Voyage au Caucase par Kbproth
270 CHAPITRE Xl¥.
demment d'origine turque, qui occupent eoeore aujourd'hui le territoire de Kasan et d'Astrakhan , la Grimée et la contrée appelée Turkomanie , située entre les monts Belur, le lac Aral et la mer Caspienne; et comme ces diverses nations présentaient, sous le rapport politique, religieux et moral > des caractères qui leur élaienl particuliers , on a été naturellement conduit à les distinguer des Mongols el à leur attribuer une origine spéciale. C'est ainsi que Fallas et beaucoup d'autres voyageurs, après ayoir visité les Mahométans de la Russie méridionale et les avoir comparés aux Kalmouks, ont fait des Tatars et des Mongols deux races différentes » et que Malte-Brun, dans sa géographie, a donné le nom de Tatar à tous les peuples établis de nos jours dans le Turkestan, réservant exclusivement celui de Mongol pour les nations qui habitent le plateau central de TAsie, depuis le lac Palcati et les monts Belui j usqu'à la grande muraille, et aux monts Siulky , lesquels les séparent des Mantcboux , tribu de la grande race des Tongouscs. Tous ces historiens n'ont pas compris qu^ la dénomination tatare a perdu toute signification en Asie sous l'empire destructeur de Tschinkiz-Khàn, el que depuis lors elle n'a plus existé que dans le vocabulaire européen.
Sans doute Tschinldz-Klil^n et ses successeurs n'ont
pas fait toutes leurs conquêtes avec le seul concours des Mongols; et après avoir soumis tous les peuples
mahomëtans qui occupent les vastes contrées de la Turcomanîe, ainsi qu'une partie de TAsie occidentale , ils les oui naturellement incorporés à leurs bordes, pour s'en servir activement dans leurs irruptions en Europe.
Quelle est donc roriglnc ((u'il faut donner à tous ces peuples qui , sous le uoiu de Tatars, occupent aujourd'hui la Russie méridionale? Nous sommes entièrement d'accord avec Topinion ëmise dans rEne^dopédîe moderne de Courtin, et nous croyous que ces l aLars ne sont autres que des Turcs, Comans ou Petscheuègues, qui, maîtres au commeqcement du treizième siècle de tous les pays situÀ au nord et à l'ouest de la mer Caspienne jusqu'au Dnieper, furent ensuite vaincus et soumis par les lils de Tschiukiz-lQiân, et contribuèrent à fonder un nouvel empire, compris entre le Dnieper et l'Emba, auquel on donna le nom de Kaptschak ou Kiptschack ; désignation qui parait avoir été primitiyemeut celle de cette conti^
Les princes de cet empire étaient mongols ou ta* tars, mais la majorité de leurs sujets se composait de Turcs. 11 parait même que ceux-ci formaient déjà uae grande partie des armées de Tschinkiz-khàn, lora des dernières eipéditions de ce conquérant. La langue turque resU ainsi prédominante dans tout le Kaptschak, dans la petite et la grande Boukharie, ainsi que parmi les Baschkires et les Tschouvaches. On trouve encore dans le dialecte turc des Mahomé-
272 chapitrë XIV.
tans de la Russie quelques mois mongols, mais ils
soal exti ômcmenl lares; ce qui du lesle est facile à expliquer. Les soldats de l'armée mongole devaient être célibataires ; et par suite de leurs unions avec les femmes du Kaptscbak» leur race finit par s*éteindre et leurs enfants adoptèrent l'idiome niaU rnel. Les souverains mêmes de ce nouvel empire ne tardèrent pas à embrasser le mabométisme : Berékë, frère et successeur de Batou, en donna le premier exemple; Uzbeck-kiiàa ; qui r^na en 1305, marcha sur ses traces et se déclara le protecteur de Tislamisme , qui devint alors la religion des vainqueurs et des vaincus.
De tout ce que nous venons de dire il ne faudrait pas conclure que les Turcs et les Mongols n'aient pas pu appartenir , dans des temps plus reculés, à une même race; telle n*est pas tout à fait notre opinion: nous n'avons considéré la race turque que dans les conditions où elle se trouvait en £urope et en Asie vers le douzième siècle, c'est-à-dire modifiée par un long contact avec les peuples caucasiens, et nous n'avons nullement tenu compte de ce qu elle peut avoir été antérieurement à cette époque. Si d'ailleurs noua voulons en croire de Guignes, les babitants du Kaptschak sont réellement d'origine mongole, et les soldats de Tschinkiz - Khan cherchaient à lem- faire cioire qu'ils étaient leurs compatriotes.
Vers la fin du quinzième siècle l'empire du Kapt-
CHAPITAE XIV. 275
achak fut divisé m plusieurs khanats : celui de Casan,
celui d'Astrakan et celui de la Crimëe, dont les chefs, desçeudaul de Tschiokiz, lurent tous Mongols; mais alors ils u'avaieut plus d'armées, venues de l'intérieur de TAsie, et rëlémeut turc finit par envahir toute la population. On ne saurait néanmoins nier que les hordes mahomëtanes de la Russie ne présentent quelque resseboblanoe avec les Mongols; et ceci tend à confirmer lea idées que nous avons émises plus haut. Mais, d'un aiihe côté, deux peuples qui ont si longtemps marché sous les mêmes di apeaux et vécu sous le même gouvernement, ont dû natufellement oantracter entre euic des alliances , et le sang des deux races a été souveiU couionciu. Du reste, c'est chose des plus remarquables que l'énergie ayec laquelle le type mongol se conserve et se reproduit, malgré le mélange de plusieurs générations; il suffit de quelques unions pour qu au bout d'un certain temps on en trouve des traces dans toute une nation. J'en ai vu un exemple chcE les Cosaques qui, depuis environ deux cents ans vivent au milieu des Kalmouks.
Les Tatars des montagnes de la Crimée ont plus rarement les traits mongols; on trouve fréquemment chez eux le profil grec. Cette diversité tient à leur mélange avec les Goths , les Grecs et les débris des autres peuples qui se sont absorbés et succédé dans cette presqu'île.
. Les Nogaïs, qui habitent les plaines de la Crimée I. 18
274 CiUPlTRE XIV.
et les steppes de la mer d'ÂEof , sont sans contredit
ceux des Tatars qui ont le plus d'analogie avec les Mongols; et le plus souvent leur physionomie ne permet guère de leur attribuer une autre origine. Aussi ^ à en croire leurs traditions , ils n'ont jamais feit partie du Kaplschack et ne sont arrivés ea tuiope que postérieurement à la mort de Tschinkiz-khàn, après aToir habité depuis un temps immémorial , sinon avec les Mongols, du moins dans leur Toisinage.
D après Lesvesquc, la lioidc des jNugaïs, longtemps la plus célèbre de l'Occident après celle du Kaptschak, lut constituée dans le treizième siècle par Nogaï» général tatar , qui , après avoir soumis 1^ contrées si-* tuées au uord de la mer Noire , parvint à former un état indépendant du Kaptschak. Dans les .traditions que j*ai recueillies chez les Nogaïs eux-mêmes , il n'est nullement question d'un général de ce nom ; leurs chroniques prétend eut que la dénomination de Nogaï vient du mot néagal (que Ton peut traduire par cette phrase : que tït ne emnaisseg jameUi le bonkem) , et que cette dénomination leur fut donnée dans leur ancienne patrie par leurs ancéti-es, à cause de leur vie précaire et vagabonde >. Je suis assez porté à admettre
' 1. La dénomination de Nogaï me semble avoir donné lieu aux mêmes erreurs que eelle de Tatar, et c^est ainsi que la plupart des écrivains y sous Tinfluencedu riAe qu'ont joué pendant qndque temps les hordes nogaïes , ont appelé du même nom tous les peuples musulmans des provinces d'Astrakhan et de Kasan.
CHAPlTfŒ JUV. 275
cette apîoton, car avec rimportance que les Nogaïs
attachent à la noblesse et à Tancienneté dos laccs , il aérait bien exti'aoïdiuaire qu'ils n'eussent pas conservë le nom du fondateur de leur puûsaace : les mêmes traditions racontent qu*après la mort de Tschinkiz-Khân , la houle dont les Nogaïs du gouvernement de la lauride tirent leur origine, alleigriit, sous la conduite de Djanibeck-Kliân, les bords du Volga , dont elle occupa pendant un grand nombre d années la rive gauche. Plus tard, une paille de celte horde franchit le fleuve, et, pénétrant jusqu'au pied du Caucase, s'établit sur les rives de la Kouma et du Terek. La principale tribu de ces Tatars , qui est précisément celle dont nous allons nous occuper, ne larda pas à abandonner ces parages; après avoir traversé le Don, le Dnieper et le Dniester , die finit par s'établir en Bessarabie, dans la contrée appelée Boudjiak. Elle y demeura pendant plus d'un demi-siècle; mais sans cesse tourmentée par les attaques des Turcs et des Moldaves, elle quitta sa nouvelle patrie, revint sur ses pas , et sous les ordres de Jannat-Bey, traversa la Crimée et le détroit de Kertsch. Arrivée sur les bords du Kouban, la borde, livrée à des discordes intestines, se divisa en trois brandhes. La plus considérable resta sur le Kouban, et les autres repassèrent le détroit. Une de ces tribus se fixa en Crimée, en choi* sissant de ppëfiérence la plaine , et une autre rqgagna la Bessarabie, en partie par terre, en partie par mer.
Les Nogaïs du Kouban, de leur cM, se partagèrent
en dîfifêrentes tribus, qui se rapprochèrent les unes des hordes kalmoukes, les autres des moutagoaidâ du Caucase. Pendant toutes ces ëautgrationa, ils furent «ttcoessÎTemént oommandés 'par Jam-Àdie, Kanie-Osman et le Tatar de la Crimée, Kalil-Effendi. Ce dernier , à la tète d'uue des principales tribus du Kouban , remonta la cdte orientale de la mer d'Âzof , .passa le Don et vint camper sur les rives de la Molochnia-Vodi » où il mourut; son tombeau existe encoi*e, et se voit noD loin du village nogai Ikénéges , sur la rivière fierda. 11 eut pour successeur Âsit-Bey, qui conserva pendant dix-sept ans le pouvoir: et fut le dernier chef tatar; il mourut en 1824. Mais bien avant sa mort, dès l'époque de Calhei iue II , ces hordes uogaïes étaient entièrement soumises, aux lois de Tempire, et leur administration confiée à des officiers russes. Le comte Maison, émigré français, fut appelé à les gouverner en 1808. C'est. lui qui, à force de persévérance, parvint à les faire renoncer à leur vie nomade et à les fixer dans des villages.
Les Nogaïs occupent aujourd'hui toute la contrée qui s'étend entre la mer d'Azof et la, rivière de la Molocbnia- Yodi. Ib sont au nombre d'environ trente-deux mille âmes, réparties dans 76 yills^^ Tant qu'ils menèiciiL une existence vagabonde, ils restèrent fort pauvi es; en lait d'agriculture, ils jae s'occupaient que de la culture du millet, qui leur servait
de Dourriture habituelle; encore ament-ils beaucoup de peine à se procurer la quantité suffisante à
leurs besoins. Turbulents, inconstants et voleurs, ils avaient une ayeraion insunnontable pour tout travail wmi et surtout pour les travjaux champêtres.: leurs occupations étaient l'élève des bestiaux, la chasse, Téquitation, la musique et la danse. Souvent aussi ils se réunissaient entre eux /et assis en rond, ils fumaient en écoutant le récit des traditions de leurs aïeux. Leurs femmes étaient chargées de tous les travaux du ménage. Quant aux vêtements , aux ustensiles de cuisine, au pain, etc., ila les obtenaient en donnant du bétail en échange : rarement ils restaient fixés plusieurs mois dans un même endroit; une heure kur suffisait pour placer dans leur araba ^ leur lèmme, lenrs enfants et leur ménage; et alors, se dirigeant au hasard vers quelque autre point de l*horizon, ils empuilaiciil avec eux tout leui avoir. « Tel est Tordre établi par Dieu lui-même , s'écriait le Nogaï : à nous , il a donné des roues, aux autres peuples des demeures fixes et la charrue. * H y avait alors peu de fortune parmi eux, quoiqu'il existât une certaine aristocratie toute-puissante qui accaparait le pouvoir et la fortune
1. Grosse voiture en bois, portée sur quatre roues et couverte en feutre. Ces voitures ue soaA jannais graissées et le bruit qu'elles font en roulant, s'entend souvent k plusieurs verstes de distance.
au détnment des autres membres de la oommunauté. Beaucoup de ces derniers, soit de leur plein gré, soit
par suite d'ignorance et de paresse, finissaient même par devenir esclaves des plus iulelligeuls et des plus bra?es« Telle fut Torigine de Tautorité des Mourzas ou nobles chefs des aouls. >
Les Nogaïs, comme les Kalmouks de nos jours, avaient pour leurs migrations des tentes circulaires en feutre, de trois à quatre mètres de diamètre et surmontées d*une espèce de toit conique. En hiver ils construisuieut à côté de ces kibitkas des huttes en terre. Ces habitations humides et froides avaient une triste influence sur leur état sanitaire, car il mourait chaque année un nombre in6ni d'enfents.
Sous 1 admmistration sage et désintéressé du comte Maison, toutes ces vieilles habitudes disparurent par degrés, et les Nogaïs commencèrent à entrer dans la Tote des améliorations. A force de patience et de zèle , on parvint à leur iaue construire des demeures commodes; et une fois établis dans des Yitlages, ila ne tardèrent pas à feire des progrès assez rapides; le bien-être augmenta insensiblement; chacun fut bientôt en état de se procurer par son travail la nourriture nécessaire à sa femille« Mais il lallait le dévouement, la patience et la sagesse de l'administration du comte Maison pour opérer une pareille révolution