‹ Les Steppes De La Mer Caspienne, Le Caucase, La Crimée Et La Russie MéridionaleChapitre 9 sur 27 · Le mot aoul signifie vilUi^e, cuapement · texte numérisé non relu

Le mot aoul signifie vilUi^e, cuapement

«bus les mœuro de œ peuple. Ce gouTemeiir, doul le eouTeair réTeille encore aujourd'hui daos le cœur des

Nogaïs la plus vive reconnaissance, ne fui cepeudaut pas à l'abri de la malveillance et des intrigues. Sa probité souleva contre lui tous les employés subalternes, dont il empêchait les eiactionset les toIs ; aussi eu 1 821 , envoya-t-il lui-même sa démission à Saitil-Pétersbourg, à la âuile de d^oûts et d'ennuis sans nombre. Actuel* lement» les Nogaïs n'ont plus de gouverneur particulier; ils sont administrés par des employés attachés au ministère des domaines de la couronne, qui résident dans leurs villages. Ils ont néanmoins conservé rautorité judiciaire de leurs cadis; et les délits crimi* nels, ainsi quêtes affaires contentieuses qui ne peuvent se terminer devant leurs juges, retombent seuls sous ia juridiction des tribunaux russes. Les Nogaïs sont exempts du service militaire, ,mais ils paient à la couronne des impositions en argent, montant à une trentaine de roubles par famille.

Depuis environ uue quinzaine d'années, un Mennonite des colonies allemandes a continué de son propre mouvement Tceuvre si sagement commencée le comte Maison. M. Cornies, un des hommes les plus remarquables de la NouTcUe-Russie, exerce aujourd'hui à juste titre la plus grande influence sur les Nogaïs, chez les([U( ls ses conseils et son activité ont déjà produit de fort beaux résultats. Les misérables villages d'autrefois sont peu à peu remplacés par de charmantes

maisons ooostruites à l'aUemande et entourées de jardins; Tagricikilture , par un développement remarquable, permet déjà à un <];raud nombre de cultivateurs de li?rer des céréales au commerce d'exportation.

Les Nogaîs suivent assez rigoureusement les pré*

ceptes de l'islamisme. Ou compte dans leur pays onze mosquées avec des minarets, plus une maison de prière dans chaque yillage* Le clei^ obéit aux ordres du muphti de la Crimée , ainsi qu'à ceux de son représentant, qui habite Taoul d'Emmaout. La hiérarchie religieuse se compose ensuite des etfendi-mollabs , des mollahs et des cadis. Les mollahs perçoiv^t la dlme sur toutes les céréales et un quarantième sur le bétail. Leurs fonctions coosislent à appeler ie peuple à la prière, à invoquer Dieu pour les malades, à écrire de nombreux talismans, à présider aux: sacrifices, aux noces et aux enterrements, et à remplir tous les rites du culte* Les etfendi- mollahs rédigent les actes de mariage et de divorce , jugait , de concert avec les anciens du village, toutes les querelles et les procès ayec les lenujies, et décident les questions relatives à icur vente, ils remplissent, enhn, avec les cadis, les l'onctions d'interprètes de la loi et des préceptes du koran. La drooncision , que les enlânts subissent de dix à douze ans , est confiée au bab ( père) , dont la profession est héréditaire. Quant aux hadjis ou pèlerins qui ont visité la kaaba de la Mecque, quoiqu'ils ne rem-

plissent offidelleinent aucune fonction, ils n'éb excfcénl pas moins un grand pouToir, et l'on se passe rarement

de leurs conseils ; ils se distinguent par un schal vert ou blanc, dont ils entourent. leur bonnet de iaiae. Le pèlerinage de la Mecque n'est cependant paa entièrement obligatoire chez les Nogaïs; Ton 8*en exempte généralement par le moyen d'offrandes et de sac i iiic es. Du reste, avec les nouvelles mesures adoptées par le gouvernement russe, ces voyages s'accomplissent trèsdifficilement, et bientôt les Tatara seront foroës d'y renoncer entièreriienl. Ainsi , tout individu, pour obtenir la permission, de partir » est d'abord obligé de constater qu'il emporte avec lui au moins trois mille francs; son passe-port lui coûte ensuite près de deux cents francs, et en cas qu'il ne revienue pas, le village entier où il est né, est solidaire poui* le paiement de ses impositions jusqu'à la nouvelle révision de la population.

Les sacrifices expiatoues sont très -communs cbez les Nogaïs : ita ont lieu pendant le Kourban Baïram, à l'occasion d'une mort, pour la commémoration des défunts, lors de la célébration d'un mariage, au retour d'un voyage et même comme amende honorable pour l'oubli de quelque devoir religieux. . Ceux qui offrent ces sacrifices invitent chez eux leurs parents et leurs amis et surtout les pauvres de leur village, auxquels ils donnent une bonne portion de la victime. L'animal immolé est un mouton ou une vache,

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sdoo la fortune du Tatar ou rimporlanoe de l'ex** piation.

Le grand jeûne de quaiaule jours, appelé Ramazan, n'est ûdèlemeat observé que par les personnes âgées des deux seies : celles-ci s'abstieunent de boire, de manger et de fumer depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Mais en revanche , comme chez les Turcs de Constaatiuople, la nuit tout entière est alors consacrée aux plaisirs de la table. Il y a un intervalle de sept jours entre ce carême et le Kourban ou fête des sacntices , pendant lequel chaque famille immole une victime. Chose assez «i^lière, Tobligation de prier Dieu n'est imposée qu'aux personnes Ikgées de quarante à cinquante ans ; le septième jour de la semaine musulmane, qui répond à txoixe vendredi, n'est même fété que par les prêtres et quelques vieillards dévots. Quant au précepte du Koran, relativement au viu, les jeunes geus n'en tiennent aucuu compte, surtout en voyage. En général , les Nogaïs de la nouvelle génération observent fort mal les commandements de Mahomet, et ne partagent nullement le fanatisme religieux des Musulmans asiatiques. Une longue et belle harbe est en grande vénération chez eux. Les vieillards rasent entièrement leurs oheveux, mais les jeunes gens laissent erottre une petite toufe sur le haut de la tête. Cet usage les oblige à porter des bonnets de laine en toute saison.

Les Nogsis ont habituellement deux femmes; qud-

ques-uos même en possèdent jusqu'à trois, quoique ce cas soit fort rare. La pluralité et la ventedes femmes

donnent souvent lieu à des querelles, à des désordres, même à des actes de vengeance sanguinaire*

La charité, considérée d'après le Koran comme une des plus grandes vertus, ne s*étend que sur les j^iiiivres qui mcndieiil dans les maisons, et auxquels on donne ordinairement un peu de pain et de millet. On laisse les orphelins et les Tieillards à la charge de leurs parents ou de leurs amis, car il n*exîste chez les Nogaïs aucuu établissement public pour les indigents. La fidélité des Nogaïs est passée en proverbe; ceux même qui ont le plus de propension au Toi, n'abuseraient jamais de la confiance placée en eux. Quant à Tancieune hospitalité, elle oe s'exerce plus que par habitude, et bien rarement par yertu. Toutefois ils accueillent inTariablement avec les plus grands égards tout vieux Musulman ou tout hadjij et en pareil cas, leur hospitalité se montre encore toute patriarcale; le respect pour les vieillards est du reste considéré par eux comme un devoir sacré.

Un des traits les plus iiappanls du caractère de ces Tatars, c'est leur excessive vanité pour tout ce qui touche à la noblesse de leurs ancêtres. Cet orgueil se manifeste non-seulement à l'égard des étrangers, mais encore dans leurs rapports entre eux. ils professent aussi le plus profond mépris pour les Persans, les

Turcs et même pour les Tatars montagnards de ia Crimée : ils regardent comme un déshonneur de

s*allier avec ces nations, qui ont cependant, sinoa la même origine, du moins les mêmes croyances religieuses.

Le Nogaï se livre alternativement soit à l'inaction

la plus complète, soit fi un travail lorcé; aussi ne peuton tirer pai ti de lui qu'en le faisant traTailler à la tâche et non à la journée. Cependant cette paresse est moins un yice inhërant au caractère de la nation, qu'uD résultat de son ancienne existence vagabonde et précaire, et surtout du petit nombre de ses besoins matériels. D*un autre côté, les habitudes nomades d'autiiefois ont développé chez ces populations une coDceptiou vraiment remarquable; et, soit comme ouvriers ou manœuvres, soit comme agriculteurs ou industriels, les Nogaïs font ^fement preuve de beaucoup d'habileté et d'adresse.

La taille du Nogaï est moyenne, naais bien proportionnée; les mouvements de son corps sont libres et dégagés : il n'est jamais embarrassé pour prendre, n'importe où, une attitude convenable. Quant aux femmes , elles sont gracieuses, comme toutes les orientales, durant leur jeunesse du moins; car leur vieillesse est horrible. Hommes et femmes , du reste, n'ont pas une physionomie bien caraclérisée et offrent trèscommunément des types circassieos et mongols.

Le Nog^ï construit lui-même sa chaumière, ayec

GHAPITaE MV, 2ââ

des briques sëchées au soleil , et la blauehit rëguliè-

rtmciil une fois par ao, tant à l'intérieur qu'à l'extérieui'. Celte demeure o'a guère plus de quatre mètres de largeur sur dix de loogueur* La toiture se compose de quelques traverses en bois, recouvertes de roseaux et de bi anches d'arbres, que ron charge de terre et de cendres. Une habitatiou de ce genre ne ooûte guère plus de cent roubles; d'autres,- pliis grandes , ayec un plancher et un plafond en bois , sont du prix de quatre à cinq cents roubles. Chaque maison se compose de deux pièces : la cuisine, placée à Ventrée, et la chambre qui réunit toute la faufile. La cuisioe renferme un manteau de cheminée , une marmite en fer, des terrines en bois, des vases pour contenir le lait et le beurre, des harnais et. des instruments d'agriculture; la seconde pièce, qui sert de dortoir, est meublée de tapis en feutre, de couvertures, d'une pile de coussins, de collres contenant les vêtements , et d'une douzaine de . serviettes brodées- en soie ou en coton de couleur» selon la richesse du propriétaire, et suspendues autour de la chambre. Lorsque le Nogaï a deux ou plusieurs femmes, il construit sa maison de manière à ce que chacune ait une pièce à elle.

Les vêlements des Nogais sont comiuodes : ils consistent en de laides pantalons et en un caflan court, posé sur une chemise en coton ou en laine et retenu autour de la taille par une ceintura en cuir. Un bonnet

cylindrique de peau d'agneau forme leur coiffure de

toute l'année. En hiver ils ont, outre le caftan, une pelisse de peau de mouton; et par. les temps de neige, ils se couvrent d*un baschlick ou capuchon, qui leur enTeloppe la tête et les épaules.

Les femmes portent par-des^ius leur chemise un caftan de drap, qu'elles serrent au-dessus des hanches avec une large ceinture ornée de grandes boucles en métal; elles ont aussi le pantalon et la diausaure turques. Leur eoiliure se compose d'un yoile blanc, attaché au haut de la tète et dont les deux bouts retombent gracieusement sur les épaules. Elles ornent leurs doigts et leur nez de petites bagues d'argcui, et suspendent à leurs oreilles de lourds anneaux souvent unis par une dialne qui leur passe sous le menton. Les jeunes filles divisent leurs cheveux en une infinité <le tresses, et remplacent le voile par un petit fez rouge garni de pièces de métal et de toutes sortes de colifichets. Ëlles aiment toutes la parure avec passion et se teignent l'extrémité des ongles en rouge.

Les jNogaïs se luiiirrissent de l)œuf, de niouton, de jument, etc. , de poissons cl de laitage. Avec le lait de jument ils préparent le koumis, qui, suivant eux, est la boisson par excellence. Les chevaux malade» leur servent aussi d'aliment, et bien souvent ils ne dédaignent pas un animal crevé. La chair de jument, coupée en petits morceaux, forme le fond d'un cei^ tain mets national appelé tarama, que les hommes

mangent ayec leurs amis en dgae de sincérité et de

fraternité. Les femmes sont exclues de ce genre de repas. Le mets de prédilection est le millet bouilli dans l'eau avec un peu de lait aigre, appelé tchouHzch, h& thé luilmouk est ^;alenient très-estimé, et depuis

que l'agriculture s'est développée, Fusage du j>aiii, autrefois iacomdu, se répand insensiblement chez tous les liogaïs.

Les maladies les plus communes sont la fièvre

chaude, la petite vérole, les ulcères, la gale et le mal vénérien. Nul ne prend aucune mesure ni pour les éviter y ni pour les guérir. Le recours aui sortilèges est la seule médecine des Nogaïs ; ils sont même tout à fait indifférents pour certaines maladies, qu ils attribuent à la fiitalité. Ils accordent de grandes vertus médicinales au poivre, à l'alun , au sucre et.au miel. La mortalité des enfants est effrayante parmi eux; c'est elle qui explique l'état statioonaire où la population reste depuis si longtemps.

Il n'existe encore chez les Nogaïs aucun système d'éducation pour les enfants : ils grandissent à la m âce de Dieu, comme les petits des animaux : chaque village possède hien une chaumière décorée du nom d'école, où les membres du dergé donnent quelques mauvaises leçons de tatar et d'écriture j mais 1 ( iisei* gnement, exclusivement religieux, consiste simplement dans la lecture des livres arahes que les précepteurs ne comprennent pas plus que les élèves.

28& GUAPITAE XIV.

L'élève du bétail , surtout celui des chevaut , forme

la principale occupation des Nogais. Celte dernière brauche d'économie rurale a toujours été l'objet de leur prédilection et la source de leurs ricbeMes. Aussi excelleut-ils dans Fart de Féquitation. Leurs chevaux sont de race kalmouke-khirguise , agiles et robustes, quoique d'une taille moyenne : leur prix ordinaire est de 100 à 120 roubles; ils passent toute Vannée dans le steppe et doivent chercher leur nourriture sous la neige pendant l'hiver.

Les bêtes à cornes sont de petite taille. Les vaches se vendent de 20 à 80 nmbles; elles donnent peu de lait et le plus souvent ne rapportent aucun bénéfice. Quant aux chameaux , ils ne sont presque plus d'aucun usage; on n*en rencontre que de loin en loin.

Sous l'administration du comte Maison on obligeait les Nogaïs à ensemeiH er au moiDs deux tschetvertes de grains par âme, ce qui faisait un .total d environ 40,000 tschetvertes pour toute la population. Un an après la retraite du comte, les semis de tout le territoire ne dépassaient pas !e chiffre de 19,000 tschetvertes, et plus tard ils allèrent encore en diminuant d'année en année. Cependant » depuis les hivers de 1837 et 1838, si funestes au bétail, et sous l'influence des conseils de M. Coruies , les Nogaïs ont recommencé à s'occuper activement d'agriculture; les femmes ellesmêmes se sont mises à aider les hommes dans les travaux des champs.

La manière de cultiver la terre est eitrèmement

défectueuse chez les Nogaïs : ils allèlentà de mauvaises charrues jusqu'à quatre et cinq paires de bœufs, tandis que les Àllemauds, leurs voisins, qui n*ea emploient que deux , font infiniment plus de besogne. Les moissons ont ordiaairement lieu au mois do juillet et sont roocasiou d'une fêle où Ton se régale les uns les autres; des musiciens bohémiens parcourent alors toutes les campagnes et récoltent une ample provîsiou de blé et de luiilel. Le battage des blés se fait au moyen de chevaux en plein air. Le meilleur froment, celui qu'on appelle arnaout, se vend de sept à douze roubles le tschetverte.

Le territoire des iXogaïs est encore une propriété communale; de ce manque de limites particulières, il résulte une foule de querelles et de réclamations , surtout à rëpoque de la fiiucbaison.

Chez les iNogaïs, comme chez la plupart des peu> pies orientaux, tous les travaux du ménage sont à la charge des femmes, car les hommes croiraient se déshonorer eu s'en occupant. La pauvre mère de famille est doue obligée à elle seule de s'occuper des repas, de laver le linge, de traire les vaches et les juments, de recrépir les maisons, de battre le beurre, etc., et de soigner les enfants. Il lauL aussi qirdlc lasse les provisions de chauifage , qu'elle prépare toutes les hoissons en usag^, qu'elle Êibrique la chandelle et le savûA.^ et travaille les peaux de mouton pour en foire I. 19

des pelisses à toute la famille. Afin de faire fiice à tant de tâches , la femme nogaïe doit être extrêmement

laborieuse; aussi , quelques années de mariage suffisent-elles pour la flétrir. Avec de pareilles mœurs on ne saurait s'étonner que les Nogaïs ne puissent se

conteiîtei- d'une seule femme, et que l'achat des jeunes iiiies soit chez eux une chose si importaule et si coûteuse.

Il est d'habitude d'aller choisir sa femme dans un

-village éloigné; car tout jeune homme lienl à honneur de ne pas voir sa fiancée avant le jour des noces. La seule chose dont un Nogaï s'inquiète , c'est d'apprendre indirectement si celle qu'il songe à épouser a de l embonpoint et de longs cheveux, l oisque sou choix est iixë^ il laitsademaude eu mai iage, et convient arec le père ou les parents du prix de la jeune fille sur laquelle se sont arrêtées ses vues. Une fille nogaïe belle et de bonne famille se vend à peu près quatre à cinq cents roubles , somme à laquelle on ajoute une quarantaine de vaches et quelques autres bestiaux. Les jeunes veuves sont mdns chères, et les vieilles femmes se cèdent gratuitement. Le prix d'achat de la fiancée est payé comptant par le futur , et Ton estime qu'un cheval et deux bceufe équivalent à une paire de vaches. Dans toutes ces unions la jeune fille n'est jamais consultée et se soumet à son sort avec ime résignation tout à fait philosophique; on lui donner en dot des habits, des matelas et des coussins.

CBAPITRË XEV, 2di

aouTent les allianoes spnt arrêtées lorsque la fiancée

n'est encore qu'au berceau. Kii pareil cas, le père du futur paie iinaaédiatemeiit une partie de la somme stipulée dans les fiançailles, et dès que la fiancée a atteint T&ge de treize à quatorze ans, le mariage s'accomplit sans aucune opposilion de la part du jeune homme. Toutefois ce trafic des fiUes donne quelquefois lieu à de longs procès entre les lamilles. Divers accidents, telles que la mutilation, la perte de la santé ou de la beauté, et surtout la mauvaise foi, font rompre les fiançailles, mais non sans exciter des inimitiés qui se transmettent souvent d'une généraliuu à i'aulre.

Les femmes de la race des Tatars montagnards de la Crimée ou des Kalmouks coûtent moins que les jeunes filles nogaïes; elles sont adietées par les gens de la basse classe.

Le jour fixé pour la noce, le promis et la promise, toujours sans se voir, choisissent chacun des témoins qui se donnent mutuellement les mains et accomplissent ainsi le rit du mariage. La journée se passe en grandes réjouissances, puis le soir venu, on jette un voile sur le visage de la mariée, qui s'en va escortée d'une troupe de femmes dans la maison conjugale et voit alors sou époux pour la première fois.

La jeune femme doit, pendant une année entière, se renfermer dans son intérieur et n'avoir aucune comoiunication avec les hommes; elle ne peut s'entre-

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tenir qu'ayec son mari et ses parents. On oélèbre ensuite par une grande fêle son émancipation de fêoime mariée. Les femmes nogaies sont du rcslc fort timides, car la jalousie de leurs maris est fort grande.

A la mort d*un homme marié ^ ses ft-ères héritent de ses \euves , qu'ils peuvent garder ou vendre à leur gré. Un mari répudie sa femme quand bon lui semble; mais celle-ci acquiert ie droit de se. remarier après la l^lisation du diTorce. Quand un Nogaï a plusieurs épouses , la première conserve des piérogatives particulières tant qu'elle a de la jeunesse et de la. beauté; mais dès qu'elle rieillit, une autre plus jeune gagne toujours les bonnes grâces du mari. De là résultent des quei'elles interminables, et la tranquillité ne se rétablit dans le ménage que sous le kantschouk ou fouet du seigneur du logis. En général , les femmes sont assujetties à un dur esclavage ; mais dans leur ignorance d'un meilleur état de choses, elles sentent fort peu le poids de leurs chaînes et le degré d'avilissement où les retienn^t les hommes, leurs maîtres absolus.

Il serait difficile de déterminer d'une manière tant soit peu précise TaTenir réservé à toute cette population mabométané. Sans doute les Nogaïs ont fait depuis vingt ans de grands progrès dans la voie des améliorations; mais leurs croyances religieuses, ainsi que leur constitution morale et politique, s op' poseront encore longtemps à une réforme complu»

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il faudra bien des générations ponr faire disparaître chez eux tous ces préjugés et toutes ces vieilles habitudes de la vie errante, si fatales à leur bien-être et à leur développement intellectuel. Du reste il n*est plus possible anjouid iiui de se faire illusion sur le système pohtique adopté par le gouvernement russe^ et, comme nous chercherons à le démontrer plus loin , tout porte à croire que les races étrangères finiront par être eotièreiueut absorbées par la population slave.

Arrivée à Huioupol tnr la mer d'Aaof ; coionje grecque. — Feodilkm de Berdiansk; importaiioe eonimerciale de cette ville. — Un mattre de poste

jmf veut nous rançonner. — Arrivée à Taganrok; aspect de la ville ^ inconvénients de son port. — Souvenirs de Pierre-le-Grand et de rempereur Alexandre. — Grande foire. — Coup d'oeil des Bazars. — Un bal chez le général KhersanoC. — Le Gcwaquc bigame. — Comment on oomprend la moralité en Rmaîe. — Les dévot dames oosaqoes. — Danse. <— ' AfeQ" tures d'an philhellcoe» — On docteur fnnçaift. — Le consul d'Angleterre ; son salon. — Course^; chevaux. — Apparition des premiers Kalmouks. <— Population variée de Tagianrok.

Notre arrivée à Marioupol hlmis i ippela désagréablement que nous n'étions plus dans les colonies allenuodes. Une diambre de poste sale» le manque de chevaux, rimpossibilité de trouver du pain , même de Teau douce, des employés grossiers; tout, enfin, formait un triste contraste avec le bien-être et les facilités auxquelles dous avait habitués notre course à travers les riches vîlta^ des Mennonites.

Marioupol est le chei-lieu d'une importante colonie fondée sur les bords de la mer d*Azof , à Tembouchure du Kalmious , en 1784, par les Grecs que Catherine II y transporta de la Crimée. Elle compte aujourd'hui vingt -quatre villages avec uue populatiou d environ 30,000 âmes et une étendue de 450,000 hectares de teiTe. Ces colons paient en impôts 10 kopecks par hectare de terre; plus 1 rouble 50 kopecks par famille

pour le traitemeot des employés préposés à radmioîs-

tralioii de leur district. Ils jouissent de plusieurs priviiégjeSy out leurs propres magistrats, des juges subalternes élus par eux » et sont exempts du senrice militaire. Quant aux délits criminels et aux affaires

contentieiises qui ne se terni iiuiut pas devant leurs tribunaux , ils retombeut sous les lois et les règlemeats de Tempire.

L'agriculture et le commerce forment la principale

ressource de la colooie; mais je n'ai vu aucune trace des plantations de mûriers qu'on lui attribue.

Tous ces Grecs» qui ont été pendant une longue suite de siècles soumis aux Khans de la Grimée , parlent dans leur iuléiieur un talar corrompu. Ce sont généralement des gens abâtardis »^ sans foi ni loi, surtout à Marioupol , où les commerçants s'enrichissent en volant les cultivateurs, qui sont forcés de leur vendre leurs produits.

Marioupol est un grand et sale village, situé à Tem^ bouddure du Kalmious dans la mer d'Azof. Son port n a qu une douane de sortie ; c'est du reste une mécbaute rade peu prolbude , où les navires ne soul à l'abri que du seul vent d'ouest, âauf un brick solitaire, les embarcations qu'il renfermait lors de notre passage, se composaient uniquemenl de petits bâtiments de cabotage. Toutefois sou exportation est assez considérable et s'élève annuellement au chiffre dequatre à cinq millions eoTÎron.

Marioupol est infailUbleinent menacé de perdre

toute son importance commerciale depuis la foudatiou du nouyeau port de Berdiansk, plus avantageusem^t situé et Ters lequel se rendeiit déjà en grande partie les productions des pays environnants. En général , dans la Russie méridionale une ville ne peut prospérer qu'aux dépens et par Tabandon d'une autre; c*est ainsi que Kherson a été sacrifié à Odessa, Théodos ie à Keiisch, etc. Il faut uéanniuiiis le reconnaître, le choix de Berdiansk a été parfaitement motivé. Placée à Tembouchure de la Berda , cette Tille a sans contredit le meilleur port de la mer d*Azof. En 1840 elle comptait 1258 habitants, et durant Vannée 1839 elle exporta 187,761 tschetverles de blé; Timportalion est nulle jusqu'à présent.

A la suite d*un mémoire rédigé par moi , le gouyernement russe vient d'accorder à Berdiansk un eut repût général de sel de la Crimée. H en résultera que les voitnriers de la Grande- Russie, au lieu d'aller à vide à Pérécop, ville dénuée de toute ressource commerciale, se rendront à Berdiansk, qui est iuliainieiit plus rapproché, et y apporteront les charbons de terre de Bahmout, ainsi que les produits agricoles des provinces qu'ils traversent. Cette nouvel le mesure, si elle continue à être bien comprise, pourra exercer une immense influence sur la prospérité de Berdiansk, et l'industrie houillère de la Nouvelle-Russie. Nous reviendrons sur cette question dans la partie scientifique de l'ouvrage.

Après une attente de plusieurs heures, nous obliumes enfîu des chevaux , qui nous conduisirent rapidement à Fautre poste; mais là, nouveau retard. L'écrivain se mit en téte de nous rançonner, et pour cela ne trouva pas de meilleur moyen que de nous refuser des chevaux. Les ordres, les meoaces, les injures ne troublèrent pas un instant son phli^me. Malheureusement notre Cosaque, atteint d*une fièvre violente, ëlail resté à Marioupol; s'il eût été avec nous, Técrivain n'aurait guère songé à faire le récalcitrant; car les coups de bâton ne lui auraient pas manqué. Mais cette manière de se faire servir répugnait trop à nos habitudes; et comme nous avions une autorisation pour prendre des chevaux chez tous les paysans , nous envoyâmes Antoine au prochain vil* lagc , sans nous occuper davantage de la poste. Notre tranquillité commença à effrayer l'écrivain; à chaque instant des troupes de chevaux revenaient du pâturage, et il sentait combien sa position devenait critique. Au bout d'une heure , x\ntoine parut dans Téloiguement à la téte de trois vigoureux chevaux conduits par un cocher. Je renonce à peindre la consternation dont fut frappé le juif, lorsquMI vit que cet attelage était bien pour nous. Il se jeta à nos pieds, frappa sa téte contre teiTé, fit tant de bassesses, eu un mot, que, autant par dégoût que par fatigue, nous finîmes par lui promettre de ne porter aucune plainte contre sa conduite. Nous nous empressâmes

de partir, et cinq heures apfès nous nous trouTioos

à Taganrok..

Cette Tille , située sur le golfe du même nom , à l'extrémité septeotrionale de la mer d'Azof, eat le chef4ieu d'une régence indëpeodante , qui ne relève d^Ékat^nosla^r que pour les tribunaux cirîls et criminels , et qui compreud daus ses limites Rostof, Marioupol , Nackhitschévaneet taut un petit territoire autour de Textrémîté septentrionale de la mer d'Azof, enclavé dans le pays du Don et limité d'un côté par le Mious^ qui se jette dans la mer d'Àzof , et de Tautre par le gouvernement des Goaaques de la mer Noire.

Fondée par Picrre-le-Gi and , en 170G, après la prise d'Azof , Tagaurok fut démolie eu vertu du traité du Pruth. £n 1769 elle fut rébàtie à la suite d'une nour ▼elle guerre; Pierre^le-Grand fit alors fortifier la plaee et creuser un porteniourë d uu mole, dont les restes à fleur d'eau existent encore aujourd'hui.

Ce port forme un long rectangle avec une seule entrée à l'ouest. 11 est question de le rétablir entièrenient eu relevant son môle et en le débarrassant des sables qui l'encombrent depuis longtemps; toutefois l'exécuUon de oe projet ne changera en rien la nature de la rade de Taganrok. Les eauic y sont tellement basses, que les navires sont obliges de se tenir au iarg/d à quatre et à six lieues de la côte. Le chargement des denrées commerciales s'y fait d'une

cuAPiïfŒ xv« 299

manière asaee curieuse, mab longue et Irèa-dispea*

dieuse. Des voitures surmontées d'un plancher portant les céréales , font le premier trajet et s'avancent par file souTeut jusqu'à une demi -lieue en mer. Là le transbordement a lieu sur de grandes barques, et celles-ci ont presque toujours besoin d'un troisième auxiliaire pour rendre déiînitiyement les produits à bord des navires d'exportation.

En approchant de Taganrok , on croit arriver à Odessa. Sa position sur la luer d Azof , la couliguration du sol au milieu duquel elle s'élève, ses églises, sa grande étendue et jusqu'à la forteresse qui la domine, tout conspire à rendre Tillusion plus frappante.

Cette ville mérite à plus d'un titre de fixer l'attention du voyageur. Deux empereurs, Pierre-le-Grand et Alexandre, ont attaché à son nom une célébrité qui qui ne s'ellacera jamais.

Gomme Pierre-le-Grand l'avait prévu, Taganrok s'est accrue rapidement et est devenue une des villes les plus commerçantes de la Russie méridionale. Son commerce a cependant considérablemeuL diminué depuis la suppression de son laiaret et la fermeture de la mer d'Azof au moyen d*une quarantaine de cinquante joiiis, établie à Kertscb : la ville compte aujourd'hui près de 16,000 habitants. A l'article de la Crimée nous parlerons tout au long du commerce et de la narigation de la mer d'Azof.

300 GHâPlTRB XV.

Le passage de Pierre-le-Grand est consacré à Tagaolok par un bois de chênes qu'il a planté lui-même. Ce flouTCDir d'un grand prince yaut oertaÎDemeiit mieux qu'un monument fastueux. 11 est plus durable et plus philanthropique, surtout dans une contrée dégarnie de forêts. Le nom du régénérateur de la Russie TÎm éternellement dans ce pays, parce qu'il se m^e à une impression de bien-être que cbacun est à même de ressentir.

C'est à Taganrok que mourut , loin de sa cour et des splendeurs de Pëtershoui^g, l'empereur Mexandrel

En visitant la modeste maison qui lui serrait de dernière demeure, tous les événements de la grande époque dont il fut un des plus brillants acteurs nous revenaient en foule à la mémoire.

Que de dates, que de personnages, que de choses déjà oubliées ce nom évoquait comme une fantasmagorie, où des ombres passaient à tour de rôle avec un simulacre d'existence! Hélas! c'étaient bien aussi des ombres, belles, illustres, charmantes et déplorables, que celles qui surgissaient alors devant nous. Napoléon , la paix de Tilsit » le duc de Yioence , M.°"' de Knidener, la belle N***, 181 5, jetaient sur cette maison un reflet de gloire, de poésie, de passion et de desastres, qui la rendait à nos yeux mille fois plus imposante qu'un palais de marbre et d'or. La belle et gracieuse figure d'Alexandre dominait tous ces souvenirs.

Dans êon cabinel de trayaii, moios oraé que celui

d u 11 lioiiime d'afraires clans sou saloii, dans sa chambre à coucher, doBl on a fait uoe chapelle ardente, daua sea portraita et surtout dans les souTeoirs du vieil officier qui noua servait de cioërone, noua le retrouvions sans cesse, tantôt brillant et animé sous son bel uniCorme des gardes, tantôt simple et charmant dans l'intimité de la vie de fiimille, puis voilé d'un drap mortuaire, et enfin, ressuscité par le res> pect et l'amour avec sa bonté et sa séduisante alEiibilité.

Par un soin religieux , rien n'a été changé dans la maison. Une dizaine de chambres donnant les unes dans les autres et meublées de la manière la plus sim> pie; voilà où furent logées pendant plus de trois mois leurs majestés et une suite peu nombreuse. L'impératrice Elisabeth n'avait pour elle et ses filles d'honneur que trois ou quatre pièces assez petites et mal éclairées.

Alexandre avait une grande prédilection pour Ta-

g^rok. On prétend que sou projet était d'abdiquer et de choisir cette ville pour sa résidence : le sort s'est chargé en partie de réaliser son désir, en arrêtant là le cours de cette carrière qui avait rempli l'Europe de son éclat; là il abdicjua non la couronne, mais la vie, mais la jeunesse ; le bonheur, Tamour. Ainsi se perdent au milieu des sables, ces grands fleuves dont on croirait le cours étemel , en voyant leurs eaux se répandre

302 CHAPITRE 3LYé

avec tant d'orgueil et d'abondance au milieu des prairies qu'elles fertilisent. Séduit par leur beauté, on suit leur marche triomphale ^ on fi*attache à leurs bords avec autant d'admiration que de sécurité; mais bientôt le fleuve entier s'évanouit dans le désert, sans laisser d'autre trace de sa présence qu un peu de limon et quelques gouttes d'eau que le soleil fait rapide* ment disparaltret

11 y avait foire à Taganrok à autre arrivée. Lue chaleur suiibcaute , des tourbillons de poussière, l'encombrement de tous les hôtels, nous avaient d'abord prévenus contre cette ville; mais le spectacle des curiosités de la ioiie nous ( oiisohi promptement du désagrément d'être mal logés. Ën Kussie les foires ont encore conservé une importance qu'elles n'ont plus dans nos pays mieux civilisés. Chaque ville a la sienne, plus ou moins fréquentée : celle de Nijni-Novogorod est réputée depuis longtemps la plus grande du continent européen; tous les peuples de l'Asie et de l'Europe y envoient des représentants. Après elle la foire de Karkhoi est aussi en grande réputaliun pai uii les négociants pour ses riches fourrures. Ces foires durent souvent plus d'un mois et sont attendues avec impatience par toute la noblesse campagnarde, qui va y respirer un parfum de grande ville. Des bals , des spectacles, des achats, de la musique, des courses de chevaux; que de plaisirs en peu de jours. Aussi cha* eun se metpil à en jouir avec une i^ugue presque

CHAPTTBE XV. 303

fiévreuse. Tout est interrompu, les atfaiK s, les études, les procès, les voyages; aujourd'hui la loue, à demain les autres iotéréto de la vie. A. Taganrok d'immenses bazars construits à quelque distance de la ville, sont remplis de toutes les marchandises de l'Orieut , et offrent des allées couvertes, où le heau monde se réunit le soir. C'est vraiment un singulier coup d'cDÎ) que celui de ce labyrinthe d*étofiês Perse, de babouches, de founures, de chapeaux et de bonnets de Paris, de schals de Cachemir, et de mille autres objets dont le détail serait trop long. Tout est trèsbien disposé, tout flatte la vue par un mélange de couleurs et de lui mes, aussi pittoresque que bizarre.

L'Europe et l'Asie sont en présence, et luttent de coquetterie pour séduire les acheteurs. Malgré toute l'él^nce des modes françaises, il faut avouer que nos petits chapeaux et nos mantilles étriquées font une triste figure à côté des mousselines tissues d'or etd'ai^ent, des riches termalamas et des fourrures qui garnissent les boutiques du pays. Et cependant, tous les regards, tous les désirs, toutes les bourses se tournent du côté de la France. Quelques rubans fenés, c]uel(}ues ch:4 )( aux de pacotille attirent plus de jolies acheteuses que tout ce que l'Asie a de plus maguiiique.

Pendant notre séjour à Taganrok nous fômes in^ yrités à un bal chez le général Khersanof, beau -fils du célèbre hettman Platof. Ce géuéial possède le

504 CHAPITRE JLV.

plus bel hétel de la yiUe et vit en véritable prince,

au imlitu de la société mêlée d'une cité commerciale. Tous les appailemeots de sa résidence sont re?ètus de stuc et décorés avec autant de goût que de magpiiicenœ. Des glaces de plus de trois mètres de hauteur forment les croisées. Les nieubles, les lustres, les plafonds , les tableaux ^ tout annonce un sentiment des beaux-arts et un luxe de bon ton qui sont bien faits pour étonner cbez un Cosaque.

L'hôtel est précédé d uu beau jardin, qui était illuminé en yerres de couleur pour la fête* Toute la façade du palais resplendissait de lumières. Cétait un coup d'œil magique, surtout par cette belle nuit d'été, dont la transparence pouvait le disputer à celle des nuits les plus limpides du midi.

En entrant dans le premier salon » nous trouTlUoMS le général , qui s'empressa de nous présenter à ses deux femmes. Mais, dira-t-on, la bigamie est-elle doue aiv torisée par les mœurs cosaques? Non» pas tout à lait; mais, si les lois et l'opinion sont contre elle, un homme haut placé peut facilement se soustraire aux lois et à l'opinion; et le général Kbersanof vit depuis plusieurs années en état de bigamie, sans aucun mystère et sans que ses salons soient moins fréquentés pour si peu. Eu Russie, la richesse couvre tout de son voile brillant; elle permet toutes les excentricités , même celles qui sont le pliïs en opposition avec les mœurs, pourvu qu'elle s^entoure de bals et

de fêles, L'opiDiou, telle qu'elle euste en France, est tout à fiiit inconnue ici. On laisse les scrupules de

conscience aux esprits timorés, sans eu vouloir même recoaaattre le mérite.

Un homnie esclave de sa parole » et une femme de sa réputation , ne sauraient être compris dans un pays où le caprice règne en souverain absolu. Une dame russe à qui je faisais quelques observations à ce sujet , me répondit naïvement que les petites gens peuvent seules être atteintes par le scandale, vu que le blâme ue saurait venir que d'en haut. £lle avait parfaitement raison; car dans la sphère où se trouve placée la noblesse, qui oserait se permettre de la critiquer et de condamner ses travers? Pour que Topinion existe, il faut une classe indépendante qui puisse exprimer ses jugements , sans avoir à craindre la vengeance de ceux qu'elle &lt comparaître à sa barre. 11 faut un pays libre, où les actions de chacuii puissent être appréciées avec imparlialitéî il faut, enfin , que les mots de justice, d'honneur, de probité, de délicatesse, aient une faleur réelle, au lieu d*ètre le jouet d'une caste élégante et coirotiipue, se faisant un système de railler tout ce qui ne sert pas à ses caprices et à ses passions.

Les dames khersanuf, malgré leur opulence et la société qui remplit leurs salons, ont conservé dans leurs manières et leur costume une simplicité qui contraste curieusement avec ce qui les entoure. Un air embarrassé > des traits vulgaires, aucune dignité ni t. 20

dans le maintien, ni dans la oonveraaliûn , un oostume maussade, ¥oilà tout ce que nous trouvâmes en elles

(Je plus saillant. La plus jeune avait une robe en soie de couleur sombre, à taille courte et à manches plaies et tellement étroite, qu'on pouvait la prendre pour un sac. Un mouchoir de soie recouTrait ses épaules et une partie de son cou. Un petit bonnet, dont la forme me rappela le respectable casque de nos cuisi* niers, lui servait de coifiîire. Tout cela était mesquin, dësaTantageux , sans caractère. Eiceptë quelques gros brillants scintillant à sa ceinture et à son bonnet, rien n'annonçait ce luxe asiatique que beaucoup de femmes de ce pays ont encore conservé.

On prétend que les deuic épouses ab-indivis TÎTent dans la meilleure intelligence du monde. Le général parait fort à son aise vis-à-vis d'elles, et va de Tune à l'autre avec le même empressement et la même affection. Sa première femme est fort vieille et pourrait être prise pour la mère de lautre. Ou nous assura que, désolée de n'avoir point d'enlànts, eileconsâlla elle-même à son mari de faire un nouveau choix.

Cette abnégation a quelque chose de naïf et de touchant, qu'on ne trouverait certainement pas chez les femmes civilisées. Le général arrêta ses vues sur une jeune paysanne fort jolie , qui habitait sa propriété. Pour combler en quelque sorte l'immense disiauce qui la séparait de lui, il la. maria à un de ses ofiioters, qui , à la sortie de l'église, reçut l'ordre de partir sur-

QIAPITIŒ XV. 507

le-champ poar une mission loialaiae, dont il n'est jamais revenu. Quelque temps après, la jeune femme

fut installée dans le brillant hôtel du général et présentée à toute la société sous le nom de M."'" K.hei'saaoi'.

Deux charmantes filles sont le fruit de œtte union assea peu orthodoxe. Revêtues du sérafine de soie bleue, elles dansèrent la russe et la eosaque avec une grâce charmante^ et nous séduisirent complètement pendant toute la durée du bal. La danse russe , ravissante de simplicité et de poésie , diffère entièrement de toutes les autres danses nationales : elle consiste moins dans les pas que dans une pantomime rêveuse, ingénue» où le calme et la gravité du nord sont tempérés par une grâce et une timidité pleine de charme. Moins passionnée que la danse espagnole, elle poi te dans les sens une douce langueur > dont il est diffîole de se défendre.

Nous rencontrâmes à Taganrok un Français , Téritable héros de roman. A dix -huit ans son humeur aventureuse lui fit quitter le service pour aller jouer un rôle dans la révolution grecque. 11 partagea tous les hasards et tous les dangers de la lutte contre les Turcs. Faisant la guerre tantôt en guérillero, tantôt en marin, tantôt en diplomate, il vit de loin ou de près tous ces hommes qui jetèrent un si grand éclat sur la guerre de l'indépendance. Dans une de ses courses il eut Toccasion de sauver la vie à une jeune et jolie Smyrniote , qu'il s'empressa d'épouser et d'emmener

bien loin des scènes de massacres dont tout l'arcbipel était alors le thëàtre. Un seigneur russe t'engagrà à se rendre à Moscou el lui eu Iburuil lucme les moyens. Le magnifique costume grec de sa femme, sa jeunesse et sa beauté produisirent une très-grande sensation parmi la noblesse. Toute la cour, qui se trouvait à cette époque à Moscou, s occupa beaucoup de la jeune Sm;^ruiole, et l'impératrice lui fit même de brillanles propositions pour Tattacber à sa personne. M."* de V.**"' refusa pour rester près de son mari, dont la conduite n'était pourtant rien moins qu'irréprochable : jeune, très-beau , d'un caractère entreprenant , il eut de nombreux succès près des dames mosooyîtes; on ne rappelait partout que le beau 1 lançais.

Une aTCQture qui fit beaucoup de bruit et où une dame de la cour s'était complètement oom promise pour lui , le força à quitter Moscou au milieu de ses triomphes. Il [)roincna rnsnitc sa femme d'une capitale à l'autre, ia présentant partout comme une intéressante victime de la révolution grecque. Après cette tournée européenne , il vint à Paris, où il passa quelques années. Plusieurs peintres distingués y liienl le portrait de sa femme, qui est encore fort jolie. £n il quitta Paris pour aller se fixer à Taganrok comme professeur de langue française. Poëte, voyageur , homme du monde et beau cavalier, il perd presque tous ses avantages dans la carrière qu'il a embrassée, et surtout dans une ville où si peu de per-sonnes sont capables de l'apprécier.

Toute notre colonie à Tagaarok se compose du docteur MeuQÎer, chargé des fooctioos de consul , de M.

de V*** et d'une dame provençale , qui lieut uu pensionnat.

Ce docteur Meunier est encore un homme tout à dût exceptionnel. 11 a passé je ne sais combien d*annëes

auserviœdu schah de Perse, qui raflectiouiiait beaucoup et dont il reçut à son départ l'ordre du soleil , magoiCque crachat , plus brillant que celui d'un grandH^ordon.

Ayant beaucoup vu el beaucoup observé, il est d'un commerce précieux pour ceux qui aiment à donner la clef des champs à leur imagination : ses récits, pleins de pittoresque et de merreilleux, ressemblent à une page des Mille el une nuits. Eu uu instant ses auditeurs voient passer devant eux des palais d or et d'azur, de grâcieuses aimées, des villes ruinées de fond en comble, des tours de tètes humaines, une modisle française iaisant des éducations persaues, des princes, des mendiants, des derviches, un luxe effréné à côté de la plus épouvantable misère, tout ce qui peut ciaouvoir, séduire et épouvanter la pensée en Orient.

Grâces à son imagination poétique, le soleil du Midi a faît 'éclore dans son porte-feuille une multi*

tude de ileurs qu'il laisse assez complaisamment respirer à ceux qui aioienl les bouquets à Ckloris et les é^tre9 aux amis.

Un des flakcms qui offrent le plus d'^émeot aux étrangers , est celui de M. Yeams, fràre du consul général d'Odessa. Nous retrouvâmes en lui toutes les aimables qualités et le tact pariait de son Irère. Lorsque les Anglais peuyent se débarrasser de la roideur qu'on leur reproche à juste titre, et surtout de leur orgueil iiniuudéré, ce sont peut-être les gens les plus agiéables dans l'intimité. On làouvc généralemeat en eux un grand esprit d'observation et d'analyse , une profonde instruction , une dignité réelle dans la manière d'agir, et surtout uue boniiuujie dautaul plus séduisante, qu'ils la dissimulent avec plus de soin.

En passant en revue la bibliothèque anglaise, française et allemande de M. Yeams, ainsi que les jour* naux tle tous les pays qui couvrent les tables, il serait difficile de se croire sur les bords de la mer d'Âzof, aux confins de TEurope : le Journal des Débats , le Times, la Gazette d'Augsbourg, vous mettent au courant des affaii'es de l'Europe, tout comme si Paris et Londres n'étaient pas à mille lieues de tous.

On ne saurait se figurer combien la vue d'un salon rempli de livres, de cartes, de journaux, de meubles familiers, d'individus parlant français, met d abord d'incohérence dans les idées. On se demande alors ce que sont devenus leè jours , les nuits qu'on a passés à œuàir la poste, l'immense étendue de mer que l'on a sillonuëe, les lieues, les contrées, les climats que l'on a jetés entre soi et sa patrie.

Atec les progrès que Êiit chaque jour la ciyilisa-

tîon, les distances deviendront bientôt nulles, car je ne vois pas la distance dans une dilTérence de longi» tude» mais bien dans la diversité des mœurs et des idées. ATagaurok je me sentais oertaiaement plus près de la France, que je ne l'aurais été dans quelque canton de la Suisse ou de rAliemague.

La veille de notre départ nous assistâmes à une wurse de chevaux, qui n'eut d'intérêt à nos yeux que par le nombre et la variété des spectateurs. Là nous commeuyàmes à apercevoir quelques Kalmouks, venus à la foire pour vendre leurs chevaux dont la race est fort estimée dans toute la Russie méridionale. Les traits mongols et Taspect ,sau\age de ces adorateurs du grand Lama n'avaient rien de bien séduisant, et eu les voyant r^rder avec méfiance et dédain ceux qui les entouraient , en les entendant jeter de grands cris » chaque fois qu'un cheval passait rapidement devant eux, je ne pus m'empécher d'éprouver quelque appréhension à ridée que bientôt j'irais leur demander rhospîtalité.

La population de laganrok, composée en grande partie de Grecs et d'italiens, rappelle à s'y méprendre les villes du Levant. Âu milieu du brouhaha qui nous poursuivait partout, nous avions de la peine à nous croire eu Russie, où d'ordinaire le peuple fait le moins de bruit possible, pour que l'écho de sa voix n'aille pas jusqu'à Pétersbourg. Les Grecs, quoique soumis

au rëgifne impérial, sont moins circoDspecU et oot conservé sous le ciel froid du Nord la YiTacitë et le caractère inquiet qui distiogucnt leur race. Nous admirâmes surtout ce jour-là une foule de jeunes femmes grecques , dont les yeux noirs et la taille élégante attiraient tous les regai-ds. Un cordon d*équi pages entourait une partie de l eucémie destinée à la coui^, et permettait de passer en revue tout ce que Taganrok et les environs possédaient de làmilles aristocratiques. Nous vîmes de véritables toilettes de bal, des manches courtes et des coiilures en cheveux, ornées de fleurs.

Un soleil dévorant, joint à des tourbillons de poussière qui paraîtraient fabuleux dans tout autre pays, eurent bientôt flétri toutes ces fraîches parures et chassé la plupart des spectateurs : nous ue iùmes pas les derniers à aller chercher un refuge dans les allées couvertes d'un faazar voisin , où des sorbets à la glace et de délicieux pastèques nous fuirent servis dans un caië arménien pour la valeur de quelques kopecks.

CHATITRE XVI.

Départ de Tagnm*. — dnlein» «coaMaotcs, pooMi^ — Bivw du Doo.

— CfMidicr du soleil dans les steppes. — Campemenl bohémien; état de ce peuple en Russie. ^ — Rostof : émaucipallon Je ses habitants; les hais cbampétres de la France retrouvés sur les bords du Don. — Situation commerciale de Kostof. — Navigation du Don, arrivage des marcbandiset de k SibériA. - Azof. — Le fort S. Dînitri. — Aspect du Ikm. Kackhïiadiéfaiief colonie arménienne; ton Irâtoire, son indnitrie ctwmeoimmcnse.— Souvenirs d'Orimt.

En noiu ëloignaat de Tagaarok, nous pûmes fecilement prévoir ce que nous aurions à souffrir durant

notre voyage. Une longue sécheresse et 30 degrés de chaleur avaieut déjà changé les plaines yerdojantes du Don en un désert aride. Dans certains moments, le vent soulevait de telles vagues de poussière autour de nous, que le ciel disparaissait complètement à nos yeux ; la respiration nous manquait, le sang bourdonnait dans nos oreilles : c'était un moment d'borrible souffrance. Uair échauffé provenant d'un incendie ne cause pas une suifocalion plus douloureuse que celle que produit ce vent du désert. Les chevaux eux-mêmes s'arrêtaient en baissant la tête et semblaient partager Tanxiété qui nous dominait.

A l'approche du Don, le pays devient un ]>cu. |)lus accidenté; quelques stanitzas cosaques se moulrent déjà au milieu des bouquets d'arbres qui couvrent

les bords du fleuTe. De profonds ravins tapissés d'arbres et la trace de plusieurs ruîsseauir prourent combien celte partie des steppes doit être agréable au printemps; mais à l'époque de notre Yo^rage tout avait été dessédié, calciné par les rayons d*un soleil qu'aucun nuage n'avait voilé depuis deux mois.

^iouâ traversâmes , avant d'arriver à Rostof , un grand village arménien. Sa position pittoresque au milieu d'un ravin, et la construction de ses maisons, qui rappelle d'anciennes traditions orientales, jettent de l'intérêt et de la variété sur ces lieux solitaires et occupent momentanément l'imagination. La soirée s'annonçait comme devant être fort belle; quelque chose de serein, de calme et de mélancolique avait succédé aux chaleurs énervantes de la journée.

Le coucber du soleil dans les steppes a un caractère tout exceptionnel. Dans un pays accidenté, les ombres , en s'al longeant insensiblement, averti >>8eul longtemps d'avance que le soleil sapproche de l'horizon. Mais ici aucun obstacle ne le dérobe à la vue^ et toute la terre est illuminée de ses rayons jusqu'au moment où son globe disparaît derrière la ligne du steppe; alors la nuit tombe avec une rapidité sans égale; quelques minutes suffisent pour &ire disparaître toute trace de cet astre si radieux qui , peu dMnstants auparavant, mettait eu feu tout l'Occident. C'est un magnifique changement à vue, une trausilion subite , à laquelle la grandeur de la scène ajoute une gravité et une étrangeté presque fantastiques.

CHAPITiiE XVI. 51 5

Fatigués de la rapidité avec laquelle doua aTÎOQê

\oyagé depuis Taganrok , je proûtai d*un relai de posle établi à peu de distance du village pour gravir tout d'une baleiae la hauteur qui me dérobait la route.

Comme je l'ai dit , la nuit était subitement tombée, et il ne restait plus au couchant que quelques bandes d'un rouge pàle que chaque seconde achevait de déco* lorer. A l'autre bout de l'hortEon, la lune, rouge > large, éclatanlo, telle qu'elle sort du sein des mers, montait majestueusement vers le cénith et remplissait déjà cette partie du ciel d'une lueur douce et mysté? rieuse. La plus grande partie du steppe était encore dans l'ombre, taudis qu'une frange dorée marquait les limites de l'espace et de la terre : c'était là uu effet aussi splendide que bizarre.

Comme j'arrivais au sommet de la colline» un cri de surprise et d'effroi sortit nivoloulaiieuient de ma bouche* Je restai immobile devant la scène inattendue qui s'offrait à mes yeux : en face de moi tout un cam* pement de Bohémiens réalisait une des plus saisissantes fictions de \V aller Seott. Dispersé sur toute la aur&ce du globe, placé au dernier degré de l'échelle sociale, œ peuple vagabond forme en ^Russie, comme ailleurs, une véritable tribu de parias, dont la présence inspire du dégoût même aux paysans.

Le gouTernement a essayé de coloniser en Bessarabie œs bédouins de l'Europe, mais jusqu'à présent

M» efforts oot eu peu de Auooès. Fidèles aui traditioDS de leur mee, les Tsiganes abhorrent tout ce qui est

agriculture et habiludes réglws. Aucune entrave n*a encore été assez forte pour brider cette humeur uomade qu'ils tiennent de leurs aïeux» et qui a résisté au climat âpre de la Russie et à son gouverneinent despotique. Comme en Italie ou en Espagne, ils vont d'un village à l'autre» exerçant toutes sortes de métiers, volant des dievaux, des poules, des arbouses» disant la bonne aventure, obtenant par ruse ou par prière les moyens de ne pas mourir de faim, et prétëranl mille fois cette vie mendiante et paresseuse au bienêtre qu'ils se procureraient si facilement avec un peu de travail et de bonne volonté.

Leur manière de voyager rappelle les émigrations des peuples barbares. Allant toujours en troupe nombreuse» ils se transportent d'un lieu à Tautre avec tout ce qui leur appartient. Les femmes, les enfants, les vieillards sont entassés péle-méle sur des espèces de chariots appelés pavoschk dans le pays et attelés chacun d'un ou deux petits chevaux à longue crinière. Toutes leurs richesses coosislent daus quelques couvertures en gros drap , de couleur brune , dont ils fout des tentes pendant la nuit» ainsi que dans quel» ques outils , qui leur servent à exercer leur principal métier, celui de maréchal iLiiaiil.

Tous les voyageurs qui out visité ta Russie ont parié avec eutbousiasme des chants bohémiens que Ton

entead dans les salons de Hlosoou. Cest qu'aucune race ne possède peut-être le goût de la musique à un plus haut degré que les Bohémiens. Au reste leur intelligenoe nous a paru remarquable sous beaucoup de rapports. Un long séjour en Moldayie, où Ton compte plus de cent mille Tsiganes, nous a permis d'étudier avec autant de facilité que d intérêt les mœurs de ce peuple, et de recueillir un grand nombre de faits qui ne seraient peut-être pas indifférents à la plupart des lecteurs.*

Les Tsiganes passent la belle saison à aller d'une foire à l'autre » à camper pendant quelques semaines aux environs des TÎlfes; à yi^re, enfin, sans souci de l'avenir, dans une indolence tout à fait asialiijue: mais quand les neiges arrivent, quand les vents du Nord viennent balajer ces vastes plaines aussi unies que la mer , la situation de ces malheureux est bien de nature à exciter une vive pitié. A moitié vêtus, enluuis dans des cabanes creusées sous terre» sans ressource pour les besoins matériels, on ne comprend pas comment ils peuvent atteindre la fin de l'hiver. Cette po^ sition, tout horrible qu'elle est, ne laisse cependant aucune trace dans leur esprit aussitôt que l'air du

1. Le plan de cet ouvrage ne nous penoettant pas de faire rhitforique de la condition des Bohémiens ches les Moldaves, nous réservons ce chapitre pour nos Souvenirs de voyage dans les principautés du Danube , que nous livrerons plus tard à la publicité.

Midi leur permet de l'éprendre leurs coursas aventufeuses. L'ioaoueiance est le food de leur caractère , et la plus afifireuae misère ne peut leur faire jeler un seul regard sur l'avenir.

La singulière apparition qui m'avait arrêtée subitement sur le rebord de la route, était donc le spectacle d'une troupe de Tsiganes campes pour la nuit daus cet etidioil isolé, à une Ireutaine de pas de ia route, près d'un obamp de pastèques.

Leurs pavoschks disposées en cercle, et dressées la caisse à terre, soutenaient avec leur timon des lentes d'une couleur sombre où il n'était possible d'entrer qu'en rampant. Deux grands feux allumés à quelques pas de là étaient entourés d'une cinquantaine d'individus de l'aspect le plus effrayant; leur couleur bistrée, leurs cheveux béds&és, leurs tx^aits bardi$ et sauvages , et les baillons qui les oouTraient à peine , éclairés par des flammes capricieuses qui tour à tour jetaient de vives lueurs et s'affaiblissaient subilemeut jusqu'à tout faire rentrer dans l'ombre , avaient quelque cboae de démoniaque qui rappelait à l'imagination les scènes sinistres dont on les a faits si longtemps les liuios.

Tout ce que la misère et les babitudes d'une vie vagabonde ont de plus repoussant se lisait sur leurs visages hâves, dans Texpression inquiète de leurs grands

yeux noiis et dans l'espèce de volupté avec laquelle ils se roulaient au milieu de la poussière; on eût dit que

CHAPiTiiii iVi. 319

c'était là leur élénaent, qu'ils se seotaient nës pour la vase où fourmillent les animaux immondes. Les femmes

sui tout me seniblèrent hideuses. Couvertes seuleuieat d'un jupon en lambeaux, la poitrine et les bras dus, ainsi qu'une partie des jambes» les jeux bagarda» la figure presque cachée sous des mèches de cheveux inégales ^ elles n'ayaient plus rien ni de leur sexe, ni même de l'humanité.

Cependant, quelques figures de vieillards me frappèrent autant par la régularité parfaite de leurs traits, que par le contraste de leur blanche chevelui^ avec la couleur olivâtre de leur peau.

Tous fumaient, enfants, femmes, Tieillards! Ce plaisir égale presque pour eux celui de boire de Feaude-vie. Quelle imagiuation de peintre a jamais rêvé UQ tableau plus fantastique et plus bizarre i

Jusqu'alors ils ne m'avaient pas aperçue, mais le bruit de notre voiture, qui s'avançait rapidement, et la voix de mou mari , leur donnèreut l'éveil. Toute la troupe fut aussitôt sur pied , et je me trouvai non sana un certain effroi , entourée d'une douzaine d'en« iaiils uatièrenieiiL nus, qui vuneut me demander 1 aumône, en jetant de grands cris. Quelques jeunes iilles^ voyant ma frayeur, se mirent a chanter d'une manière si douce et si mélodieuse, que notre Cosaque lui-même en parut ému. iNous restâmes looglempa à les écouler et à admirer lefiet pittoresque que faisait leur campement dans les steppes par cette belle

et radieuse soirée. L'idée d'un daugei* sérieux ue nous ▼int pas même à l'esprit, et d'ailleuro elle eût été parfaitement absurde. Mais dans tout autre pays que la Russie, une pareille rencouti'e n'aurait rien eu de bien rassurant*

Trop d'eiemples prouvent tous les jours que certains hommes ne reculent devant aucun crime pour satisfaire leui* avidité, ou allier la misère à laquelle ils sont condamnés. Pourquoi ceux-ci , plus misérables et plus d^radés que toute la lie des autres pays, résistent-ils à leurs mauvais instincts lorsque l'occasion se présente de leur lâcher la bride? Qui peut comprimer en eux toute pensée de violence et de rapine, quand ils n'ont à exposer qu'une vie que tant d'autres risquent bénévoleinent pour des motifs si futiles? Voilà de ces questions qui font presque envier les gouveruemeuts despotiques; car un pouvoir absolu obtient des résultats qui confondent complètement tous les raisonnements des philosophes socialistes.

Le lendemain dans la journée nous arrivâmes à Roatof , jolie petite ville située sur le Don. Sa phjsionomie diffh« essentiellement de celles des autres villes russes. Ce ne sont plus ces lignes droites, si froides et si monotones qui ti*aquent le voyageur d'un bout de l'empire à Vaùti'e. Ici, l'in^lité du terrain et le besoin de se rap{)rocber du port, ayant forcé les habitants à bâtir leurs maisons d une manière irrégulière, il en résulte un coup d'oeil aussi varié que pittoi-esque.

CHAPITBB XVI. 324

La popuialiou, mélaagée de Russes, de Grecs et de Casaques» n'offre égalemeai daos sa maaière d'être, aucun point de comparaison ayee la roideur systématique et la discipline toute militaire qui paraissent régler toutes les actions des Russes. L'influence d'un peuple longtemps libre a changé jusqu'au caractère des employés de dianoeUerie. On ne trouve plus en eux cette morgue et cette suffisance qui distinguent la petite uobiesse russe. Aussi la société est-elle beaucoup plus agréable à Rostof que dans la plupart des villes gouvernementales. Le tcAin (rang) ne vous j poursuit pas, comme ailleurs, de ses exigences ridicules. 11 y a fusion complète de nationalité, de goût et d'idées, et chacun s'^ trouve à merveille.

Cette influence secrète que les Cosaques exercent sur les Uusses esl une chose digne de remarque, et semble prouYcr que les travers de ce dernier peuple tiennent plus à son oiganisatton politique qu'à son caractère national.

Sa galté naturelle, comprimée par rinquisUiun secrète d'un pouvoir souverain, reprend facilement le dessus quand l'occasion s'en présente. A Rostof on voit les employés russes se mêler aux Cosaques et aux négociants grecs, sans que leur susceptibilité orgueilleuse en prenne l'alarme.

Une chose qui nous a beaucoup étonnés, et qui annonce combien les idées libérales sont en fiiveur dans cette ville, c'est l'établissement d'une espèce de I. 21

casino, où lovites les classes de la société se réuiiis.s('nt le dimanche pour danser et faire des parties de plaisir. Cela est sans esemple ailleurs.

Ce casino contient une grande salle de danse, de beaux jardins, un billard, une restauialion , enfin tout œ qu'on peut, désirer dans un établissement de ce genre. Quoique diacun soit libre d*y entrer sans aucune rétribution , il n*ai est pas moins fréquenté par la haute suciélë, qui y danse d'aussi bon cœur que dans un salon aristocratique. Toute distinction y est effacée : employés, marchands, femmes d'ofl&eiers, jeunes ouvrières, étrangers, diaque classe s*y coudoie, et il eii résulte un péle-méle aussi varié qu'amusant, qui rappelle, par son joyeux abandon les bals diam» pètres de la banlieue de Pàris. Tout est un objet de surprise pour le voyageur dans cette petite ville, si éloignée de toute civilisation : les liôlels y offrent de bons restaurants, des chambres propres, munies chacune d'un lit complet (ce qui est inouï dans llntérieur de la Russie) el de beaucoup dautres objets, que l'on trouve à peine à Odessa.

, Rostof est le centre de tout le commerce de l'intérieur de l'empire avec la mer d'Axof et une grande porlioii du littoral russe de la mer Noire. C'est dans cette ville que viennent s'entreposer tous les produits de la Sibérie et les objets manufiicturés destinés à la consommation de la majeure partie de la Russie méridionale. Ces marchandises descendent le Volga jusqu'à Dou-

hotkà, dans le voisinage de Saritzin. Leur transfiort se h\t ensuite par terre jusqu'à Kahatnitzkaia, sur une

distance d'enviroa ÔO kilomèlies. Là, elles sont embarquées sur le Don, qui les amène jusqu'^ Rostof, leur entrepôt général. banjues en usage sur le Don et le Volga sont plates; et ont 34 mètres de longueur sur 6 à 8 de largeur et environ 2 de pi olondeur. Elles ne prennent que 0'",6ô d*eau; leur prix est de 300 à 500 roubles. Ces bateaux transportent du bois de construetion et de chaufifage, du charbon de bois, des objeU de charpeuterie, des bois pour les traîneaux et les roues y des nattes ^ des planchettes d'écorce, du goudron, de la poix, du dianwe, des câbles, des cordes, du fer brut et ouvré, de la fonte, des pièces d'artillerie, des ancres, des tôles, du plomb, du cuivre, du beurre, etc. Toute la navigation. descendante du Don ne repose, à partir de Kahalnîtzkaîa, que sur les ai rivages du \ olga. Les barques dont ou s'est servi sur ce dernier fleuve et qui sont chevillées en bois, se démontent à Doubofka, et sont placées avec leur cargaison dans des diarîota qui les transportent sur les rives du Don'. Sept à huit jours suiïisent pour

1 . Déjà depuis longtemps il est question d'établir soit un canal , soit un chemia de fer entre le Don et le Volga. Du temps de Pierre l.^' on avait commencé quelques travaux de canalisation, qui ne tardèrent pas à être abandonnés. £n 1826 un nouveau projet fut présenté au gouvernement; il évaluait la dépense à 7,600,000 roubles; mais il est eneore à réaliser.

cette manœuvre, dont la dépense s'élère à peu près au quart du capital employé. Aussi chaque année la couroDDe et les marchands dépensent-ils à Doubofka de 850,000 roubles à un million. On compte, terme moyen, jusqu'à dix mille paires de bœufs oocupéçs sur la route qui joint les deux fleuves. Les marchandises de poids paieut de 00 à 65 kopecks les ceal kilogrammes. La navigation ascendante sur le haut Don consiste dans le transport dea marchandises nommées ci-dessus pour le gouvernement deVoronëge et autres limitrophes, ainsi que dans quelques barques chargées de fruits et de vins du Don. Quant à la navigation ascendante du bas fleuve, elle est à peu près nulle.

Le commerce de cabotage de Rostof est donc assez actif, surtout depuis l'établissement de la quarantaine de Kertsch. En 1840 il a été exporté de cette ville à la destination des ports russes pour plus de 3,500,000 roubles de diverses marchandises indigènes, et pour environ 700,000 roubles de provisions de bouche, principalement destinées aux armées. Depuis trois années là graine de lin et la laine ordinaire fournissent aussi à l'exportation étrangère des ressources non sans quelque importance. Le ehiifre de la population de Rostof est d'environ 8000 âmes.

Azof, situé de Vautre côté du Don, un peu audessous de ïîoslof, n'est plus aujuurd hui qu un grand Yi liage. Sa ibrteresse, si longtemps célèbre, a été abandonnée et tombe en niine. Elle occupe, à ce que l-ôa

CHAPlTfiE XVI, 325

prétend, l'emplacemenl de l'aucieuue Jana, bâ lie par les Grecs Bosphoneus.

Le fort Saint- Dimitri , construit par Pierre-le- Gnind entre RoAtof et NackhitsehëTane, a eu le sort d'Azof. 11 était autrefois destiné à protéger la cou Li ée contre les incursions des Turcs, alors maîtres de la rive opposée; la route de poste le traverse dans toute sa longueur, et suit jusqu'à Nackhitschévaneunechaussée élevée qui domine tout le bassin du Ikuve. Hien de plus varié que les vastes perspectives au milieu desquelles on voyage, en parcourant cette longue arête. Derrière soi, Ton a Rostof avec son port rempli de bâtiments, avec ses maisons échelonnées les unes audessus des autres, comme si l'espace allait leur manquer, avec ses églises grecques et ses jardins, dont les terrasses la couronnent. A droite, la nappe calme et limpide du ileuve s'étend dans un large bassin dont les bords sont ombragés par de beaux peupliers. Des bàteauz de pécheurs, des radeaux, des bâtiments de transport, varient son aspect, et accidentent de la manière la plus pittoresque cette partie du paysage. Puis, devant soi , on voit surgir Nackhitschévane, la blanche ville arménienne; et le voyageur étonné retrouve rOrient dans les grands bazars dont il aperçoit les vitrages étincelants au soleil, dans Tarchitecture capricieuse des maisons, et surtout dans les belles figures asiatiques qu*il rencontre en avançant.

^^uu6 parcuui unies tous les quartiers, tous lus bazars

326 CHAPFTRG XVI.

avec un empressement qui avait sa source dans nos sou- ▼eoîro de GQDâtaQtiaople. A la yue de oes femmes voilées, tratoant la babouche jaune avec une nonchalance îniim> table, de ces costumes orientaux, de ces longues barbes blanches, de ces marchands accroupis sur leur comptoir, de ces bazars remplis des produits de TAsie, nous nous crûmes réellement transportés dans un des quartiers marchands de Stamboul : l'illusiou était complète. Les boutiques sont garnies d'une foule d'objets qui nous parurent très-curieux. Les Armé* ntens travaillent admirablement l'argent. On nous fit voir des selles d'une grande beauté, destinées à des chefs du Caucase. L'une d'elles, en velours bleu , ornée de plaques d*ai^;ent émaillées en noir^ avec des étriers en argent massif, et une bride chargée d'ornements brillants, avait été commandée pour une jeune piiii cesse circassienae. Comme à Constautinople, chaque genre de marchandises a son bazar à part, et les hommes seuls sont chargés de la vente.

Cette ville arménienne, placée sur les bords du Doa au miiieud'un pays occupé par des Cosaques , est encore une de ces singularités qu'on ne peut rencontrer qu'en Russie. On se demande quelle cause a pu transplanter ces enfants de rOrient dans une contrée où rien n'est en harmonie avec leur manière d'être , où le langage , les mceurs, les besoins des habitants sont diamétralement opposés aux leurs, où la natui'e elle-même leur fait rudement sentir qu'ils ne sont là que par accident ? 11 est vrai

GHAPiTiœ XVI.. 327

que les Armëaieos sont esseatiellemeat cosmopoiiles, et dès que leur intérêt pécuoiaire i*exige, iU s'aooommodeot de tous les dimats et de tous les gouveraementâ. Industrieux, intelligents el économes, ils trouvent partout des ressources, et là où ils s*établissent, le oemmerce uait avec leur présence. C'est ainsi qu'au milieu des déserts du Don s'est élevé Nackhitschévane, la vilh^ du Ualic par excellence, le iNuar où l'on yicnt iaiie ses achats de Tingt-ciaq lieues à la ronde. Il fallait des Arméniens pour être capables d*opërer un pareil miracle, et pour trouver des sources de |)iospënté dans un comitierce de détail. Mais aussi heu n'a échappe à leur ardente perspicacité; tous les genres d'industrie sont lai|;enient eiploités par eux. Ils ne se bornent pas au commerce local, et aucuuc foii-e n'a lieu daus loute la Uussie méridionale, sans que l'habitant de Mackhitschévane aille j étaler ses marchandises. Le costume et Tamie* ment des habitants du Caucase forment encore une des principales branches du commerce de ces Arméniens. Ils sont en relation assez intime avec ces peuples montagnards y auxquels on les accuse même de servir d'espions. Quant aux habitudes sociales, les Arméniens sont à ^Nackhitschévane ce qu'ils se montrent partout ailleurs; ils peuvent bien changer de pays, de costumes , mais leurs mceurs, leurs usages ne subissent aucune modification. C'est un arbre dont le tronc est presque détruit, mais qui partout pro-

328 CHAPITRE XVK

duil des rejetons d'une nature invariable, et qui ne diffèrent que par quelques particularités extérieures.

La colonie de. NackbitschéTane date de Tannée 1 7^ , époque à laquelle Timpératrice Catherine II fit transporter sur les rives du Don la plus grande partie des Arméniens de la Crimée. Les colons se divisent en agriculteurs et en boutiquier». Les preinieni habitent cinq yillages, renfermant une population de 4600 âmes. Les autres résident exclusivement dans la ville qui forme le chef-lieu de leur établissement, et contient près de 6000 habitants.

Ces Arméniens jouissent des mêmes privilèges que les Grecs de Maicoupoi, dont nous ayons fait mentioo. Us sont gouTcmés par des administrateurs choisis par eux, et il est bien rare qu*ik soient forcés de recourir aux tribunaux russes.

Voici quelle a été la décision du conseil de l'empire en 1841, relativement aux Arméniens de la Kouirelle- Russie : « Les descendants des Armâiiens, établis sur riiivitatiou du Gouvernemeul, daus les villes de Karassou-Bazar, de Stari-krim en Crimée, de Nackhitschévane et de Gr^rioupol dans le gouvernement de Kherson, continueront à payer, non la capitation, mais l'impôt foncier, ainsi (jue celui sur les maisons, d'après les privilèges accordés à leurs pères par. un oukase du 28 octobre 1799; tandis que tous ceux qui se sont établis depuis, aussi bien que tous les Arméniens en ^néral, seront soumis à la capitaliou,

GHAFlïaE XYI. 529

selon qu^il a été ordooné par un oukase du 21 mai

1836, et paieront en outre, à paitii du l.*'^ janvier 1841, savoir ; les boui^eois et artisans, 7 roubles par maison, et les cultivateurs i7% kopecks par déciatine de terre. *

GUAPITAE XVn.

Coup dfaSl général tur U Nmivdle-Bnnie. — Sopefficie, popatilioB. — Antipathie entre les Grands- «t les Petils-RusMOi. Ancienne indépendance du pays. — Colonies étrangères. — Nouveau systèmr d'administr»lion. — Aspect général du pav^. — Moyen de chauâage. — Culture. — Elève du bétail. — Absence de moyens de communicalioD. — Cooslruction des routée. — Voyages dlilfer. — hnagee des rivières. — ÉUl de b navigstioii des Benres. — BatcMi i mpcur sur le DoniU. ^ Caractère du ministre des finances. — Histoire du bateau à vapeur du Dniester. — Administration du corps des voies d ooaannnieatioiis. — Ses diiapdatîons dans les travaux. — ~ Anecdote.

La NouTelle>Ru88ie^ que ncms Tenons de parcourir

dans toute sa longueur de 1 ouest à l'est, se compose des trois gouyeroeiuents de khet*son, de Tauride et d'Ëkaterinofllaw. Elle est limité, au nord, par les gOUTemements de Podolie, de Kiew, de Poltaya et de Khaikof; à l'est, par le pays des Cosaques du Don, la mer d'Azof et le détroit de Kertsch; au midi, par la mer Noire, et à Touést, par le Dniester, qui la sépare de la Bessarabie. Sa superficie peut être évaluée à 1882 rayriamètres carrés. Elle renferme une population de l,S46,ôlô âmes, ce qui fait à peu près 715 habitants par myriamètre carré.

L'organisation actuelle des trois gouyernements de la Nouvelle -Russie remonte à l'aunée 1802. Leur territoire fut suooessiTement acquis à l'empire par le traité de Koutscfaouk-Kainardji, la conquête de la Crimée et la convention conclue à Jassy, en 1791.

La population de celle contrée est extrêraeraent mélangée. Les Petits-KusHiens, autreiois coDaus sous le nom de Cosaques de l'Ukraine, eh eonstituent le nojau principal; puis Tiennent de nombreux villages de Grands-lUisses , ap|»arlenant «î la couronne et à des particuliers, des colonies aiiemaodes, grecques, arméniennes, juÎTes et bulgares; les établissements militaires de Vosnëoensk , formés ayec les Gisaques du Boug et des fuyards de toutes les nations voisines, et enfin les Tatars , qui occupent la plus grande partie de la Grimée et le littoral occidental de la mer d'Âzof.

Voilà, certes, des éléments bien dÎTCfs, bien hétérogènes; et sous le rapport politique et religieux, il ne saurait exister entre eux aucune .sympathie , aucun rapprochement. Quoique partageant , les mêmes croyances et soumis aux mêmes lois, les Grands-Russes et les Petits-llussiens sont même fort hostiles les uns aux autres. Malgré tous les e£brts du Gouvernement et malgré toutes les colonies grands-russes disséminées dans le pays , il n y a encore aucune fusion eutre les deux races : les yieilles itices d'indépendance des Cosaques de l'Ukraine sont bien loin d'être entièrement étouffées, et les Petits-Russiens, qui n'ont pas oublié la liberté et les pritiléges dont ils jouirent jusque vers la fin du dernier siècle, se rappellent toujours que le serrage n'a été établi chez eux qu'à la suite d*un oukase impérial de Catherine II. Lor»* qu'en 1820 l'empereur Alexandre fit son voyage en

532 GHAPlTfiË XVU.

Crimée, il reçut, dil-on, plus de soixante mille pétitions de paysans réclamant la liberté. Deux aus après, une révolte éclata à Martinofka , dans les environs de Tagaarok; mais elle fut rapidement comprimée et ne aerrit qu*à faire envoyer en Sibérie quelques centaines de malheureux serls.

Quant aux colonies éli-aug^res établies , dan s la Nouvelle-Russie, le GouTemement avait su, dans le principe, satisfaire complètement à leurs exigences et à leurs besoins. Chacune d'elles possédait une constitution ca harmonie avec ses mœurs, ses usages et l'état de sa civilisation, et rien n'avait été n^ligé pour activer le dévoloppement. de leqr prospérité.

Mais depuis quelques années, les principes d unité politique reprennent le dessus, et toutes les mesures du Gouvernement tendent à assimiler les populations étrangères aux paysans libres de ' la couronne. C'est pour arriver à ce résultat que les comités particuliers d'administration ont été supprimés et que Ton a. eu l'idée de créer le ministère des domaines de la couronne. Sans doute, comme nous l'avons déjà déclaré à Tai ticie des colonies allemandes , la Russie a incontestablement le droit de travailler à se rendre homogène; dans l'intMt de sa politique, et de sa nationalité, elle ne doit rien négliger pour arriver à un système administratif unilorme. Malheureusement les généralisations sont encore impossibles dans l'empire : en présence de toutes ces civilisations si

Opposées, on ne saurait, sans danger, soumettre tant

de peuples dÎTers à un même r^me, surtout lorsque ce régime esl exclusif et qu*il n'apparlieut qu'à uue des parties les moins éclairées de la population* Il est aujourd'hui tout aussi impolitique d'appliquer aux colons allemands le mode administratif des paysans russes, qu ii serait ridicule degouvemer ceux-ci comme des Allemands.

Le Gouvernement agirait plus sagement s'il cherchai i d'abord à élever les indigènes au rang des étrangers, au lieu de rabaisser ces derniers en les soumettant aux mêmes conditions que ses quarante millions de serfs. Les difficulté seraient sans doute grandes; mais s'obstiner à établir violemment 1 unité administrative à force d^ordonnances , c'est vouloir ruiner ces belles et industrieuses colonies étrangères, qui, depuis plus d'un demi-siècle, ont tant fait pour la prospérité du pays en fécondant le sol de la rUissie méridionale; et Ton sait que déjà plusieurs centaines de familles ont abandonné leurs établissements pour retourner en Allemagne.

Toute la Nouvelle -Russie , depuis les bords du Dniester jusqu'à la mer d'Azof et au pied des montagnes de la Crimée, ne présente que de yastes plaines appelées steppes , dont le plateau s*élè?e de quarante à cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. Le sol y est complètement dénué de forêts : ce n'est que dans certaines localités abritées le long des. riires

334 GRâPITRE XVII.

du Doieper et des autres ÛeuTes» ainsi que daos leurs lies y que Ton rencotitre quelques bois de cliéaes, de bouleaux , de trembles et de saules. Aussi les habitants

du pays sont-ils réduils à se chauiTei' avec des roseaux, de la paille et surtout de la fiente de bétail réduite en briquettes. A Odessa on lait yenîr du bois de la Bessarabie, de la Crimée et des bords du Danube; mais ïi se vend jusqu'à quatre- vingts roubles la toise. On se sert aussi de charbon anj^ais» et comme les bâtiments marchands l'apportent en lest , il revient à un prix très-modique. Depuis quelques années , Tusage de la houille indjgèue du gouvernement d'Ekateri*» noslaw et du pays du Don, commence également à se répandre dans diverses contrées de la Russie méridionale.

La culture des céi^les et Télève du bétail » principalement celle des moutons mérinos ^ constituent les éléments de richesse du pays. Les riions les mieux cultivées seul d'abord le territoire des colonies allemandes, puis les euviroos de la Podolie et de la ILhivie. Aiais le sol le plus productif se trouve sans contredit dans le nord-est du gouvernement d'EIca* terinoslaw, où le pays est plus accidenté et inieux arrosé. Malheureusement les habitants ont peu ou point de débouchés pour leurs productions. ^

1 . Dans les chapitres scicDtiiiques du Voyage nous entrerons dans de plus longs détails sur la nature du climat elles reasonites agricoles de la NouvcUe-fiuane.

Ce qui manque esseutiellement à cette partie de l'empire, ce sont les moyens de transport. Depuis environ soixante ans que les Russes possèdent ces

contrées, on a foiitlé bien des villes, ëlevé bien des oonstnictions pour loger des employés; mais on a complètement oublié la chose la plus importante, la chose sans laquelle ne saurait avoir lieu aucun développemenl agricole et industriel sérieux. 11 n'existe de chaussées nulle part; les routes sont simplement tracées par deux fossés de quelques centimètres de profondeur, et par une ligne de poteaux placés de versle en verste, pour marquer la dislance parcourue ainsi que la distance à parcourir, j&lais ordinairement on ne tient nul compte du tracé impérial, et souvent la route sillonnée par les transports, varie et s étend sur plus d une demi-lieue de largeur. A chaque pluie le chemin change de direction; les Toituriers> abandonnant Tanden, oi tracent un autre à travers le steppe. Pendant l'hiver, à l'époque des chasse-neige et des brouillards, les voyages dans la JNouvelle-Hussie présentent de véritables périls. Il est alors si facile de s'écarter de la route, que les voyageurs sont fréquemment exposés à mourir de froid dauâ ie^ steppes où ils vont se perdre.

Les ponts , au passage des fleuves et des rivières , sont aussi rares que les chaussées; et là où il en existe, ils sont tellement défectueux , que les voiLuriers cherchent toujours à les éviter, pour ne pas exposer leurs cha-

riots à être briaés» Aussi tout voyageur qui, au milieu d'un bon sommeil^ se trouve tout à coup réveillé en

sursaut par quelque secousse violeiite, peut être assimi d'avance qu'il passe sur uu poul ou sur un fragment de chaussée* C'est surtout au printemps et en automne que l'on maudit rincurie de l'administration des ponts et chaussées; car à ces deux époques de l'année, les routes sont impraticables; le plus petit ravin devient le lit d'un torrent^ et les oomnkuniGations sont souvent totalement interrompues. Il résulte de là que les trans^ ports ne peuvent s'effectuer que pendant l'hiver et pendant quatre mois de l'été; et encore ne faut-il pas croire que le traînage soit un moyen de charriage bien assuré; les chasse-neige sont désastreux, et pour peu que l'hiver soit rigoureux, il se fait des pertes énormes en bœufs de ti ansport.

Chacun sait de quels beaux fleuves la nature a doté la Nouvelle "Russie. Le Dniester et le Dnieper sont autant d'admirables canaux, qui, après avoir traversé les parties centrales et les contrées les plus fertiles de Tempire, viennent aboiitir au littoral de la mer Noire. Leur navigation, bien organisée, offrirait certes de larges conipeusaiions aux difficultés que présente la construction des chaussées, et pourrait amplement suffire aux besoins des populations. Mais, comme nous l'avons déjà dit dans notre chapitre sur le commerce de la mer Noire, partout on n'a qu'à déplorer la fatale inaction du Gouvernement russe.

Cependant) il faul Tavouer, ce n'est pas toujours la bonne volonté qui lui manque , car dernièrement encore, à la sollicitation éclairée du comte Woronzof, on 8*est décidé à établir sur le Donetz, un des affluents du Don y un bateau à yapeur en fer , destiné à remorquer les barques affectées au transport des charbons de terre du gouTernement d'Ekateiiuoslaw.

Les deux grands obstacles qui, à notre arâ, s'ojv posent à l'aocomplissement de travaux utiles en Russie, résident, d'un côté, dans l'égolsle incapacité du ministère des finances, et, de lautre, dans le pillage des employés. Le comte Cancrine peut être un excellent teneur de livres; nous lui aocordons, en matière de coiijjjtabilité, une ialelligence peu ordinaire: mais nous croyons, et les faits le démontrent, que son administration a considérablement diminué les ressources financières de Tempire. Il n*ja chez cet homme aucune idée large, aucune pensée d'avenir : il saciilic tout au moment présent. Pour lui, il faut que toute somme déboursée rapporte immédiatement un béné^ fioe; autrement c'est un mauvais placement : jamais on ne parviendra à lui faire comprendre que tout capital dépensé dans l'intérêt du développement agricole et industriel, rentre t6t ou tard dans le trésor par d'autres voies et avec de gros intérêts.

En 1840, à la suite d'instances réitérées, uu propriétaire vivement intéressé à la navigation du limane du Dniester, parvint par ruse à le décider à y établir I. 22

338 chapitre: XVII.

un petit bateau à vapeur, afin de faciliter les relations oommerciales entre Ackermann et Oyidiopol. Les

salines de Touzla, situées dans le voisinage, furent chargées d'avancer les fonds nécessaires à Tadministration du pyroscaphe, et quoique cette administration dépendit entièrement du Gouvernement, elle n'en dut pas moins prendre rengagement de rembourser la somme prêtée dans un délai déterminé. Le bateau à vapeur fut ainsi mis en activité. Mais, soit par suite d*un vice d'organisation, soit par d'autres motifs, les premières années ne rapportèrent aucun bénéfice; il y eut. même des pertes. Les récriminations ministérielles ne se firent pas attendre, et il fut un moment question de supprimer ce nouveau moyen de commuaication , d'une si haute importance pour les deux rives. Voilà comment se comporte le ministère dans toutes les questions industrielles ou commerciales: nous aurons encore bien d'autres faits à signaler, Im sque nous parlerons de la Bessarabie et de la Crimée.

Maintenant, voici une anecdote qui donnera une idée de l'administration du corps des voies et communicalious en Uus&ie^ Il s'agissait, en 1838, d'un pont que le comte Woronzof désirait faire construire

1. Inutile de dire que nos id^es ne sont pas entièrcmcut excliuivtis , car nous avons connu nom-mémes plusieurs ingénieurs russes d'une probité et d'une loyautë d'autant plus ko* norables, que ces officiers finissaient toujours par être les vic^ tines de leurs désintéressements.

CHAPiniE xvu. 559

sur un ruisseau qui se chaoge eu torrent à deux époques de l'année, et que l'on rencontre sur k route d'Oyidiopol à Odessa. L'ingénieur en chef de rarrondissemeut ayant évalué le trayail à 36,750 roubles , le projet fut repoussé par le ministère, et, partant» le pont resta à fiiire pendant quatre années. En 1841 le comte Woronzof visita la Bessarabie , et sa calèche làiilit vei'ser sur Taacieu petit poat du ravin en question, t il est bien à regretter, dit-il à M...i qui Tao- «oompaguait, qu'il n'y ait pas ici un pont oonve» «nable; si messieurs les inf!;énieurs avaient eu des t prëtentioas plus tnodcstes, le luiuiâtère n aurait peut- « être pas refusé de Texécuter. *

Quelques jours après, M. M....i fait venir chez lui uii iunréuieur italien, et lui remet la note de toutes les dimensions sur lesquelles les ingénieurs du Gou- Ternement avaient basé leurs calculs. Celui-d demande d'abord 8,400 roubles et s'arrête finalement à 6,475. M....i s'empresse de porter le devis au comte Woronzof, qui reste ébahi et approuve le marché. Le pont doit être actuellement achevé. Cette histoire valut à M....i une visite de l'iogénieur en chef et des reproches sérieux. « Mais , bon Dieu! Jisciil M....i à ce dernier, je « ne vous ai pas calomnié^ je ne vous en veux nulle- « ment. Je désirais un pont pour me rendre sans dan- « ger dans ma propriété. Ce n'est pas le tout que d'avoir «un pyroscaphe sur le Imiane du Dniester, encore «faut -il pouvoir en profiter. Vous aviez demandé

540 CHAPITRE XV il.

« 36,750 roubles pour les tiavaux à exécuter; un autre, «qui ne veut cepeadant pas y mettre du sien, s'est

« contenté de 6,475. Je suis fâché que vous trouviez c qu'il ail demandé (rop peu. Mais euilu j'aurai le t pont, et j*j tenais beaucoup; excu8eE*moi pour cette « foi»-ci. *

Oti \ojL par là combien les choses utiles au pays s'exécutent diiiicilemeat en Russie. Les résolutions les plus énergiques viennent , à cbaque instant, échouer devant Tétat moral des administrations; malheureusement la latale influence et la tyrannie que les employés exerceul partout , ne pouiront disparaître qu'à la suite d'une réforme radicale dans les institutions sociales de Tempire ; et jusqu'à ce jour rien ne prouve qu'où veuille opérer sincèrement cette réforme.

Bntrée dus le pays des Conques éa. Don* — Les pèleriim de Kîef) leur caoyeneni de nmU Fervenr rdigieiiw des Coesques. — Noro-Tlidicrkisk,

capitale du Don. — Fondation el plan giganteecpie de cette Tille. — Proj^ du hetman Platof. — Hôtel excellent à N'ovo-Tscherkask, — Eclairage de la ville. — Réverbères gardés par des seuiiucUes. — Physionomie des rues le dimandie* — Benilé des hommes. — Costmne pittoresque des femmes. Bospilatité et biesTeillaneedes CMaq[nes.^Iieiir vâiératioD pour Napoléon.

Au delàdeNackhitschëvane, plusieurs vallées aboutissant au Don, des cotters ^ isolés, quelques stanitzas,

accideiileot le passage, et IbuL oublier la stérilité du steppe, qui i»'ëlend à Toccident ea oappe grise et à peine ondulée* Les bords du Don, qu'on perd rarement de Tue, sont égayés par des bouquets d*arbres, des cabaues de péclieiirs, el des troupes de chevaux qui vont y chercher une herbe plus fraîche que celle du désert. Mais, sauf oes animaux, nous n'aperçûmes pas un être tivant; la chaleur était si grande, et le pays est encore si peu habité, que la j)luj;ari des champs nous parurent en i'riche. Rien n'annonçait autour de nous la présence des hommes. Chez les Cosaques du Don, comme partout ailleurs en Russie, la roule de poste est à peine tracée par deux soidisant fossés , qu'on franchit plus d'une fois sans s'en apeitsevoir, et par des poteaux de deux à trois mètres

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