie, sont des esclaves, qui rapportent de gros bénéfices à leurs maîtres; souvent un pometschik n'a d'autres revenus que ceux qu'il tire ainsi de ses paysans.

Les mariages n'ont ^lement lieu qu'avec le cour sentement du seigneur. Ils se font ordinairement de

très-bonne heure et par l iulermédiaire de l'iuleudant, qui ne consulte jamais les parties et dont, le seul but

4S0 cHAPimE IX.

esl d'amener une augmentation rapide dan» la population de son TÎllage. On estime , terme moyen, le prix d'une famille entière de six cents à mille francs.

On a souvent parlé du dévouement et de l'attachement sans bornes que les serfs portent à leurs sei* gneurs; je doute que ces sentiments aient jamais existé; en tout cas ils n'existent plus aujourd'hui. Les esdayes n'envisageul plus avec la même résignation , la même apathie , l'humble place que la Frovidenoe leur a accordée dans ce monde; l'administration plus libérale qui n'git les paysans de Fempire a fait germer en eux des idées d'ijidé|)endaDce , et ils ont tous actuellement l'ambition d'entrer dans le domaine de la couronne, ce qui, à leurs yeux, équivaut à une émancipation. Celle lendance de la population serve à se détacher de la noblesse privil<^iée, est un fait de la plus haute importance , et si l'empereur parvient à maîtriser ou plutôt à régler ce grand mouTcment social de manière à ce qu'il s'opère sans secousse, il aura rendu à la ilussie un service sigaalé, et puissamment travaillé à la r^nération et à l'avenir de son peuple.

Chaque village a son maire, appelé GcUem^ et ses Starostes, dont le nombre dépend du chiffre de la population : il y eu a ordinairement un par dix familles. Ils sont tous élus par la commune^ et ce sont eux qui règlent les différents travaux, président aux corvées et se chargent de la répartition ainsi que de la levée des impots.

Digiiizuu Ly ^K)\.>-^i\.

CHAFITRB IX. i 51

Les paysans particuliers» comme ceux de la oou-

rouiie, sont soumis aux lois ordinaires de Fempii'e pour tous les délits du ressort du Code pénal. Nul besoin de dire qu'ils n'ont pas d'afi^res civiles, puis» qu'ils ne s*appartiennent pas et qu'ils ne sont pas pro* jjiiôlaiies. Quant aux détails d'administration subalterne et aux petits dilléreuds qui peuvent s'éleycr entre eui, ils se relent devant les Starosies ou conseil des anciens, dont les décisions sont toujours acceptées avec une soumission aveugle.

La seule corvée que les seris russes aient vraiment en horreur, c'est le service militaire; tous partag^t cette antipathie, et l'on ne parvient à remplir les cadres des régiments qu'en ayant recours aux moyens coërcitifs. La conscri{)tiou n'existe pas en Russie, et le recrutement s'opère à la suite d'un oukase de Sa fiiajesté, ordonnant, selon les besoins de l'armée, des levées plus ou moins fortes dans tel ou tel gouvernement. Chez les paysans de la couronne, c'est le chef du village, assisté des autorités du district, qui désigne les futurs héros; et pour empêcher les déser^ lions, le choix se fait ordinairement en secret. Les jeunes gens indiquée sont alors arrêtés, le plus souvent au milieu de la nuit, et restent garrottés jusqu'à ce qu'ils aient subi la visite du médecin, et que, réunis en petits délachcments, ils partent pour leurs régiments, sous la surveillance de quelques soldats armés. Dans les villages seigneuriaux, c'est l'intendant

qui . est chai]gé du choix. Mais ici le recrutement deyient encore plus difficile que dans les domaines

de la cuurouue; et sou veut, pour prévenir les fuites, on enchaîne au malheureux conscrit un paysan âgé qui lui sert de gardien, et ne peut le quitter ni jour ni nuit. J*ai tu dans un Yillage appartenant au général Papoi'y deux jeunes paysaas ainsi attachés à deux TÎeillards; ils passaient tranquillement leur temps à boire dans les caharels» sans exciter aucune espdoe de surprise. Lorsque Ton songe aux priTations et aux souffrances qui attendent le soldat moscovite, on ne peut plus s*étonner de la profonde répugnance que les paysans éprouvent à marcher sous les drapeaux.

L'espnt militaire, si puissant ailleurs, esta peu près nul dans l'empire. La gloire, l'houiieui , importent fort peu aux serfs russes; courbés sous le joug de la servitude, ils n'ont jamais compris Vinexplicable magie qui existe dans ce seul mot, la patrie. Pour eux, la patrie, c'est leur village, leur poêle, leur kach, c'est le coin de terre qu'ils labourent chaque jour, c'est cette boue qu*un grenadier français souleva du pied en s'écriant : et ils appellent cela une patrie! Du i^ste, cette antipathie des Russes pour le service mihtaire, tient évidemment autant à la constitution politique de Tempire qu'au caractère même des habitants. El comme cl lie constitution {3olitique a été jusqu'à ce jour une nécessité pour le pays, une condition de puissance., il serait injuste de faire au gouyeme-

CHAPITBE IX. 153

ment un crime du triste état moral des armées. Nous

ne parlons ici qu'en passant du soldai russe, il rn seia plus amplemeat question dans un autre chapitre.

L'instruction monde et intellectuelle n'a encore posé que bien peu de jalons au milieu de la population serve. On a bien essayé de créer des écoles dans quelques villages de la couronne; mais ces tentatives ont été mal dirigées, et n'ont pu produire aucun résultat sérieux. La religion, qui forme partout ail* leurs le levier le plus puissant que la civilisation ait à sa disposition, ne saurait avoir en Kussie aucune action favorable sur la marche du progrès. Consistant uniquement dans des jeûnes , des signes de croix et quelques cérémonies extérieures, elle ne réagit en rien sur TinteUigence et ne met nul frein à la démoralisation qui envahit peu à- peu l'immense classe des serfs. La singulière disposition des villes et des villages de la liUi>sic est peut-être aussi un des des plus grands obstacles au mouvement intellectuel. Les progrès de la civilisation dépendent en grande partie dé la Êicilité des communications et des relations sociales. Lorsqu'une population est compacte, et que ses dilTércuts membres sont continuellement en présence, les connaissances individuelles se propagent, on discute, on se met mutuellement au courant de ce qui se passe et de ce que Ton pense; et de ce rapprochement de tous les instants jaillit naturellement une masse de lumières et d'idées qui i^prandissent le domaine de la

154 CUAPITRE IX.

penaëe. Biais qu'on jelte les yeux sur la Rusûe, el

l'on sera frappé de la fôcheuse distribution de ses habitants. ISon-seulemeot les grands centres de population sont fort daii^^emëiy mais encore les diverses habitations des Tilles, et surtout des yillages, sont jelérs à de grandes distances l'une de l'autre: chacun est isolé, chacun TÏt pour soi et chez soi , ou au moins dans une sphère extrêmement rétréete. Les réunions sont rares, presque impossibles pendant l'hiver; pour tout dire en un mot, il est assez fréquent qii On ru- cûhnais&e pas même les voisins de Tautre cùté de la rue: aussi l'invariable nesnaiQe ne sais pas), par lequel un Russe répond à toutes les questions qu'on lui adresse, ne doit-il pas étonner , ni surtout irriter le voyageur. J'étais tenté dans le principe d'attribuer cette ignorance au mauvais vouloir et à la paresse; mais je me suis aperçu plus tard qu'elle résultait bien plus encore du ridicule système de constiuction adopté dans le pays.

Ce qui tend aussi à énerver les Russes et à les entretenir dans leur abrutissement, c'est l'usage immodéré de leau-de-vie, chez les hommes comme chez les femmes: et, chose vraiment déplorable, le gouvernement se voit dans la nécessité de fiivorker le débit de celte funeste liqueui , où il Uouve la source de son revenu ie plus important. Que de fois j'ai vu des cabarets remplis de femmes ivres- mortes; et pour satisfaire leur funeste passion , ces midheureuses avaient

dépeuplé leur baaae-cour ou dëmeublë leur tnâoage.

Un fait qui m'a toujours frappé ea Russie, c'esl ruuiforinité statioanaire qui règue sur toute la surhod de Fempire, dans les idées comme daioa les pro* ducUons. Le paysan russe TÎt en Géorgie exactement comme en Sibérie. Ce sont partout les mêmes dispositions dans les coostruclious, les mêmes outils et les mêmes moyens d'agriculture et de transports. Le contact des étrangers n*a eu jusqu'à présent nulle influence sur la populaliou slave, et le bien -être dont jouissent généralement les colonies allemandes depuis plus de soiiante ans, n*a produit aucun résultat avantageux. Cette immolulité intellectuelle tieiil-eUe exclusivement à la servitude? je ne I(? pense pas. JLa servitude peut bien cotuj)rimer, mais non anéantir les diffâientes qualités dont la nature nous a doués» et si les Russes sont encore aussi arriérés et présentent si peu d'éléments de progrès, il ùiui l'expliquer par la nature de leur race, par leur constitution si jeune encore et par leur manque d'antécédents dans la civilisation. Toutefois il n'y a rien là qui doive iane désespéier de l'avenir. A notre avis, la civilisation future de la Russie dépepd beaucoup d^une réforme religieuse; mais comme cette réforme ne pourrait que compromettre le pouvoir absolu , en développant les idées d'indépendance et de résistance à Toppression, le gouvernement TentraTC par tous les moyens dont il peut disposer, et s'efforce constam-

4S6 CHAPITaE IX.

ment de ramener tous les habttanU de l'empire à Funité religieuse ) comme le prouye sa conduite envers les Grecs unis de la Pologne , ainsi qu'envers les Douckoboren et les Molockaner. J*ai eu oocasiou d*obaerrer diez les membres de ces deux dernières communautés, combien un changement religieux peut avoir d'influence sur l'esprit et l'intelligence des Russes. Sous le rapport des moeurs, les Douckoboren et les Molockaner diffiirent essentiellement des autres populalioiis de l'empire. Aclivilé, probité, intelligence, dësir du progrès , tous ces sentiments sont déreloppës chex eux au plus haut d^pré; et après avoir cohabité avec les Allemands pendant une quinzaine d'années, ils se souL couiplcLemeut approprié toutes les améliorations agricoles^ et même les habitudes sociales de ces colons étrangers. Chez les paysans russes» au contraire, qu'ils soient libres ou esclaves, i! y a immobilité complète, et rien ne peut les faire sortir de la fatale ornière dans laquelle ils sont eng^g^. Tous les efforU et tous les encouragements du gouTemement ont été jusqu'à présent inutiles.

L'émancipation des esdayes semble Tivement préoccuper Tempereur Nicolas» et les mesures prises dans

ees dernières années, viennent témoigner en faveur de ses généieuses intentions. Malheureusement la tâche est rude et difficile pour un l^islateur, et celui qui voudrait sans transition jeter le peuple russe

caAFimuu ih7

dans la Toio <!( l'indépendance, exposerait înllullible^ ment l'empire aux plus grands dangers.

Il y a chei les Russes esdaTes deux natures esseatiellement distinctes : Tune, privée de toute ëneigîe, de toute vitalité, est le résultat de la senrîtude qui pèse sur la nation depuis des siècles; l'autre, héritage de la barbarie y se développant au souffle de la liberté, est prompte aux excès les plus sérieux, et inspire avant tout, au scrl' révolté, le désir de massacrer son maître. Aussi l'émancipation n'est-elle pas si facile que certains philanthropes veulent le croire, et les détails que nous venons de donner doivent fiûre comprendre tous les inconvénients qu'elle peut eiitrainer.

Le plus grand obstacle à cette métamorphose sociale réside dans les esclaves particuliers, dont la majeure partie appartient à l'aristocratie de race : c'est surtout chez eux quune liberté prématurée pourrait faire redouter de funestes et sanglantes réactions, qui, bien qu'uniquement dirigées contre les seigneurs, n'en mettraient pas moins l'empire en pàîl. Aussi le czar, qui n ignore pas ces vérités, fait-il tous ses efforts pour détacher les esclaves de leurs propriétaires, et les faire entrer dans le domaine de la couronne : c'est ainsi que la position des serfe a été depuis quelques années considérablement modifiée. 11 u est plus permis aujourd'hui d'acquérir des esclaves, sans acheter en même temps la terre où ils sont fixés. Autrefois les propriétaires louaient souvent leurs paysans; actuelle-

igg GUAPITilEUL

ment ils ne peuTeot plus qué leur délivrer des passe-

ports pour trois ans, et le serf choisit lui-mêaie le maillé qu'iL veut servir et le travail dont il désire s*oocuper«

Cest évidemmeot dans le même but quë Ton a

créé, il y a quelques années, à Saint-Pétersbourg, une banque destinée à veoir au secours de la noblesse. Cbaque propriétaire, en hypothéquant ses terres, peut y faire des emprunts au taux de huit pour cent Mais en verlu des règlements de cette banque, le terme du payement arrivé, les propriétés de l'empnmteur peuvent, en oas de non -remboursement, être immédiatement séquestrées au profit de la couronne. Ce que le gouveriiemeul prévoyait, est arrivé et arrive tous les jours, et il n'a pas tardé à acquérir de nombreux ûeSà particuliers, que Ton a ensuite incorporés aux domaines de Tempire.

Ëu 1842 y uu nouvel oukase relatif à Taffranchissement des esclaves, vint fiier la position des affranchis vis-à-vis de leurs seigneurs; et le gouverne» ment s'arrangea de manière à exercer une influence directe sur l'émaucipatioa graduelle de la population; émancipation qui resta, il est vrai, toujours £iculta* tive pour les propriétaires, mais qui ne put plus s'opérer que suivant cerlaincs règles cl avi ( l autorisation de l'empereur. Cet oukase excita un tel mccouteniement chez la vieille noblesse, que le exar se décida plus tard à en neutraliser l'effet par une ordonnance

de police. Mais le but primitif ii*eD a pas moins été

atteint, et Toukase a porté un lude coup aux rela> lions qui attachent les paysans à leurs seigneurs Nous crojorn néanmoins que la marche adoptée par Tem» pereur Nicolas (sans doute d'après les conseils du comte Kizilew ) est vicieuse, et que les derniers oukases ont été impoiitiques. Malgré tous les elTorts, le gouTemement ne parviendra jamais à affiranchir les esclaves particuliers sans le concours de leurs propriëtaires. 11 est impossible de songer à rendre tous les paysans excIusiTcment serfs de la couronne: ce moyen d'affîranchissement est impraticable; car alors le gouvernement finirait par rester seul possesseur des terres de l'empire, et la noblesse^ grande ou petite, serait infailliblement ruinée. Les derniers oukases n'ont servi» suivant nous, qu'à rendre l'émancipation plus difficile, en excitant la haine entre les maîtres et les esdaves, et en fomentant les germes d'un esprit de rébellion dangereux au pays. Les Russes sont encore trop arriérés pour que les idées d'indépendance, intrcMiuites chez eux sans ménagement, ne fassent pas

1. Nous n'avons pas Fhonneur de connaltfe les pensées intimes de rcmpeveur de Russie «t nous mettons voiontieis sur le compte d'un certain libéraliame tous les oukases concernant l'émancipation des esclaves; cependant 0 se pourrait que les mesures du csar eussent été en grande partie motivées par les craintes que hiî inspire une noblesse possédant encore plus de 20,000,(HM> d'esclaves.

redouter de désastreuses secousses. H faut que la liberté leur arrive graduellement, et il est surtout

de toute nécessité que rinstruction les prépare à échanger leur esdavage contre un meilleur état de choses. Autrement, ayec leur caractère, toute liberté, après s'être résumée d*abord dans la faculté de ne rien faire, daus ie pillage et le massacre, se teruiiuerait forcément par la misère. Dans cette grande question sociale, il convient avant tout que le gouvernement 8*entende franchement avec la noblesse, et qu*il travaille simultanément avec elle à la régëacration de la population serve : ce sera seulement par une mutuelle et loyale assistance que ces deux pouvoirs parviendront à feire progresser l'affranchissement , sans un péril imminent pour Tempire. On ne saurait néanmoins se dissimuler toutes les difficultés de ce travail et répondre des éventualités de Favenir. Uorg^isation de la propriété sera probablement un écueil contre lequel viendront se briser bien longtemps tous les .eiforls, à moins qu'on ne permette décidément aux paysans de devenir propriétaires, moyramant une certaine somme déterminée j)oui le lacliaL de leur personne et des leiies qui leur sont nécessaires. Ce dernier moyen nous semble le seul qu'il soit rationnel et même possible d'employer, pour arriver sans violence à un affiranchissement complet. Sans doute, si l'on accorde un pareil privilège aux paysans, la noblesse actuelle, avec ses habitudes d'imprévoyance et de prodigalité, sera

rapidement dépossédée; mais il n'en poiil résulter aucun I licou véaieiit sérieux pour le pays, el le nouvel ordre de choses ne fera que favoriser le développement du tiers-ëtat, dans lequel résident Téritablement de nos jours tuule la puissance et toute la prospérité d'une nation.

Quant au clei^, dont le chiffre s'élève à environ «500,000 âmes, tant hommes que femmes , nous n*en iaisons meut ion ici que pour signaler de nouveau sa nullité et son immoralité. Complètement étraugers à tout ce qui est politique et administration, en dehors de la carrière de l*instnictioa publique, ignorants à Texcès, les prêtres ne jouissent en Russie d'aucune espèce d'influence ou de considération, et ne s'oc-. cupent que des besoins matériels de la vie. Nous n'entrerons pas dans d'autres détails sur cette partie de la société. 11 nous i*épugne de soulever eulièiomcnt le voile qui recouvre les vices et les ignobles habitudes par lesquels se distinguent les prêtres de TEglise orthodoxe de la Russie.

Voici lableau général de la population russe, tel qu'il a été publié par le ministère en 1836 :

Clergé.

Clei^é groc orlhotloxe <.\c tous les degrés, y hommes. pemmfs.

compris les familles des ccclésiasUques . 254,057 240,748

Clei^é grec uni 7,023 7,318

ClM^é cathoUqne 2,497 *

Clergé arménien ^7 A 343

Clergé luthérien 1,003 955

Cierge réformé . ! 51 37

Moullahs maliouiélans 7,S50 6i,701

Lamas Bouddbistes 150 ' «

Noblesse,

Nobkaatt hérédiuire 284,731 253,429

Noblesse personnelle, y compris les enfante

des officiers 78,022 74,273

Employés subalternes, soldat* en congé

finilir «1 lenn funillea 187,947 337,443

Populaiions ayant Cobligation du sarvke miUiaire en temps de 'guerre,

Comiiws du Don ^ de la mer Noire , du Caucase, (l'A->!rakan, d'Azow, du Danube, d'Oroiibovirg de l'Oural, de U Sibérie,

Baschkira et Mesleheriaks. 950,098 981,467

Uabilants des vUles, ou comptant dans ies communes munie^aies,

Hardiands des Irma giuldea rédnis,y oomprîa

les bourgeois notable» 131,;V17 120,714

Bourgeois et artisans 1,330,434 1,433,982

Bourgeois dans les villes des provinc. occid.** 7,522 6,966

jt reporter, . . 3,253,606 3,364,376

1 Ce diiffre est tout à fait inexact; car ches les Kalmouks du Volga nous avons trouvé plusieurs cenlaines de prêtres. Le cam-

pcmcnt tlii prince Tiimcn , que nous avons visité, en possède i

lui seul |)lus de deux cents.

HOMMES. FEMMI».

Report. . . 3,253,606 3,364,370 Grecs de Ncjine, arniuriers» de Toula, apprculisdans les pharmacies et autres, courtien dam 1«» ville», et employés av senriee

Habitants des Tilles de la. Bessarabie. . . .

Habitants des campagnes.

Serfs de la oouroDae et des apanages. . .

Peuples nomades, teis que

KahMMks, kliirguiscs, Tatars Tarkonmis .

Habtlanls des provinoes tranflcaucaneimes .

Colonies russes en Amérique

Total. . .

Les soldats et* les matelots en activité, leurs femmes,

ainsi que leurs enfants, n'ayant point été compris dans ce total, le chiffre de la population de l'erapire russe paratt s'élever à eoTiron 61,000,000 habitants, du moins à en juger par le tableau ministériel, dont, du reste, nous ne garantissons nullement l'exactitude.

D'après le compte rendu du ministère de l'intérieur, la partie de la population de la Russie d*£urope, qui n'appartient pas à l'Eglise grecque orthodoxe, s élevait, eu 1839, aux chiffres suivants :

Calholiqucs 2,635,586

Anucmem grcgonens 39,927

Annéiiieitt ealbolii|iMa 28,145

Prf)»rsiants 1,500,000

MalM>iuétans 1,530,720

Jvif» 1,000,440

Beuddbistes 65,000

Total 6,868,824

Jixfiii'sion sur l«s l>oril<; «lu Dnieper; aspect pîltorc*s(|ur de cv tlruvo. — Duuldiiau. — La bât*uuue lie Bervick. — Voyage à Kli«i<soD. — £leclioa des marééami et des jages de la noblesse. » Course de chevaux ; récil étrange du - Journal des Débats. — Bals. — Habitudes et mœurs de la

sociélé russe; une famille à la campagne. — Hospitalilé. — Education des enfants. — Superslilious. — La feniim' au\ diniK maris. — Domcsliqnes. — Assassinat d'uu courrier. — Visite à uu couvent de moines. — Lin arcbUnandrite en dàncnoe.

Dans le couraot de mai nous partîmes de Clarofka»

poiif aller explorer les bords du Dnieper et de la raer d'Azow. Ce voyage , dont le bul était tout scieatiiique, devint doublement intéressant, en nous fournissant Foocasion de yoir de plus près la société russe et la manière dont viveul les fariiilles nobles dans leurs terres. Malgré le projet que j'avais formé de visiter Taganrok, je ne dépassai pas alors Doutchina, propriété d'une baronne de Bervick, qui , tprès nous avoir fait un cbai iiiaiit accueil , voulut à toute force que je demeurasse près d'elle, pendant que mou mari continuerait ses excursions géologiques dans le pays des Cosaques.

Doutehina est situé sur la route de poste de Khersou à Ékaterinoslaw, dans un large ravin formé par un ruisseau qui se jette dans le Dnieper, à quelque distance du village. De la hauteur où passe la roule,

le regard domine un paysage doul le caraclcre grandiose unit au mérite de la beauté, celui de l'imprévu, et pour le voyageur qui vient de faire quelques centaines de vcrsles à Iraveis des plaines incultes, une pareille lencoutre est une véritable bouae i'orlune.

£a Russie, voyager n'est pas, oomme ailleurs, synonyme de voir du nouveau. En vain votre troïka vous emporte-elle avec une rapidité vertigineuse; en vain passez-vous les heures , les jours , les nuits, à courir la poste; vous n*en avez pas moins toujours devant les yeux le même steppe , qui semble s'allonger à mesure ijue vous avancez; le même horizon, les mêmes ligues froides et sévères, les mêmes neiges ou le même soleil; et dans la température, comme dans Taspect du sol, rien ne tous annonce que tous avez changé de plaw*

C'est seulement dans le voisinage des grandes rivières que le pays prend une autre physionomie et que la vue a enfin le bonheur de se reposer sur des horizons plus bornés, sur une végétation plus verdoyante, sur des accidents de terrain plus prononcés. Parmi ces rivières, le Dnieper, mérite un des premiers rangs, autant par la longueur de son cours que par l'abondance de ses eaux et la profondeur du lit qu'il se creuse à travers les plaines de la Russie méridionale. Mais nulle part il n'ofire de plus admirables perspectives qu*aui alentours dei*ëminence dont je viens de parler. Après avoir l'ormé une nappe de près d'une iieue de largeur, ses eaux se divisent en une infinité

de canaux, serpenlaut à travers des fbrùls de chèucs, d'auaes, de peupliers et de irembles, dont le vigoureux développemeat auuoaoe toute la richesse d'un sol vierge. Ces groupes dlles, jetés capricieusement sur la surface du fleuve , avec leur beauté mélancolique, ont un caractère primitif, qu'on ne rencontre guère que dans ces immenses solitudes où Thomme u a pas laisse de traces de sa {)réseQce. Rien en France ne saurait donner une idée de ce genre de paysage. La créature y a trop refait TœuTre du créateur; Tem* preinte de sa main y réparait jusque sur les monts les plus inaccessibles, tandis queu Hus^sio, où les nobles sont seuls propriétaires, la nature est encore restée en maint endroit telle que Dieu Ta créée. Ainsi ces plaTnîks^ du Dnieper, rarement entamés par la cognée du bûcheron, ont toute la sauvage majesté des i'orêts du nouveau monde. On y voit des lacs, des plages de sable, des rivières, des arbres rongés par le temps , laissant pendre dans l'eau leurs branches desséchées, tout ce qui attire, en un mot, les ai listes vers les grands lacs de l'Amérique du nord. Aussi les premiers jours de mon arrivée à Doutchina , ne pou- Tais-je me lasser d'admirer ces majestueux méandres , éclaiiés par un ciel pâle et revêtus de légers broiullards qui leur donnaient un aspect de tristesse, parfois préférable a tout l'éclat du midi.

1. On appelle aiasi l'eas^nble des lies et des canaux que fonnent tous les grands fleuves de la Russie méridionale.

Dotttoliiliay situé, comme je Tai dît, sur le rebord

d'un laviu, allant se terminer dans les playniks, n'a aucun point de comparaison avec les autres villages russes. Ses jolies kates, séparées par des jardins et des groupes d'arbres fruitiers, sa posiUoo pittoresque et son ma<3;nifique encadicmenl , lappellenl d'une manière frappante les bords du Danube près de \ ieuue. Tout ce que le reggird peut embrasser du point culminant de la route, appartient à la baronne de Bervick, et lui forme une des phis riches propriétés des environs. Mais son habitation ne répond guère à l'idée que Ton doit avoir de sa fortune; car c'est une véritable cabane , ouverte à tous les vents et bonne tout au plus à servir de rendez-vous de chasse. Nous ne pûmes assez nous étonner, en voyant cette chétive demeure, qu'une femme ridie, belle et jeune encore, se résignât à habiter et à supporter une infinité de privations que l'habitude du grand monde ne pouvait manquer de lui rendre encore plus sensibles.

À notre arrivée chez cette dame, il y. avait environ dix-liiiil mois quelle avait quitté la France, pour venir administrer celte propriété, que son mari lui avait laissée en mourant.

Quelques jours après le départ de mon mari , nous partîmes pour Kherson , où devaieul bientôt avoir lieu les élections des maréchaux et des juges de la noblesse. Toutes les grandes familles du gouvernement de Kherson s'y trouvaient déjà rassemblées et donnaient à la

Ville une animatioii qui lui était depuis loogtempft étrangère. Ces élections , qui n'ont lieu que tous les

trois ans, sont une occasion de bals, de fêles et de réunions, que les pometchiks ' et surtout leurs iemuies attendent a?ec une vive impatience.

Pendant plus de quinze jours , la ville où si^ le gouverneur est alors envahie par uue iouie d oiliciers de tous grades et d'él^nts équipages à quatre chevaux, qui donnent aux rues et aux promenades un aspect aussi brillant qu'inaccoutumé. Dans ces occasions les Russes n'épai-gnent rieu pour briller. Des femmes de petits hobereaux, ne vivant toute l'année que de kach ^ et de poissons secs, trouvent moyen à celle époque d'écraser par leur luxe les dames mêmes de la ville.

Les fêtes commencèrent par une course de chevaux, qui eut un certain retentissement, grâce à un long

ai liclr j liseré daus le Journal des Dcbals. Ceux qui veuleui counailre de quelle manièi*e ou peut mystifier un journal et s'amuser aux dépens du crédule public y n'ont qu'à lire un certain numéro de l'année 1838 : il ainrrae posilivemenl que quaiaule dames, ayaut en tête la jeune et belle Nariskiu, mou< tèrent elles-mêmes les chevaux destinés à la course, qu'elles se disputèrent les prix, etc., et mille autres

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