Propriétaire noble
2. Kach, meta de prédilecfcieii de Russie; il se prépare avec du gruau de mats, et surtout avee celui du sarrasin.
choses plus absurdes et plus incroyables encore. Tout
ce que je puis dire de celle course , à laquelle j'ai assisté , c'est qu'elle ressembiait à toutes les autres, et qu'elle ne fut signalée par aucun incident» aucune aventure romanesque. Huit chevaux , dont un apparteuait à la comtesse A\ oi onzof, et un autre au général Nariskin, parcoururent l'arène » montés non par des dames él^ntes, mais par des grooms assez maladroits* Le premier prix^ qui était un grand yase en ai-gent, de la valeur de 1500 roubles, fut reujpurté par TAtalante de la comtesse Woronzof. Le second échut au coureur du général. Comme on le yoit, à tout seigneur tout honneur. La maxime du reste s'applique à tous les cas semblables, et il se pourrait que cette raison ût renoncer plus tard aux courses. Les propriétaires n'ignorent pas que leurs chevaux sont incapables de lutter contre ceux des grands seigneurs, et , certains d'un échec, ils iiuu out par oe plus vouloir les fidre concourir. La comtesse Woronzof devrait cependant comprendre que ces courses ne sont pas simplement un amusement, mais qu'elles ont été inslituces dans le but d'encourager le perfectionnemeot des races. Le spectacle équestre terminé, il y eut chez le général commandant un grand dtner, qui réunit tout ce que Khersori possédait alors de personnes de distinction. Ce fut à ce repas que je remarquai, pour la première fois, l'usage qu'ont les Russes de placer à table les cavaliers d'un c6té et les dames
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de l'autre. Cette habitude, aussi nuisible à la conyer-
satioD qu'au coup d'œil, s'est presque perdue à Odessa, comme toutes les autres coutumes nationales. Mais dans les TÎlles de province, on croirait encore âiireune mortelle in jure à une dame, en la servant après un cavalier; el c est saus doute pour éviter de manquer à leur ^rd au code de la politesse, qu'on les met ainsi toutes sur la même ligne.
Ce nriLme jour la noblesse du district donna , dans une des salles du club , un grand bal , où je retrouyai tous les contrastes formant le fond des nooeurs russes. On reoonnatt combien ce peuple est encore jeune dans la civilisation, au mélange de luxe et de barbarie, de galanterie et de grossièreté, qu'il oflre en toute occasion. Ainsi, dans une salle fort laide, aux murs recrépis, à peine éclairé par quelques mauvais quinquets, une foule de brillants officiers et de femmes cbai^gées de diamants, se livraient, comme dans un salon de cour, au plaisir de la danse et du jeu, sans même se douter que quelcjne chose y pût choquer les regards. Des rafraîchissements, composés de fruits secs et d'eau sucrée, y trouvaient autant d'amateurs que s'ils eussent été des bavaroises et des sorbets à la glace. Le même contraste se reproduisait dans la manière dont les officiers faisaieut leur cour aux dames. Tout prêts, comme les Polonais, à boire dans le soulier de la reine de leurs pensées en signe de servage, ils ne s'en permettaient pas moins de se
leiicii'c seuls à leur poste daos les quadrilles, sans se donner la peine d'aller chercher leurs danseuses, qu'ils ne reconduisaient pas dayanlage après la danse. Du reste, à part ce manque total de tact , ils imitent parfaitement tout ce qui tient à la politesse des uianièi*es et à Tél^nce des formes.
Un dernier bal , donné par le gouyerneur à ta fin des élections, eut beaucoup plus d'éclat que ceux de la noblesse, et me satisfit complétemeut par sou ordonnance et son ensemble. Le local» l'ameublement, rëdairage, la profusion des sorbets, la musique, tout, enfin , témoignait du goiil et de l'opulence de l'amphytrion : un souper spleudide fut servi à minuit, pendant qu'unchceur de jeunes garçons exécutait quel* ques airs nationaux empreints de cette mélodie grave et mélancolique qui lait le charme de la musique russe, ix^rsqu'on fut arrivé au vin de Champagne, le gouverneur se leva et fit un discours en russe, auquel on répondit par un hourra général: alors on but à la santé de l'empereur, de l'impératrice et de tous les princes et princesses de la famille impériale , en accompagnant ces toasts de Téritables cris de joie; Tint ensuite le tour des dames, puis celui des demoiselles , qu'accueillirent des acclamations frénétiques : ces devons accomplis , on rentra dans les salons, où le bal se prolongea jusqu'au matin. Cette fête fut complète; mais, suivant les habitudes nationales, elle dut se terminer par une orgie. Nous apprîmes le lendemain que le jour avait
retroiivt^ les messieurs mangeant, buvaiii el se baltaui à qui mieux mieux. On évalua à 150 le nombre des bouteilles de fin de Champagne qui furent vidées œ jour-là. Le prix dediaque bouteille ëtant de 18 francs, on peut juger jusqu'à quel point les Russes poussent la magnificence et la libéralité.
Deux jours après nous quittâmes Kberson pour nous rendre dans la campagne du maréchal de la noblesse, où se trouvait déjà une nombreuse société: la manière dont s'exerce Thospilalité en Russie est tfè8>4!ommode et n'exige pas de grands frais d'ameublement. Les personnes qui reçoivent des Tisiteun s'inquiètent fort peu s'ils sont bien ou mal logés, pourvu qu'ils aient une table bien fournie à leur offrir; elles n'ont jamais songé qu'un bon lit et une chambre pourvue de quelques meubles fussent aux yeux de certains hôtes aussi agréables qu'un bon diner. Tout ce qui ne touche pas au bien-être de l'estomac n'est pas du ressort de la politesse russe; l'étranger doit en prendre son parti. Comme nous étions arrivés les derniers, nous fûmes logés de la manière la plus smgulière du monde : on nous entassa quatre ou dnq dans une même chambre, où se trouvaient pour tous meubles deux marnais buis de lit, et on nous laissa la tâche de nous lirci de là comme nous lepo un ions. La maison, fort belle en apparence, ne contient en résumé, malgré son portique, sa terrasse et ses grands Testibules, que deux ou trois salons destinés aux ré-
ceptiooâ, et quelques galetas décorés du nom de chambre à coucher. L'osteotation est iohëreute au caractère lusse; mais on la retrouve surtout chez la petite noblesse, qui sacrifie tous ses reyenus pour se donner des airs de grandeur : il lui faut des équipages à quatre cheyau^K, des salles de billard » de grands salous , des pianos , et si elle peut se piocurer toutes ces superfluités, peu lui importe d'être condamnée à se nourrir comme les mougiks et à ooudier dans des lits yeufs de toute espèce de draps.
Les.meuiiles de première nécessité sont totalemeut inconnus chez la plupart des petits seigneurs. Malgré les progrès tant vanlés. de la cirilisation. russe, il est presque impossible de trouver uae cuvette et une caraiè dans uue chambre à coucher. Les bois de lit sont tout aussi rares, et presque toujours. on n!a à sa disposition qu'un divan pour passer la nuit. Heureux, mille lois heureux , si lu maîtresse de la maison songe à vous envoyer une couverture et un coussin: c'est ià un bonheur si grande qu'oane peut jamais y compter. Au reste, les Russes donnent eux-mêmes Texemple d'habitudes vraiment Spartiates , et j'eus l'occasion d'eu juger pendant mon séjour dans la campagne dont j'ai parlé. Personne, sans excepter le maréchal, n'avait son chez soi : sa fille aloée, quoique fort él^nle et fort coquette, ne coucliait pas moins par terre, roulée dans un manteau comme un vieux vétéran. Sa femme, avec trois ou quatre marmots, s'établissait
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dans un cabinet servant de boudoir pendant le jour, et lui-même n'avail puui lit qu'un des divans du grand salon. Quant aux visiteurs, les uns se couchaient sur le billard; d^autres, comme noua, ae disputaient quelques mauvaises couchettes, tandis que les plus philosophes passaient à boire et à jouer le temps consacré au repos.
Je ne parle pas de la manière dont les domestiques sont logés; après ce que je viens de dire des maîtres, un peut iàcilement se le figurer. D'ailleurs en Russie il est convenu de ne jamais s'occuper des serviteurs; ils dorment, ils mangent, ils se tiennent où ils peuvent, sans que leurs maîtres songent jamais à leur ^re la moindre question à cet ^ard. La i'amille chez laquelle nous nous trouvions étant fort nombreuse, nous pûmes y faire mainte observation touchant les usages nationaux et la manière dont on comprend l'éducation dans I cmpire. Une gouvernante suisse est un meuble indispensable dans toute maison où il y a plusieurs enfants. Elle doit leur enseigner à lire, à écrii e, ;i parler français et à jouer quelques mazurkas sur le piano. On ne lui demande rien de plus; car une instruction solide est une chose presque inconnue parmi la petite noblesse. Une fille de quinze ans n'a plus rien à apprendre, pourvu qudit» sache faire les honneurs d'un salon et roucouler quelques romances françaises. Cependant j'ai vu plusieurs eiceptions à cette règle , et je dois citer avant tout la fille de notre
hôte y la jolie Loubinlia, qui, gràoe à un esprit êé~
rieux el une vive inlelligence, a acquis une foule de comiaissances que possèdent biea peu de dames niases.
C'est seulement dans les lamilles qui habitent constamment leuis propriétés, que se leUouvenL inlacts et Tivaces tous ces préjugés, ces superstitions , ces usages de la vieille Russie, qui se sont transmis comme un héritage de génération en génération, et dominent encore toulc la noblesse campagnarde. Aucun {>euple n'est plus superstitieux que le russe ; on le voit pâlir et trembler d*effiroi à la vue de deux fourchettes en croix ou d'une salière renTersée. Il a des jours néfastes, où tout l'or du monde ne le déciderait pas à entreprendre un voyage ou une affîiire. Le lundi surtout est marqué d*une croix rouge dans son calendrier, et malheur à celui qui voudrait en braver la funeste inilueuce.
Au nombre des coutumes russes conservées avec le plus grand soin, est celle de se saluer réciproque^
ment en sortant de table. Rien n'est plus amusant, en cette occasion, que de voir tous les convives s'inoUner de droite et de gaudie avec une gravité qui prouve assex combien ils attadient d'importance à cette formalilé, si singulière à nos yeux. Les enfants en donnent l'exemple, en allant baiser respectueusement la main de leurs parents. Dans toute réunion, l'étiquette exige que les jeunes filles, au lieu de se
tenir au salon, restent entre elfes dans une pièce
Toisine, et ne permettent à aucun jeune homme de s'approcher d élies. Si l'on daose, une des personues les plus respectables de la société doit aller les trouver» et les amener presque de force dans la salle de bal. Une fois là, elles peuvent se livrer au {>laisir de sauter aycc tout l'entr^u de leur âge; mais aucun prétexte ne peut les autoriser à se soustraire aux yeux de leurs mères ou de leurs chaperons. Une fille qui serait surprise eu tète à lêle avec un jeune homme à deux pas du bal, serait entièremeut perdue de répuLation. Toutefois cette espèce de rigorisme n*est que dans les formes, et Ton serait grandement dans Terreur, si de ce que je viens de dire on concluait qu'il existe plus de moralité en Russie qu'ailleurs. La véritable vertu, celle qui repose sur des principes solides et une instruction éclairée, ne s'y rencontre pas facilement. On euloLHc les jeunes filles de surveillance, parce que c'est dans les mœurs , et qu'on a peu de conbauce en leur sagesse. Mais une fois oiariées, elles acquièrent le droit de se conduire comme bon leur semble, et le mari lui-même serait assez embarrassé pour contrôler leurs laits et gestes. Quoique le divorce soit presque impossible à obtenir, il ne s'ensuit pas que toutes les femmes restent avec leurs maris; bien au contraire, rien n'est plus fréquent que des arrangements à l'amiable entre deux époux , et l'on fait grand usage de Fadage : passe-moi la rhubarbe, je te pas-
serai le séné : de telles ooaveatioiis n'eatralnent aucun scandale y et ne ferment pas à la femme les portes de la société. Pànni ces diyorces d*un nouveau genre, j'en mentionnerai un qui n'a peu L-èlre jamais eu sou pareil dans le monde civilisé. Une jeune Polonaise, fort jolie et fort coquette, fut mariée à un homme très-riche, mais beaucoup plus âgé qu'elle, et joignant à cet inconvénient une brutalité tout à fait moscovite, ^près deux ou trois ans passés à se quereller et a se feire souffrir, les deux époux prirent le parti de voyager, dans l'espoir d'échapper a la vie insupportable qu'ils s'étaient faite au iond de leur château. Le séjour de Tltalie, pays d'intrigues et de folles amours, eut bientôt mis ordre à leur position respective. La jeune femme fut aimœ et enlevée par un seigneur italien, dont la passion devint bientôt si profonde, qu'il voulut absolument! la consacrer par une union l^ie. On sait que le divorce est chose facile dans les Elats du pape. M."* de K** n'eut donc aucune peine à faire rompre , son mariage, surtout avec l'aide de son seigneur et maître, qui, pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, se trouvait d'accord avec elle; tout lui promplemenl arrangé, et monsieur poussa la complaisance jusqu'à assister en qualité de témoin. aux noces de madame, afin, sans doute, d'être plus sûr de leur validité. .Trois ou quatre enfants furent le fruit de cette nouvelle union : mais le bonheur de la jeune dame n'eut qu'un temps. Les intrigues I. 12
178 CHAPiXftt X.
de la fomille de son aecimd mari irinreDt mettre le trouble dans son intérieur, et elle finit par se Toîr rejetée dans la position exceptionnelle où elle s'était déjà placée; peut-être aussi l'amour de lltalien avait- il perdu de sa force: quoi qu'il en aoit, après quelques mois de lutte, d'amcîété et d'humiliations, une séparation fut délînilivement prononcée, et elle se trouva tout à coup sans fortune, sans protection, cbai|gée d'une famille asseï nombreuse, aocablëe par tous les soucis d'un ayenir menaçant. Son premier soin fut de quitter un pays qui lui rappelait de si cruels t>uu- ▼enirs, et de regagner la Podolie, lieu de &a naissance. Jusqu'à présent, cette aventure ressemble à beaucoup d'autres, et je n'aurais pas songé à la raconter, si elle se fut terminée là; mais ce qu'où aura de la peine à croire, œ qui lui donne un cachet d'ori^ nalité qui la met tout à £iit hors de ligne, c'^t la conduite de son premier mari, lorsqu'il apprit son retour. Cet homme brutal, inconstant, qui s était joué de toutes les oonTenances sociales en assistant au mariage de sa fismme, fit tout au monde pour la décider à revenir dans son château. A iuice de démarches, d'obstination, de prières, li réussit à vaincre ses scrupules, et la reçut en triomj^e avec ses enfants nés de l'Italien, auiquels il assura de suite une partie de sa fortune. Depuis ce temps, la meilleure intelligence règne entre les deux époux et parait vouloir durer içDgtemps.^ J'ai vu une lettre écrite par
celle dame deiïi ou trois mois après son retour sous le toit conjugal; elle y exprimait la plus vive recounaissancc cL la plus teudre aifecUoû pour celui qu'elle appelait sou époux bien-aimé.
Les Russes tiennent beaucoup à avoir un grand nombre de domestiques autour d^eui; le plus mince propriétaire n*en a jamais moins de cinq ou six; ce qui n'empêche pas que la saleté la plus révoltante no règne dans toutes les maisons ; excepté les pièces d'apparat , qu'on a l'aîr de nettoyer, le reste de la maison est dans un état de malpropreté au delà de tout ce qu'on peut en dire. La condition de ces do^ mestiques est beaucoup moins à plaindre qu'on ne le pense : vu leur grand nombre, ils n'ont presque rien à faire, et [>assent à dormir une partie de la journée. Les coups de bâton qu'ils reçoivent de temps à autre n'altèrent en rien leur bonne humeur.. A la vérité, ils sont horriblement nourris, et n'ont d'autre lit que le sol; mais leur tempémmeat robuste leur iàit supporter facilement les plus grandes privations, et pourvu qu'ils aient des concombres salés, des arbouses et du kach^ ils ne songent guère à envier la nourriture succulente de leurs maîtres.
Après une dizaine de jours passés très-agréablement ehes le maréchal de la noblesse , nous songeâmes enfin à r^agner Doutchina, où mon mari devait bientôt nous rejoindre. £u arrivant à la troisième poste, nous vîmes avec surprise que toute la maison était remplie
\ SO CHAl'H RE X.
de cosaques et de gens de palice. 11 n'y avait pli» ni maître de poste, ni chevaux, ni cochers; tout an*
nonçait qu'il s'était passé quelque cvéuement exliaurdiaaire. En eifet, nous apprîmes qu'un meurtre avait eu lieu ravant-Teille, à une très-petite distance de la station, sur la personne d'un courrier chargé d'une somme de 40,000 roubles. Voici les détails qu on nous donna à ce sujet : Un courrier arriva sur le soir à la poste, avec une petite valise, contenant des valeurs considérables. Avant de repartir, il but quelques verres d eau-de-yie avec le maître de poste, à qui il annonça qu'il n'allait que jusqu'à khecson» et qu'il repasserait le lendemain.
Daus cette même nuit, des paysans rencontrèrent sur la roule de poste, près de Kiierson, un chariot sana cocher et complètement abandonné en apparence.- S'en étant approchés avec curiosité, ils ne purent douter , après un examen minutieux , qu'un crime n'y eût été commis. Bon nombre de pièces d'ai^gent étaient éparses dana la paille, comme ai on les eût. oubliées par suite de précipitation, et des traces de sang se trouvaient en abondance sur le sol et dans la voiture. La police fut aussitôt informée de ces circonstances. On lit des perquisitions, et Ton découvrit, à deux ou trois verstes de la station, le cadavre du courrier étendu dans im io^sr , cl la tête fendue d'un grand coup de sabre. Sou cocher avait disparu : le maître de poste, malheureux juif , peut-
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élre iDQoccQt dans cette affaire, fut aussitôt conduit en prison, et ce fîit sur ces entrefaites que nous trouvâmes la station tout en désordre, envahie par des cosaques. Celle aventure tragique mil en émoi toute la population; mais ce ne fut qu'au bout de six semaines que la police parvint enfin à arrêter Tauteur du crime, sur des indications tout â lait nouvelles, et qui rendirenl l'histoire eucore plus ét range. D'après ses propices dépositions, le meurtrier appartenait à line famille de marchands, et n*avait renonoé à sa boutique que pour exécuter un projet caressé depuis longtemps. QLiel(|nes mois avant l'assassinat il avait abandonné son magasin pour passer en Grimée, où il 8*était efforcé de foire perdre ses traces, en laissant mttre sa barbe, en adoptant les habitudes d*un Mougik et su I I oui en changeant fœquemment de résidence. Lorsqu'il se crut tout à fait méconnaissable, il vint se proposer comme codiier au juif qui tenait la station de poste dont nous avons fait mention. 11 y avait plus d'un niuis ipi il attendait une bonne occasion , quand passa le malheureux courrier qui lut sa victime. Il avoua avoir hésité quelques instants avant de commettre le meurtre, non parce que te crime lui faisait horreur, mais parce qu'il avait reconnu dans cet homme , un ancien camarade d'enfoncé. Deux fols, s'apercevant que celui-ci dormait, il était descendu de son siège et monté derrière la voiture, dans l'intention de Tassommer; mais deux
ibis il avait manqué de courage; une Iroisième fois, cependant, il lui prit son sabre et lui eu feodit le crâne d'un seul coup. S'ëtant emparé de la cassette, il jeta le cadavre daus un fossé et continua sa route jusqu'à une petite distance de Kiieison; là, il abandonna la kibitka, et après ayoir changé de Tètements et coupé sa barbe, il entra à pied dans la TÎlle. Sa la mille le reçut sans le moindre soupçon , convaincue qu'il arrivait de Crimée , et pendant près de six semaines il yécut fort tranquille, fiiisant, comme les autres, force conjectures sur révénement qui occupait tout le monde. Cependant, plusieurs personnes croyant trouver quelque ressemblance entre ses traits et ceux du cocher qui avait disparu, donnèrent Vëveil à la police, qui s'empara de lui au moment où il allait passer en Bessarabie. Il fut condamné à cent coups de knout, et le maître de poste envoyé en Sibérie. On enrôla ensuite les enfants de ce dernier comme soldats, et tout ce qu'il possédait devint la proie des employés de la police. Avec de pareilles lois pénales, la Russie a peu à craindre du côté des malfeiteurs. Malgré son immense étendue et sa population dairsemée, le voyageur y est plus en sécurité que dans tout autre pays. Mais cet état de choses tient plutôt à la situation politique de la population qu*à la sévère administration de la police, et l*on comprend eflfectivcmciU que dans un pay s où il n'y a que des esclaves hxés au sol, les brigandages deviennent forcëmeut
impossibles, parce qu'ils sont presque toujours saus béaéùce pourleui s auleurs. CepeudaDt, eu Ikssarabie il eiista, de 1832 à 1836, une bande de voleurs très-redoutable, dont la poltoe eut mille peine à déban asser le pays. Ije chef, sur lequel ont couru raille histoires extraordinaires, était un esclave révolté» jouant dans un coin de la Russie, et sans s'en douter, le r^le de Fra diayolo. Il n'était pas en guerre contre les individus, mais contre la société. On prétend qu'il n'a jamais tué personne, et que plus d'un paysan a trouvé près de lui asile et protection. Audacieux, aimé de sa troupe, rançonnant sans pitié les seigneurs et surtout les juifs , il ne fut pris que vers la fin de 1836, par la perfidie d'une fille qu'il aimait, et qui, nourelle Dalila, le livra aux vengeances de la justice. 11 mourut sous le knout; quant à sa bande, privée de sou générai, elle ne tarda pas à se disséminer et à tomber peu à poi entre les mains de la police*
De retour à Doutcbina, nous allâmes visiter un couvent de moines situe sur le Dnieper, dans une position très-pittoresque. Mous savions que depuis quelques mois ce monastère renfermait un archimandrite de Moscou, envo^ là comme prisonnier, après avoir élë publiquement dépouillé de son rang el de ses lonclions épiscopales. Comme il ny a aucune publicité en Russie, on en était réduit aux conjectures sur les causes d'un événement aussi grave; cependant le bruit courait que cette disgrâce était due à des
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idées trop lilxlrales et à une intelligence trop éleyëe. Comme ou doit le supposer, le désir de voir ce prêtre était ua des plus grands motifs de notre excursion, quoique nous igaorassions complètement si les étrangers pouvait ta a\uii accès dans sa cellule. Nous airivàmes au couvent un peu a vaut le coucher du soleil. Rien n'était plus mélancolique que Taspect du vieil édifice éclairé par les rayons du soir, ^ se réflélant sur les eaux calmes du Dnieper. Ses hauts murs, ses petites fenêtres et ses portes massives, joints à la profonde solitude qui rentourait, lui donnaient bien plus l'apparence d'une prison d'État que d'un monastère. Avant d'entrer, nous aperçûmes sur un balcon très-élevé trois moines, dans Tattitude de la prière et du recueillement. Peut-être notre imagination contribua-t-elle, sans s'en douter, à les rerètir de ce caractère poétique et religieux; car généralement les cénobites russes sont beaucoup plus matériels qu'extatiques* Quoi qu'il en soit, leurs loogues barbes, leurs robes noires et leur immobilité, s'harmoniaient parfaitement avec l'ensemble du tableau.
' Après que nous eûmes , visité, en compagnie du portier, Tëglise, le réfectoire et difiérentes parties du couvent, examinant en vain toutes les portes des cellules qui s'oiTraieut à nous, la baronne se hasarda à demander à notre guide, si le prisonnier de Moscou habitait encore le monastère? Frère Dimitri prit alors un ah* grave , et nous assura , non sans baisser la voix,
que cet archimandrite porterait malheur à leur communauté, parce quil était possédé de l'esprit malin. D*apré8 tout ce qu'il nous raconta, nous ne pûmes douter que ce malheureux n'eût perdu la raison, et bientôt nous eûmes roccasion de nous en convaincre par nos yeux. Le portier, cédant à nos instances, nous conduisit dans un corridor obscur, au fond duquel teit relëguëe la cellule du prisonnier. La porte en était eu Li ouverte; nous eu appioehâmes avec précaution, mais personne ne s'y trouvait. Un sentiment d'effroi, de pitié et de d^ût nous retint, la baronne et moi, diouëes sur le seuil, à la vue du misérable taudis, d'où sortait une odeur infecte. L'affreux désoidre qui y régnait, les iiuuiondices qui en couvraient le sol, les lambeaux d'étoffes brillantes, mêlés à des débris de paille et d'aliments , tout annonçait , hélas! trop éloquemment, qu'en effet l'infortuné qui habitait là était un être privé de raison. Dans un coin de la chambre était jeté un grabat chargé de toutes sortes d'objets informes et souillés; mais ce qui nous resserra le plus le cœur, ce lut le mélange de magnificence et de misère, d'él^nce et de crapule, dont toute la pièce offrait le spectacle. Sur une mauvaise table nous ytmes de beaux livres à moitié déchirés, un bouquin d ambre orné de saphirs, el une mitre encore enrichie de pierreries. A côté de ces richesses, du Tin répandu, des taches de suif et de graisse, mille choses ignobles dont nos regards se détournèrent avec
dégoût. Le portier, habitué à cette existence dci^radée, car iui-même était à moitié ivre, nous dit que toutes les nuits rarchimandrite ikisait entendre d'horribles Tocifénitions. Sa santé, qui dëdînait rapidement, knàt forcé le prieur à lui accorder un peu de liberté dans ie jour, quoiqu'il n'en eût pas Tautorisation. Nous nous hâtâmes de sortir de cette triste cellule, et pour rospirer plus librement, nous nous fîmes conduire sur le balcon, où se trouvaient à notre arrivée les trois moines dont j'ai déjà parlé. Le désir de rencontrer le prîs<mmer nous avait complètement abandonnées; ce que nous en avions vu nous avait déjà donné de liup fortes émotions, pour que nous songeassions à en chercher d'autres : accoudées sur le balcon et contemplant les flots du Dnieper 9 nous tâchions d'oublier la scène précédente, lorsque tout à coup une apparition vmment étrange s offrit à l'autre extrémité du balcon, et ne nous permit plus d'échanger une seule parole. Cétait un homme, ou plutôt une espèce de fantôme, portant l'habit de moine, et qui, les yeux fixés sur nous, semblait enraciné à sa place. Sa barbe hérissée et la fixité de son r^rd ne nous laissèrent aucun doute sur son identité. Après quelques instants de silence, il s'approcha de nous avec UQ air de timidité, en jetant sur le désordre de son costume un coup d'œil rapide, qui nous révéla de suite en lui l'homme du monde.
Une conversation s'eng9gea entre lui et la baronne,
et quoique je ne pusse le comprendre, je jugeai à ses gestes nobles et expressifs, à l'ardeur de ses paroles et à rëclair d*intellig^noe qui aaima tout à coup sa physionomie, que les bruits qui couraient sur la cause de son emprisonnement, pouvaient bien avoir quelque fondement. Après avoir causé avec beaucoup d'esprit sur les poètes russe», il se mît à déclamer un des plus beaux morceaux de Pouschkine , comme n'avaient peut-être jamais été déclamés ces vers. Le bras étendu en avant, la tète haute, le regard inspiré, le corps penché sur le balcon, il semblait évoquer, dans un langage aussi bizarre que passionné, les génies invisibles des airs et des eaux. Ce moment fut sublime. Martyr de la poésie, il protestait par cet élan de poésie contre la barbarie de ceux qui avaient tué en lui la vie de Tintelligence. Sa physionomie exprimait alors l'enthousiasme des anciens bardes. Quant à nous, suspendues à ses paroles, nous le regardions d'un air stupéfait, sans pouvoir nous rendre compte de nos sensations. Celte voix résonnant au milieu d'une profonde solilude, ce balcon qui semblait nous séparer du monde entier, la crainte instinctive dont nous ne pouvions nous défendre en nous voyant seules avec un aliéné, tout conspuait à rendre notre situation plus étrange et plus fantastique que je ne saurais dire. £nfin, l'appel d'un moine se fit entendre et arracha te malheureux insensé à Textase où il paraissait plongé. Ses yeux
redevinrent hagards et vitreux, il porta la main sur
sa poitiiue, comme s'il ressentait une violente douleur, et quitta le balcon en sanglotant.
Quelques j.our« après le retour de mon mari , nous primes congé de la baronne pour retourner à Olarofka. Notre grand voyage dans les steppes kalmouks et au Caucase étant entièrement décidé pour le printemps suivant, une partie de la mauvaise saison fut employée à faire nos préparatifs de départ. Le comte Woronzof, avec une bienveillance des plus aimables, nous munit de lettres de recommandation pour les gouverneurs et les autorités des provinces que nous avions à traverser. L'hiver fui iiioius rude que raiiaéc précédente, et dès le commencement de mai le temps nous permit de nous mettre en route.
Conititatioii d« t*cmpira.-<-Soii origine; wtorit^ dec fonvemenr» ée province ; les secrétaires sont lout-puissantl* ^ Conséquences de la cenlni-
lisaHion ; HissiTTuilalion dos omplfiyés nmcs. — Cour de justice supérieure.
— Uéparlcmcnt el assemblée générale du sénat. — Tribunaux inférieurs dans les villes de district. — Conseil municipal. — Le chef de la gendarmerie. — Réfonues à Mre dans rinstilvtion judiciaire. — Corruption des employé*. — Sérérité des formes. — Mépris pour les ordonnaneei de l'empereur et du sénat. — Anecdote sii^licre; intt rprétatlon d'un testament.
— Décision de l'empereur Alexandre. — Vice radio^il de l'oi-ganisation judiciaire.— iUisence d'un corps spécial de magistrale. — Insuifi«ance des appointements. WtUxaiquit de la Initiation nNie.^Soii état aetucl.
La division actuelle de Tempire russe en cinquante^
six gouvernements remonte au règne de l'empereur Paul, il existait bien du temps de Catherme II une organisation à peu près semblable, mais à cette époque rinstitution des gouTerneurs reposait sur des bases infiniment plus larges que de nos jours , el ces aduiinistrateurs, appelés par l impératrice ses économes^ jouissaient d'un pouvoir presque souverain.
Les gouvernements représentent nos départements, et leurs districts équivalent à nos sous -préfectures; chaque gouvernement a son chef-lieu, où résident les différentes administrations civiles et militaires.
Le gouverneur, exclusivement chargé de l'administration civile, nomme à diverses places secondaires, est le chef du collège de prévoyance et Tinspecteur naturel des écoles, peut demander compte de leur
geslioo à toutes les autorités de la province, la haute cour exceptée» et décide les questions administratÎTes aTCC le concours d*un conseil de r^^enoe, composé de deux conseillers et d'un secrétaire nommés par lempereur.
Ail premier abord le pouvoir du gouYcmeur paraît illimité; et effectivement il a toute l'autorité nécessaire
pour faire le mal, mais il en a fort peu pour iairc le bien* £a Russie, les intentions les plus louables, les capacités les plus brillantes sont complètement paralysées et, bon gré mal gré, les administrateurs en chef doivent subir les funestes couséquenecs de la vénalité et de la corruption de leurs subalternes. Le soupçon, la défiance, ont été la base essentielle de l'organisation de la bureaucratie. En entourant les hauts fonctiounaues d'une masse d'employés, en les soumettant à mille et mille fcp'malités, on a cru prévenir les abus de pouvoir, et Ton n*est parvenu qu'à créer une classe odieuse, qui se sert des armes qu'on a mises entre ses mains, pour tromper le gouvernement, voler les particuliers, et empêcher les houfimes dévoués de travailler à la prospérité de leur pays. Dans les questions judiciaires les gouvenieuis n uiit })as même le droit d'enquête; et les juges» en se retranchant derrière le texte des règlements, peuvent prononcer impunément les sentences les plus iniques. J'ai connu quelques admiaistraleui s au cœur loyal et généreux ; mais tous, après avoir lutté pendant de longues an-
nées pour arriver à quelques sages réformes, ont fini par se décourager, et la plupart par tomber eo disgr&oe
sous les intrigues multipliées de leurs subalternes. Dans chaque chet-lieu de gouvernemeat c'est le secrétaire, le chef de la diancellerie, qui est le vrai dépo« sîtaire du pouvoir. Lui seul est censé connaître le texte des lois russes: aussi, puui ^'opposer à loules les mesures du gouverneur, il lui suffit de citer quelques phrases plus ou moins obscures du code des règlements, et il est bien rare que sans son approbation son chef se décide à prendre sous sa responsabilité le moindre acte administra til. On a vu quelquefois des gouverneurs violant les formalités bureaucratiques et agissant par eux*mémes, mettre obstacle à l'exécution d'un arrêt des tribunaux; mais une destituUoo n a jamais manqué de leur faire expier leur audace, à moiu$ qu'ils ne fussent soutenus par une haute position sociale et de puissants protecteurs.
D'un autre côté, les représentants du gouverne^ ment sont tellement à l'étroit dans leurs attributions, qu'un gouverneur général, qui administre souvent plusieurs millions d%ommeS; ne peut disposer de Cinq mille francs sans l'autorisation du ministère.
La centralisation a sans doute ses avantages ; mais dans un pays aussi vaste que la Russie, où les be» soins sont tellement variés , il est impossible qu'un ministre, quelque talent qu'il ait, puisse satisfaire aux justes exigences de toutes les parties de l'empire.
Il s'eosuit que les projets les plus utiles soat presque toujours obligés ou rcgetës dans les proviooes âoiguées
de la capitale.
Un autre vicenou moins déplorable, c'est Toblig;!tion où sont les employés de se tromper mutuellement. Jamais un administrateur ne se décide à foire coonàUie à son supérieur la situaliou exacte du pa^s qu'il gouyerne : ou il exagère ridiculement le bien, ou il garde un silence absolu sur le mal. Dans le second cas il ne tait qu*obéir à la plus stricte prudence; car, en déclaïaiiL la vérité, il se compromettrait infailliblement et courrait même risque de perdre sa place. Aussi, lors d'une calamité publique, n'est*oe qu^à la dernière extrémité et lorsque le mal est devenu irrémédiable, quMl se décide à invoquer un secours, qui ordinairement n'arrive pas ou arrive toujours trop tard.
Cette profonde dissimulation , jointe à la jalousie qu'excite entre les employés la distinction des rangs, cause un tort incalculable à l'empire, en s'opposant à toute réforme utile. Cependant , de tous les souverains de Tempire, l'empereur Nicolas est peut-être celui qui accueille le mieux la vérité et la fhuacliise, et près duquel la critique sérieuse trouve le plus de crédit. Malheureusement, depuis les mystifications de Potemldn, te mensonge est devenu, diex les employés russes, une chose normale, la base de tous leurs actes; et jusqu'à présent la volonté impériale a été impuissanté à déraciner ce vice fatal.
La cour de justice supérieure siégeant dans le cheflieu du gpu?eraeinent et comprenant une secLiou ci- YÎleet une section crimioelle, se compose de deux présidents, de deux conseillers, de deux secrétaires et de huit assesseurs, dout quatre bourgeois. En 1835 Tempereur essaya d'étendre les droits de la noblesse, en soumettant à Télection les présidents et les juges de ces tribunaux, mais cette réforme ne produisit que d'assez tristes résultats, à ce qu'il parait; tous les grands propriétaires se souciant fort peu de remplir de pareilles fonctions , il ne restait aux électeurs aucune ressource |)our laiie un hou choix, et en lin de compte on dut revenir aux aucienues iusiitutions.
La cour de justice supérieure décide en dernier ressort dans toutes les afifaires où la somme en litige ne dépasse pas cinq ceuls lïancs. vVu-dessus d'elle se trouvent les divers départements! du sénat et l'assemblée générale, qui résident, partie à, Saint-Pétersbourg , partie à Moscou , et constituent deux cours auxquelles ou peut eu appeler des décisions des chetslieux de gouvernement. On n'a nul recours contre les arrêts de rassemblée générale du sénat, non plus que contre les avis du conseil de l'empîi'e, approuvés par l'empereur, excepté dans les cas où il ^ a des inexactitudes dans les exposés qui ont servi de base à la décision.
Bans les cours de district' ou de première instance se trouvent également deux sections, l'une civile et 1. 13
iaulie criiuiaclle, lesquelles se composent d'un prcûàeski f d'ua secrétaire ayant sous lui piuaieurs employés formant la chancellerie, et de quatre assesseurs, dont deux choisis parmi les habitants de la campagne. Ces deux derniers ne siègent que lorsque des paysans sont appelés en cause.
Il y a de plus dans chaque chef-lieu de gouYernelueiit et daos chaque ville de district une cour inférieure, chaînée spécialement de ia police champêtre, des informations criminelles, des afiaires correctionnelles , et de l'exécution des sentences. Le personnel de celte coui consiste eu un présideuL appelé Ispraynick, et eu quatre assesseurs, deux nobles et deux paysans. Tous ces juges, élus par la noblesse, sont assistés par un secrétaire, seul employé rdCTant directement du gouverneniciil.
Les chefs-lieux, comme les ailles de district, ont encore une espèce de conseil municipal, composé d*un maire, gol0m, et de quatre adjoints élus par la commune et agréés ensuite par le gouverneriiLiil. Ce conseil sert en même temps de tribunal et connaît de toutes les petites contestations qui peuvent s'élerer entre les bourgeois. On a déjà tu qu'une institution à peu près semblable existe chez les paysans de l'empire.
Nous ne parlerons pas des collées de pupilles, des
comités de noblesse présidés par les maréchaux de la noblesse, des tribunaux de conscience, qui jugent les
contestations entre parents et enfimts, eld. Ces institutions dont tous les membres reçoivent leur mandat
d*une élection , juiieiiL un rôle trop peu importaut dans le pays pour qu'il en soit fait mention ici.
Un des personni^ les plus influents d*un gouvernement , c'est le colonel de la gendarmerie; il est complëlenteul indépendant du gouverneur. Chef de la police secrète, il communique directement avec le ministre, et s'il est honnête homme, il se trouve à même de faire beaucoup de bien par la surveillance rigoureuse qu'il peut exercer sur tous les employés d'une province.
Cette orgunisation judiciaire est en dle-méme trèslibérale et paratt devoir répondre aux besoins de la population; uiais, de même que les gou?erueurs, les juges des différents tribunaux ne sont en définitive que des mannequins à la merci des griffonneurs subaU ternes dont on les a entourés, cl qui seuls sonl au fait des chicanes de la junsprudeuce et de la procédure russe : le dernier employé d*une chancellerie a souvent plus d'influence que le président lui-même, et si on refuse de passer par sa filière, ou est certain d'avance de ne jamais voir se terminer aucun des procès qu'on peut avoir* Il est impossible de se figurer avec quelle adresse tous ces individus , dont plusieurs ne reçoivent pour gages que soixante ou cent roubles par an, savent expLoilci- la bourse de ceux qui réclament leur assistance. La justice est continuellement violée en faveur
du plus offrant, et grâce au grand nombre des oukases contradictoires qui passent pour lois', les vols les plus audacieux se commeltent ellruuiéuienl sans qu'il j ait aucune réclamation à ûiire. L'on peut avancer avec vérité que les tribunaux en Russie résident plutôt dans les bureaux que dans les juges eux-mêmes. Le secrétaire est l'arbitre tout-puissant des seuleuces, et il les dicte 'sous l'influence de l'argent et de la bureaucratie.
Rien ne saurait donner une idée des roueries et des cbicaaes mises en usage pour dépouiller les malheureux qui ont affîiire aux suppôts de la justice. La sévérité des formes et là multiplicité des papiers sont Je fléau du pays ; rien ne se traite verbalement en Russie ^ Tous les procès se débattent par écrit; la moindre demande, la moindre explication doit être couchée sur papier timbré et selon des formes consacrées. On comprend alors , qu'avec l'horrible espi it de chicane qui caractérise les employés, avec la facilité qu'ils ont à trouver dans chaque papier un dé&ut (ce qu'ils appellent un kroutchok), les procédures traînent indéfiniment en longueur et ne se terminent guère qiie lorsque les deux parties sont ^lement nii-
1. La comspondance officielle des miniiitrefl et des autorités civiles et militaires s'élève aiuniellement, en Russie, à près de 15 mtllioos de lettres et plis; tandis que celle de tous les partU cuKers ne dépasse pas sept millions.
nées, ou que Tune remporte 8ur Tautre à foroe,d*ai^nt et de corruption. J*ai tu souveot renvoyer de Saint- Pétersbourg, au bout de six mois, un document, un papier, uniquement parce que telle ou telle phrase n'était pas écrite selon tes r^les. Dans Tespace de quatre années le gouyemement de la Bessarabie seul a payé pour le papier timbi^ plus de 1,575,000 francs, et la population de cette province ne dépasse pas 500,000 âmes. D*un autre côté, le manque de publicité exerce la plus lâcheuse influence sur l'administration de la justice. Toutes les sentences se décident secrètement; point de débats publics : la procédure consiste uniquement dans des liasses de papier qui enrichissent le>s juges et leurs employés, mais ne changent en rien leurs opioioos, toujoui^s baî»ée$ sur les offres les plus avants^uses.
Ce triste état de choses s'aggrave encore de ce que les juges sont à Fabri de toute responsabilité : de quelque manière qu'ils jugent une cause, ils la jugent toujours suivant les lois, pourvu qu'ils observent les formes : mais ce qui est réellement incroyable, c'est l'impudence avec la(|ueUe le dernier tribunal d'une yille de district se permet de casser et les ordonnances de l'empereur et celles de l'assemblée générale du sénat. Je ferai mention à ce sujet d'un certain procès intenté aux héritiers d un riche seigneur delà Pudolie, qui, à sa mort, se trouvait débiteur pour de trèsfortes sommes de la banque impériale de Saint- Pé-
terebouig, aînsî qùe de pluaîeurs banquiers étrangers. Ces derniers y ajant fourni les fonds avant la banque,
demaudèrciil naturellement à être remboursés en premier lieu. Il eu résulta mx procès , qui durait depuis douze ans lors de mon arrivée en Russie. Les étrangers perdirent au tribunal de district, mais ils gagnèrent successivement au déparlemenl et à l'assemblée g^aéiale du sénat, et finalement ils obtinrent eu leur ikveur une ordonnance de l'empereur lui-même; mais le tribunal de district, sous prétexte que certains règlements avaient été violés, n'en prit pas moins sur lui d'auouler toutes les dédaions du sénat, et de faire recommencer entièrement le procès.
Cependant il arrive quelquefois que la volonté impéiialese déclare d'une manière si positive, que toutes les subtilités et les ruses des secrétaires et des juges doivent lui céder. Voici un trait qui résume par&itement les idées législatives de la Russie. Sous Tempel eur Alexandre les jésuites s'étaient rendus tout-puissants dans quelques parties de la Pologne. A. Poltzk, cb^-lieu de leurs établissements, un propriétaire riche à six mille paysans fut tellement circonvenu par ces messieurs de la compagnie de Jésus, qu'en mourant il leur l^ua toute sa fortune, avec cette clause toutefois qulls lèveraient son fils unique et qu*ils lui donneraient ensuite la part de l'héritage qii'ih voudront» Lorsque le jeune homme eut atteint l'âge de vingt ans, les jésuites lui accordèrent trois cents paysans. 11 ré-
dama ënergiquement contre cette usurpation et in-
tciita un piocès à la communauté; mais le teslatuent du père semblait positif, et après ayoit tuangé toute sa petite fortune, le fila se vit débouté de ses prétention» par tons les tribunaux de Fempire, même par l'assemblée gcuérale du sénat. En désespoir de cause, il s'adressa à certain procureur de Saint-Pétersbourg, connu par les ressources inépuisables de son esprit en matièi^ de chicane et de ruse. Lorsque l'homme de loi eut pris coanaissaoce du teslanienl et des di- Tcraes pièces de la procédure : « Votre affaire est ter* minée, dit-il à son client, et si tous Toulez me promettre dix mille roubles , je me charge d'obtenir une ordonnance impériale qui tous fera rentrer dans toutes les propriétés de votre père.^ Le jeune homme n'eut garde de refuser, et huit jours après, Théritage paternel se trouvait entre ses mains, l a simple interprétation de la phrase : 11$ lui donneront la part qu'ils voudront, avait obtenu ce curieux résultat. Toute la supplique ne roulait que là-dessus, et d'après le procureur il était évident que le jeune homme avait exclusivement droit à la part que voulaient les jésuites, c'est-à-dire à celle qu'ils avaient gardée. L'empereur admît cette singulière explication ; le lîls devint propriétaire de 5700 paysans, et les jésuites dureiit se contenter des trois cents qu'ils avaient primitivemeut accordés à leur élève. Certes, le cadi le plus adroit de la Turquie n'aurait pas mieux jugé l'afikire.
On a déjà tu que les plaideurs ont la fiicultë d*en appeler au département, et en second lieu à rassemblée géoéiale du sénat; pour toutes les affaires où il s*agit de plus de cinq cents roubles. Cette ressource» loin d*être salutaire, nous semble entraîner de graves inconvénients. Ea France, où les distances sont courtes, où la justice se reud avec une promptitude et une impartialité sans eiemple ailleurs, les appels à la cour de cassation présentent les garanties les plus précieuses pour la juste application des lois. D'ailleurs ils ne duiinent lieu qu'à une révision des pièces de la procédure, et au renvoi de Taffinre devant un autre tribunal en cas de vice de forme; mais en Russie, où les distances sont immenses , où tout conspire à rendre un procès interminable, les plaideurs des provinces ne peuvent que. se ruiner en usant de leur droit de recours auprès des tribunaux de Saint-Pétersbourg. J'ai connu des piopi iélaires qui ont passe vingt ans de leur vie à suivre un procès dans la capitale et qui sont morts sans avoir obtenu d'arrêt, il fiiut cependant avouer que les appels à Saint-Pétersbourg sont motivés, jusqu'à un certain {joint, parla triste organisation judiciaire du gouvernement.
Enfin, un dernier vice radical a sa source dans rorganisation nobiliaire due à Pierre -le -Grand , dans rinsuflisance des traitements et dans l'absence d'un corps spécial de magistrats. On sait la nécessité où sont tous les hommes libres d'entrer au service
et d'acquérir un rang plus ou moins ûevé. Il en
résulte que toutes les administratioas sont encombrées d'employés; et comme la plupart d'entre eux, sans fortune patrimoniale, ne sont que fort peu rétribués, quelquefois même pas du tout, ils sont nalurellement forcés de recourir à des expédients peu houuétes , afin de pouvoir sutUre à leurs besoins. Les cbefs eux-mêmes ne reçoivent pas d'asseï forts traitements pour ne pas se laisser tenter par tous les inojcus de fortune qui sont à leur portée. Le gouYcruement a bien, à différentes reprises > augmenté leurs appointements; mais ces augmentations, toujours peu importantes en elles-mêmes, n'ont eu jusqu'à présent aucune influence sur le moral et la conduite des employés. On entoure d'ailleurs de trop peu de considération les places de juge pour qu'elles soient recberchées par la haute noblesse : elles sont exclusivement occupées par la dernière classe privilégiée de l'empire, ou accordées en récompense à d'anciens militaires hors de service* Ceci paraîtra sans doute extraordinaire, mais il ne faut pas oublier qu'en Russie il n'existe encore aucun corps distinct de magistrats, aucune classe officielle de jurisconsultes; les membres des différents tribunaux, qu'ils soient élus par la noblesse ou nommés par l'empereur, ne sont nullement obligés de connaître la jurisprudence et les lois , et c'est le hasard seul qu'il £iut remercier quand il se trouve parmi eux quelques hommes qui ont étudié
le droit dans les uDiversités. Ceux qui sont honnéteft, jugent d'après leur bon sens et leur consdenoe; les
autres votcut seloa la volonté de ceux qui les ont .gi^^nés.
Il en est de même au sénat, qui forme la haute cour judiciaire de l'empire. Il ne se compose que de
militaires reli-aités, de vieux serviteurs, auxquels ou a voulu donner leurs invalides; en un mot, de gens qui n'entendent absolument rien à la justice. On comprend ainsi sans pleine le pouvoir illimité qu'exercent auprès toules ces couis les secrétaires du gouvernement, et lofsque œux-d savent par cœur les quelques milliers d'oukases qui forment ce que Ton appelle le code impérial, ils passent pour des légistes émiuenls aux yeux des Russes*
Le vice que nous venons de signaler pour la justice se retrouye au même degré dans toutes les administrations. Eli llussic il n'existe aucune carrière bien déterminée; ou passe iiidiiïéi'emment d'un service à un autre. Fur exemple un officier de cavalerie sera nommé directeur d*un gymnase, un vieux colonel, ■chef de la douane, et ainsi de suite.
La législation russe , outre les lois qui lui sont propres, renferme évidemment deux éléments étrangers: l'élément germanique et l'élément romain. La loi germanique fut introduite en Russie par les Yarègues , branche de la famille normande. Cest aux chefs de ces guerriers qu'il imi remonter pour trouver l'ori-
gine du i^me fiSodal du pays. Plus tard, lorsque les
Russes se convertirent au christianisme, Wladimir adopta certaines parties du droit romain, modifié par la l^^islatioa byzantine. Mais à en juger d*après les documents fournis par la chronique de Nestor, il paraîtrait qu'antérieurcmenl à celte époque, les Russes avaient déjà lait des emprunts à la loi romaine , qu'ils avaient fondus avec des coutumes indigènes et germaniques.
Le premier code écrit <lo[ii 1 histoire russe fasse mention, est celui de Jaroslai^ qui régnait au commencement du onzième siècle : à dater de cette époque la Russie resta complètement stattonnaire, au milieu des ti"Oubles et des guerres continuelles que lui suscitait son système de division territoriale; et plus d'un siècle de malheur et d'anarchie prépara la nation à accepter sans résistance la domination étrangère.
Ce ftit en 1218 que les Tatars, passant le Volga, s'emparèrent du pays des czars, et tandis que r£urope, sons Tinfluence àieiigique des croisades et des lumières du bas-empire, sapait Tédifice de la féodalité et travaillait à sa glorieuse émancipation future, la Russie resta pendant plus de trois cents ans courbée sous le joug d'une honteuse servitude, ne prenant nulle part au grand mouvement intellectuel du quinzième siècle, rétrogradant même au lieu d'avancer, d^radant chaque jour son caractère national et amassant ainsi devant les progrès de la dvilisation des
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obstacles que le génie des souvendns modernes n*a pas encore pu anéantir.
Sous le règQC d'Ivan III, à jamais mémorable dans rhistoire, les Tatars fui-eut expulsés de la plus grande partie de la Russie, les dissensions causées par le morcdlement du pays s'éteignirent, les différentes principautés furent réunies en un seul corps, et après quaire cents ans d'inaction, on reprit les travaux législatifs.
lyan 111 fit rassembler toutes les yieilles constitu-
tious judiciaires, el avec le concours du métropolilaia Jérôme, publia un recueil de lois qui n'est pas sans quelque mérite, eu ^rd au temps où il fut rédigé. .Néanmoins ce code laissa subsister le duel judiciaire; et le meurtre, Tinceadie et le bng^uidage continuèrent à se juger en diamp clos.
Vers 1550, Ivan IV^ surnommé le Terrible, compléta le corps de lois promulgué pui sou aïeul [\ an 111, et mit un frein à Tenvabissement territorial du clergé. Ce nouveau code, connu sous le nom de Saudebtuek, resta en vigueur, presque sans, aucune modification, jusqu à 1 avènement au trône du czai Alexis Michaelovitz (père de Pierre-Ie-Grand) , lequel , après avoir réuni les lois des difiérentes provinces de Tempire, les publia en I64d, sous le titre é!OiUogénié, Ce recueil, le premier qui ait été imprimé en Russie, fut rédigé et achevé dans l'espace de deux mois et demi: mais malgré son état d*imperlection, il n*a pas moins
seiri de point de dëpart à tous les travaux de révision
entrepris par la suite.
Depuis Pierre -le -Grand, dix commissions s'occupèrent suGcessivement de la codification des lois russes. Nous n'entrerons pas dans les détails de toutes ces modifications législatives. On peut consulter sur ce sujet l'ouvrage publié par M. Victor Foucher, et le Coup dœil sur la législation russe, par J. Tolstoi. La dixième commission fîit instituée en 1804 et siégea jusqu'en 1826. Elle s'occupa essentiellement de la confection des Codes civil, pénal et criminel; mais de nombreuses difficultés Tempéchèrent d'achever' sa tâche.
A son avènement au trône, l'empereur Nicolas promit d'abord un code nouveau, destiné à corriger et à compléter la législation antérieure. Cependant les obstacles qu'il avait à surmonter, triomphèrent de ses intentioiis, et il finit par adopter un Digeste, classant simplement par ordre de matières toutes les lois existantes et promulguées, depuis le règlement général de 1649, effectué par Aleins Michàelovitz. En 1826 il prescrivit pour cette révision les règles suivantes: